Poésies nouvelles (page 14)

Alfred de Musset · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Poésies nouvelles (1836-1852) · 18 pages

Que les feuilles des bois et l’écume des eaux,

Bien d’autres s’en aller que le parfum des roses

Et le chant des oiseaux.

Mes yeux ont contemplé des objets plus funèbres

Que Juliette morte au fond de son tombeau,

Plus affreux que le toast à l’ange des ténèbres

Porté par Roméo.

J’ai vu ma seule amie, à jamais la plus chère,

Devenue elle-même un sépulcre blanchi,

Une tombe vivante, où flottait la poussière

De notre mort chéri.

De notre pauvre amour, que, dans la nuit profonde,

Nous avions sur nos cœurs si doucement bercé !

C’était plus qu’une vie, hélas ! c’était un monde

Qui s’était effacé !

Oui, jeune et belle encor, plus belle, osait-on dire,

Je l’ai vue, et ses yeux brillaient comme autrefois.

Ses lèvres s’entr’ouvraient, et c’était un sourire,

Et c’était une voix ;

Mais non plus cette voix, non plus ce doux langage,

Ces regards adorés dans les miens confondus ;

Mon cœur, encor plein d’elle, errait sur son visage,

Et ne la trouvait plus.

Et pourtant j’aurais pu marcher alors vers elle,

Entourer de mes bras ce sein vide et glacé,

Et j’aurais pu crier : Qu’as-tu fait, infidèle,

Qu’as-tu fait du passé ?

Mais non : il me semblait qu’une femme inconnue

Avait pris par hasard cette voix et ces yeux ;

Et je laissai passer cette froide statue

En regardant les cieux.

Eh bien, ce fut sans doute une horrible misère

Que ce riant adieu d’un être inanimé,

Eh bien, qu’importe encore ? Ô nature ! ô ma mère !

En ai-je moins aimé ?

La foudre maintenant peut tomber sur ma tête,

Jamais ce souvenir ne peut m’être arraché ;

Comme le matelot brisé par la tempête,

Je m’y tiens attaché.

Je ne veux rien savoir, ni si les champs fleurissent,

Ni ce qu’il adviendra du simulacre humain.

Ni si ces vastes cieux éclaireront demain

Ce qu’ils ensevelissent.

Je me dis seulement : À cette heure, en ce lieu,

Un jour, je fus aimé, j’aimais, elle était belle.

J’enfouis ce trésor dans mon âme immortelle,

Et je l’emporte à Dieu !

Février 1841.

SUR LA PARESSE

À M. B…

« Oui, j’écris rarement, et me plais de le faire :

Non pas que la paresse en moi soit ordinaire ;

Mais, sitôt que je prends la plume à ce dessein,

Je crois prendre en galère une rame à la main. »

Qui croyez-vous, mon cher, qui parle de la sorte ?

C’est Alfred, direz-vous, ou le diable m’emporte !

Non, ami. Plût à Dieu que j’eusse dit si bien

Et si net et si court, pourquoi je ne dis rien !

L’esprit mâle et hautain dont la sobre pensée

Fut dans ces rudes vers librement cadencée

(Ôtez votre chapeau), c’est Mathurin Régnier,

De l’immortel Molière immortel devancier,

Qui ploya notre langue, et dans sa cire molle

Sut pétrir et dresser la romaine hyperbole ;

Premier maître jadis sous lequel j’écrivis,

Alors que du voisin je prenais les avis,

Et qui me fut montré, dans l’âge où tout s’ignore,

Par de plus fiers que moi, qui l’imitent encore ;

Mais la cause était bonne, et, quel qu’en soit l’effet,

Quiconque m’a fait voir cette route a bien fait.

Or je me demandais hier dans la solitude :

Ce cœur sans peur, sans gêne et sans inquiétude,

Qui vécut et mourut dans un si brave ennui,

S’il se taisait jadis, qu’eût-il fait aujourd’hui ?

Alors à mon esprit se présentaient en hâte

Nos vices, nos travers, et toute cette pâte

Dont il aurait su faire un plat de son métier

À nous désopiler pendant un siècle entier :

D’abord, le grand fléau qui nous rend tous malades,

Le seigneur Journalisme et ses pantalonnades,

Ce droit quotidien qu’un sot a de berner

Trois ou quatre milliers de sots, à déjeuner ;

Le règne du papier, l’abus de l’écriture,

Qui d’un plat feuilleton fait une dictature,

Tonneau d’encre bourbeux par Fréron défoncé,

Dont, jusque sur le trône, on est éclaboussé ;

En second lieu, nos mœurs, qui se croient plus sévères,

Parce que nous cachons et nous rinçons nos verres,

Quand nous avons commis dans quelque coin honteux

Ces éternels péchés dont pouffaient nos aïeux ;

