Poésies nouvelles (page 8)

Alfred de Musset · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Poésies nouvelles (1836-1852) · 18 pages

Tu savais quelle main venait de te toucher.

XXVI

Oui, oui, tu le savais, et que, dans cette vie,

Rien n’est bon que d’aimer, n’est vrai que de souffrir.

Chaque soir dans tes chants tu te sentais pâlir.

Tu connaissais le monde, et la foule, et l’envie,

Et, dans ce corps brisé concentrant ton génie,

Tu regardais aussi la Malibran mourir.

XXVII

Meurs donc ! ta mort est douce, et ta tâche est remplie.

Ce que l’homme ici-bas appelle le génie,

C’est le besoin d’aimer ; hors de là tout est vain.

Et, puisque tôt ou tard l’amour humain s’oublie,

Il est d’une grande âme et d’un heureux destin

D’expirer comme toi pour un amour divin !

L’ESPOIR EN DIEU

Tant que mon faible cœur, encor plein de jeunesse,

À ses illusions n’aura pas dit adieu,

Je voudrais m’en tenir à l’antique sagesse

Qui du sobre Épicure a fait un demi-dieu.

Je voudrais vivre, aimer, m’accoutumer aux hommes,

Chercher un peu de joie et n’y pas trop compter,

Faire ce qu’on a fait, être ce que nous sommes,

Et regarder le ciel sans m’en inquiéter.

Je ne puis ; — malgré moi l’infini me tourmente.

Je n’y saurais songer sans crainte et sans espoir ;

Et, quoi qu’on en ait dit, ma raison s’épouvante

De ne pas le comprendre et pourtant de le voir.

Qu’est-ce donc que ce monde, et qu’y venons-nous faire,

Si, pour qu’on vive en paix, il faut voiler les cieux ?

Passer comme un troupeau les yeux fixés à terre,

Et renier le reste, est-ce donc être heureux ?

Non, c’est cesser d’être homme et dégrader son âme.

Dans la création le hasard m’a jeté ;

Heureux ou malheureux, je suis né d’une femme,

Et je ne puis m’enfuir hors de l’humanité.

Que faire donc ? « Jouis, dit la raison païenne ;

Jouis et meurs ; les dieux ne songent qu’à dormir.

— Espère seulement, répond la foi chrétienne ;

Le ciel veille sans cesse, et tu ne peux mourir. »

Entre ces deux chemins j’hésite et je m’arrête.

Je voudrais, à l’écart, suivre un plus doux sentier.

Il n’en existe pas, dit une voix secrète ;

En présence du ciel il faut croire ou nier.

Je le pense en effet ; les âmes tourmentées

Dans l’un et l’autre excès se jettent tour à tour,

Mais les indifférents ne sont que des athées ;

Ils ne dormiraient plus s’ils doutaient un seul jour.

Je me résigne donc, et, puisque la matière

Me laisse dans le cœur un désir plein d’effroi,

Mes genoux fléchiront ; je veux croire, et j’espère.

Que vais-je devenir, et que veut-on de moi ?

Me voilà dans les mains d’un Dieu plus redoutable

Que ne sont à la fois tous les maux d’ici-bas ;

Me voilà seul, errant, fragile et misérable,

Sous les yeux d’un témoin qui ne me quitte pas.

Il m’observe, il me suit. Si mon cœur bat trop vite,

J’offense sa grandeur et sa divinité.

Un gouffre est sous mes pas ; si je m’y précipite,

Pour expier une heure il faut l’éternité.

Mon juge est un bourreau qui trompe sa victime.

Pour moi tout devient piége et tout change de nom.

L’amour est un péché, le bonheur est un crime,

Et l’œuvre des sept jours n’est que tentation.

Je ne garde plus rien de la nature humaine ;

Il n’existe pour moi ni vertu ni remord.

J’attends la récompense et j’évite la peine ;

Mon seul guide est la peur, et mon seul but la mort.

On me dit cependant qu’une joie infinie

Attend quelques élus. — Où sont-ils, ces heureux ?

Si vous m’avez trompé, me rendrez-vous la vie ?

Si vous m’avez dit vrai, m’ouvrirez-vous les cieux ?

Hélas ! ce beau pays dont parlaient vos prophètes,

S’il existe là-haut, ce doit être un désert.

Vous les voulez trop purs, les heureux que vous faites,

Et, quand leur joie arrive, ils en ont trop souffert.

Je suis seulement homme, et ne veux pas moins être,

Ni tenter davantage. — À quoi donc m’arrêter ?

Puisque je ne puis croire aux promesses du prêtre,

Est-ce l’indifférent que je vais consulter ?

