Premières Poésies (page 12)

Alfred de Musset · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Premières Poésies (Musset) · 26 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

La terreur brise, étend, précipite les sons.

Sous les brouillards du soir le meurtrier s’avance,

Invisible combat de l’homme et des démons !

À l’action, Iago ! Cassio meurt sur la place.

Est-ce un pêcheur qui chante, est-ce le vent qui passe ?

Écoute, moribonde ! Il n’est pire douleur

Qu’un souvenir heureux dans les jours de malheur.

Mais, lorsqu’au dernier chant la redoutable flamme

Pour la troisième fois vient repasser sur l’âme

Déjà prête à se fondre, et que dans sa frayeur

Elle presse en criant sa harpe sur son cœur…

La jeune fille alors sentit que son génie

Lui demandait des sons que la terre n’a pas ;

Soulevant par sanglots des torrents d’harmonie,

Mourante, elle oubliait l’instrument dans ses bras.

Ô Dieu ! mourir ainsi jeune et pleine de vie…

Mais tout avait cessé, le charme et les terreurs,

Et la femme en tombant ne trouva que des pleurs.

Pleure, le ciel te voit ! — pleure, fille adorée !

Laisse une douce larme au bord de tes yeux bleus

Briller, en s’écoulant, comme une étoile aux cieux !

Bien des infortunés dont la cendre est pleurée

Ne demandaient pour vivre et pour bénir leurs maux

Qu’une larme — une seule — et de deux yeux moins beaux !

Échappant aux regards de la foule empressée,

Miss Smolen s’éloignait, la rougeur sur le front ;

Sur le bord du balcon elle resta penchée.

Oh ! qui l’a bien connu, ce mouvement profond,

Ce charme irrésistible, intime, auquel se livre

Un cœur dans ces moments de lui-même surpris,

Qu’aux premiers battements un doux mystère enivre,

Jeune fleur qui s’entr’ouvre à la fraîcheur des nuits !

Fille de la douleur, harmonie ! harmonie !

Langue que pour l’amour inventa le génie !

Qui nous vins d’Italie, et qui lui vins des cieux ;

Douce langue du cœur, la seule où la pensée,

Cette vierge craintive et d’une ombre offensée,

Passe en gardant son voile, et sans craindre les yeux !

Qui sait ce qu’un enfant peut entendre et peut dire

Dans les soupirs divins nés de l’air qu’il respire,

Tristes comme son cœur, et doux comme sa voix ?

On surprend un regard, une larme qui coule ;

Le reste est un mystère ignoré de la foule,

Comme celui des flots, de la nuit et des bois !…

Oh ! quand tout a tremblé, quand l’âme tout entière

Sous le démon divin se sent encor frémir,

Pareille à l’instrument qui ne peut plus se taire,

Et qui d’avoir chanté semble longtemps gémir…

Et quand la faible enfant, que son délire entraîne,

Mais qui ne sait d’amour qui ce qu’elle en rêva,

Vient à lever les yeux… la belle Américaine,

Qui dérobait les siens, enfin les souleva.

Sur qui ? — Bien des regards, ainsi qu’on peut le croire,

Comme un regard de reine avaient cherché le sien,

Que de fronts orgueilleux qui s’en seraient fait gloire !

Sur qui donc ? — Pauvre enfant, le savait-elle bien ?

Ce fut sur un jeune homme à l’œil dur et sévère,

Qui la voyait venir et ne la cherchait pas ;

Qui, lorsqu’elle emportait une assemblée entière,

N’avait pas dit un mot, ni fait vers elle un pas.

Il était seul, debout : — un étrange sourire ; —

Sous de longs cheveux blonds des traits efféminés ; —

À ceux qui l’observaient son regard semblait dire :

On ne vous croira pas si vous me devinez.

Son costume annonçait un fils de l’Angleterre ;

Il est, dit-on, d’Oxford. — Né dans l’adversité,

Il habite le toit que lui laissa son père,

Et prouve un noble sang par l’hospitalité.

Il se nomme Tiburce.

Il se nomme Tiburce.On dit que la nature

A mis dans sa parole un charme singulier,

Mais surtout dans ses chants, — que sa voix triste et pure

A des sons pénétrants qu’on ne peut oublier.

Mais, à compter du jour où mourut son vieux père,

Quoi qu’on fît pour l’entendre, il n’a jamais chanté.

D’où la connaissait-il ? ou quel secret mystère

Tient sur cet étranger son regard arrêté ?

Quel souvenir ainsi les met d’intelligence ?

S’il la connaît, pourquoi ce bizarre silence ?

