Poésies nouvelles (page 7)
Trouve le soir son champ rasé par le tonnerre,
Il croit d’abord qu’un rêve a fasciné ses yeux,
Et, doutant de lui-même, interroge les cieux.
Partout la nuit est sombre, et la terre enflammée.
Il cherche autour de lui la place accoutumée
Où sa femme l’attend sur le seuil entr’ouvert ;
Il voit un peu de cendre au milieu d’un désert.
Ses enfants demi-nus sortent de la bruyère,
Et viennent lui conter comme leur pauvre mère
Est morte sous le chaume avec des cris affreux ;
Mais maintenant au loin tout est silencieux.
Le misérable écoute, et comprend sa ruine.
Il serre, désolé, ses fils sur sa poitrine ;
Il ne lui reste plus, s’il ne tend pas la main,
Que la faim pour ce soir, et la mort pour demain.
Pas un sanglot ne sort de sa gorge oppressée ;
Muet et chancelant, sans force et sans pensée,
Il s’assoit à l’écart, les yeux sur l’horizon,
Et, regardant s’enfuir sa moisson consumée,
Dans les noirs tourbillons de l’épaisse fumée
L’ivresse du malheur emporte sa raison.
Tel, lorsque abandonné d’une infidèle amante,
Pour la première fois j’ai connu la douleur,
Transpercé tout à coup d’une flèche sanglante,
Seul, je me suis assis dans la nuit de mon cœur.
Ce n’était pas au bord d’un lac au flot limpide,
Ni sur l’herbe fleurie au penchant des coteaux ;
Mes yeux noyés de pleurs ne voyaient que le vide,
Mes sanglots étouffés n’éveillaient point d’échos.
C’était dans une rue obscure et tortueuse
De cet immense égout qu’on appelle Paris ;
Autour de moi criait cette foule railleuse
Qui des infortunés n’entend jamais les cris.
Sur le pavé noirci les blafardes lanternes
Versaient un jour douteux plus triste que la nuit,
Et, suivant au hasard ces feux vagues et ternes,
L’homme passait dans l’ombre, allant où va le bruit.
Partout retentissait comme une joie étrange ;
C’était en février, au temps du carnaval.
Les masques avinés, se croisant dans la fange,
S’accostaient d’une injure ou d’un refrain banal.
Dans un carrosse ouvert une troupe entassée
Paraissait par moments sous le ciel pluvieux,
Puis se perdait au loin dans la ville insensée,
Hurlant un hymne impur sous la résine en feux.
Cependant des vieillards, des enfants et des femmes
Se barbouillaient de lie au fond des cabarets,
Tandis que de la nuit les prêtresses infâmes
Promenaient çà et là leurs spectres inquiets.
On eût dit un portrait de la débauche antique,
Un de ces soirs fameux, chers au peuple romain,
Où des temples secrets la Vénus impudique
Sortait échevelée, une torche à la main.
Dieu juste ! pleurer seul par une nuit pareille !
Ô mon unique amour ! que vous avais-je fait ?
Vous m’aviez pu quitter, vous qui juriez la veille
Que vous étiez ma vie, et que Dieu le savait ?
Ah ! toi, le savais-tu, froide et cruelle amie,
Qu’à travers cette honte et cette obscurité,
J’étais là, regardant de ta lampe chérie,
Comme une étoile au ciel, la tremblante clarté ?
Non, tu n’en savais rien, je n’ai pas vu ton ombre ;
Ta main n’est pas venue entr’ouvrir ton rideau.
Tu n’as pas regardé si le ciel était sombre ;
Tu ne m’as pas cherché dans cet affreux tombeau !
Lamartine, c’est là, dans cette rue obscure,
Assis sur une borne, au fond d’un carrefour,
Les deux mains sur mon cœur, et serrant ma blessure,
Et sentant y saigner un invincible amour ;
C’est là, dans cette nuit d’horreur et de détresse,
Au milieu des transports d’un peuple furieux
Qui semblait en passant crier à ma jeunesse :
« Toi qui pleures ce soir, n’as-tu pas ri comme eux ? »
C’est là, devant ce mur, où j’ai frappé ma tête,
Où j’ai posé deux fois le fer sur mon sein nu ;
C’est là, le croiras-tu, chaste et noble poëte,
Que de tes chants divins je me suis souvenu.
Ô toi qui sais aimer, réponds, amant d’Elvire
Comprends-tu que l’on parte et qu’on se dise adieu ?
Comprends-tu que ce mot, la main puisse l’écrire,
Et le cœur le signer, et les lèvres le dire,
Les lèvres, qu’un baiser vient d’unir devant Dieu !
