Poésies nouvelles (page 4)

Alfred de Musset · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Poésies nouvelles (1836-1852) · 18 pages

XXXIII

Mon marmot cependant se trouvait une fille,

Anglaise de naissance et de bonne famille.

Or, la veille du jour fixé pour mon départ,

Je vins à rencontrer sa mère, par hasard.

C’était au bal. — Au bal, il faut bien qu’on babille :

Je fis donc pour le mieux mon métier de bavard.

XXXIV

Une goutte de lait dans la plaine éthérée

Tomba, dit-on, jadis, du haut du firmament.

La Nuit, qui sur son char passait en ce moment,

Vit ce pâle sillon sur sa mer azurée,

Secouant les plis de sa robe nacrée,

Fit au ruisseau céleste un lit de diamant.

XXXV

Les Grecs, enfants gâtés des Filles de Mémoire,

De miel et d’ambroisie ont doré cette histoire ;

Mais j’en veux dire un point qui fut ignoré d’eux :

C’est que, lorsque Junon vit son beau sein d’ivoire

En un fleuve de lait changer ainsi les cieux,

Elle eut peur tout à coup du souverain des dieux.

XXXVI

Elle voulut poser ses mains sur sa poitrine ;

Et, sentant ruisseler sa mamelle divine,

Pour épargner l’Olympe, elle se détourna ;

Le soleil était loin, la terre était voisine ;

Sur notre pauvre argile une goutte en tomba ;

Tout ce que nous aimons nous est venu de là.

XXXVII

C’était un bel enfant que cette jeune mère ;

Un véritable enfant, — et la riche Angleterre

Plus d’une fois dans l’eau jettera son filet

Avant d’y retrouver une perle aussi chère ;

En vérité, lecteur, pour faire son portrait,

Je ne puis mieux trouver qu’une goutte de lait.

XXXVIII

Jamais le voile blanc de la mélancolie

Ne fut plus transparent sur un sang plus vermeil.

Je m’assis auprès d’elle et parlai d’Italie ;

Car elle connaissait le pays sans pareil.

Elle en venait, hélas ! à sa froide patrie

Rapportant dans son cœur un rayon du soleil.

XXXIX

Nous causâmes longtemps ; elle était simple et bonne

Ne sachant pas le mal, elle faisait le bien ;

Des richesses du cœur elle me fit l’aumône ;

Et, tout en écoutant comme le cœur se donne,

Sans oser y penser je lui donnai le mien ;

Elle emporta ma vie, et n’en sut jamais rien.

XL

Le soir, en revenant, après la contredanse,

Je lui donnai le bras, nous entrâmes au jeu ;

Car on ne peut sortir autrement de ce lieu,

« Vous partez, me dit-elle, et vous allez, je pense,

D’ici jusque chez vous faire quelque dépense ;

Pour votre dernier jour il faut jouer un peu. »

XLI

Elle me fit asseoir avec un doux sourire.

Je ne sais quel caprice alors la conseilla ;

Elle étendit la main et me dit : « Jouez là. »

Par cet ange aux yeux bleus je me laissai conduire,

Et je n’ai pas besoin, mon ami, de vous dire

Qu’avec quelques louis mon numéro gagna.

XLII

Nous jouâmes ainsi pendant une heure entière,

Et je vis devant moi tomber tout un trésor ;

Si c’était rouge ou noir, je ne m’en souviens guère ;

Si c’était dix ou vingt, je n’en sais rien encor ;

Je partais pour la France, elle pour l’Angleterre,

Et je sortis de là, les deux mains pleines d’or.

XLIII

Quand je rentrai chez moi, je vis cette richesse,

Je me souvins alors de ce jour de détresse

Où j’avais à l’enfant donné mes deux écus.

C’était par charité : je les croyais perdus.

De celui qui voit tout je compris la sagesse :

La mère, ce soir-là, me les avait rendus.

XLIV

Lecteur, si je n’ai pas la mémoire égarée,

Je t’ai promis, je crois, en commençant ceci,

Une bonne fortune : elle finit ainsi.

Mon bonheur, tu le vois, vécut une soirée ;

J’en connais cependant de plus longue durée

Que je ne voudrais pas changer pour celui-ci.

LUCIE

ÉLÉGIE.

Mes chers amis, quand je mourrai,

Plantez un saule au cimetière.

J’aime son feuillage éploré ;

La pâleur m’en est douce et chère,

Et son ombre sera légère

À la terre où je dormirai.

Un soir, nous étions seuls, j’étais assis près d’elle ;

Elle penchait la tête, et sur son clavecin

Laissait, tout en rêvant, flotter sa blanche main.