S’il ne la connaît pas, pourquoi cette rougeur ?

On ne sait. — Mais son œil rencontra l’œil timide

De la vierge tremblante, et le sien plus rapide

Sembla comme une flèche aller chercher le cœur.

Ce ne fut qu’un éclair. L’invisible étincelle

Avait jailli de l’âme, et Dieu seul l’avait vu !

Alors, baissant la tête, il s’avança vers elle,

Et lui dit : « M’aimes-tu, Georgette, m’aimes-tu ? »

II

Tandis que le soleil s’abaisse à l’horizon,

Tiburce semble attendre, au seuil de sa maison,

L’heure où dans l’Océan l’astre va disparaître.

À travers les vitraux de la sombre fenêtre,

Les dernières lueurs d’un beau jour qui s’enfuit

Percent encor de loin le voile de la nuit.

Deux puissants destructeurs ont marqué leur présence

Dans le manoir désert du pauvre étudiant :

Le temps et le malheur. — Tu gardes le silence,

Vieux séjour des guerriers, autrefois si bruyant !

Dans les longs corridors qui se perdent dans l’ombre,

Où de tristes échos répètent chaque pas,

Se mêlaient autrefois des serviteurs sans nombre…

La coupe des festins égaya les repas.

Une lampe, qu’au loin on aperçoit à peine,

Prouve que de ces murs un seul est habité.

Ainsi tombe et périt le féodal domaine ;

Ici la solitude, — ici la pauvreté.

Ce sont les lourds arceaux d’un vieux laboratoire

Que Tiburce a choisis ; — non loin est un caveau,

Peut-être une prison, — peut-être un oratoire ;

Car rien n’approche autant d’un autel qu’un tombeau.

Là, dans le vieux fauteuil de la noble famille,

Où les enfants priaient, où mouraient les vieillards,

S’agenouilla jadis plus d’une chaste fille

Qui poursuivait des yeux de lointains étendards.

Plus tard, c’est encor là qu’à l’heure où le coq chante,

Demandant au néant des trésors inouïs,

L’alchimiste courbé, d’une main impuissante

Frappa son front ridé dans le calme des nuits.

Le philosophe oisif disséqua sa pensée…

La science aujourd’hui, rencontrant sous ses pieds

Les vestiges poudreux d’une route effacée,

Sourit aux vains efforts des siècles oubliés.

Sur le chevet du lit pend cette triste image,

Où Raphaël, traînant une famille en deuil,

Dépose l’Homme-Dieu de la croix au cercueil.

Sa mère de ses mains veut couvrir son visage,

Ses bras se sont roidis et, pour la ranimer,

Ses filles n’ont, hélas ! que leur sainte prière…

Ah ! blessures du cœur, votre trace est amère,

Promptes à vous ouvrir, lentes à vous fermer !

Ici c’est Géricault et sa palette ardente ;

Mais qui peut oublier cette fausse Judith,

Et, dans la blanche main d’une perfide amante

La tête qu’en mourant Allori suspendit ?

Et plus loin — la clarté d’une lampe sans vie

Agite sur les murs, dans l’ombre appesantie,

Un marbre mutilé. — Père d’un temps nouveau,

Ta mémoire, ô héros ! ne sera point troublée.

Ton image se cache, et doit rester voilée

Sur la terre où l’on boit encore à Waterloo…

Les arts, ces dieux amis, fils de la solitude,

Sont rois sous cette voûte ; auprès d’eux l’humble étude

Vient d’un baiser de paix rassurer la douleur ;

Et toi surtout, et toi, triste et fidèle amie,

À qui l’infortuné, dans ses nuits d’insomnie,

Dit tout bas ces secrets qui dévorent le cœur,

Toi, déesse des chants, à qui, dans son supplice,

La douleur tend les bras, criant : — Consolatrice !

Consolatrice !

Consolatrice !À l’âge où la chaleur du sang

Fait éclore un désir à chaque battement,

Où l’homme, apercevant, des portes de la vie,

La Mort à l’horizon, s’avance et la défie ; —

Parmi les passions qui viennent tour à tour

S’asseoir au fond du cœur sur un trône invisible,

La haine — l’intérêt — l’ambition — l’amour,

Tiburce n’en connaît qu’une — la plus terrible.

Jusqu’à ce jour, du moins, le sillon n’a senti

Des autres que le germe ; une seule a grandi.

Quant à cette secrète et froide maladie,

Misérable cancer d’un monde qui s’en va,

Ce facile mépris de l’homme et de la vie,

Nul de l’avoir connu jamais ne l’accusa.

Mais pourquoi cherchait-il ainsi la solitude ?

