Poésies nouvelles (page 6)

Alfred de Musset · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Poésies nouvelles (1836-1852) · 18 pages

Au souvenir des maux qu’on pourrait oublier.

La muse.

Comme une mère vigilante

Au berceau d’un fils bien-aimé,

Ainsi je me penche tremblante

Sur ce cœur qui m’était fermé.

Parle, ami, — ma lyre attentive

D’une note faible et plaintive

Suit déjà l’accent de ta voix,

Et dans un rayon de lumière,

Comme une vision légère,

Passent les ombres d’autrefois.

Le poëte.

Jours de travail ! seuls jours où j’ai vécu !

Ô trois fois chère solitude !

Dieu soit loué, j’y suis donc revenu,

À ce vieux cabinet d’étude !

Pauvre réduit, murs tant de fois déserts,

Fauteuils poudreux, lampe fidèle,

Ô mon palais, mon petit univers,

Et toi, Muse, ô jeune immortelle,

Dieu soit loué, nous allons donc chanter !

Oui, je veux vous ouvrir mon âme.

Vous saurez tout, et je vais vous conter

Le mal que peut faire une femme ;

Car c’en est une, ô mes pauvres amis

(Hélas ! vous le saviez peut-être),

C’est une femme à qui je fus soumis

Comme le serf l’est à son maître.

Joug détesté ! c’est par là que mon cœur

Perdit sa force et sa jeunesse ; —

Et cependant, auprès de ma maîtresse,

J’avais entrevu le bonheur.

Près du ruisseau quand nous marchions ensemble,

Le soir, sur le sable argentin,

Quand devant nous le blanc spectre du tremble

De loin nous montrait le chemin ;

Je vois encore, aux rayons de la lune,

Ce beau corps plier dans mes bras…

N’en parlons plus… — je ne prévoyais pas

Où me conduisait la Fortune.

Sans doute alors la colère des dieux

Avait besoin d’une victime ;

Car elle m’a puni comme d’un crime

D’avoir essayé d’être heureux.

La muse.

L’image d’un doux souvenir

Vient de s’offrir à ta pensée.

Sur la trace qu’il a laissée

Pourquoi crains-tu de revenir !

Est-ce faire un récit fidèle

Que de renier ses beaux jours ?

Si ta fortune fut cruelle,

Jeune homme, fais du moins comme elle,

Souris à tes premiers amours.

Le poëte.

Non, — c’est à mes malheurs que je prétends sourire.

Muse, je te l’ai dit : je veux, sans passion,

Te conter mes ennuis, mes rêves, mon délire,

Et t’en dire le temps, l’heure et l’occasion.

C’était, il m’en souvient, par une nuit d’automne,

Triste et froide, à peu près semblable à celle-ci ;

Le murmure du vent, de son bruit monotone,

Dans mon cerveau lassé berçait mon noir souci.

J’étais à la fenêtre, attendant ma maîtresse ;

Et, tout en écoutant dans cette obscurité,

Je me sentais dans l’âme une telle détresse,

Qu’il me vint le soupçon d’une infidélité.

La rue où je logeais était sombre et déserte ;

Quelques ombres passaient, un falot à la main ;

Quand la bise sifflait dans la porte entr’ouverte,

On entendait de loin comme un soupir humain.

Je ne sais, à vrai dire, à quel fâcheux présage

Mon esprit inquiet alors s’abandonna.

Je rappelais en vain un reste de courage,

Et me sentis frémir lorsque l’heure sonna.

Elle ne venait pas. Seul, la tête baissée,

Je regardai longtemps les murs et le chemin, —

Et je ne t’ai pas dit quelle ardeur insensée

Cette inconstante femme allumait en mon sein ;

Je n’aimais qu’elle au monde, et vivre un jour sans elle

Me semblait un destin plus affreux que la mort.

Je me souviens pourtant qu’en cette nuit cruelle

Pour briser mon lien je fis un long effort.

Je la nommai cent fois perfide et déloyale,

Je comptai tous les maux qu’elle m’avait causés.

Hélas ! au souvenir de sa beauté fatale,

Quels maux et quels chagrins n’étaient pas apaisés !

Le jour parut enfin. — Las d’une vaine attente,

Sur le bord du balcon je m’étais assoupi ;

Je rouvris la paupière à l’aurore naissante,

Et je laissai flotter mon regard ébloui.

Tout à coup, au détour de l’étroite ruelle,

J’entends sur le gravier marcher à petit bruit…

Grand Dieu ! préservez-moi ! je l’aperçois, c’est elle ;

Elle entre. — D’où viens-tu ? qu’as-tu fait cette nuit ?

Réponds, que me veux-tu ? qui t’amène à cette heure ?

Ce beau corps, jusqu’au jour, où s’est-il étendu ?