Si mon cœur, fatigué du rêve qui l’obsède,

À la réalité revient pour s’assouvir,

Au fond des vains plaisirs que j’appelle à mon aide

Je trouve un tel dégoût, que je me sens mourir.

Aux jours même où parfois la pensée est impie,

Où l’on voudrait nier pour cesser de douter,

Quand je posséderais tout ce qu’en cette vie

Dans ses vastes désirs l’homme peut convoiter ;

Donnez-moi le pouvoir, la santé, la richesse,

L’amour même, l’amour, le seul bien d’ici-bas !

Que la blonde Astarté, qu’idolâtrait la Grèce,

De ses îles d’azur sorte en m’ouvrant les bras ;

Quand je pourrais saisir dans le sein de la terre

Les secrets éléments de sa fécondité,

Transformer à mon gré la vivace matière,

Et créer pour moi seul une unique beauté ;

Quand Horace, Lucrèce et le vieil Épicure,

Assis à mes côtés, m’appelleraient heureux,

Et quand ces grands amants de l’antique nature

Me chanteraient la joie et le mépris des dieux,

Je leur dirais à tous : « Quoi que nous puissions faire,

Je souffre, il est trop tard ; le monde s’est fait vieux.

Une immense espérance a traversé la terre ;

Malgré nous vers le ciel il faut lever les yeux ! »

Que me reste-t-il donc ? Ma raison révoltée

Essaye en vain de croire et mon cœur de douter.

Le chrétien m’épouvante, et ce que dit l’athée,

En dépit de mes sens je ne puis l’écouter.

Les vrais religieux me trouveront impie,

Et les indifférents me croiront insensé.

À qui m’adresserai-je, et quelle voix amie

Consolera ce cœur que le doute a blessé ?

Il existe, dit-on, une philosophie

Qui nous explique tout sans révélation,

Et qui peut nous guider à travers cette vie

Entre l’indifférence et la religion.

J’y consens. — Où sont-ils, ces faiseurs de systèmes

Qui savent, sans la foi, trouver la vérité ?

Sophistes impuissants qui ne croient qu’en eux-mêmes,

Quels sont leurs arguments et leur autorité ?

L’un me montre ici-bas deux principes en guerre

Qui, vaincus tour à tour, sont tous deux immortels ;

L’autre découvre au loin, dans le ciel solitaire,

Un inutile Dieu qui ne veut pas d’autels.

Je vois rêver Platon et penser Aristote ;

J’écoute, j’applaudis, et poursuis mon chemin.

Sous les rois absolus je trouve un Dieu despote ;

On nous parle aujourd’hui d’un Dieu républicain.

Pythagore et Leibnitz transfigurent mon être.

Descartes m’abandonne au sein des tourbillons.

Montaigne s’examine, et ne peut se connaître.

Pascal fuit en tremblant ses propres visions.

Pyrrhon me rend aveugle, et Zénon insensible.

Voltaire jette à bas tout ce qu’il voit debout.

Spinosa, fatigué de tenter l’impossible,

Cherchant en vain son Dieu, croit le trouver partout.

Pour le sophiste anglais l’homme est une machine.

Enfin sort des brouillards un rhéteur allemand

Qui, du philosophisme achevant la ruine,

Déclare le ciel vide, et conclut au néant.

Voilà donc les débris de l’humaine science !

Et, depuis cinq mille ans qu’on a toujours douté,

Après tant de fatigue et de persévérance,

C’est là le dernier mot qui nous en est resté !

Ah ! pauvres insensés, misérables cervelles,

Qui de tant de façons avez tout expliqué,

Pour aller jusqu’aux cieux il vous fallait des ailes ;

Vous aviez le désir, la foi vous a manqué.

Je vous plains ; votre orgueil part d’une âme blessée.

Vous sentiez les tourments dont mon cœur est rempli,

Et vous la connaissiez, cette amère pensée

Qui fait frissonner l’homme en voyant l’infini.

Eh bien, prions ensemble, — abjurons la misère

De vos calculs d’enfants, de tant de vains travaux.

Maintenant que vos corps sont réduits en poussière,

J’irai m’agenouiller pour vous, sur vos tombeaux.

Venez, rhéteurs païens, maîtres de la science,

Chrétiens des temps passés et rêveurs d’aujourd’hui ;

Croyez-moi, la prière est un cri d’espérance !

Pour que Dieu nous réponde, adressons-nous à lui.

Il est juste, il est bon ; sans doute il vous pardonne.

Tous vous avez souffert, le reste est oublié.

Si le ciel est désert, nous n’offensons personne ;

Si quelqu’un nous entend, qu’il nous prenne en pitié !

