Premières Poésies (page 13)

Alfred de Musset · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Premières Poésies (Musset) · 26 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il est sans armes, seul. — Viendrait-on le surprendre ?

Il hésite — il approche à pas silencieux.

Caché sous le portail, que couvre une ombre épaisse,

Tour à tour près du mur il se penche et se baisse…

Quel spectacle imprévu vient de frapper ses yeux !

Près de l’ardent foyer où le chêne pétille,

Le vieux Smolen, courbé, récite à haute voix

L’oraison qu’après lui répète sa famille.

Comme dans ce guerrier si terrible autrefois

La sainte paix de l’âme efface les années !

Il prie, — et cependant deux femmes inclinées

Pour parler au Seigneur se reposent sur lui.

Tïburce les connaît ; — l’une est âgée — et l’autre…

— Corrupteur, corrupteur, que viens-tu faire ici ?

Vois ! elle est à genoux, mais les chants de l’apôtre

Ne retentissent plus dans le fond de son cœur.

Pourquoi ces mouvements, ces yeux fixés à terre ?

Qui rendra maintenant cette fille à son père ?…

Qui sait si ce vieillard, certain de son honneur,

Tout en priant ainsi, n’a pas de sa parole

Détourné sa pensée, et s’il ne bénit pas

En ce moment, hélas ! l’enfant qui le console,

Et dont l’ange gardien fuit au bruit de tes pas ?

Mais non, non, ce vieillard ne saurait douter d’elle.

Soixante ans de vertu l’ont fait croire au bonheur.

Georgina s’est levée ! Ah ! que cette pâleur

Lui sied bien à tes yeux, Tiburce, et qu’elle est belle !

Courbe-toi, jeune fille, et du pied de l’autel

Viens présenter ton front au baiser paternel.

Presse, en te retirant, sur ta lèvre brûlante

La main de ce vieillard — encor ! — bien ! presse-la !

N’entends-tu pas ton cœur, douce et loyale amante,

Ton cœur qui bat de joie, et te crie : « Il est là ! »

Il est là, miss Smolen, qui t’attend, et qui compte

Les bénédictions d’un père à son enfant,

Il est là, sur le-seuil, qui descend et qui monte,

Comme un larron de nuit que la frayeur surprend.

Hâte-toi, le temps fuit ! l’horizon se colore !

L’astre des nuits bientôt va briller — hâte-toi !

Mais à peine au château quelques clartés encore

S’agitent ça et là. — Le silence — l’effroi. —

Quelques pas, quelques sons traversent la nuit sombre ;

Une porte a gémi dans un long corridor. —

Tiburce attend toujours. — Le ravisseur, dans l’ombre,

N’a-t-il pas des pensers de meurtrier ? — Tout dort.

Oh ! qui n’a pas senti son cœur battre plus vite

À l’heure où sous le ciel l’homme est seul avec Dieu ?

Qui ne s’est retourné, croyant voir à sa suite

Quelque forme glisser — quand des lignes de feu,

Se croisant en tous sens, brillent dans les ténèbres,

Comme les veines d’or du mur d’airain des nuits !…

Lorsque l’homme effrayé, soulevant les tapis

Qui se froissent sur lui, croit que des cris funèbres

De courir à son or sont venus l’avertir…

Malheur ! Quand la nuit vient, l’homme est fait pour dormir.

Il est certain qu’alors l’Effroi sur notre tête

Passe comme le vent sur la cime des bois,

Et lorsqu’à son aspect le cœur manque, il s’arrête,

Et saisit aux cheveux l’homme resté sans voix.

Derrière l’angle épais d’une fenêtre obscure,

Tiburce resté seul avançait à grands pas.

Aux rayons de la lune une blanche figure

Parut à son approche, et glissa dans ses-bras :

« Hélas ! après deux ans ! » dit-elle, et sa pensée

Mourut dans un soupir sur sa lèvre glacée…

V

« Qu’avez-vous, mon ami ? pourquoi ce front chagrin ?

Seigneur, me cachez-vous vos sujets de tristesse ?

Vous avez négligé de prier ce matin ;

Cher Seigneur, vous souffrez. Le mal qui vous oppresse

Me fait souffrir aussi.

Me fait souffrir aussi.— Rien, rien, dit le vieillard.

Où donc est votre fille ? Elle descend bien tard.

— Dieu du ciel ! Georgina, mon cher Seigneur, vous aime

Et vos chagrins la font souffrir comme moi-même ;

Elle pleure. Ô Smolen ! qui vous a, cette nuit,

Fait tout à coup ainsi sortir de votre lit ?