Tandis qu’à ce balcon, seul, je veille et je pleure,

En quel lieu, dans quel lit, à qui souriais-tu ?

Perfide ! audacieuse ! est-il encor possible

Que tu viennes offrir ta bouche à mes baisers ?

Que demandes-tu donc ? par quelle soif horrible

Oses-tu m’attirer dans tes bras épuisés ?

Va-t’en, retire-toi, spectre de ma maîtresse !

Rentre dans ton tombeau si tu t’en es levé ;

Laisse-moi pour toujours oublier ma jeunesse,

Et, quand je pense à toi, croire que j’ai rêvé !

La muse.

Apaise-toi, je t’en conjure ;

Tes paroles m’ont fait frémir.

Ô mon bien-aimé ! ta blessure

Est encor prête à se rouvrir.

Hélas ! elle est donc bien profonde ?

Et les misères de ce monde

Sont si lentes à s’effacer !

Oublie, enfant, et de ton âme

Chasse le nom de cette femme,

Que je ne veux pas prononcer.

Le poëte.

Honte à toi qui la première

M’as appris la trahison,

Et d’horreur et de colère

M’as fait perdre la raison !

Honte à toi, femme à l’œil sombre,

Dont les funestes amours

Ont enseveli dans l’ombre

Mon printemps et mes beaux jours !

C’est ta voix, c’est ton sourire,

C’est ton regard corrupteur,

Qui m’ont appris à maudire

Jusqu’au semblant du bonheur ;

C’est ta jeunesse et tes charmes

Qui m’ont fait désespérer,

Et si je doute des larmes,

C’est que je t’ai vu pleurer.

Honte à toi, j’étais encore

Aussi simple qu’un enfant ;

Comme une fleur à l’aurore,

Mon cœur s’ouvrait en t’aimant.

Certes, ce cœur sans défense

Put sans peine être abusé ;

Mais lui laisser l’innocence

Était encor plus aisé.

Honte à toi ! tu fus la mère

De mes premières douleurs,

Et tu fis de ma paupière

Jaillir la source des pleurs !

Elle coule, sois-en sûre,

Et rien ne la tarira ;

Elle sort d’une blessure

Qui jamais ne guérira ;

Mais dans cette source amère

Du moins je me laverai,

Et j’y laisserai, j’espère,

Ton souvenir abhorré !

La muse.

Poëte, c’est assez. Auprès d’une infidèle

Quand ton illusion n’aurait duré qu’un jour,

N’outrage pas ce jour lorsque tu parles d’elle ;

Si tu veux être aimé, respecte ton amour.

Si l’effort est trop grand pour la faiblesse humaine

De pardonner les maux qui nous viennent d’autrui,

Épargne-toi du moins le tourment de la haine ;

À défaut du pardon, laisse venir l’oubli.

Les morts dorment en paix dans le sein de la terre :

Ainsi doivent dormir nos sentiments éteints.

Ces reliques du cœur ont aussi leur poussière ;

Sur leurs restes sacrés ne portons pas les mains.

Pourquoi, dans ce récit d’une vive souffrance,

Ne veux-tu voir qu’un rêve et qu’un amour trompé ?

Est-ce donc sans motif qu’agit la Providence

Et crois-tu donc distrait le Dieu qui t’a frappé ?

Le coup dont tu te plains t’a préservé peut-être,

Enfant ; car c’est par là que ton cœur s’est ouvert.

L’homme est un apprenti, la douleur est son maître,

Et nul ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert.

C’est une dure loi, mais une loi suprême

Vieille comme le monde et la fatalité,

Qu’il nous faut du malheur recevoir le baptême,

Et qu’à ce triste prix tout doit être acheté.

Les moissons pour mûrir ont besoin de rosée ;

Pour vivre et pour sentir l’homme a besoin des pleurs ;

La joie a pour symbole une plante brisée,

Humide encor de pluie et couverte de fleurs.

Ne te disais-tu pas guéri de ta folie ?

N’es-tu pas jeune, heureux, partout le bienvenu ?

Et ces plaisirs légers qui font aimer la vie,

Si tu n’avais pleuré, quel cas en ferais-tu ?

Lorsqu’au déclin du jour, assis sur la bruyère,

Avec un vieil ami tu bois en liberté,

Dis-moi, d’aussi bon cœur lèverais-tu ton verre,

Si tu n’avais senti le prix de la gaieté ?

Aimerais-tu les fleurs, les prés et la verdure,

Les sonnets de Pétrarque et le chant des oiseaux,

Michel-Ange et les arts, Shakspeare et la nature,

Si tu n’y retrouvais quelques anciens sanglots ?