On ne sait. — Dès longtemps il chérissait l’étude.

Autrefois ignoré, mais content de son sort,

Il marcha sur les pas de ceux à qui la mort

Révèle les secrets de l’être et de la vie.

Incliné sous sa lampe, infatigable amant

D’une science aride et longtemps poursuivie ;

On le voyait, la nuit, écrire assidûment ;

Ou quelquefois encor, quand l’astre au front d’albâtre

Efface les rayons de son disque incertain,

Il osait, oubliant sa tâche opiniâtre,

Étudier les lois de ces mondes sans fin,

Flots d’une mer de feu sur nos front balancée,

Et que n’ont pu compter ni l’œil ni la pensée !…

Mais, hélas ! que de jours, que de longs jours passés

Ont vu depuis ce temps ses travaux délaissés !

Renfermé dans les murs où mourut son vieux père,

Depuis plus de deux ans, sous son toit solitaire

Il vit seul, loin des yeux — heureux — car ses amis,

En calculant les jours, n’ont point compté les nuits.

Peut-être en se cachant voulait-il le silence…

Qui savait ses projets ? Nul ne connaît celui

Qui le fait sur le seuil demeurer aujourd’hui.

Mais la nuit à grands pas sur la terre s’avance,

Et les ombres déjà, que le vent fait frémir,

Sur le sol obscurci semblent se réunir.

Le repos par degrés s’étend sur les campagnes,

L’astre baisse, — il s’arrête au sommet des montagnes,

Jette un dernier regard aux cimes des forêts,

Et meurt. — Les nuits d’hiver suivent les soirs de près.

Quelques groupes épars d’oisifs, de jeunes filles,

De joyeux villageois regagnant la cité,

Se distinguent encore, malgré l’obscurité.

Sous le chaume habité par de pauvres familles,

Des feux de loin en loin enfument les vieux toits

Noircis par l’eau du ciel dont dégouttent les bois.

Tandis que des enfants la voix fraîche et sonore,

Montant avec l’encens de la maison de Dieu,

Au bruit confus des mers au loin se mêle encore,

Et fait frémir au vent les vitraux du saint lieu,

Quelques refrains grossiers que l’on entend à peine

Rappellent au passant le jour du samedi.

Le buveur nonchalant a laissé loin de lui

L’artisan de la veille, obsédé par la gêne,

Qui, baignant de sueur chaque morceau de pain,

Travaillant pour le jour, doute du lendemain.

L’oubli, ce vieux remède à l’humaine misère

Semble avec la rosée être tombé des cieux.

Se souvenir, hélas ! — oublier — c’est sur terre

Ce qui, selon les jours, nous fait jeunes ou vieux !

Tiburce contemplait cette bizarre scène ;

Son œil sous les vapeurs apercevait à peine

Les fantômes mouvants qui passaient devant lui.

Dieu juste ! sous ces toits que d’humbles destinées

S’achevant en silence ainsi qu’elles sont nées ! —

Et Tiburce pensa qu’il était pauvre aussi.

Ah ! Pauvreté, marâtre ! à qui donc est utile

Celui qui d’un sein maigre a bu ton lait stérile ?

À quoi ressemble l’homme, ignoré du destin,

Qui, reprenant le soir son sentier du matin,

Marchant à pas comptés dans sa vie inconnue,

S’endort quand sur son toit la nuit est descendue ?

Peut-être est-ce le sage : — un moins pesant fardeau

Courbe plus lentement son front jusqu’au tombeau.

Mais celui qu’un fatal et tout-puissant génie

Livre dans l’ombre épaisse à la pâle Insomnie,

Celui qui pour souffrir, ne se reposant pas,

Vit d’une double vie — oh ! qu’est-il ici-bas ?

Pareille à l’ange armé du saint glaive de flamme,

L’invincible Pensée a du seuil de son âme

Chassé le doux Sommeil, comme un hôte étranger.

Seule elle y règne — et n’est pas longue à la changer

En une solitude immense, et plus profonde

Que les déserts perdus sur les bornes du monde !

Mais silence ! écoutez ! — c’est le son du beffroi.

Tiburce s’est levé : — « L’heure de la prière !

Dit-il, soit : c’est mon heure ! ils prieront Dieu pour moi ! »

Il marche — il est parti…

Il marche — il est parti…Le jour et la lumière

Des sinistres projets sont mauvais confidents.

Là, les audacieux sont nommés imprudents.

