Poésies nouvelles (page 15)

Alfred de Musset · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Poésies nouvelles (1836-1852) · 18 pages

À l’appel du plaisir lorsque ton sein palpite,

Aux doux songes du soir lorsque l’ombre t’invite,

Écoute au fond des bois

Murmurer une voix —

Rappelle-toi.

Rappelle-toi, lorsque les destinées

M’auront de toi pour jamais séparé,

Quand le chagrin, l’exil et les années

Auront flétri ce cœur désespéré ;

Songe à mon triste amour, songe à l’adieu suprême !

L’absence ni le temps ne sont rien quand on aime.

Tant que mon cœur battra,

Toujours il te dira :

Rappelle-toi.

Rappelle-toi, quand sous la froide terre

Mon cœur brisé pour toujours dormira ;

Rappelle-toi, quand la fleur solitaire

Sur mon tombeau doucement s’ouvrira :

Je ne te verrai plus ; mais mon âme immortelle

Reviendra près de toi comme une sœur fidèle.

Écoute, dans la nuit,

Une voix qui gémit —

Rappelle-toi.

1842.

MARIE

SONNET

Ainsi, quand la fleur printanière

Dans les bois va s’épanouir,

Au premier souffle du zéphyr

Elle sourit avec mystère ;

Et sa tige fraîche et légère,

Sentant son calice s’ouvrir,

Jusque dans le sein de la terre

Frémit de joie et de désir.

Ainsi, quand ma douce Marie

Entr’ouvre sa lèvre chérie,

Et lève, en chantant, ses yeux bleus,

Dans l’harmonie et la lumière

Son âme semble tout entière

Monter en tremblant vers les cieux.

1842.

RONDEAU

Fut-il jamais douceur de cœur pareille

À voir Manon dans mes bras sommeiller ?

Son front coquet parfume l’oreiller ;

Dans son beau sein j’entends son cœur qui veille.

Un songe passe, et s’en vient l’égayer.

Ainsi s’endort une fleur d’églantier,

Dans son calice enfermant une abeille.

Moi, je la berce ; un plus charmant métier

Fut-il jamais ?

Mais le jour vient, et l’Aurore vermeille

Effeuille au vent son bouquet printanier.

Le peigne en main et la perle à l’oreille,

À son miroir Manon court m’oublier.

Hélas ! l’amour sans lendemain ni veille

Fut-il jamais ?

1842.

À MADAME G.

SONNET

C’est mon avis qu’en route on s’expose à la pluie,

Au vent, à la poussière, et qu’on peut, le matin,

S’éveiller chiffonnée avec un mauvais teint,

Et qu’à la longue, en poste, un tête-à-tête ennuie.

C’est mon avis qu’au monde il n’est pire folie

Que d’embarquer l’amour pour un pays lointain.

Quoi qu’en dise Héloïse ou madame Cottin,

Dans un miroir d’auberge on n’est jamais jolie.

C’est mon avis qu’en somme un bas blanc bien tiré,

Sur une robe blanche un beau ruban moiré,

Et des ongles bien nets, sont le bonheur suprême.

Que dites-vous, madame, à ce raisonnement ?

Un point, à ce sujet, m’étonne seulement :

C’est qu’on n’a pas le temps d’y penser quand on aime.

1842.

À MADAME G.

RONDEAU

Dans dix ans d’ici seulement

Vous serez un peu moins cruelle.

C’est long, à parler franchement.

L’amour viendra probablement

Donner à l’horloge un coup d’aile.

Votre beauté nous ensorcelle,

Prenez-y garde cependant ;

On apprend plus d’une nouvelle

En dix ans.

Quand ce temps viendra, d’un amant

Je serai le parfait modèle,

Trop bête pour être inconstant,

Et trop laid pour être infidèle.

Mais vous serez encor trop belle

Dans dix ans.

1842.

APRÈS UNE LECTURE

I

Ton livre est ferme et franc, brave homme, il fait aimer.

Au milieu des bavards qui se font imprimer,

Des grands noms inconnus dont la France est lassée,

Et de ce bruit honteux qui salit la pensée,

Il est doux de rêver avant de le fermer,

Ton livre, et de sentir tout son cœur s’animer.

II

L’avez-vous jamais lu, marquise ? et toi, Lisette ?

Car ce n’est que pour vous, grande dame ou grisette,

Sexe adorable, absurde, exécrable et charmant,

Que ce pauvre badaud qu’on appelle un poëte,

Par tous les temps qu’il fait s’en va le nez au vent,

Toujours fier et trompé, toujours humble et rêvant.

III

Que nous font, je vous prie, et que pourraient nous faire,

À nous autres rimeurs, de qui la grande affaire

Est de nous consoler en arrangeant des mots,

Que nous font les sifflets, les cris ou les bravos ?