Comprends-tu qu’un lien qui, dans l’âme immortelle,
Chaque jour plus profond, se forme à notre insu ;
Qui déracine en nous la volonté rebelle,
Et nous attache au cœur son merveilleux tissu ;
Un lien tout-puissant dont les nœuds et la trame
Sont plus durs que la roche et que les diamants ;
Qui ne craint ni le temps, ni le fer, ni la flamme,
Ni la mort elle-même, et qui fait des amants
Jusque dans le tombeau s’aimer les ossements ;
Comprends-tu que dix ans ce lien nous enlace,
Qu’il ne fasse dix ans qu’un seul être de deux,
Puis tout à coup se brise, et, perdu dans l’espace,
Nous laisse épouvantés d’avoir cru vivre heureux !
Ô poëte ! il est dur que la nature humaine,
Qui marche à pas comptés vers une fin certaine,
Doive encor s’y traîner en portant une croix,
Et qu’il faille ici-bas mourir plus d’une fois.
Car de quel autre nom peut s’appeler sur terre
Cette nécessité de changer de misère,
Qui nous fait, jour et nuit, tout prendre et tout quitter,
Si bien que notre temps se passe à convoiter ?
Ne sont-ce pas des morts, et des morts effroyables,
Que tant de changements d’êtres si variables,
Qui se disent toujours fatigués d’espérer,
Et qui sont toujours prêts à se transfigurer ?
Quel tombeau que le cœur, et quelle solitude !
Comment la passion devient-elle habitude,
Et comment se fait-il que, sans y trébucher,
Sur ses propres débris l’homme puisse marcher ?
Il y marche pourtant ; c’est Dieu qui l’y convie.
Il va semant partout et prodiguant sa vie :
Désir, crainte, colère, inquiétude, ennui,
Tout passe et disparaît, tout est fantôme en lui.
Son misérable cœur est fait de telle sorte,
Qu’il faut incessamment qu’une ruine en sorte ;
Que la mort soit son terme, il ne l’ignore pas,
Et, marchant à la mort, il meurt à chaque pas.
Il meurt dans ses amis, dans son fils, dans son père,
Il meurt dans ce qu’il pleure et dans ce qu’il espère ;
Et, sans parler des corps qu’il faut ensevelir,
Qu’est-ce donc qu’oublier, si ce n’est pas mourir ?
Ah ! c’est plus que mourir ; c’est survivre à soi-même.
L’âme remonte au ciel quand on perd ce qu’on aime.
Il ne reste de nous qu’un cadavre vivant ;
Le désespoir l’habite, et le néant l’attend.
Eh bien, bon ou mauvais, inflexible ou fragile,
Humble ou fier, triste ou gai, mais toujours gémissant,
Cet homme, tel qu’il est, cet être fait d’argile,
Tu l’as vu, Lamartine, et son sang est ton sang.
Son bonheur est le tien ; sa douleur est la tienne ;
Et des maux qu’ici-bas il lui faut endurer,
Pas un qui ne te touche et qui ne t’appartienne ;
Puisque tu sais chanter, ami, tu sais pleurer.
Dis-moi, qu’en penses-tu dans tes jours de tristesse ?
Que t’a dit le malheur, quand tu l’as consulté ?
Trompé par tes amis, trahi par ta maîtresse,
Du ciel et de toi-même as-tu jamais douté ?
Non, Alphonse, jamais. La triste expérience
Nous apporte la cendre, et n’éteint pas le feu.
Tu respectes le mal fait par la Providence,
Tu le laisses passer, et tu crois à ton Dieu.
Quel qu’il soit, c’est le mien ; il n’est pas deux croyances.
Je ne sais pas son nom, j’ai regardé les cieux.
Je sais qu’ils sont à lui, je sais qu’ils sont immenses,
Et que l’immensité ne peut pas être à deux.
J’ai connu, jeune encor, de sévères souffrances ;
J’ai vu verdir les bois, et j’ai tenté d’aimer.
Je sais ce que la terre engloutit d’espérances,
Et, pour y recueillir, ce qu’il y faut semer.
Mais ce que j’ai senti, ce que je veux t’écrire,
C’est ce que m’ont appris les anges de douleur ;
Je le sais mieux encore et puis mieux te le dire,
Car leur glaive, en entrant, l’a gravé dans mon cœur :
Créature d’un jour qui t’agites une heure,
De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait gémir ?
Ton âme t’inquiète, et tu crois qu’elle pleure :
Ton âme est immortelle, et tes pleurs vont tarir.
Tu te sens le cœur pris d’un caprice de femme,
Et tu dis qu’il se brise à force de souffrir.
Tu demandes à Dieu de soulager ton âme :
Ton âme est immortelle, et ton cœur va guérir.
Le regret d’un instant te trouble et te dévore ;
Tu dis que le passé te voile l’avenir.