Comprendrais-tu des cieux l’ineffable harmonie,

Le silence des nuits, le murmure des flots,

Si quelque part là-bas la fièvre et l’insomnie

Ne t’avaient fait songer à l’éternel repos ?

N’as-tu pas maintenant une belle maîtresse ?

Et, lorsqu’en t’endormant tu lui serres la main,

Le lointain souvenir des maux de ta jeunesse

Ne rend-il pas plus doux son sourire divin ?

N’allez-vous pas aussi vous promener ensemble

Au fond des bois fleuris, sur le sable argentin ?

Et, dans ce vert palais, le blanc spectre du tremble

Ne sait-il plus, le soir, vous montrer le chemin ?

Ne vois-tu pas alors, aux rayons de la lune,

Plier comme autrefois un beau corps dans tes bras,

Et si dans le sentier tu trouvais la Fortune,

Derrière elle, en chantant, ne marcherais-tu pas ?

De quoi te plains-tu donc ? L’immortelle espérance

S’est retrempée en toi sous la main du malheur.

Pourquoi veux-tu haïr ta jeune expérience,

Et détester un mal qui t’a rendu meilleur ?

Ô mon enfant ! plains-la, cette belle infidèle

Qui fit couler jadis les larmes de tes yeux ;

Plains-la ! c’est une femme, et Dieu t’a fait, près d’elle,

Deviner, en souffrant, le secret des heureux.

Sa tâche fut pénible ; elle t’aimait peut-être ;

Mais le destin voulait qu’elle brisât ton cœur.

Elle savait la vie, et te l’a fait connaître ;

Une autre a recueilli le fruit de ta douleur.

Plains-la ! son triste amour a passé comme un songe ;

Elle a vu ta blessure et n’a pu la fermer.

Dans ses larmes, crois-moi, tout n’était pas mensonge.

Quand tout l’aurait été, plains-la ! tu sais aimer.

Le poëte.

Tu dis vrai : la haine est impie,

Et c’est un frisson plein d’horreur

Quand cette vipère assoupie

Se déroule dans notre cœur.

Écoute-moi donc, ô déesse !

Et sois témoin de mon serment :

Par les yeux bleus de ma maîtresse,

Et par l’azur du firmament ;

Par cette étincelle brillante

Qui de Vénus porte le nom,

Et comme une perle tremblante,

Scintille au loin sur l’horizon ;

Par la grandeur de la nature,

Par la bonté du Créateur ;

Par la clarté tranquille et pure

De l’astre cher au voyageur ;

Par les herbes de la prairie,

Par les forêts, par les prés verts,

Par la puissance de la vie,

Par la sève de l’univers ;

Je te bannis de ma mémoire,

Reste d’un amour insensé,

Mystérieuse et sombre histoire

Qui dormiras dans le passé !

Et toi qui, jadis, d’une amie

Portas la forme et le doux nom,

L’instant suprême où je t’oublie

Doit être celui du pardon.

Pardonnons-nous ; — je romps le charme

Qui nous unissait devant Dieu.

Avec une dernière larme

Reçois un éternel adieu.

— Et maintenant, blonde rêveuse,

Maintenant, Muse, à nos amours !

Dis-moi quelque chanson joyeuse,

Comme au premier temps des beaux jours.

Déjà la pelouse embaumée

Sent les approches du matin ;

Viens éveiller ma bien-aimée,

Et cueillir les fleurs du jardin.

Viens voir la nature immortelle

Sortir des voiles du sommeil ;

Nous allons renaître avec elle

Au premier rayon du soleil !

LETTRE À M. DE LAMARTINE

Lorsque le grand Byron allait quitter Ravenne,

Et chercher sur les mers quelque plage lointaine

Où finir en héros son immortel ennui,

Comme il était assis aux pieds de sa maîtresse,

Pâle, et déjà tourné du côté de la Grèce,

Celle qu’il appelait alors sa Guiccioli

Ouvrit un soir un livre où l’on parlait de lui.

Avez-vous de ce temps conservé la mémoire,

Lamartine, et ces vers au prince des proscrits,

Vous souvient-il encor qui les avait écrits ?

Vous étiez jeune alors, vous, notre chère gloire.

Vous veniez d’essayer pour la première fois

Ce beau luth éploré qui vibre sous vos doigts.

La Muse que le ciel vous avait fiancée

Sur votre front rêveur cherchait votre pensée,

Vierge craintive encore, amante des lauriers.

Vous ne connaissiez pas, noble fils de la France,

Vous ne connaissiez pas, sinon par sa souffrance,

Ce sublime orgueilleux à qui vous écriviez.

De quel droit osiez-vous l’aborder et le plaindre ?

Quel aigle, Ganymède, à ce dieu vous portait ?

Pressentiez-vous qu’un jour vous le pourriez atteindre,

Celui qui de si haut alors vous écoutait ?