Nous chantons à tue-tête ; il faut bien que la terre

Nous réponde, après tout, par quelques vains échos.

IV

Mais quel bien fait le bruit, et qu’importe la gloire ?

Est-on plus ou moins mort quand on est embaumé ?

Qu’importe un écolier, sachant trois mots d’histoire,

Qui tire son bonnet devant une écritoire,

Ou salue en passant un marbre inanimé ?

Être admiré n’est rien ; l’affaire est d’être aimé.

V

Vive le vieux roman, vive la page heureuse

Que tourne sur la mousse une belle amoureuse !

Vive d’un doigt coquet le livre déchiré,

Qu’arrose dans le bain le robinet doré !

Et, que tous les pédants frappent leur tête creuse,

Vive le mélodrame où Margot a pleuré !

VI

Oh ! oh ! dira quelqu’un, la chose est un peu rude.

N’est-ce rien de rimer avec exactitude ?

Et pourquoi mettrait-on son fils en pension,

Si, pour unique juge, après quinze ans d’étude,

On n’a qu’une cornette au bout d’un cotillon ?

J’en suis bien désolé, c’est mon opinion.

VII

Les femmes, j’en conviens, sont assez ignorantes.

On ne dit pas tout haut ce qui les rend contentes ;

Et, comme, en général, un peu de fausseté

Est leur plus grand plaisir après la vanité,

On en peut, par hasard, trouver qui sont méchantes.

Mais qu’y voulez-vous faire ? elles ont la beauté.

VIII

Or la beauté, c’est tout. Platon l’a dit lui-même,

La beauté, sur la terre, est la chose suprême.

C’est pour nous la montrer qu’est faite la clarté.

Rien n’est beau que le vrai, dit un vers respecté ;

Et moi, je lui réponds sans crainte d’un blasphème :

Rien n’est vrai que le beau, rien n’est vrai sans beauté.

IX

Quand le soleil entra dans sa route infinie,

À son premier regard, de ce monde imparfait

Sortit le peu de bien que le ciel avait fait ;

De la beauté l’amour, de l’amour l’harmonie ;

Dans ce rayon divin s’élança le génie ;

Voilà pourquoi je dis que Margot s’y connaît.

X

Et j’en dirais bien plus si je me laissais faire.

Ma poétique, un jour, si je puis la donner,

Sera bien autrement savante et salutaire.

C’est trop peu que d’aimer, c’est trop peu que de plaire :

Le jour où l’Hélicon m’entendra sermonner,

Mon premier point sera qu’il faut déraisonner.

XI

Celui qui ne sait pas, quand la brise étouffée

Soupire au fond des bois son tendre et long chagrin,

Sortir seul au hasard, chantant quelque refrain,

Plus fou qu’Ophélia de romarin coiffée,

Plus étourdi qu’un page amoureux d’une fée,

Sur son chapeau cassé jouant du tambourin ;

XII

Celui qui ne voit pas, dans l’aurore empourprée,

Flotter, les bras ouverts, une ombre idolâtrée ;

Celui qui ne sent pas, quand tout est endormi,

Quelque chose qui l’aime errer autour de lui ;

Celui qui n’entend pas une voix éplorée

Murmurer dans la source, et l’appeler ami ;

XIII

Celui qui n’a pas l’âme à tout jamais aimante,

Qui n’a pas pour tout bien, pour unique bonheur,

De venir lentement poser son front rêveur

Sur un front jeune et frais, à la tresse odorante,

Et de sentir ainsi d’une tête charmante

La vie et la beauté descendre dans son cœur ;

XIV

Celui qui ne sait pas, durant les nuits brûlantes

Qui font pâlir d’amour l’étoile de Vénus,

Se lever en sursaut, sans raison, les pieds nus,

Marcher, prier, pleurer des larmes ruisselantes,

Et devant l’infini joindre des mains tremblantes,

Le cœur plein de pitié pour des maux inconnus ;

XV

Que celui-là rature et barbouille à son aise ;

Il peut, tant qu’il voudra, rimer à tour de bras,

Ravauder l’oripeau qu’on appelle antithèse,

Et s’en aller ainsi jusqu’au Père-Lachaise,

Traînant à ses talons tous les sots d’ici-bas ;

Grand homme, si l’on veut ; mais poëte, non pas.

XVI

Certes, c’est une vieille et vilaine famille

Que celle des frelons et des imitateurs ;

Allumeurs de quinquets, qui voudraient être acteurs.

Aristophane en rit, Horace les étrille ;

Mais ce n’est rien auprès des versificateurs.

Le dernier des humains est celui qui cheville.

XVII

Est-il, je le demande, un plus triste souci

Que celui d’un niais qui veut dire une chose,

Et qui ne la dit pas, faute d’écrire en prose ?