Silence ! disiez-vous ; — et cependant, pensais-je,

Les chemins et les toits sont recouverts de neige.

Hélas ! je parle au nom d’une vieille amitié,

Qui de vos soixante ans a porté la moitié.

— Je suis malade, femme, et rien de plus.

Je suis malade, femme, et rien de plus.— Malade ?

Quoi ! Smolen est malade, et par cette saison

Expose son front chauve à l’agitation

D’une nuit de tempête, et seul, la nuit, s’évade

En me criant : — Silence ! — ainsi qu’un assassin

Que l’esprit de malheur conduit à son dessein !

Oui, vous êtes malade, ou je suis bien trompée.

C’est le cœur, cher seigneur, le cœur qui souffre en vous.

Pitié, mon Dieu ! Pourquoi demander votre épée ?

Où voulez-vous aller ? Seigneur, songez à nous.

Allez-vous dans le deuil laisser votre famille ?

— Rien, rien, dit le vieillard. Mais où donc est ma fille ? »

VI

Comme avec majesté sur ces roches profondes,

Que l’inconstante mer ronge éternellement,

Du sein des flots émus sort l’astre tout-puissant,

Jeune et victorieux — seule âme des deux mondes !

L’Océan, fatigué de suivre dans les cieux

Sa déesse voilée au pas silencieux,

Sous les rayons divins retombe et se balance.

Dans les ondes sans fin plonge le ciel immense.

La terre lui sourit. — C’est l’heure de prier.

Être sublime ! esprit de vie et de lumière,

Qui, reposant ta force au centre de la terre,

Sous ta céleste chaîne y restes prisonnier ;

Toi, dont le bras puissant, dans l’éternelle plaine,

Parmi les astres d’or la soulève et l’entraîne

Sur la route invisible, où d’un regard de Dieu

Tomba dans l’infini l’hyperbole de feu !

Tu peux faire accourir ou chasser la tempête

Sur ce globe d’argile à l’espace jeté,

D’où vers son Créateur l’homme, élevant sa tête,

Passe et tombe en rêvant une immortalité ;

Mais comme toi son sein renferme une étincelle

De ce foyer, de vie et de force éternelle,

Vers lequel en tremblant le monde étend les bras,

Prêt à s’anéantir, s’il ne l’animait pas !

Son essence à la tienne est égale et semblable.

Lorsque Dieu l’en tira pour lui donner le jour,

Il te fit immortel, et le fit périssable…

Il te fit solitaire, et lui donna l’amour,

Amour ! torrent divin de la source infinie !

Ô dieu d’oubli, dieu jeune, au front pâle et charmant !

Toi que tous ces bonheurs, tous ces biens qu’on envie

Font quelquefois de loin sourire tristement,

Qu’importent cette mer, son calme et ses tempêtes,

Et ces mondes sans nom qui roulent sur nos têtes,

Et le temps et la vie, au cœur qui t’a connu ?

Fils de la Volupté, père des Rêveries,

Tes filles sur ton front versent leurs fleurs chéries,

Ta mère en soupirant t’endort sur son sein nu !

À cette heure d’espoir, de mystère et de crainte

Où l’oiseau des sillons annonce le matin,

Tiburce de la ville avait gagné l’enceinte,

Et de son pauvre toit reprenait le chemin.

Tout se taisait au loin dans les blanches prairies ;

Tout, jusqu’au souvenir, se taisait dans son cœur.

Pour la nature et l’homme, ainsi parfois la vie

A ses jours de soleil et ses jours de bonheur.

C’est une pause — un calme — une extase indicible.

Le temps — ce voyageur qu’une main invisible,

D’âge en âge, à pas lents, mène à l’éternité —

Sur le bord du chemin, pensif, s’est arrêté.

Ah ! brûlante, brûlante, ô nature ! est la flamme

Que d’un être adoré la main laisse à la main,

Et la lèvre à la lèvre, et l’âme au fond de l’âme !

Devant tes voluptés, ô Nuit ! c’est le Matin

Qui devrait disparaître et replier ses ailes !

Pourquoi te réveiller, quand, loin des feux du jour,

Aux accents éloignés de tes sœurs immortelles,

Tes beaux yeux se fermaient dans les bras de l’Amour ?

Que fais-tu, jeune fille, à cette heure craintive ?

Lèves-tu ton front pâle au bord du flot dormant,

Pour suivre à l’horizon les pas de ton amant ?

La vaste mer, Georgette, a couvert cette rive.

L’écume de ses eaux trompera tes regards.

Tu la prendras de loin pour le pied des remparts

Où de ton bien-aimé tu crois voir la demeure.