Non, vous aviez vingt ans, et le cœur vous battait.

Vous aviez lu Lara, Manfred et le Corsaire,

Et vous aviez écrit sans essuyer vos pleurs ;

Le souffle de Byron vous soulevait de terre,

Et vous alliez à lui, porté par ses douleurs.

Vous appeliez de loin cette âme désolée ;

Pour grand qu’il vous parût, vous le sentiez ami,

Et, comme le torrent dans la verte vallée,

L’écho de son génie en vous avait gémi.

Et lui, — lui dont l’Europe, encore tout armée,

Écoutait en tremblant les sauvages concerts ;

Lui qui depuis dix ans fuyait sa renommée,

Et de sa solitude emplissait l’univers ;

Lui, le grand inspiré de la Mélancolie,

Qui, las d’être envié, se changeait en martyr ;

Lui, le dernier amant de la pauvre Italie,

Pour son dernier exil s’apprêtant à partir ;

Lui qui, rassasié de la grandeur humaine,

Comme un cygne, à son chant sentant sa mort prochaine,

Sur terre autour de lui cherchait pour qui mourir…

Il écouta ces vers que lisait sa maîtresse,

Ce doux salut lointain, d’un jeune homme inconnu.

Je ne sais si du style il comprit la richesse ;

Il laissa dans ses yeux sourire sa tristesse :

Ce qui venait du cœur lui fut le bienvenu.

Poëte, maintenant que ta muse fidèle,

Par ton pudique amour sûre d’être immortelle,

De la verveine en fleurs t’a couronné le front,

À ton tour, reçois-moi comme le grand Byron.

De t’égaler jamais je n’ai pas l’espérance ;

Ce que tu tiens du ciel, nul ne me l’a promis ;

Mais de ton sort au mien plus grande est la distance,

Meilleur en sera Dieu qui peut nous rendre amis.

Je ne t’adresse pas d’inutiles louanges,

Et je ne songe point que tu me répondras ;

Pour être proposés, ces illustres échanges

Veulent être signés d’un nom que je n’ai pas.

J’ai cru pendant longtemps que j’étais las du monde ;

J’ai dit que je niais, croyant avoir douté ;

Et j’ai pris devant moi pour une nuit profonde

Mon ombre qui passait, pleine de vanité.

Poëte, je t’écris pour te dire que j’aime,

Qu’un rayon du soleil est tombé jusqu’à moi,

Et qu’en un jour de deuil et de douleur suprême,

Les pleurs que je versais m’ont fait penser à toi.

Qui de nous, Lamartine, et de notre jeunesse,

Ne sait par cœur ce chant, des amants adoré,

Qu’un soir, au bord d’un lac, tu nous as soupiré ?

Qui n’a lu mille fois, qui ne relit sans cesse

Ces vers mystérieux où parle ta maîtresse,

Et qui n’a sangloté sur ces divins sanglots,

Profonds comme le ciel, et purs comme les flots ?

Hélas ! ces longs regrets des amours mensongères,

Ces ruines du temps qu’on trouve à chaque pas,

Ces sillons infinis de lueurs éphémères,

Qui peut se dire un homme, et ne les connaît pas ?

Quiconque aima jamais porte une cicatrice ;

Chacun l’a dans le sein, toujours prête à s’ouvrir ;

Chacun la garde en soi, cher et secret supplice,

Et mieux il est frappé, moins il en veut guérir.

Te le dirai-je, à toi, chantre de la souffrance,

Que ton glorieux mal, je l’ai souffert aussi ?

Qu’un instant, comme toi, devant ce ciel immense,

J’ai serré dans mes bras la vie et l’espérance,

Et qu’ainsi que le tien mon rêve s’est enfui ?

Te dirai-je qu’un soir, dans la brise embaumée,

Endormi, comme toi, dans la paix du bonheur,

Aux célestes accents d’une voix bien-aimée,

J’ai cru sentir le temps s’arrêter dans mon cœur ?

Te dirai-je qu’un soir, resté seul sur la terre,

Dévoré, comme toi, d’un affreux souvenir,

Je me suis étonné de ma propre misère,

Et de ce qu’un enfant peut souffrir sans mourir ?

Ah ! ce que j’ai senti dans cet instant terrible,

Oserai-je m’en plaindre et te le raconter ?

Comment exprimerai-je une peine indicible ?

Après toi, devant toi, puis-je encor le tenter ?

Oui, de ce jour fatal, plein d’horreur et de charmes,

Je veux fidèlement te faire le récit ;

Ce ne sont pas des chants, ce ne sont que des larmes,

Et je ne te dirai que ce que Dieu m’a dit.

Lorsque le laboureur, regagnant sa chaumière,

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