Poésies nouvelles (page 13)

Alfred de Musset · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Poésies nouvelles (1836-1852) · 18 pages

À sa lèvre brûlante encore

De ces baisers si désirés

Et si lentement savourés.

Puis, revenant à la pensée

Qu’ils avaient tous deux caressée,

Il parla d’abord quelque temps

Tenant cette herbe entre ses dents ;

Mais il ne continua guère

Que le visage lui changea.

Pâle et mourant sur la bruyère

Tout à coup il se souleva,

Appelant Simone, et déjà

Entouré de l’ombre éternelle ;

Il étendit les bras vers elle,

Perdit la parole, et tomba.

Bien que ce fût chose trop claire

Qu’il eût ainsi trouvé la mort,

La pauvre Simone d’abord

Ne put croire à tant de misère

Que d’avoir perdu son ami,

Et le voir s’en aller ainsi

Sans adieu, plainte, ni prière.

Tremblante, elle courut à lui,

Croyant qu’il s’était endormi

Dans quelque douleur passagère,

Et le serra, tout défailli,

Non plus en amant, mais en frère.

Qu’eût-elle fait ? Les pauvres gens,

Habitués à la souffrance,

Gardent jusqu’aux derniers instants

Leur unique bien, l’espérance ;

Mais la Mort vient, qui le leur prend.

Déjà le spectre aux mains avides

Étalait ses traces livides

Sur l’homme presque encor vivant ;

Les beaux yeux, les lèvres chéries,

Se couvraient d’un masque de sang

Marqué du fouet des Furies.

Bientôt ce corps inanimé,

Si beau naguère et tant aimé,

Fut un tel objet d’épouvante,

Que le regard de son amante

Avec horreur s’en détourna.

Aux cris que Simone jeta,

Strambe accourut avec Lagine ;

Et par malheur vinrent aussi

Les gens d’une maison voisine.

Quand le peuple s’assemble ainsi,

C’est toujours sur quelque ruine.

Ici surtout ce fut le cas.

Ceux qui firent les premiers pas

Trouvèrent Simone étendue

Auprès du corps de son amant,

En sorte qu’on crut un moment

Que, par une cause inconnue,

Ils avaient expiré tous deux.

Plût au ciel ! Telle mort pour eux

Eût été douce et bien venue.

Mais Simone rouvrit les yeux :

« Malheureuse ! dit le boiteux,

Voyant son compagnon sans vie,

C’est toi qui l’as assassiné. »

À ce mot, le peuple étonné

S’approche en foule ; on se récrie ;

Un médecin est amené.

Il voit un mort, il s’en empare,

Observe, consulte et déclare

Que Pascal est empoisonné.

À tous ces discours, Simonette,

Ne comprenant que son chagrin,

Restait, la tête dans sa main,

Plus immobile et plus muette

Qu’une pierre sur un tombeau.

Qui devait parler ? C’est Lagine.

Venant d’une âme féminine,

Un tel courage eût été beau.

Ce qu’elle fit, on le devine ;

Elle se tut, faute de cœur,

Et, voyant tomber l’infamie

Sur sa compagne et son amie,

Au lieu d’avoir de son malheur

Compassion, elle en eut peur.

Moyennant quoi l’infortunée,

Seule et sans aide contre tous,

Devant le juge fut traînée,

Et là tomba sur ses genoux,

De ses larmes toute baignée,

Et plus qu’à demi condamnée.

Le juge, ayant tout entendu,

Ne se trouva pas convaincu,

Et, soupçonnant quelque mystère,

Voulut, sans remettre l’affaire,

Incontinent l’examiner,

Ne se pouvant imaginer,

Ni que la fille fût coupable,

Voyant qu’elle pleurait si fort,

Ni que le jeune homme fût mort

Sans une cause vraisemblable.

Il prit Simone par la main,

Et, s’acheminant, sans mot dire,

Avec ses gens, vers le jardin,

Lui-même il voulut la conduire

Devant le corps du trépassé,

Afin qu’elle pût se défendre

En sa présence, et faire entendre

Comment le fait s’était passé.

Alors, dans sa triste mémoire

Rappelant son fidèle amour,

Du premier jusqu’au dernier jour

Simone conta son histoire,

Comme je l’ai dite à peu près,

Bien mieux, car les pleurs seuls sont vrais ;

Mais personne n’y voulut croire.

Quand elle en fut à raconter

Par quelle disgrâce inouïe

Pascal avait perdu la vie,

Voyant tout le monde en douter,

Et le juge même sourire,

Pour mieux prouver son simple dire,

Elle s’en vint vers l’arbrisseau

Sous lequel le froid jouvenceau

Dormait, pâle et méconnaissable ;

Puis, cueillant une fleur semblable

À cette fleur que son ami

Sur ses lèvres avait placée,

Sa pauvre âme eut une pensée,

Qui fut de faire comme lui.