Ce n’était qu’un murmure ; on eût dit les coups d’aile

D’un zéphyr éloigné glissant sur des roseaux,

Et craignant en passant d’éveiller les oiseaux.

Les tièdes voluptés des nuits mélancoliques

Sortaient autour de nous du calice des fleurs.

Les marronniers du parc et les chênes antiques

Se berçaient doucement sous leurs rameaux en pleurs.

Nous écoutions la nuit ; la croisée entr’ouverte

Laissait venir à nous les parfums du printemps ;

Les vents étaient muets, la plaine était déserte ;

Nous étions seuls, pensifs, et nous avions quinze ans.

Je regardais Lucie. — Elle était pâle et blonde.

Jamais deux yeux plus doux n’ont du ciel le plus pur

Sondé la profondeur et réfléchi l’azur.

Sa beauté m’enivrait ; je n’aimais qu’elle au monde.

Mais je croyais l’aimer comme on aime une sœur,

Tant ce qui venait d’elle était plein de pudeur !

Nous nous tûmes longtemps ; ma main touchait la sienne.

Je regardais rêver son front triste et charmant,

Et je sentais dans l’âme, à chaque mouvement,

Combien peuvent sur nous, pour guérir toute peine,

Ces deux signes jumeaux de paix et de bonheur,

jeunesse de visage et jeunesse de cœur.

La lune, se levant dans un ciel sans nuage,

D’un long réseau d’argent tout à coup l’inonda.

Elle vit dans mes yeux resplendir son image ;

Son sourire semblait d’un ange : elle chanta.

Fille de la douleur, harmonie ! harmonie !

Langue que pour l’amour inventa le génie !

Qui nous vint d’Italie, et qui lui vint des cieux !

Douce langue du cœur, la seule où la pensée,

Cette vierge craintive et d’une ombre offensée,

Passe en gardant son voile et sans craindre les yeux !

Qui sait ce qu’un enfant peut entendre et peut dire

Dans tes soupirs divins, nés de l’air qu’il respire,

Tristes comme son cœur et doux comme sa voix ?

On surprend un regard, une larme qui coule ;

Le reste est un mystère ignoré de la foule,

Comme celui des flots, de la nuit et des bois !

— Nous étions seuls, pensifs ; je regardais Lucie.

L’écho de sa romance en nous semblait frémir.

Elle appuya sur moi sa tête appesantie…

Sentais-tu dans ton cœur Desdemona gémir,

Pauvre enfant ? Tu pleurais ; sur ta bouche adorée

Tu laissas tristement mes lèvres se poser,

Et ce fut ta douleur qui reçut mon baiser.

Telle je t’embrassai, froide et décolorée,

Telle, deux mois après, tu fus mise au tombeau ;

Telle, ô ma chaste fleur ! tu t’es évanouie.

Ta mort fut un sourire aussi doux que ta vie,

Et tu fus rapportée à Dieu dans ton berceau.

Mes chers amis, quand je mourrai,

Plantez un saule au cimetière.

J’aime son feuillage éploré ;

La pâleur m’en est douce et chère,

Et son ombre sera légère

À la terre où je dormirai.

LA NUIT DE MAI

La muse.

Poëte, prends ton luth et me donne un baiser ;

La fleur de l’églantier sent ses bourgeons éclore.

Le printemps naît ce soir ; les vents vont s’embraser ;

Et la bergeronnette, en attendant l’aurore,

Aux premiers buissons verts commence à se poser.

Poëte, prends ton luth, et me donne un baiser.

Le poëte.

Comme il fait noir dans la vallée !

J’ai cru qu’une forme voilée

Flottait là-bas sur la forêt.

Elle sortait de la prairie ;

Son pied rasait l’herbe fleurie ;

C’est une étrange rêverie ;

Elle s’efface et disparaît.

La muse.

Poëte, prends ton luth ; la nuit, sur la pelouse,

Balance le zéphyr dans son voile odorant.

La rose, vierge encor, se referme jalouse

Sur le frelon nacré qu’elle enivre en mourant.

Écoute ! tout se tait ; songe à ta bien-aimée.

Ce soir, sous les tilleuls, à la sombre ramée

Le rayon du couchant laisse un adieu plus doux.

Ce soir, tout va fleurir ; l’immortelle nature

Se remplit de parfums, d’amour et de murmure,

Comme le lit joyeux de deux jeunes époux.

le poëte.

Pourquoi mon cœur bat-il si vite ?

Qu’ai-je donc en moi qui s’agite

Dont je me sens épouvanté ?

Ne frappe-t-on pas à ma porte ?

Pourquoi ma lampe à demi morte

M’éblouit-elle de clarté ?

