Premières Poésies (page 11)

Alfred de Musset · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Premières Poésies (Musset) · 26 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Tant mieux s’il a raison, et tant pis s’il a tort ;

Pourvu qu’on dorme encore au milieu du tapage,

C’est tout ce qu’il me faut, et je ne crains pas l’âge

Où les opinions deviennent un remord.

Vous me demanderez si j’aime ma patrie.

Oui ; — j’aime fort aussi l’Espagne et la Turquie.

Je ne hais pas la Perse, et je crois les Hindous

De très-honnêtes gens qui boivent comme nous.

Mais je hais les cités ; les pavés et les bornes,

Tout ce qui porte l’homme à se mettre en troupeau,

Pour vivre entre deux murs et quatre faces mornes ;

Le front sous un moellon, les pieds sur un tombeau.

Vous me demanderez si je suis catholique.

Oui ; — j’aime fort aussi les dieux Lath et Nésu.

Tartak et Pimpocau me semblent sans réplique ;

Que dites-vous encor de Parabavastu ?

J’aime Bidi, — Khoda me paraît un bon sire ;

Et quant à Kichatan, je n’ai rien à lui dire.

C’est un bon petit dieu que le dieu Michapous.

Mais je hais les cagots, les robins et les cuistres,

Qu’ils servent Pimpocau, Mahomet ou Vichnou.

Vous pouvez de ma part répondre à leurs ministres

Que je ne sais comment je vais je ne sais où.

Vous me demanderez si j’aime la sagesse.

Oui ; — j’aime fort aussi le tabac à fumer.

J’estime le bordeaux, surtout dans sa vieillesse ;

J’aime tous les vins francs, parce qu’ils font aimer.

Mais je hais les cafards, et la race hypocrite

Des tartufes de mœurs, comédiens insolents,

Qui mettent leurs vertus en mettant leurs gants blancs,

Le diable était bien vieux lorsqu’il se fit ermite.

Je le serai si bien, quand ce jour-là viendra,

Que ce sera le jour où l’on m’enterrera.

Vous me demanderez si j’aime la nature.

Oui ; — j’aime fort aussi les arts et la peinture,

Le corps de la Vénus me paraît merveilleux.

La plus superbe femme est-elle préférable ?

Elle parle, il est vrai, mais l’autre est admirable,

Et je suis quelquefois pour les silencieux.

Mais je hais les pleurards, les rêveurs à nacelles,

Les amants de la nuit, des lacs, des cascatelles,

Cette engeance sans nom, qui ne peut faire un pas

Sans s’inonder de vers, de pleurs et d’agendas.

La nature, sans doute, est comme on veut la prendre.

Il se peut, après tout, qu’ils sachent la comprendre ;

Mais eux, certainement, je ne les comprends pas.

Vous me demanderez si j’aime la richesse.

Oui, — j’aime aussi parfois la médiocrité.

Et surtout, et toujours, j’aime mieux ma maîtresse ;

La fortune, pour moi, n’est que la liberté.

Elle a cela de beau, de remuer le monde,

Que, dès qu’on la possède, il faut qu’on en réponde,

Et que, seule, elle met à l’air la volonté.

Mais je hais les pieds-plats, je hais la convoitise.

J’aime mieux un joueur, qui prend le grand chemin ;

Je hais le vent doré qui gonfle la sottise,

Et, dans quelque cent ans, j’ai bien peur qu’on ne dise

Que notre siècle d’or fut un siècle d’airain.

Vous me demanderez si j’aime quelque chose.

Je m’en vais vous répondre à peu près comme Hamlet :

Doutez, Ophélia, de tout ce qui vous plaît,

De la clarté des cieux, du parfum de la rose ;

Doutez de la vertu, de la nuit et du jour ;

Doutez de tout au monde, et jamais de l’amour.

Tournez-vous là, mon cher, comme l’héliotrope

Qui meurt les yeux fixés sur son astre chéri,

Et préférez à tout, comme le Misanthrope,

La chanson de ma mie, et du Bon roi Henri.

Doutez, si vous voulez, de l’être qui vous aime,

D’une femme ou d’un chien, mais non de l’amour même.

L’amour est tout, — l’amour, et la vie au soleil.

Aimer est le grand point, qu’importe la maîtresse ?

Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse ?

Faites-vous de ce monde un songe sans réveil.

S’il est vrai que Schiller n’ait aimé qu’Amélie,

Goethe que Marguerite, et Rousseau que Julie,

Que la terre leur soit légère ! — ils ont aimé.

Vous trouverez, mon cher, mes rimes bien mauvaises :

Quant à ces choses-là, je suis un réformé.