J’ai fait de mauvais vers, c’est vrai ; mais, Dieu merci !

Lorsque je les ai faits, je les voulais ainsi,

Et de Wailly ni Boiste, au moins, n’en sont la cause.

XVIII

Non, je ne connais pas de métier plus honteux,

Plus sot, plus dégradant pour la pensée humaine,

Que de se mettre ainsi la cervelle à la gêne

Pour écrire trois mots quand il n’en faut que deux,

Traiter son propre cœur comme un chien qu’on enchaîne,

Et fausser jusqu’aux pleurs que l’on a dans les yeux.

XIX

Ô toi qu’appelle encor ta patrie abaissée.

Dans ta tombe précoce à peine refroidi,

Sombre amant de la Mort, pauvre Léopardi,

Si, pour faire une phrase un peu mieux cadencée,

Il t’eût fallu jamais toucher à ta pensée,

Qu’aurait-il répondu, ton cœur simple et hardi ?

XX

Telle fut la vigueur de ton sobre génie,

Tel fut ton chaste amour pour l’âpre vérité,

Qu’au milieu des langueurs du parler d’Ausonie

Tu dédaignas la rime et sa molle harmonie,

Pour ne laisser vibrer sur ton luth irrité

Que l’accent du malheur et de la liberté.

XXI

Et pourtant il s’y mêle une douceur divine ;

Hélas ! c’est ton amour, c’est la voix de Nérine,

Nérine aux yeux brillants qui te faisaient pâlir,

Celle que tu nommais ton « éternel soupir. »

Hélas ! sa maison peinte, au pied de la colline,

Resta déserte un jour, et tu la vis mourir ;

XXII

Et tu mourus aussi. Seul, l’âme désolée,

Mais toujours calme et bon, sans te plaindre du sort,

Tu marchais en chantant dans ta route isolée.

L’heure dernière vint, tant de fois appelée.

Tu la vis arriver sans crainte et sans remord,

Et tu goûtas enfin le charme de la mort.

Novembre 1842.

À M. V. H.

SONNET

Il faut, dans ce bas monde, aimer beaucoup de choses,

Pour savoir, après tout, ce qu’on aime le mieux :

Les bonbons, l’Océan, le jeu, l’azur des cieux,

Les femmes, les chevaux, les lauriers et les roses.

Il faut fouler aux pieds des fleurs à peine écloses ;

Il faut beaucoup pleurer, dire beaucoup d’adieux.

Puis le cœur s’aperçoit qu’il est devenu vieux,

Et l’effet qui s’en va nous découvre les causes.

De ces biens passagers que l’on goûte à demi,

Le meilleur qui nous reste est un ancien ami.

On se brouille, on se fuit. — Qu’un hasard nous rassemble,

On s’approche, on sourit, la main touche la main,

Et nous nous souvenons que nous marchions ensemble,

Que l’âme est immortelle, et qu’hier c’est demain.

26 avril 1843.

MIMI PINSON

CHANSON

Mimi Pinson est une blonde,

Une blonde que l’on connaît.

Elle n’a qu’une robe au monde,

Landerirette !

Et qu’un bonnet.

Le Grand Turc en a davantage.

Dieu voulut de cette façon

La rendre sage.

On ne peut pas la mettre en gage,

La robe de Mimi Pinson.

Mimi Pinson porte une rose,

Une rose blanche au côté.

Cette fleur dans son cœur éclose,

Landerirette !

C’est la gaieté.

Quand un bon souper la réveille,

Elle fait sortir la chanson

De la bouteille.

Parfois il penche sur l’oreille,

Le bonnet de Mimi Pinson.

Elle a les yeux et la main prestes.

Les carabins, matin et soir,

Usent les manches de leurs vestes,

Landerirette !

À son comptoir.

Quoique sans maltraiter personne,

Mimi leur fait mieux la leçon

Qu’à la Sorbonne.

Il ne faut pas qu’on la chiffonne,

La robe de Mimi Pinson.

Mimi Pinson peut rester fille,

Si Dieu le veut, c’est dans son droit.

Elle aura toujours son aiguille,

Landerirette !

Au bout du doigt.

Pour entreprendre sa conquête,

Ce n’est pas tout qu’un beau garçon :

Faut être honnête ;

Car il n’est pas loin de sa tête,

Le bonnet de Mimi Pinson.

D’un gros bouquet de fleurs d’orange

Si l’amour veut la couronner,

Elle a quelque chose en échange,

Landerirette !

À lui donner.

Ce n’est pas, on se l’imagine

Un manteau sur un écusson

Fourré d’hermine ;

C’est l’étui d’une perle fine,

La robe de Mimi Pinson.