Puis nos discours pompeux, nos fleurs de bavardage,

L’esprit européen de nos coqs de village,

Ce bel art si choisi d’offenser poliment,

Et de se souffleter parlementairement ;

Puis, nos livres mort-nés, nos poussives chimères,

Pâture des portiers ; et ces pauvres commères,

Qui, par besoin d’amants ou faute de maris,

Font du moins leur besogne en pondant leurs écrits ;

Ensuite, un mal profond, la croyance envolée,

La prière inquiète, errante et désolée,

Et, pour qui joint les mains, pour qui lève les yeux,

Une croix en poussière et le désert aux cieux ;

Ensuite, un mal honteux, le bruit de la monnaie,

La jouissance brute et qui croit être vraie,

La mangeaille, le vin, l’égoïsme hébété,

Qui se berce en ronflant dans sa brutalité ;

Puis un tyran moderne, une peste nouvelle,

lia médiocrité, qui ne comprend rien qu’elle,

Qui, pour chauffer la cuve où son fer fume et bout,

Y jetterait le bronze où César est debout,

Instinct de la basoche, odeur d’épicerie,

Qui fait lever le cœur à la mère patrie,

Capable, avec le temps, de la déshonorer,

Si sa fierté native en pouvait s’altérer ;

Ensuite, un tort léger, tant il est ridicule,

Et qui ne vaut pas même un revers de férule,

Les lamentations des chercheurs d’avenir,

Ceux qui disent : Ma sœur, ne vois-tu rien venir ?

Puis, un mal dangereux qui touche à tous les crimes,

La sourde ambition de ces tristes maximes

Qui ne sont même pas de vieilles vérités,

Et qu’on vient nous donner comme des nouveautés ;

Vieux galons de Rousseau, défroque de Voltaire,

Carmagnole en haillons volée à Robespierre,

Charmante garde-robe où sont emmaillotés

Du peuple souverain les courtisans crottés ;

Puis enfin, tout au bas, la dernière de toutes,

La fièvre de ces fous qui s’en vont par les routes

Arracher la charrue aux mains du laboureur,

Dans l’atelier désert corrompre le malheur,

Au nom d’un Dieu de paix qui nous prescrit l’aumône

Traîner au carrefour le pauvre qui frissonne,

D’un fer rouillé de sang armer sa maigre main,

Et se sauver dans l’ombre en poussant l’assassin.

Qu’aurait dit à cela ce grand traîneur d’épée,

Ce flâneur « qui prenait les vers à la pipée ? »

Si dans ce gouffre obscur son regard eût plongé,

Sous quel étrange aspect l’eût-il envisagé ?

Quelle affreuse tristesse ou quel rire homérique

Eût ouvert ou serré ce cœur mélancolique ?

Se fût-il contenté de nous prendre en pitié,

De consoler sa vie avec quelque amitié,

Et de laisser la foule étourdir ses oreilles,

Comme un berger qui dort au milieu des abeilles ?

Ou bien, le cœur ému d’un mépris généreux,

Aurait-il là-dessus versé, comme un vin vieux,

Ses hardis hiatus, flot jailli du Parnasse,

Où Despréaux mêla sa tisane à la glace ?

Certes, s’il eût parlé, ses robustes gros mots

Auraient de pied en cap ébouriffé les sots :

Qu’il se fût abattu sur une telle proie,

L’ombre de Juvénal en eût frémi de joie,

Et sur ce noir torrent qui mène tout à rien

Quelques mots flotteraient, dits pour les gens de bien.

Franchise du vieux temps, muse de la patrie,

Où sont ta verte allure et ta sauvagerie ?

Comme ils tressailliraient, les paternels tombeaux,

Si ta voix douce et rude en frappait les échos !

Comme elles tomberaient, nos gloires mendiées,

De patois étrangers nos muses barbouillées,

Devant toi qui puisas ton immortalité

Dans ta beauté féconde et dans ta liberté !

Avec quelle rougeur et quel piteux visage

Notre bégueulerie entendrait ton langage,

Toi qu’un juron gaulois n’a jamais fait bouder,

Et qui, ne craignant rien, ne sais rien marchander !

Quel régiment de fous, que de marionnettes,

Quel troupeau de mulets dandinant leurs sonnettes,

Quelle procession de pantins désolés,

Passeraient devant nous, par ta voix appelés !

Et quel plaisir de voir, sans masque ni lisières,

À travers le chaos de nos folles misères,

Courir en souriant tes beaux vers ingénus,

Tantôt légers, tantôt boiteux, toujours pieds nus !