Je n’ai plus de système, et j’aime mieux mes aises ;

Mais j’ai toujours trouvé honteux de cheviller.

Je vois chez quelques-uns, en ce genre d’escrime,

Des rapports trop exacts avec un menuisier.

Gloire aux auteurs nouveaux, qui veulent à la rime

Une lettre de plus qu’il n’en fallait jadis !

Bravo ! c’est un bon clou de plus à la pensée.

La vieille liberté par Voltaire laissée

Était bonne autrefois pour les petits esprits.

Un long cri de douleur traversa l’Italie

Lorsqu’au pied des autels Michel-Ange expira.

Le siècle se fermait, — et la mélancolie,

Comme un pressentiment, des vieillards s’empara.

L’art, qui sous ce grand homme avait quitté la terre

Pour se suspendre au ciel, comme le nourrisson

Se suspend et s’attache aux lèvres de sa mère,

L’art avec lui tomba. — Ce fut le dernier nom

Dont le peuple toscan ait gardé la mémoire.

Aujourd’hui l’art n’est plus, — personne n’y veut croire.

Notre littérature a cent mille raisons

Pour parler de noyés, de morts, et de guenilles.

Elle-même est un mort que nous galvanisons ;

Elle entend son affaire en nous peignant des filles,

En tirant des égouts les muses de Régnier.

Elle-même en est une, et la plus délabrée

Qui de fard et d’onguents se soit jamais plâtrée.

Nous l’avons tous usée, — et moi tout le premier.

Est-ce à moi, maintenant, au point où nous en sommes,

De vous parler de l’art et de le regretter ?

Un mot pourtant encore avant de vous quitter.

Un artiste est un homme, — il écrit pour des hommes.

Pour prêtresse du temple, il a la liberté ;

Pour trépied, l’univers ; pour éléments, la vie ;

Pour encens, la douleur, l’amour et l’harmonie ;

Pour victime, son cœur ; — pour dieu, la vérité.

L’artiste est un soldat, qui des rangs d’une armée

Sort, et marche en avant, — ou chef, — ou déserteur.

Par deux chemins divers il peut sortir vainqueur.

L’un, comme Calderon et comme Mérimée,

Incruste un plomb brûlant sur la réalité,

Découpe à son flambeau la silhouette humaine,

En emporte le moule, et jette sur la scène

Le plâtre de la vie avec sa nudité.

Pas un coup de ciseau sur la sombre effigie,

Rien qu’un masque d’airain, tel que Dieu l’a fondu.

Cherchez-vous la morale et la philosophie ?

Rêvez, si vous voulez, — voilà ce qu’il a vu.

L’autre, comme Racine et le divin Shakspeare,

Monte sur le théâtre, une lampe à la main,

Et de sa plume d’or ouvre le cœur humain.

C’est pour vous qu’il y fouille, afin de vous redire

Ce qu’il aura senti, ce qu’il aura trouvé,

Surtout, en le trouvant, ce qu’il aura rêvé.

L’action n’est pour lui qu’un moule à sa pensée.

Hamlet tuera Clodius, — Joad tuera Mathan. —

Qu’importe le combat, si l’éclair de l’épée

Peut nous servir dans l’ombre à voir les combattants ?

Le premier sous les yeux vous étale un squelette.

Songez, si vous voulez, de quels muscles d’athlète,

De quelle chair superbe, et de quels vêtements

Pourraient être couverts de si beaux ossements.

Le second vous déploie une robe éclatante,

Des muscles invaincus, une chair palpitante,

Et vous laisse à penser quels sublimes ressorts

Impriment l’existence à de pareils dehors.

Celui-là voit l’effet, — et celui-ci la cause.

Sur cette double loi le monde entier repose.

Dieu seul (qui se connaît) peut tout voir à la fois.

Quant à moi, Petit-Jean, quand je vois, — quand je vois, —

Je vous préviens, mon cher, que ce n’est pas grand’chose ;

Car, pour y voir longtemps, j’aime trop à voir clair :

Man delights not me, sir, nor woman neither.

Mais s’il m’était permis de choisir une route,

Je prendrais la dernière, — et m’y noierais sans doute.

Je suis passablement en humeur de rêver,

Et je m’arrête ici, pour ne pas le prouver.

Je ne sais trop à quoi tend tout ce bavardage.

Je voulais mettre un mot sur la première page :

À mon très-honoré, très-honorable ami,

Monsieur — et cœtera — comme on met aujourd’hui,

Quand on veut proprement faire une dédicace.

Je l’ai faite un peu longue, et je m’en aperçois.

On va s’imaginer que c’est une préface.

Moi qui n’en lis jamais ! — ni vous non plus, je crois.

INVOCATION

Aimer, boire et chasser, voilà la vie humaine

Chez les fils du Tyrol, — peuple héroïque et fier !