Rentre, cœur plein d’amour ! les vents d’est à cette heure

Glissent dans tes cheveux, et leur souffle est glacé.

Retourne au vieux manoir et songe au temps passé !

Sous les brouillards légers qui dérobaient la terre,

Tiburce dans les prés s’avançait lentement.

Il atteignit enfin la maison solitaire

Que rougissaient déjà les feux de l’orient. —

Ce fut à ce moment qu’en refermant sa porte

Il sentit tout à coup un bras lui résister :

« Qui donc lutte avec moi ? dit-il d’une voix forte.

— Homme, dit le vieillard, songez à m’écouter. »

VII

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C’est une chose étrange, à cet instant du jour,

De voir ainsi les sœurs, au fond ce vieux cloître,

Parler en s’agitant et passer tour à tour.

Tantôt subitement le bruit semble s’accroître,

Puis tout à coup il cesse, et tous pour un moment

Demeurent en silence, et comme dans la crainte

De quelque singulier et triste événement.

Écoutez ! — écoutez ! — N’est-ce pas une plainte

Que nous venons d’entendre ? On dirait une voix

Qui souffre et qui gémit pour la dernière fois.

Elle sort d’un caveau que la foule environne.

Des pleurs — un crucifix — des femmes à genoux…

Ô sœurs, ô pâles sœurs ! sur qui donc priez-vous ?

Qui de vous va mourir ? qui de vous abandonne

Un vain reste de jours oubliés et perdus ?

Car vous, filles de Dieu, vous ne les comptez plus.

Que le sort les épargne ou qu’il vous les demande,

Vous attendez la mort dans des habits de deuil ;

Et qui sait si pour vous la distance est plus grande,

Ou de la vie au cloître — ou du cloître au cercueil ?

Inclinée à demi sur le bord de sa couche,

Une femme — une enfant — faible, mais belle encor,

Semble en se débattant lutter avec la mort.

Ses bras cherchent dans l’ombre et se tordent. — Sa bouche

Fait pour baiser la croix des efforts impuissants.

Elle pleure — elle crie — elle appelle à voix haute

Sa mère… — Ô pâles sœurs ! quelle fut donc sa faute ?

Car ce n’est pas ainsi que l’on meurt à seize ans.

Le soleil a deux fois rendu le jour au monde

Depuis que dans ce cloître un vieillard l’amena.

Il regarda tomber sa chevelure blonde,

Lui montra sa cellule — et puis lui pardonna.

Elle était à genoux quand il s’éloigna d’elle ;

Mais en se relevant une pâleur mortelle

La força de chercher un bras pour s’appuyer —

Et depuis ce moment on n’a plus qu’à prier.

Ah ! priez sur ce lit ! priez pour la mourante !

Si jeune ! et voyez-la, sa main faible et tremblante

Vous montre en expirant le lieu de la douleur —

Et, quel que soit son mal, il est venu du cœur.

Savez-vous ce que c’est qu’un cœur de jeune fille ?

Ce qu’il faut pour briser ce fragile roseau

Qui ploie et qui se courbe au plus léger fardeau ?

L’amitié — le repos — celui de sa famille —

La douce confiance — et sa mère — et son Dieu —

Voilà tous ses soutiens ; — qu’un seul lui manque, adieu.

Ah ! priez. Si la mort à son heure dernière

À la clarté du ciel entr’ouvrait sa paupière,

Peut-être elle dirait, avant de la fermer,

Comme Desdemona : — « Tuer pour trop aimer. »

Il est sous le soleil de douces créatures

Sur qui le ciel versa ses beautés les plus pures,

Êtres faibles et bons, trop charmants pour souffrir,

Que l’homme peut tuer, mais qu’il ne peut flétrir.

Le Malheur, ce vieillard à la main desséchée,

Voit s’incliner leur tête avant qu’il l’ait touchée ;

Ils veulent ici-bas d’un trône — ou d’un tombeau.

Telles furent, hélas ! bien des infortunées

Que dévora la tombe au sortir du berceau,

Que le ciel au berceau avait prédestinées —

Et telle fut aussi celle qui va mourir.

Déjà le mal atteint les sources de la vie.

À peine, soulevant sa tête appesantie,

Sa main, son bras tremblant, peuvent la soutenir.

Cependant elle cherche — elle écoute sans cesse ;

À travers les vitraux, sur la muraille épaisse,

Tombe un rayon. — Hélas ! c’est encore un beau jour.

Tout renaît, la chaleur, la vie et la lumière.

Ah ! c’est quand un beau ciel sourit à notre terre

Que l’aspect de ces biens qui nous fuient sans retour

Nous montre quel désert emplissait notre amour !