Fut-ce douleur, crainte, ignorance ?

Qu’importe ? Pascal l’attendait,

Ouvrant ses bras, qu’il lui tendait,

Dans un asile où l’espérance

N’a plus à craindre le malheur.

Sitôt qu’elle eut touché la fleur,

Elle mourut. Âmes heureuses,

À qui Dieu fit cette faveur

De partir encore amoureuses,

De vous rejoindre sur le seuil,

L’un joyeux, l’autre à peine en deuil,

Et de finir votre misère

En vous embrassant sur la terre,

Pour aller aussitôt après

Là-haut vous aimer à jamais !

Or maintenant quelle est la plante

Qui sut tirer si promptement

De tant de délices l’amant,

De tant de désespoir l’amante ?

Boccace dit en peu de mots,

Dans sa simplesse accoutumée,

Que la cause de tant de maux

Fut une sauge envenimée

Par un crapaud ; mais, Dieu merci !

Nous en savons trop aujourd’hui

Pour croire aux erreurs de nos pères.

Ce serait un cent de vipères,

Qu’un enfant leur rirait au nez.

Quand les gens sont empoisonnés

Dans notre siècle de lumière,

On n’y croit pas si promptement.

N’en restât-il qu’un ossement,

Il faut qu’il sorte de la terre.

Pour prouver par-devant notaire

Qu’il est mort de telle manière,

À telle heure, et non autrement.

Pauvre bonhomme de Florence,

À qui, selon toute apparence,

Dans les faubourgs de la cité

Ce conte avait été conté,

Qui l’aurait voulu croire en France ?

Braves gens qui riez déjà,

L’histoire n’en est pas moins vraie.

Cherchez la plante, et trouvez-la.

Demain peut-être on la verra

Dans le sentier ou dans la haie ;

La Faculté l’appellera

Pavot, ciguë, ou belladone.

Ici-bas tout peut se prouver.

Le plus difficile à trouver

N’est pas la plante, c’est Simone.

Octobre 1840.

SUR LES DÉBUTS DE MESDEMOISELLES RACHEL ET PAULINE GARCIA

Ainsi donc, quoi qu’on dise, elle ne tarit pas,

La source immortelle et féconde

Que le coursier divin fit jaillir sous ses pas ;

Elle existe toujours, cette séve du monde,

Elle coule, et les dieux sont encore ici-bas !

À quoi nous servent donc tant de luttes frivoles,

Tant d’efforts toujours vains et toujours renaissants ?

Un chaos si pompeux d’inutiles paroles,

Et tant de marteaux impuissants

Frappant les anciennes idoles ?

Discourons sur les arts, faisons les connaisseurs ;

Nous aurons beau changer d’erreurs

Comme un libertin de maîtresse,

Les lilas au printemps seront toujours en fleurs,

Et les arts immortels rajeuniront sans cesse.

Discutons nos travers, nos rêves et nos goûts,

Comparons à loisir le moderne et l’antique,

Et ferraillons sous ces drapeaux jaloux !

Quand nous serons au bout de notre rhétorique,

Deux enfants nés d’hier en sauront plus que nous.

Ô jeunes cœurs remplis d’antique poésie,

Soyez les bienvenus, enfants chéris des dieux !

Vous avez le même âge et le même génie.

La douce clarté soit bénie

Que vous ramenez dans nos yeux !

Allez ! que le bonheur vous suive !

Ce n’est pas du hasard un caprice inconstant

Qui vous fit naître au même instant.

Votre mère ici-bas, c’est la Muse attentive

Qui sur le feu sacré veille éternellement.

Obéissez sans crainte au dieu qui vous inspire.

Ignorez, s’il se peut, que nous parlons de vous.

Ces plaintes, ces accords, ces pleurs, ce doux sourire,

Tous vos trésors, donnez-les-nous :

Chantez, enfants, laissez-nous dire.

1839.

CHANSON

Lorsque la coquette Espérance

Nous pousse le coude en passant,

Puis à tire-d’aile s’élance

Et se retourne en souriant ;

Où va l’homme ? où son cœur l’appelle.

L’hirondelle suit le zéphyr,

Et moins légère est l’hirondelle

Que l’homme qui suit son désir.

Ah ! fugitive enchanteresse,

Sais-tu seulement ton chemin ?

Faut-il donc que le vieux Destin

Ait une si jeune maîtresse !

1840.

TRISTESSE

J’ai perdu ma force et ma vie,

Et mes amis, et ma gaieté ;

J’ai perdu jusqu’à la fierté

Qui faisait croire à mon génie.