Ne te plains pas d’hier ; laisse venir l’aurore :
Ton âme est immortelle, et le temps va s’enfuir.
Ton corps est abattu du mal de ta pensée ;
Tu sens ton front peser et tes genoux fléchir.
Tombe, agenouille-toi, créature insensée :
Ton âme est immortelle, et la mort va venir.
Tes os dans le cercueil vont tomber en poussière ;
Ta mémoire, ton nom, ta gloire, vont périr,
Mais non pas ton amour, si ton amour t’est chère :
Ton âme est immortelle, et va s’en souvenir.
À LA MALIBRAN
STANCES
I
Sans doute il est trop tard pour parler encor d’elle :
Depuis qu’elle n’est plus quinze jours sont passés ;
Et dans ce pays-ci quinze jours, je le sais,
Font d’une mort récente une vieille nouvelle.
De quelque nom d’ailleurs que le regret s’appelle,
L’homme, par tout pays, en a bien vite assez.
II
Ô Maria-Felicia ! le peintre et le poëte
Laissent, en expirant, d’immortels héritiers ;
Jamais l’affreuse nuit ne les prend tout entiers.
À défaut d’action, leur grande âme inquiète
De la mort et du temps entreprend la conquête,
Et, frappés dans la lutte, ils tombent en guerriers.
III
Celui-là sur l’airain a gravé sa pensée ;
Dans un rhythme doré l’autre l’a cadencée ;
Du moment qu’on l’écoute, on lui devient ami.
Sur sa toile, en mourant, Raphaël l’a laissée ;
Et, pour que le néant ne touche point à lui,
C’est assez d’un enfant sur sa mère endormi.
IV
Comme dans une lampe une flamme fidèle,
Au fond du Parthénon le marbre inhabité
Garde de Phidias la mémoire éternelle,
Et la jeune Vénus, fille de Praxitèle,
Sourit encor, debout dans sa divinité,
Aux siècles impuissants qu’a vaincus sa beauté.
V
Recevant d’âge en âge une nouvelle vie,
Ainsi s’en vont à Dieu les gloires d’autrefois ;
Ainsi le vaste écho de la voix du génie
Devient du genre humain l’universelle voix…
Et de toi, morte hier, de toi, pauvre Marie,
Au fond d’une chapelle il nous reste une croix !
VI
Une croix ! et l’oubli, la nuit et le silence !
Écoutez ! c’est le vent, c’est l’Océan immense ;
C’est un pêcheur qui chante au bord du grand chemin.
Et de tant de beauté, de gloire et d’espérance,
De tant d’accords si doux d’un instrument divin,
Pas un faible soupir, pas un écho lointain.
VII
Une croix ! et ton nom écrit sur une pierre,
Non pas même le tien, mais celui d’un époux,
Voilà ce qu’après toi tu laisses sur la terre ;
Et ceux qui t’iront voir à ta maison dernière,
N’y trouvant pas ce nom qui fut aimé de nous,
Ne sauront pour prier où poser les genoux.
VIII
Ô Ninette ! où sont-ils, belle muse adorée,
Ces accents pleins d’amour, de charme et de terreur,
Qui voltigeaient le soir sur ta lèvre inspirée,
Comme un parfum léger sur l’aubépine en fleur ?
Où vibre maintenant cette voix éplorée,
Cette harpe vivante attachée à ton cœur ?
IX
N’était-ce pas hier, fille joyeuse et folle,
Que ta verve railleuse animait Corilla,
Et que tu nous lançais avec la Rosina
La roulade amoureuse et l’œillade espagnole ?
Ces pleurs sur tes bras nus, quand tu chantais le Saule,
N’était-ce pas hier, pâle Desdemona ?
X
N’était-ce pas hier qu’à la fleur de ton âge
Tu traversais l’Europe, une lyre à la main,
Dans la mer, en riant, te jetant à la nage,
Chantant la tarentelle au ciel napolitain,
Cœur d’ange et de lion, libre oiseau de passage,
Espiègle enfant ce soir, sainte artiste demain ?
XI
N’était-ce pas hier qu’enivrée et bénie
Tu traînais à ton char un peuple transporté,
Et que Londre et Madrid, la France et l’Italie,
Apportaient à tes pieds cet or tant convoité,
Cet or deux fois sacré qui payait ton génie,
Et qu’à tes pieds souvent laissa ta charité ?
XII
Qu’as-tu fait pour mourir, ô noble créature !
Belle image de Dieu, qui donnais en chemin
Au riche un peu de joie, au malheureux du pain ?
Ah ! qui donc frappe ainsi dans la mère nature,
Et quel faucheur aveugle, affamé de pâture,
Sur les meilleurs de nous ose porter la main ?