Dieu puissant ! tout mon corps frissonne.

Qui vient ? qui m’appelle ? — Personne.

Je suis seul ; c’est l’heure qui sonne ;

Ô solitude ! ô pauvreté !

la muse.

Poëte, prends ton luth ; le vin de la jeunesse

Fermente cette nuit dans les veines de Dieu.

Mon sein est inquiet ; la volupté l’oppresse,

Et les vents altérés m’ont mis la lèvre en feu.

Ô paresseux enfant ! regarde, je suis belle.

Notre premier baiser, ne t’en souviens-tu pas,

Quand je te vis si pâle au toucher de mon aile,

Et que, les yeux en pleurs, tu tombas dans mes bras ?

Ah ! je t’ai consolé d’une amère souffrance !

Hélas ! bien jeune encor, tu te mourais d’amour.

Console-moi ce soir, je me meurs d’espérance ;

J’ai besoin de prier pour vivre jusqu’au jour.

le poëte.

Est-ce toi dont la voix m’appelle,

Ô ma pauvre Muse ! est-ce toi ?

Ô ma fleur ! ô mon immortelle !

Seul être pudique et fidèle

Où vive encor l’amour de moi !

Oui, te voilà, c’est toi, ma blonde,

C’est toi, ma maîtresse et ma sœur !

Et je sens, dans la nuit profonde,

De ta robe d’or qui m’inonde

Les rayons glisser dans mon cœur.

la muse.

Poëte, prends ton luth ; c’est moi, ton immortelle,

Qui t’ai vu cette nuit triste et silencieux,

Et qui, comme un oiseau que sa couvée appelle,

Pour pleurer avec toi descends du haut des cieux.

Viens, tu souffres, ami. Quelque ennui solitaire

Te ronge ; quelque chose a gémi dans ton cœur ;

Quelque amour t’est venu, comme on en voit sur terre,

Une ombre de plaisir, un semblant de bonheur.

Viens, chantons devant Dieu ; chantons dans tes pensées,

Dans tes plaisirs perdus, dans tes peines passées ;

Partons, dans un baiser, pour un monde inconnu.

Éveillons au hasard les échos de ta vie,

Parlons-nous de bonheur, de gloire et de folie,

Et que ce soit un rêve, et le premier venu.

Inventons quelque part des lieux où l’on oublie ;

Partons, nous sommes seuls, l’univers est à nous.

Voici la verte Écosse et la brune Italie,

Et la Grèce, ma mère, où le miel est si doux,

Argos, et Ptéléon, ville des hécatombes,

Et Messa, la divine, agréable aux colombes ;

Et le front chevelu du Pélion changeant ;

Et le bleu Titarèse, et le golfe d’argent

Qui montre dans ses eaux, où le cygne se mire,

La blanche Oloossone à la blanche Camyre.

Dis-moi, quel songe d’or nos chants vont-ils bercer ?

D’où vont venir les pleurs que nous allons verser ?

Ce matin, quand le jour a frappé ta paupière,

Quel séraphin pensif, courbé sur ton chevet,

Secouait les lilas dans sa robe légère,

Et te contait tout bas les amours qu’il rêvait ?

Chanterons-nous l’espoir, la tristesse ou la joie ?

Tremperons-nous de sang les bataillons d’acier ?

Suspendrons-nous l’amant sur l’échelle de soie ?

Jetterons-nous au vent l’écume du coursier ?

Dirons-nous quelle main, dans les lampes sans nombre

De la maison céleste, allume nuit et jour

L’huile sainte de vie et d’éternel amour ?

Crierons-nous à Tarquin : « Il est temps, voici l’ombre ! »

Descendrons-nous cueillir la perle au fond des mers ?

Mènerons-nous la chèvre aux ébéniers amers ?

Montrerons-nous le ciel à la Mélancolie ?

Suivrons-nous le chasseur sur les monts escarpés ?

La biche le regarde ; elle pleure et supplie ;

Sa bruyère l’attend ; ses faons sont nouveau-nés ;

Il se baisse, il l’égorge, il jette à la curée

Sur les chiens en sueur son cœur encor vivant.

Peindrons-nous une vierge à la joue empourprée,

S’en allant à la messe, un page la suivant ?

Et d’un regard distrait, à côté de sa mère,

Sur sa lèvre entr’ouverte oubliant sa prière,

Elle écoute en tremblant, dans l’écho du pilier,

Résonner l’éperon d’un hardi cavalier.

Dirons-nous aux héros des vieux temps de la France

De monter tout armés aux créneaux de leurs tours,

Et de ressusciter la naïve romance

Que leur gloire oubliée apprit aux troubadours ?

Vêtirons-nous de blanc une molle élégie ?