Mais qui ne sait, hélas ! que toujours l’Espérance,

Des célestes gardiens veillant sur la souffrance

Est le dernier qui reste auprès du lit de mort ?

Jetant quelques parfums dans la flamme expirante,

Et jusqu’à son cercueil emportant la mourante,

Elle berce en chantant la Douleur qui s’endort.

Si loin qu’à l’horizon son regard peut s’étendre,

L’œil de la pauvre enfant sur l’eau s’est arrêté :

« Quoi ! rien ? » murmure-t-elle — et que peut-elle attendre ?

Mais la Mort, à pas lents, vient de l’autre côté,

L’Océan tout à coup, et le ciel et la terre

Tournent — tout se confond. — Le fanal solitaire

Comme un homme enivré chancelle. — Ange des cieux !

N’est-ce pas pour toujours qu’elle a fermé les yeux ?

La grille en cet instant a résonné. — Silence !

Un pas se fait entendre — un jeune homme s’élance.

Il est couvert d’un froc. Tous se sont écartés.

Il traverse la foule à pas précipités :

« Mes sœurs, demande-t-il, où donc est la novice ? »

Il l’a vue ; un soupir dans l’ombre a répondu.

Alors d’un ton de voix qui veut qu’on obéisse :

« Georgette, lui dit-il, Georgette, m’entends-tu ? »

En prononçant ces mots, le frère se découvre.

De la malade alors la paupière s’entrouvre ;

L’a-t-elle reconnu ? Son œil terne et hagard

Est voilé d’un nuage et se perd dans le vide.

Il doute — sur son front passe un éclair rapide.

« Laissez-nous seuls, dit-il ; je suis venu trop tard. »

Le ciel s’obscurcissait. — Les traits de la mourante

S’effaçaient par degrés sous la clarté tremblante.

Auprès de son chevet le crucifix laissé

De ses débiles mains à terre avait glissé.

Le silence régnait dans tout le monastère,

Un silence profond — triste — et que par moment

Interrompait un faible et sourd gémissement.

Sous le rideau du lit courbant son front sévère,

L’étranger immobile écoutait — regardait —

Tantôt il suppliait — tantôt il ordonnait.

On distingua de foin quelques gestes bizarres,

Accompagnés de mots que nul ne saisissait,

Mais qui, prononcés bas, et de plus en plus rares,

Après quelques moments cessèrent tout à fait.

Au nom de l’ordre saint dont il se disait frère,

Auprès de la malade on l’avait laissé seul…

Sur le bord de la couche il vit pendre un linceul.

— « Trop tard, répéta-t-il, trop tard ! » — et sur la terre

Il tomba tout à coup plein de rage et d’horreur.

— Hommes, vous qui savez comprendre la douleur,

Gémir, jeter des fleurs, prier sur une tombe,

Pensez-vous quelquefois à ce que doit souffrir

Celui qui voit ainsi l’infortuné qui tombe,

Et lui tend une main qu’il ne peut plus saisir ?

Celui qui sur un lit vient pencher son front blême

Où les nuits sans sommeil ont gravé leur pâleur,

Et là, d’un œil ardent chercher sur ce qu’il aime,

Comme un signe de vie, un signe de douleur ;

Qui, suspendant son âme à cette âme adorée,

S’attache à ce rameau qui va l’abandonner ;

Qui, maudissant le jour et sa vue abhorrée,

Sent son cœur plein de vie, et n’en peut rien donner ?

Et, lorsque la dernière étincelle est éteinte,

Quand il est resté là — sans espoir — et sans crainte —

Qu’il contemple ces traits, ce calme plein d’horreur,

Ces longs bras amaigris traînant hors de la couche,

Ce corps frêle et roidi, ces yeux et cette bouche

Où le néant ressemble encore à la douleur…

Il soulève une main qui retombe glacée :

Et s’il doute, insensé ! s’il se retourne, il voit

La Mort branlant la tête, et lui montrant du doigt

L’être pâle, étendu sans vie et sans pensée.

VIII

Tout est fini ; la cendre est rendue à la terre.

Le ministre est parti — peut-être l’attend-on.

Tu t’es évanouie ! ô toi, fleur solitaire !

Il ne reste plus rien, — rien qu’un tombeau sans nom.

Personne n’a suivi sa dépouille mortelle.

Aucun pas n’est marqué sur le bord du chemin.

Son vieux père est trop faible, et d’ailleurs, privé d’elle,

Plus loin encor peut-être il la suivra demain.

Descends donc, pauvre fille, en ta tombe ignorée,

Sous ta pierre mal jointe et d’herbes entourée !

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