XIII
Ne suffit-il donc pas à l’ange de ténèbres
Qu’à peine de ce temps il nous reste un grand nom ?
Que Géricault, Cuvier, Schiller, Gœthe et Byron
Soient endormis d’hier sous les dalles funèbres,
Et que nous ayons vu tant d’autres morts célèbres
Dans l’abîme entr’ouvert suivre Napoléon ?
XIV
Nous faut-il perdre encor nos têtes les plus chères,
Et venir en pleurant leur fermer les paupières
Dès qu’un rayon d’espoir a brillé dans leurs yeux ?
Le ciel de ses élus devient-il envieux ?
Ou faut-il croire, hélas ! ce que disaient nos pères,
Que lorsqu’on meurt si jeune on est aimé des dieux ?
XV
Ah ! combien, depuis peu, sont partis pleins de vie !
Sous les cyprès anciens que de saules nouveaux !
La cendre de Robert à peine refroidie,
Bellini tombe et meurt ! — Une lente agonie
Traîne Carrel sanglant à l’éternel repos.
Le seuil de notre siècle est pavé de tombeaux.
XVI
Que nous restera-t-il si l’ombre insatiable.
Dès que nous bâtissons, vient tout ensevelir ?
Nous qui sentons déjà le sol si variable,
Et sur tant de débris marchons vers l’avenir
Si le vent sous nos pas balaye ainsi le sable,
De quel deuil le Seigneur veut-il donc nous vêtir ?
XVII
Hélas ! Marietta, tu nous restais encore ;
Lorsque, sur le sillon, l’oiseau chante à l’aurore,
Le laboureur s’arrête, et, le front en sueur,
Aspire dans l’air pur un souffle de bonheur.
Ainsi nous consolait ta voix fraîche et sonore,
Et tes chants dans les cieux emportaient la douleur.
XVIII
Ce qu’il nous faut pleurer sur ta tombe hâtive,
Ce n’est pas l’art divin, ni ses savants secrets :
Quelque autre étudiera cet art que tu créais ;
C’est ton âme, Ninette, et ta grandeur naïve,
C’est cette voix du cœur qui seule au cœur arrive,
Que nul autre, après toi, ne nous rendra jamais.
XIX
Ah ! tu vivrais encor sans cette âme indomptable.
Ce fut là ton seul mal, et le secret fardeau
Sous lequel ton beau corps plia comme un roseau.
Il en soutint longtemps la lutte inexorable.
C’est le Dieu tout-puissant, c’est la Muse implacable
Qui, dans ses bras en feu, t’a portée au tombeau.
XX
Que ne l’étouffais-tu, cette flamme brûlante
Que ton sein palpitant ne pouvait contenir !
Tu vivrais, tu verrais te suivre et t’applaudir
De ce public blasé la foule indifférente,
Qui prodigue aujourd’hui sa faveur inconstante
À des gens dont pas un, certes, n’en doit mourir.
XXI
Connaissais-tu si peu l’ingratitude humaine ?
Quel rêve as-tu donc fait de te tuer pour eux ?
Quelques bouquets de fleurs te rendaient-ils si vaine,
Pour venir nous verser de vrais pleurs sur la scène,
Lorsque tant d’histrions et d’artistes fameux,
Couronnés mille fois, n’en ont pas dans les yeux ?
XXII
Que ne détournais-tu la tête pour sourire,
Comme on en use ici quand on feint d’être ému ?
Hélas ! on t’aimait tant, qu’on n’en aurait rien vu.
Quand tu chantais le Saule, au lieu de ce délire,
Que ne t’occupais-tu de bien porter ta lyre ?
La Pasta fait ainsi : que ne l’imitais-tu ?
XXIII
Ne savais-tu donc pas, comédienne imprudente,
Que ces cris insensés qui te sortaient du cœur
De ta joue amaigrie augmentaient la pâleur ?
Ne savais-tu donc pas que, sur ta tempe ardente,
Ta main de jour en jour se posait plus tremblante,
Et que c’est tenter Dieu que d’aimer la douleur ?
XXIV
Ne sentais-tu donc pas que ta belle jeunesse
De tes yeux fatigués s’écoulait en ruisseaux
Et de ton noble cœur s’exhalait en sanglots ?
Quand de ceux qui t’aimaient tu voyais la tristesse,
Ne sentais-tu donc pas qu’une fatale ivresse
Berçait ta vie errante à ses derniers rameaux ?
XXV
Oui, oui, tu le savais, qu’au sortir du théâtre,
Un soir dans ton linceul il faudrait te coucher.
Lorsqu’on te rapportait plus froide que l’albâtre,
Lorsque le médecin, de ta veine bleuâtre,
Regardait goutte à goutte un sang noir s’épancher,