L’homme de Waterloo nous dira-t-il sa vie,

Et ce qu’il a fauché du troupeau des humains

Avant que l’envoyé de la nuit éternelle

Vînt sur son tertre vert l’abattre d’un coup d’aile,

Et sur son cœur de fer lui croiser les deux mains ?

Clouerons-nous au poteau d’une satire altière

Le nom sept fois vendu d’un pâle pamphlétaire,

Qui, poussé par la faim, du fond de son oubli,

S’en vient, tout grelottant d’envie et d’impuissance,

Sur le front du génie insulter l’espérance,

Et mordre le laurier que son souffle a sali ?

Prends ton luth ! prends ton luth ! je ne peux plus me taire.

Mon aile me soulève au souffle du printemps.

Le vent va m’emporter ; je vais quitter la terre.

Une larme de toi ! Dieu m’écoute ; il est temps.

le poëte.

S’il ne te faut, ma sœur chérie,

Qu’un baiser d’une lèvre amie

Et qu’une larme de mes yeux,

Je te les donnerai sans peine ;

De nos amours qu’il te souvienne,

Si tu remontes dans les cieux.

Je ne chante ni l’espérance,

Ni la gloire, ni le bonheur,

Hélas ! pas même la souffrance.

La bouche garde le silence

Pour écouter parler le cœur.

la muse.

Crois-tu donc que je sois comme le vent d’automne,

Qui se nourrit de pleurs jusque sur un tombeau,

Et pour qui la douleur n’est qu’une goutte d’eau ?

Ô poëte ! un baiser, c’est moi qui te le donne.

L’herbe que je voulais arracher de ce lieu,

C’est ton oisiveté ; ta douleur est à Dieu.

Quel que soit le souci que ta jeunesse endure,

Laisse-la s’élargir, cette sainte blessure

Que les noirs séraphins t’ont faite au fond du cœur ;

Rien ne nous rend si grands qu’une grande douleur.

Mais, pour en être atteint, ne crois pas, ô poëte !

Que ta voix ici-bas doive rester muette.

Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,

Et j’en sais d’immortels qui sont de purs sanglots.

Lorsque le pélican, lassé d’un long voyage,

Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,

Ses petits affamés courent sur le rivage

En le voyant au loin s’abattre sur les eaux.

Déjà, croyant saisir et partager leur proie,

Ils courent à leur père avec des cris de joie,

En secouant leurs becs sur leurs goîtres hideux.

Lui, gagnant à pas lents une roche élevée,

De son aile pendante abritant sa couvée,

Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux.

Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte ;

En vain il a des mers fouillé la profondeur ;

L’Océan était vide et la plage déserte ;

Pour toute nourriture il apporte son cœur.

Sombre et silencieux, étendu sur la pierre,

Partageant à ses fils ses entrailles de père,

Dans son amour sublime il berce sa douleur ;

Et, regardant couler sa sanglante mamelle,

Sur son festin de mort il s’affaisse et chancelle,

Ivre de volupté, de tendresse et d’horreur.

Mais parfois, au milieu du divin sacrifice,

Fatigué de mourir dans un trop long supplice,

Il craint que ses enfants ne le laissent vivant ;

Alors il se soulève, ouvre son aile au vent,

Et, se frappant le cœur avec un cri sauvage,

Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu,

Que les oiseaux des mers désertent le rivage,

Et que le voyageur attardé sur la plage,

Sentant passer la mort, se recommande à Dieu.

Poëte, c’est ainsi que font les grands poëtes.

Ils laissent s’égayer ceux qui vivent un temps ;

Mais les festins humains qu’ils servent à leurs fêtes

Ressemblent la plupart à ceux des pélicans.

Quand ils parlent ainsi d’espérances trompées,

De tristesse et d’oubli, d’amour et de malheur,

Ce n’est pas un concert à dilater le cœur.

Leurs déclamations sont comme des épées :

Elles tracent dans l’air un cercle éblouissant ;

Mais il y pend toujours quelque goutte de sang.

le poëte.

Ô Muse ! spectre insatiable,

Ne m’en demande pas si long.

L’homme n’écrit rien sur le sable

À l’heure où passe l’aquilon.

J’ai vu le temps où ma jeunesse

Sur mes lèvres était sans cesse

Prête à chanter comme un oiseau ;

Mais j’ai souffert un dur martyre,

Et le moins que j’en pourrais dire,

Si je l’essayais sur ma lyre,

La briserait comme un roseau.

La Nuit de décembre Fichier • • Portail

LA NUIT DE DÉCEMBRE

Le poëte.

Du temps que j’étais écolier,

Je restais un soir à veiller

Tous les livres