Ô toi que nul n’a pu connaître,

Et n’a renié sans mentir,

Réponds-moi, toi qui m’as fait naître,

Et demain me feras mourir !

Puisque tu te laisses comprendre,

Pourquoi fais-tu douter de toi ?

Quel triste plaisir peux-tu prendre

À tenter notre bonne foi ?

Dès que l’homme lève la tête,

Il croit t’entrevoir dans les cieux ;

La création, sa conquête,

N’est qu’un vaste temple à ses yeux.

Dès qu’il redescend en lui-même,

Il t’y trouve ; tu vis en lui.

S’il souffre, s’il pleure, s’il aime,

C’est son Dieu qui le veut ainsi.

De la plus noble intelligence

La plus sublime ambition

Est de prouver ton existence,

Et de faire épeler ton nom.

De quelque façon qu’on t’appelle,

Bramah, Jupiter ou Jésus,

Vérité, Justice éternelle,

Vers toi tous les bras sont tendus.

Le dernier des fils de la terre

Te rend grâce du fond du cœur,

Dès qu’il se mêle à sa misère

Une apparence de bonheur.

Le monde entier te glorifie ;

L’oiseau te chante sur son nid ;

Et pour une goutte de pluie

Des milliers d’êtres t’ont béni.

Tu n’as rien fait qu’on ne l’admire ;

Rien de toi n’est perdu pour nous ;

Tout prie, et tu ne peux sourire

Que nous ne tombions à genoux.

Pourquoi donc, ô Maître suprême !

As-tu créé le mal si grand,

Que la raison, la vertu même,

S’épouvantent en le voyant ?

Lorsque tant de choses sur terre

Proclament la Divinité,

Et semblent attester d’un père

L’amour, la force et la bonté,

Comment, sous la sainte lumière,

Voit-on des actes si hideux,

Qu’ils font expirer la prière

Sur les lèvres du malheureux ?

Pourquoi, dans ton œuvre céleste,

Tant d’éléments si peu d’accord ?

À quoi bon le crime et la peste ?

Ô Dieu juste ! pourquoi la mort ?

Ta pitié dut être profonde,

Lorsque avec ses biens et ses maux,

Cet admirable et pauvre monde

Sortit en pleurant du chaos !

Puisque tu voulais le soumettre

Aux douleurs dont il est rempli,

Tu n’aurais pas dû lui permettre

De t’entrevoir dans l’infini.

Pourquoi laisser notre misère

Rêver et deviner un Dieu ?

Le doute a désolé la terre ;

Nous en voyons trop ou trop peu.

Si ta chétive créature

Est indigne de t’approcher,

Il fallait laisser la nature

T’envelopper et te cacher.

Il te resterait ta puissance,

Et nous en sentirions les coups ;

Mais le repos et l’ignorance

Auraient rendu nos maux plus doux.

Si la souffrance et la prière

N’atteignent pas ta majesté,

Garde ta grandeur solitaire,

Ferme à jamais l’immensité.

Mais, si nos angoisses mortelles

Jusqu’à toi peuvent parvenir ;

Si, dans les plaines éternelles,

Parfois tu nous entends gémir ;

Brise cette voûte profonde

Qui couvre la création ;

Soulève les voiles du monde

Et montre-toi, Dieu juste et bon !

Tu n’apercevras sur la terre

Qu’un ardent amour de la foi,

Et l’humanité tout entière

Se prosternera devant toi.

Les larmes qui l’ont épuisée

Et qui ruissellent de ses yeux

Comme une légère rosée

S’évanouiront dans les cieux ;

Tu n’entendras que tes louanges,

Qu’un concert de joie et d’amour,

Pareil à celui dont tes anges

Remplissent l’éternel séjour ;

Et, dans cet hosanna suprême,

Tu verras, au bruit de nos chants,

S’enfuir le doute et le blasphème,

Tandis que la Mort elle-même

Y joindra ses derniers accents.

À LA MI-CARÊME

I

Le carnaval s’en va, les roses vont éclore.

Sur les flancs des coteaux déjà court le gazon

Cependant du plaisir la frileuse saison

Sous ses grelots légers rit et voltige encore,

Tandis que, soulevant les voiles de l’aurore,

Le Printemps inquiet paraît à l’horizon.

II

Du pauvre mois de mars il ne faut pas médire ;

Bien que le laboureur le craigne justement,

L’univers y renaît ; il est vrai que le vent,

La pluie et le soleil s’y disputent l’empire.

Qu’y faire ? Au temps des fleurs, le monde est un enfant ;

C’est sa première larme et son premier sourire.

III

C’est dans le mois de mars que tente de s’ouvrir

L’anémone sauvage aux corolles tremblantes.