Montagnard comme l’aigle, et libre comme l’air !

Beau ciel, où le soleil a dédaigné la plaine,

Ce paisible océan dont les monts sont les flots !

Beau ciel tout sympathique, et tout peuplé d’échos !

Là, siffle autour des puits l’écumeur des montagnes,

Qui jette au vent son cœur, sa flèche et sa chanson.

Venise vient au loin dorer son horizon.

La robuste Helvétie abrite ses campagnes.

Ainsi les vents du sud t’apportent la beauté,

Mon Tyrol, et les vents du nord la liberté.

Salut, terre de glace, amante des nuages,

Terre d’hommes errants et de daims en voyages,

Terre sans oliviers, sans vigne et sans moissons !

Ils sucent un sein dur, mère, tes nourrissons :

Mais ils t’aiment ainsi, — sous la neige bleuâtre

De leurs lacs vaporeux, sous ce pâle soleil.

Qui respecte les bras de leurs femmes d’albâtre,

Sous la ronce des champs qui mord leur pied vermeil.

Noble terre, salut ! Terre simple et naïve,

Tu n’aimes pas les arts, toi qui n’es pas oisive.

D’efféminés rêveurs tu n’es pas le séjour ;

On ne fait sous ton ciel que la guerre et l’amour.

On ne se vieillit pas dans tes longues veillées.

Si parfois tes enfants, dans l’écho des vallées,

Mêlent un doux refrain aux soupirs des roseaux,

C’est qu’ils sont nés chanteurs, comme de gais oiseaux,

Tu n’as rien, toi, Tyrol, ni temples, ni richesse,

Ni poëtes, ni dieux ; — tu n’as rien, chasseresse !

Mais l’amour de ton cœur s’appelle d’un beau nom :

La liberté ! — Qu’importe au fils de la montagne

Pour quel despote obscur envoyé d’Allemagne

L’homme de la prairie écorche le sillon ?

Ce n’est pas son métier de traîner la charrue ;

Il couche sur la neige, il soupe quand il tue ;

Il vit dans l’air du ciel, qui n’appartient qu’à Dieu.

— L’air du ciel ! l’air de tous ! vierge comme le feu !

Oui, la liberté meurt sur le fumier des villes.

Oui, vous qui la plantez sur vos guerres civiles,

Vous la semez en vain, même sur vos tombeaux,

Il ne croît pas si bas, cet arbre aux verts rameaux.

Il meurt dans l’air humain, plein de râles immondes,

Il respire celui que respirent les mondes.

Montez, voilà l’échelle, et Dieu qui tend les bras.

Montez à lui, rêveurs, il ne descendra pas !

Prenez-moi la sandale, et la pique ferrée :

Elle est là sur les monts, la liberté sacrée.

C’est là qu’à chaque pas l’homme la voit venir,

Ou, s’il l’a dans le cœur, qu’il l’y sent tressaillir.

Tyrol, nul barde encore n’a chanté tes contrées.

Il faut des citronniers à nos muses dorées,

Et tu n’es pas banal, toi dont la pauvreté

Tend une maigre main à l’hospitalité.

— Pauvre hôtesse, ouvre-moi ! tu vaux bien l’Italie,

Messaline en haillons, sous les baisers pâlie,

Que tout père à son fils paye à sa puberté.

Moi, je te trouve vierge, et c’est une beauté ;

C’est la mienne ; — il me faut, pour que ma soif s’étanche,

Que le flot soit sans tache, et clair comme un miroir.

Ce sont les chiens errants qui vont à l’abreuvoir.

Je t’aime. — Ils ne t’ont pas levé ta robe blanche.

Tu n’as pas, comme Naple, un tas de visiteurs,

Et des ciceroni pour tes entremetteurs.

La neige tombe en paix sur tes épaules nues. -

Je t’aime, sois à moi. Quand la virginité

Disparaîtra du ciel, j’aimerai des statues.

Le marbre me va mieux que l’impure Phryné

Chez qui les affamés vont chercher leur pâture,

Qui fait passer la rue au travers de son lit,

Et qui n’a pas le temps de nouer sa ceinture

Entre l’amant du jour et celui de la nuit.

LE LEVER

Assez dormir, ma belle !

Ta cavale isabelle

Hennit sous tes balcons.

Vois tes piqueurs alertes,

Et sur leurs manches vertes

Les pieds noirs des faucons.

Vois écuyers et pages

En galants équipages,

Sans rochet ni pourpoint,

Têtes chaperonnées,

Traîner les haquenées,

Leur arbalète au poing.

Vois bondir dans les herbes

Les lévriers superbes,

Les chiens trapus crier.