Gaieté, génie heureux, qui fus jadis le nôtre,

Rire dont on riait d’un bout du monde à l’autre,

Esprit de nos aïeux, qui te réjouissais

Dans l’éternel bon sens, lequel est né français,

Fleurs de notre pays, qu’êtes-vous devenues ?

L’aigle s’est-il lassé de planer dans les nues,

Et de tenir toujours son regard arrêté

Sur l’astre tout-puissant d’où jaillit la clarté ?

Voilà donc, l’autre soir, quelle était ma pensée,

Et plus je m’y tenais la cervelle enfoncée,

Moins je m’imaginais que le vieux Mathurin

Eût montré, de ce temps, ni gaieté ni chagrin.

Eh quoi ! me direz-vous, il nous eût laissés faire.

Lui qu’un mauvais dîner pouvait mettre en colère !

Lui qui s’effarouchait, grand enfant sans raison,

D’une femme infidèle et d’une trahison !

Lui qui se redressait, comme un serpent dans l’herbe,

Pour une balourdise échappée à Malherbe,

Et qui poussa l’oubli de tout respect humain

Jusqu’à daigner rosser Berthelot de sa main !

Oui, mon cher, ce même homme, et par la raison même

Que son cœur débordant poussait tout à l’extrême,

Et qu’au moindre sujet qui venait l’animer,

Sachant si bien haïr, il savait tant aimer.

Il eût trouvé ce siècle indigne de satire,

Trop vain pour en pleurer, trop triste pour en rire.

Et, quel qu’en fût son rêve, il l’eût voulu garder.

Il n’est que trop facile, à qui sait regarder,

De comprendre pourquoi tout est malade en France ;

Le mal des gens d’esprit, c’est leur indifférence,

Celui des gens de cœur, leur inutilité.

Mais à quoi bon venir prêcher la vérité,

Et devant les badauds étaler sa faconde,

Pour répéter en vers ce que dit tout le monde ?

Sur notre état présent qui s’abuse aujourd’hui ?

Comme dit Figaro : Qui trompe-t-on ici ?

D’ailleurs, est-ce un plaisir d’exprimer sa pensée ?

L’hirondelle s’envole, un goujat l’a blessée ;

Elle tombe, palpite et meurt, et le passant

Aperçoit par hasard son pied taché de sang.

Hélas ! pensée écrite, hirondelle envolée !

Dieu sait par quel chemin elle s’en est allée,

Et quelle main la tue au sortir de son nid !

Non, j’en suis convaincu, Mathurin n’eût rien dit.

Ce n’est pas, en parlant, qu’il en eût craint la suite ;

Sa tête allait bon train, son cœur encor plus vite,

Et de lui dire non à ce qu’il avait vu

Un journaliste même eût été mal venu.

Il n’eût pas craint non plus que sa faveur trahie

Eût fait au cardinal rayer son abbaye ;

Des compliments de cour et des canonicats,

Si ce n’est pour l’argent, il n’en fit pas grand cas.

Encor moins eût-il craint qu’on fût venu lui dire :

Et vous, d’où venez-vous pour faire une satire ?

De quel droit parlez-vous, n’ayant jamais rien fait

Que d’aller chez Margot, sortant du cabaret ?

Car il eût répondu : N’en soyez point en peine :

Plus que votre bon sens ma déraison est saine ;

Chancelant que je suis de ce jus du caveau,

Plus honnête est mon cœur, et plus franc mon cerveau

Que vos grands airs chantés d’un ton de Jérémie.

À la barbe du siècle il eût aimé sa mie,

Et qui l’eût abordé n’aurait eu pour tout prix

Que beaucoup de silence, et qu’un peu de mépris.

Ami, vous qui voyez vivre, et qui savez comme,

Vous dont l’habileté fut d’être un honnête homme,

À vous s’en vont ces vers, au hasard ébauchés,

Qui vaudraient encor moins s’ils étaient plus cherchés.

Mais vous me reprochez sans cesse mon silence ;

C’est vrai : l’ennui m’a pris de penser en cadence,

Et c’est pourquoi, lisant ces vers d’un fainéant

Qui n’a fait que trois pas, mais trois pas de géant,

De vous les envoyer il m’a pris fantaisie.

Afin que vous sachiez comment la poésie

A vécu de tout temps, et que les paresseux

Ont été quelquefois des gens aimés des dieux.

Après cela, mon cher, je désire et j’espère

(Pour finir à peu près par un vers de Molière)

Que vous vous guérirez du soin que vous prenez

De me venir toujours jeter ma lyre au nez.

Novembre 1842.

LE MIE PRIGIONI

On dit : « Triste comme la porte

D’une prison. » —

Et je crois, le diable m’emporte,

Qu’on a raison.

D’abord, pour ce qui me regarde,

Mon sentiment

Est qu’il vaut mieux monter sa garde,

Décidément.