Mimi n’a pas l’âme vulgaire,

Mais son cœur est républicain ;

Aux trois jours elle a fait la guerre,

Landerirette !

En casaquin.

À défaut d’une hallebarde,

On l’a vue avec son poinçon

Monter la garde.

Heureux qui mettra la cocarde

Au bonnet de Mimi Pinson !

LE TREIZE JUILLET

STANCES

I

La joie est ici-bas toujours jeune et nouvelle,

Mais le chagrin n’est vrai qu’autant qu’il a vieilli.

À peine si le prince, hier enseveli,

Commence à s’endormir dans la nuit éternelle ;

L’ange qui l’emporta n’a pas fermé son aile ;

Peut-être est-ce bien vite oser parler de lui.

II

Ce fut un triste jour, quand, sur une civière,

Cette mort sans raison vint nous épouvanter.

Ce fut un triste aspect, quand la nef séculaire

Se para de son deuil comme pour le fêter.

Ce fut un triste bruit, quand, au glas funéraire,

Les faiseurs de romans se mirent à chanter.

III

Nous nous tûmes alors, nous, ses amis d’enfance.

Tandis qu’il cheminait vers le sombre caveau.

Nous suivions le cercueil en pensant au berceau ;

Nos pleurs, que nous cachions, n’avaient pas d’éloquence,

Et son ombre peut-être entendit le silence

Qui se fit dans nos cœurs autour de son tombeau.

IV

Maintenant qu’elle vient, plus vieille d’une année,

Réveiller nos regrets et nous frapper au cœur,

Il faut la saluer, la sinistre journée

Où ce jeune homme est mort dans sa force et sa fleur,

Préservé du néant par l’excès du malheur,

Par sa jeunesse même et par sa destinée.

V

À qui donc, juste Dieu ! peut-on dire : À demain ?

L’Espérance et la Mort se sont donné la main,

Et traversent ainsi la terre désolée.

L’une marche à pas lents, toujours calme et voilée ;

Sur ses genoux tremblants l’autre tombe en chemin,

Et se traîne en pleurant, meurtrie et mutilée.

VI

Ô Mort ! tes pas sont lents, mais ils sont bien comptés.

Qui donc t’a jamais crue aveugle, inexorable ?

Qui donc a jamais dit que ton spectre implacable

Errait, ivre de sang, frappant de tous côtés,

Balayant au hasard, comme des grains de sable,

Les temples, les déserts, les champs et les cités ?

VII

Non, non, tu sais choisir. Par instants, sur la terre

Tu peux sembler commettre, il est vrai, quelque erreur :

Ta main n’est pas toujours bien sûre, et ta colère

Ménage obscurément ceux qui savent te plaire,

Épargne l’insensé, respecte l’imposteur,

Laisse blanchir le vice et languir le malheur.

VIII

Mais, quand la noble enfant d’une race royale,

Fuyant des lourds palais l’antique oisiveté,

S’en va dans l’atelier chercher la vérité,

Et là, créant en rêve une forme idéale,

Entr’ouvre un marbre pur de sa main virginale,

Pour en faire sortir la vie et la beauté ;

IX

Quand cet esprit charmant, quand ce naïf génie

Qui courait à sa mère au doux nom de Marie,

Sur son œuvre chéri penche son front rêveur,

Et, pour nous peindre Jeanne interrogeant son cœur,

À la fille des champs qui sauva la patrie

Prête sa piété, sa grâce et sa pudeur ;

X

Alors ces nobles mains, qui, du travail lassées,

Ne prenaient de repos que le temps de prier,

Ces mains riches d’aumône et pleines de pensées

Ces mains où tant de pleurs sont venus s’essuyer,

Frissonnent tout à coup et retombent glacées.

Le cercueil est à Pise ; on va nous l’envoyer.

XI

Et lui, mort l’an passé, qu’avait-il fait, son frère ?

À quoi bon le tuer ? Pourquoi, sur ce brancard,

Ce jeune homme expirant suivi par un vieillard ?

Quel cœur fut assez froid, sur notre froide terre,

Ou pour ne pas frémir, ou pour ne pas se taire,

Devant ce meurtre affreux commis par le hasard ?

XII

Qu’avait-il fait que naître et suivre sa fortune,

Sur les bancs avec nous venir étudier,

Avec nous réfléchir, avec nous travailler,

Prendre au soleil son rang sur la place commune,

De grandeur, hors du cœur, n’en connaissant aucune,

Et, puisqu’il était prince, apprendre son métier ?

XIII

Qu’avait-il fait qu’aimer, chercher, voir par lui-même

Ce que Dieu fit de bon dans sa bonté suprême,

Ce qui pâlit déjà dans ce monde ennuyé ?

Patrie, honneur, vieux mots dont on rit et qu’on aime,

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