La pensée, évitant l’œil vulgaire du monde,

S’enfuit au fond du cœur. — La nuit, la nuit profonde,

Vient seule relever, à l’heure du sommeil,

Les fronts qui s’inclinaient aux rayons du sommeil.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Pâle étoile du soir, messagère lointaine,

Dont le front sort brillant des voiles du couchant,

De ton palais d’azur, au sein du firmament,

Que regardes-tu dans la plaine ?

La tempête s’éloigne, et les vents sont calmés.

La forêt, qui frémit, pleure sur la bruyère,

Le phalène doré, dans sa course légère,

Traverse les prés embaumés.

Que cherches-tu sur la terre endormie ?

Mais déjà vers les monts je te vois t’abaisser ;

Tu fuis, en souriant, mélancolique amie,

Et ton tremblant regard est près de s’effarer.

Étoile qui descends sur la verte colline,

Triste larme d’argent du manteau de la Nuit,

Toi que regarde au loin le pâtre qui chemine,

Tandis que pas à pas son long troupeau le suit. —

Étoile, où t’en vas-tu, dans cette nuit immense ?

Cherches-tu sur la rive un lit dans les roseaux ?

Où t’en vas-tu si belle, à l’heure du silence,

Tomber comme une perle au sein profond des eaux ?

Ah ! si tu dois mourir, bel astre, et si ta tête

Va dans la vaste mer plonger ses blonds cheveux,

Avant de nous quitter, un seul instant arrête —

Étoile de l’amour, ne descends pas des cieux !

III

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

« C’est vrai, Bell, répondit Georgette à son amie ;

Souvent jusqu’à la nuit j’aime à rester ici.

La mer y vient mourir sur la plage endormie…

— Mais qu’as-tu ? dit Bella : pourquoi pleurer ainsi ?

— Restons, restons toujours ; ce sont de douces larmes…

Douces, et sans motif… et des larmes pourtant !

As-tu peur ? mais la peur elle-même a ses charmes…

C’est mon plaisir du soir ; restons un seul instant.

— Hélas ! bonne Georgette, il faut bien qu’on te cède ;

Mais la nuit va venir, et… Dieu nous soit en aide !

Pourquoi donc dans ma main sens-je frémir ta main ? »

Georgette, en soupirant, regarda son amie :

« Ainsi, Bella, pour toi, de ce double chemin

Où l’on dit que nos pas s’égarent dans la vie,

Un seul, un seul existe, et te sera connu !

L’hiver prochain, dis-moi, Bell, quel âge auras-tu ?

Mais que dis-je ? notre âge est à peu près le même.

Je suis folle, et c’est tout. Pauvre Bella, je t’aime

Du fond du cœur.

Du fond du cœur. — Mon Dieu ! Georgina, qu’as-tu donc

Tu ne te soutiens plus…

Tu ne te soutiens plus… — Pardon, chère, pardon !

Tiens, donne-moi ton bras, et revenons ensemble. »

Toutes deux lentement marchèrent quelques pas :

« Non ! cria Georgina, non, je ne le puis pas

Je ne puis pas le fuir ! N’est-ce pas qu’il te semble,

Bella, que je suis pâle, et que je dois souffrir ?

C’est le bruit de ces flots, de ce vent qui murmure,

C’est l’aspect de ces bois, c’est toute la nature

Qui me brise le cœur, et qui me fait mourir !…

Ah ! Bella, ma Bella, rien que par la pensée,

Tant souffrir ! quelle nuit terrible j’ai passée !

Terrible et douce, amie ! écoute, écoute-moi…

— Parle, ma Georgina, raconte-moi ta peine.

— Oui, tout à toi, Bella, car ma pauvre âme est pleine

Et qui me soutiendra, chère, si ce n’est toi ?

Sœur de mon âme, écoute. Ô mon unique amie,

C’est de bonheur, Bella, que je meurs ! c’est ma vie

Qui dans cet océan se perd comme un ruisseau.

Pour toi, ces eaux, ces bois, tout est muet, ma chère !

Viens, ma bouche et mon cœur t’en diront le mystère…

Rappelons-nous Hamlet, et sois mon Horatio. »

IV

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Au bord d’une prairie, où la fraîche rosée

Incline au vent du soir la bruyère arrosée,

Le château de Smolen, vénérable manoir,

Découpe son portail sous un ciel triste et noir.

C’est au pied de ces murs que Tiburce s’arrête.

Il écoute. — À travers les humides vitraux,

Il voit passer une ombre et luire des flambeaux :

« À cette heure ! dit-il. Est-ce encore une fête ? »

Puis, avec un murmure, il ajoute plus bas :

« M’aurait-elle trompé ? » Dans ce moment, un pas

Au penchant du coteau semble se faire entendre…

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