Je suis, depuis une semaine,

Dans un cachot,

Et je m’aperçois avec peine

Qu’il fait très-chaud.

Je vais bouder à la fenêtre.

Tout en fumant ;

Le soleil commence à paraître

Tout doucement.

C’est une belle perspective,

De grand matin,

Que des gens qui font la lessive

Dans le lointain.

Pour se distraire, si l’on bâille,

On aperçoit

D’abord une longue muraille,

Puis un long toit.

Ceux à qui ce séjour tranquille

Est inconnu

Ignorent l’effet d’une tuile

Sur un mur nu.

Je n’aurais jamais cru moi-même,

Sans l’avoir vu,

Ce que ce spectacle suprême

A d’imprévu.

Pourtant les rayons de l’automne

Jettent encor

Sur ce toit plat et monotone

Un réseau d’or.

Et ces cachots n’ont rien de triste,

Il s’en faut bien :

Peintre ou poëte, chaque artiste

Y met du sien.

De dessins, de caricatures,

Ils sont couverts.

Çà et là quelques écritures

Semblent des vers.

Chacun tire une rêverie

De son bonnet :

Celui-ci, la Vierge Marie ;

L’autre, un sonnet.

Là, c’est Madeleine en peinture,

Pieds nus, qui lit ;

Vénus rit sous la couverture,

Au pied du lit.

Plus loin, c’est la Foi, l’Espérance,

La Charité,

Grands croquis faits-à toute outrance,

Non sans beauté.

Une Andalouse assez gaillarde,

Au cou mignon,

Est dans un coin qui vous regarde

D’un air grognon.

Celui qui fit, je le présume,

Ce médaillon,

Avait un gentil brin de plume

À son crayon.

Le Christ regarde Louis-Philippe

D’un air surpris ;

Un bonhomme fume sa pipe

Sur le lambris.

Ensuite vient un paysage

Très-compliqué,

Où l’on voit qu’un monsieur très-sage

S’est appliqué.

Dirai-je quelles odalisques

Les peintres font,

À leurs très-grands périls et risques,

Jusqu’au plafond ?

Toutes ces lettres effacées

Parlent pourtant ;

Elles ont vécu, ces pensées,

Fût-ce un instant.

Que de gens, captifs pour une heure,

Tristes ou non.

Ont à cette pauvre demeure

Laissé leur nom !

Sur ce vieux lit où je rimaille

Ces vers perdus ;

Sur ce traversin où je bâille

À bras tendus,

Combien d’autres ont mis leur tête,

Combien ont mis

Un pauvre corps, un cœur honnête

Et sans amis !

Qu’est-ce donc ? en rêvant à vide

Contre un barreau,

Je sens quelque chose d’humide

Sur le carreau.

Que veut donc dire cette larme

Qui tombe ainsi,

Et coule de mes yeux sans charme

Et sans souci ?

Est-ce que j’aime ma maîtresse ?

Non, par ma foi !

Son veuvage ne l’intéresse

Pas plus que moi.

Est-ce que je vais faire un drame ?

Par tous les dieux !

Chanson pour chanson, une femme

Vaut encor mieux.

Sentirais-je quelque ingénue

Velléité

D’aimer cette belle inconnue,

La Liberté ?

On dit, lorsque ce grand fantôme

Est verrouillé,

Qu’il a l’air triste comme un tome

Dépareillé.

Est-ce que j’aurais quelque dette ?

Mais, Dieu merci !

Je suis en lieu sûr ; on n’arrête

Personne ici.

Cependant cette larme coule,

Et je la vois

Qui brille en tremblant, et qui roule

Entre mes doigts.

Elle a raison, elle veut dire :

Pauvre petit,

À ton insu ton cœur respire

Et t’avertit

Que le peu de sang qui l’anime

Est ton seul bien,

Que tout le reste est pour la rime

Et ne dit rien.

Mais nul être n’est solitaire,

Même en pensant,

Et Dieu n’a pas fait pour te plaire

Ce peu de sang.

Lorsque tu railles ta misère

D’un air moqueur,

Tes amis, ta sœur et ta mère

Sont dans ton cœur.

Cette pâle et faible étincelle

Qui vit en toi,

Elle marche, elle est immortelle,

Et suit sa loi.

Pour la transmettre, il faut soi-même

La recevoir,

Et l’on songe à tout ce qu’on aime,

Sans le savoir.

20 septembre 1842.

RAPPELLE-TOI

(VERGISS MEIN NICHT)

PAROLES FAITES SUR LA MUSIQUE DE MOZART

Rappelle-toi quand l’Aurore craintive

Ouvre au Soleil son palais enchanté ;

Rappelle-toi lorsque la Nuit pensive

Passe en rêvant sous son voile argenté ;

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