Quand j’ai connu la Vérité,

J’ai cru que c’était une amie ;

Quand je l’ai comprise et sentie,

J’en étais déjà dégoûté.

Et pourtant elle est éternelle,

Et ceux qui se sont passés d’elle

Ici-bas ont tout ignoré.

Dieu parle, il faut qu’on lui réponde.

Le seul bien qui me reste au monde

Est d’avoir quelquefois pleuré.

1840.

LE RHIN ALLEMAND

PAR BECKER

TRADUCTION FRANÇAISE

Ils ne l’auront pas, le libre Rhin allemand, quoiqu’ils le demandent dans leurs cris comme des corbeaux avides ;

Aussi longtemps qu’il roulera paisible, portant sa robe verte ; aussi longtemps qu’une rame frappera ses flots.

Ils ne l’auront pas, le libre Rhin allemand, aussi longtemps que les cœurs s’abreuveront de son vin de feu ;

Aussi longtemps que les rocs s’élèveront au milieu de son courant ; aussi longtemps que les hautes cathédrales se refléteront dans son miroir.

Ils ne l’auront pas, le libre Rhin allemand, aussi longtemps que de hardis jeunes gens feront la cour aux jeunes filles élancées.

Ils ne l’auront pas, le libre Rhin allemand, jusqu’à ce que les ossements du dernier homme soient ensevelis dans ses vagues.

LE RHIN ALLEMAND

RÉPONSE À LA CHANSON DE BECKER

Nous l’avons eu, votre Rhin allemand :

Il a tenu dans notre verre.

Un couplet, qu’on s’en va chantant,

Efface-t-il la trace altière

Du pied de nos chevaux marqué dans votre sang ?

Nous l’avons eu, votre Rhin allemand.

Son sein porte une plaie ouverte,

Du jour où Condé triomphant

A déchiré sa robe verte.

Où le père a passé, passera bien l’enfant.

Nous l’avons eu, votre Rhin allemand.

Que faisaient vos vertus germaines,

Quand notre César tout-puissant

De son ombre couvrait vos plaines ?

Où donc est-il tombé, ce dernier ossement ?

Nous l’avons eu, votre Rhin allemand.

Si vous oubliez votre histoire,

Vos jeunes filles, sûrement,

Ont mieux gardé notre mémoire ;

Elles nous ont versé votre petit vin blanc.

S’il est à vous, votre Rhin allemand,

Lavez-y donc votre livrée ;

Mais parlez-en moins fièrement.

Combien, au jour de la curée,

Étiez-vous de corbeaux contre l’aigle expirant ?

Qu’il coule en paix, votre Rhin allemand ;

Que vos cathédrales gothiques

S’y reflètent modestement,

Mais craignez que vos airs bachiques

Ne réveillent les morts de leur repos sanglant.

1841.

SOUVENIR

J’espérais bien pleurer, mais je croyais souffrir,

En osant te revoir, place à jamais sacrée,

Ô la plus chère tombe et la plus ignorée

Où dorme un souvenir !

Que redoutiez-vous donc de cette solitude,

Et pourquoi, mes amis, me preniez-vous la main,

Alors qu’une si douce et si vieille habitude

Me montrait ce chemin ?

Les voilà, ces coteaux, ces bruyères fleuries,

Et ces pas argentins sur le sable muet,

Ces sentiers amoureux, remplis de causeries,

Où son bras m’enlaçait.

Les voilà, ces sapins à la sombre verdure,

Cette gorge profonde aux nonchalants détours,

Ces sauvages amis dont l’antique murmure

A bercé mes beaux jours.

Les voilà, ces buissons où toute ma jeunesse,

Comme un essaim d’oiseaux, chante au bruit de mes pas.

Lieux charmants, beau désert où passa ma maîtresse,

Ne m’attendiez-vous pas ?

Ah ! laissez-les couler, elles me sont bien chères,

Ces larmes que soulève un cœur encor blessé !

Ne les essuyez pas, laissez sur mes paupières

Ce voile du passé !

Je ne viens point jeter un regret inutile

Dans l’écho de ces bois témoins de mon bonheur.

Fière est cette forêt dans sa beauté tranquille,

Et fier aussi mon cœur.

Que celui-là se livre à des plaintes amères,

Qui s’agenouille et prie au tombeau d’un ami.

Tout respire en ces lieux ; les fleurs des cimetières

Ne poussent point ici.

Voyez : la lune monte à travers ces ombrages.

Ton regard tremble encor, belle reine des nuits ;

Mais du sombre horizon déjà tu te dégages

Et tu t’épanouis.

Ainsi de cette terre, humide encor de pluie,

Sortent, sous tes rayons, tous les parfums du jour ;

Aussi calme, aussi pur, de mon âme attendrie

Sort mon ancien amour.