Les femmes et les fleurs appellent le zéphyr ;

Et du fond des boudoirs les belles indolentes,

Balançant mollement leurs tailles nonchalantes,

Sous les vieux marronniers commencent à venir.

IV

C’est alors que les bals, plus joyeux et plus rares,

Prolongent plus longtemps leurs dernières fanfares ;

À ce bruit qui nous quitte, on court avec ardeur ;

La valseuse se livre avec plus de langueur ;

Les yeux sont plus hardis, les lèvres moins avares ;

La lassitude enivre, et l’amour vient au cœur.

V

S’il est vrai qu’ici-bas l’adieu de ce qu’on aime

Soit un si doux chagrin, qu’on en voudrait mourir,

C’est dans le mois de mars, c’est à la mi-carême,

Qu’au sortir d’un souper un enfant du plaisir

Sur la valse et l’amour devrait faire un poëme,

Et saluer gaiement ses dieux prêts à partir.

VI

Mais qui saura chanter tes pas pleins d’harmonie,

Et tes secrets divins, du vulgaire ignorés,

Belle Nymphe allemande aux brodequins dorés,

Ô Muse de la valse ! ô fleur de poésie !

Où sont, de notre temps, les buveurs d’ambroisie

Dignes de s’étourdir dans tes bras adorés ?

VII

Quand, sur le Cithéron, la Bacchanale antique,

Des filles de Cadmus dénouait les cheveux,

On laissait la beauté danser devant les dieux ;

Et, si quelque profane, au son de la musique,

S’élançait dans les chœurs, la prêtresse impudique

De son thyrse de fer frappait l’audacieux.

VIII

Il n’en est pas ainsi dans nos fêtes grossières :

Les vierges aujourd’hui se montrent moins sévères,

Et se laissent toucher sans grâce et sans fierté.

Nous ouvrons à qui veut nos quadrilles vulgaires ;

Nous perdons le respect qu’on doit à la beauté,

Et nos plaisirs bruyants font fuir la volupté.

IX

Tant que régna chez nous le menuet gothique,

D’observer la mesure on se souvint encor.

Nos pères la gardaient aux jours de thermidor,

Lorsqu’au bruit des canons dansait la République,

Lorsque la Tallien, soulevant sa tunique.

Faisait de ses pieds nus craquer les anneaux d’or.

X

Autres temps, autres mœurs ; le rhythme et la cadence

Ont suivi les hasards et la commune loi.

Pendant que l’univers, ligué contre la France,

S’épuisait de fatigue à lui donner un roi,

La valse d’un coup d’aile a détrôné la danse.

Si quelqu’un s’en est plaint, certes, ce n’est pas moi.

XI

Je voudrais seulement, puisqu’elle est notre hôtesse,

Qu’on sût mieux honorer cette jeune déesse.

Je voudrais qu’à sa voix on pût régler nos pas,

Ne pas voir profaner une si douce ivresse,

Froisser d’un si beau sein les contours délicats,

Et le premier venu l’emporter dans ses bras.

XII

C’est notre barbarie et notre indifférence

Qu’il nous faut accuser ; notre esprit inconstant

Se prend de fantaisie et vit de changement.

Mais le désordre même a besoin d’élégance ;

Et je voudrais du moins qu’une duchesse en France

Sût valser aussi bien qu’un bouvier allemand.

DUPONT ET DURAND

DIALOGUE

Durand.

Mânes de mes aïeux, quel embarras mortel !

J’invoquerais un dieu, si je savais lequel.

Voilà bientôt trente ans que je suis sur la terre,

Et j’en ai passé dix à chercher un libraire.

Pas un être vivant n’a lu mes manuscrits,

Et seul dans l’univers je connais mes écrits.

Dupont.

Par l’ombre de Brutus, quelle fâcheuse affaire !

Mon ventre est plein de cidre et de pommes de terre.

J’en ai l’âme engourdie, et, pour me réveiller,

Personne à qui parler des œuvres de Fourier ?

En quel temps vivons-nous ? Quel dîner déplorable !

Durand.

Que vois-je donc là-bas ? Quel est ce pauvre diable

Qui dans ses doigts transis souffle avec désespoir,

Et rôde en grelottant sous un mince habit noir ?

J’ai vu chez Flicoteau ce piteux personnage.

Dupont.

Je ne me trompe pas. Ce morne et plat visage,

Cet œil sombre et penaud, ce front préoccupé,

Sur ces longs cheveux gras ce grand chapeau râpé…

C’est mon ami Durand, mon ancien camarade.

Durand.

Est-ce toi, cher Dupont ? Mon fidèle Pylade,

Ami de ma jeunesse, approche, embrassons-nous.

Tous les livres