En chasse, et chasse heureuse !

Allons, mon amoureuse,

Le pied dans l’étrier !

Et d’abord, sous la moire,

Avec ce bras d’ivoire

Enfermons ce beau sein,

Dont la forme divine,

Pour que l’œil la devine,

Reste aux plis du coussin.

Oh ! sur ton front qui penche,

J’aime à voir ta main blanche

Peigner tes cheveux noirs ;

Beaux cheveux qu’on rassemble

Les matins, et qu’ensemble

Nous défaisons les soirs !

Allons, mon intrépide,

Ta cavale rapide

Frappe du pied le sol,

Et ton bouffon balance,

Comme un soldat sa lance,

Son joyeux parasol !

Mets ton écharpe blonde

Sur ton épaule ronde,

Sur ton corsage d’or,

Et je vais, ma charmante,

T’emporter dans ta mante,

Comme un enfant qui dort !

LE SAULE

FRAGMENT

I

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il se fit tout à coup le plus profond silence,

Quand Georgina Smolen se leva pour chanter.

Miss Smolen est très-pâle. — Elle arrive de France,

Et regrette le sol qu’elle vient de quitter.

On dit qu’elle a seize ans. — Elle est Américaine ;

Mais dans ce beau pays dont elle parle à peine,

Jamais deux yeux plus doux n’ont du ciel le plus pur

Sondé la profondeur et réfléchi l’azur.

Faible et toujours souffrante, ainsi qu’un diadème

Elle laisse à demi, sur son front orgueilleux,

En longues tresses d’or tomber ses blonds cheveux,

Elle est de ces beautés dont on dit qu’on les aime

Moins qu’on ne les admire ; — un noble, un chaste cœur ; —

La volupté, pour mère, y trouva la pudeur.

Bien que sa voix soit douce, elle a sur le visage,

Dans les gestes, l’abord, et jusque dans ses pas,

Un signe de hauteur qui repousse l’hommage,

Soit tristesse ou dédain, mais qui ne blesse pas.

Dans un âge rempli de crainte et d’espérance,

Elle a déjà connu la triste indifférence,

Cette fille du temps. — Qui pourrait cependant

Se lasser d’admirer ce front triste et charmant

Dont l’aspect seul éloigne et guérit toute peine ?

Tant sont puissants, hélas ! sur la misère humaine

Ces deux signes jumeaux de paix et de bonheur,

Jeunesse de visage et jeunesse de cœur !

Chose étrange à penser, il paraît difficile

Au regard le plus dur et le plus immobile

De soutenir le sien. — Pourquoi ? Qui le dira ?

C’est un mystère encor. — De ce regard céleste

L’atteinte, allant au cœur, est sans doute funeste,

Et devra coûter cher à qui la recevra.

Miss Smolen commença ; — l’on ne voyait plus qu’elle.

On connaît ce regard qu’on veut en vain cacher,

Si prompt, si dédaigneux, quand une femme est belle !…

Mais elle ne parut le fuir ni le chercher.

Elle chanta cet air qu’une fièvre brûlante

Arrache, comme un triste et profond souvenir,

D’un cœur plein de jeunesse et qui se sent mourir ;

Cet air qu’en s’endormant Desdemona tremblante,

Posant sur son chevet son front chargé d’ennuis,

Comme un dernier sanglot soupire au sein des nuits.

D’abord ses accents purs, empreints d’une tristesse

Qu’on ne peut définir, ne semblèrent montrer

Qu’une faible langueur, et cette douce ivresse

Où la bouche sourit et les yeux vont pleurer.

Ainsi qu’un voyageur couché dans sa nacelle,

Qui se laisse au hasard emporter au courant,

Qui ne sait si la rive est perfide ou fidèle,

Si le fleuve à la fin devient lac ou torrent ;

Ainsi la jeune fille, écoutant sa pensée,

Sans crainte, sans effort, et par sa voix bercée,

Sur les flots enchantés du fleuve harmonieux

S’éloignait du rivage en regardant les cieux…

Quel charme elle exerçait ! Comme tous les visages

S’animaient tout à coup d’un regard de ses yeux !

Car, hélas ! que ce soit, la nuit dans les orages,

Un jeune rossignol pleurant au fond des bois,

Que ce soit l’archet d’or, la harpe éolienne,

Un céleste soupir, une souffrance humaine,

Quel est l’homme, aux accents d’une mourante voix,

Qui, lorsque pour entendre il a baissé la tête,

Ne trouve dans son cœur, même au sein d’une fête,

Quelque larme à verser, — quelque doux souvenir

Qui s’allait effacer et qu’il sent revenir ?

Déjà le jour s’enfuit, — le vent souffle, — silence !

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