Que sont-ils devenus, les chagrins de ma vie ?

Tout ce qui m’a fait vieux est bien loin maintenant.

Et, rien qu’en regardant cette vallée amie,

Je redeviens enfant.

Ô puissance du temps ! ô légères années !

Vous emportez nos pleurs, nos cris et nos regrets ;

Mais la pitié vous prend, et sur nos fleurs fanées

Vous ne marchez jamais.

Tout mon cœur te bénit, bonté consolatrice !

Je n’aurais jamais cru que l’on pût tant souffrir

D’une telle blessure, et que sa cicatrice

Fût si douce à sentir.

Loin de moi les vains mots, les frivoles pensées,

Des vulgaires douleurs linceul accoutumé,

Que viennent étaler sur leurs amours passées

Ceux qui n’ont point aimé.

Dante, pourquoi dis-tu qu’il n’est pire misère

Qu’un souvenir heureux dans les jours de douleur ?

Quel chagrin t’a dicté cette parole amère,

Cette offense au malheur ?

En est-il donc moins vrai que la lumière existe,

Et faut-il l’oublier du moment qu’il fait nuit ?

Est-ce bien toi, grande âme immortellement triste,

Est-ce toi qui l’as dit ?

Non, par ce pur flambeau dont la splendeur m’éclaire,

Ce blasphème vanté ne vient pas de ton cœur,

Un souvenir heureux est peut-être sur terre

Plus vrai que le bonheur.

Eh quoi ! l’infortuné qui trouve une étincelle

Dans la cendre brûlante où dorment ses ennuis,

Qui saisit cette flamme, et qui fixe sur elle

Ses regards éblouis ;

Dans ce passé perdu quand son âme se noie,

Sur ce miroir brisé lorsqu’il rêve en pleurant,

Tu lui dis qu’il se trompe, et que sa faible joie

N’est qu’un affreux tourment !

Et c’est à ta Françoise, à ton ange de gloire,

Que tu pouvais donner ces mots à prononcer,

Elle qui s’interrompt, pour conter son histoire,

D’un éternel baiser !

Qu’est-ce donc, juste Dieu, que la pensée humaine,

Et qui pourra jamais aimer la vérité,

S’il n’est joie ou douleur si juste et si certaine,

Dont quelqu’un n’ait douté ?

Comment vivez-vous donc, étranges créatures ?

Vous riez, vous chantez, vous marchez à grands pas,

Le ciel et sa beauté, le monde et ses souillures

Ne vous dérangent pas.

Mais, lorsque par hasard le destin vous ramène

Vers quelque monument d’un amour oublié,

Ce caillou vous arrête, et cela vous fait peine

Qu’il vous heurte le pied.

Et vous criez alors que la vie est un songe,

Vous vous tordez les bras comme en vous réveillant,

Et vous trouvez fâcheux qu’un si joyeux mensonge

Ne dure qu’un instant.

Malheureux ! cet instant où votre âme engourdie

A secoué les fers qu’elle traîne ici-bas,

Ce fugitif instant fut toute votre vie ;

Ne le regrettez pas !

Regrettez la torpeur qui vous cloue à la terre,

Vos agitations dans la fange et le sang,

Vos nuits sans espérance et vos jours sans lumière :

C’est là qu’est le néant !

Mais que vous revient-il de vos froides doctrines ?

Que demandent au ciel ces regrets inconstants

Que vous allez semant sur vos propres ruines

À chaque pas du Temps ?

Oui, sans doute, tout meurt ; ce monde est un grand rêve,

Et le peu de bonheur qui nous vient en chemin,

Nous n’avons pas plutôt ce roseau dans la main,

Que le vent nous l’enlève.

Oui, les premiers baisers, oui, les premiers serments

Que deux êtres mortels échangèrent sur terre,

Ce fut au pied d’un arbre effeuillé par les vents

Sur un roc en poussière.

Ils prirent à témoin de leur joie éphémère

Un ciel toujours voilé qui change à tout moment,

Et des astres sans nom, que leur propre lumière

Dévore incessamment.

Tout mourait autour d’eux, l’oiseau dans le feuillage,

La fleur entre leurs mains, l’insecte sous leurs pieds,

La source desséchée où vacillait l’image

De leurs traits oubliés ;

Et, sur tous ces débris joignant leurs mains d’argile,

Étourdis des éclairs d’un instant de plaisir,

Ils croyaient échapper à cet Être immobile

Qui regarde mourir !

— Insensés ! dit le sage. — Heureux ! dit le poëte.

Et quels tristes amours as-tu donc dans le cœur,

Si le bruit du torrent te trouble et t’inquiète,

Si le vent te fait peur ?

J’ai vu sous le soleil tomber bien d’autres choses

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