Premières Poésies (page 16)
Fassent jaser le peuple ou venir les sergents ?
Nous sommes seuls, la nuit, — et vous êtes trompée
Si vous pensez qu’on sort à minuit sans épée.
Lorsque vous m’aurez fait éventrer un valet
Ou deux, m’en croira-t-on moins heureux, s’il vous plaît ?
Et n’en prendra-t-on pas le soupçon légitime,
Qu’étant si criminel, j’ai commis tout le crime ?
Camargo.
Et qui donc es-tu, toi qui me parles ainsi ?
L’abbé.
Ma foi, je n’en sais rien. — J’étais le Garuci
Tout à l’heure, à présent… —
Camargo, le menant à l’endroit de la fenêtre où donne la lune.
Tout à l’heure, à présent… —Viens ici. — Sur ta vie
Et le sang de tes os, réponds. — Que signifie
Ce chiffre ?
L’abbé.
Ce chiffre ?Ah ! pardonnez, madame, je suis fou
D’amour de vous. — Je suis venu sans savoir où.
Ah ! ne me faites pas cette mortelle injure,
Que de me croire un cœur fait à cette imposture.
Je n’étais plus moi-même, et le ciel m’est témoin
Que de vous mériter nul n’a pris plus de soin.
Camargo.
Je te crois volontiers, en effet, la cervelle
Troublée. — Et cette plaque, enfin, d’où te vient-elle ?
L’abbé.
De lui.
Camargo.
De lui.Lui ? — L’as-tu donc égorgé ?
L’abbé.
De lui.Lui ? — L’as-tu donc égorgé ? Moi ? non point.
Je l’ai laissé très-vif, une bouteille au poing.
Camargo.
Quel jeu jouons-nous donc ?
L’abbé.
Quel jeu jouons-nous donc ?Eh ! madame, lui-même
Ne pouvait-il pas seul trouver ce stratagème ?
Et ne voyez-vous point que lui seul m’a donné
Ce dont je devais voir mon amour couronné ?
Et quel autre que lui m’eût dit votre demeure ?
M’eût prêté ses habits ? m’eût si bien marqué l’heure ?
Camargo.
Rafael ! Rafael ! le jour que de mon front
Mes cheveux sur mes pieds un à un tomberont,
Que ma joue et mes mains bleuiront comme celles
D’un noyé, que mes yeux laisseront mes prunelles
Tomber avec mes pleurs, alors tu penseras
Que c’est assez souffert, et tu t’arrêteras !
L’abbé.
Mais —
Camargo.
Mais —Et quel homme encor me met-il à sa place ?
De quelle fange est l’eau qu’il me jette à la face ?
Viens, toi. — Voyons lequel est écrit dans tes yeux,
Du stupide ou du lâche, ou si c’est tous les deux.
L’abbé.
Madame —
Camargo.
Madame —Je t’ai vu quelque part.
L’abbé.
Madame —Je t’ai vu quelque part.Chez le comte
Foscoli.
Camargo.
Foscoli.C’est cela. — Si ce n’était de honte,
Ce serait de pitié qu’à te voir ainsi fait,
Comme un bouffon manqué, le cœur me lèverait !
Voyons, qu’avais-tu bu ? dans cette violence,
Pour combien est l’ivresse, et combien l’impudence ?
Va, je te crois sans peine, et lui seul sûrement
Est le joueur ici qui t’a fait l’instrument.
Mais écoute. — Ceci vous sera profitable. —
Va-t’en le retrouver, s’il est encore à table ;
Dis-lui bien ton succès, et que lorsqu’il voudra
Prêter à ses amis des filles d’Opéra… —
L’abbé.
D’Opéra ! — Hé parbleu ! vous seriez bien surprise
Si vous saviez qu’il soupe avec la Cydalise !
Camargo.
Quoi ! Cydalise !
L’abbé.
Quoi ! Cydalise !Eh oui ! gageons que l’on entend
D’ici les musiciens, s’il fait un peu de vent.
Tous deux prêtent l’oreille à la fenêtre. On entend une symphonie lente dans l’éloignement.
Camargo.
Ciel et terre ! c’est vrai !
L’abbé.
Ciel et terre ! c’est vrai !C’est ainsi qu’il oublie
Auprès d’elle, qui n’est ni jeune ni jolie,
La perle de nos jours ! Ah ! madame, songez
Que vos attraits surtout par là sont outragés.
Songez au temps, à l’heure, à l’insulte, à ma flamme ;
Croyez que vos bontés —
Camargo.
Croyez que vos bontés —Cydalise !
L’abbé.
Croyez que vos bontés —Cydalise ! Eh ! madame,
Ne daignerez-vous pas baisser vos yeux sur moi ?
Si le plus absolu dévouement…
Camargo.
Si le plus absolu dévouement…Lève-toi.
As-tu le poignet ferme ?
L’abbé.
As-tu le poignet ferme ? Hai…
Camargo.
As-tu le poignet ferme ? Hai… Voyons ton épée.
L’abbé.
Madame, en vérité, vous vous êtes coupée !
Camargo.
Eh quoi ! pâle avant l’heure, et déjà faiblissant ?
L’abbé.
Non pas ; mais, têtebleu ! voulez-vous donc du sang ?
Camargo.
Abbé, je veux du sang ! J’en suis plus altérée
Qu’une corneille au vent d’un cadavre attirée.
Il est là-bas, dis-tu ? — cours-y donc, — coupe-lui
La gorge, et tire-le par les pieds jusqu’ici.
Tords-lui le cœur, abbé, de peur qu’il n’en réchappe.
Coupe-le en quatre, et mets les morceaux dans la nappe ;
Tu me l’apporteras, et puisse m’écraser
La foudre, si tu n’as par blessure un baiser !
Tu tressailles, Romain ? C’est une faute étrange,
Si tu te crois ici conduit par ton bon ange !
Le sang te fait-il peur ? Pour t’en faire un manteau
De cardinal, il faut la pointe d’un couteau.
Me jugeais-tu le cœur si large, que j’y porte
Deux amours à la fois, et que pas un n’en sorte ?
C’est une faute encor ; mon cœur n’est pas si grand,
Et le dernier venu ronge l’autre en entrant.
L’abbé.
Mais, madame, vraiment, c’est… Est-ce que ?… Sans doute
C’est un assassinat. — Et la justice ?
Camargo.
C’est un assassinat. — Et la justice ?Écoute.
Je t’en supplie à deux genoux.
L’abbé.
Je t’en supplie à deux genoux.Mais je me bats
Avec lui demain, moi. Cela ne se peut pas ;
Attendez à demain, madame. —
Camargo.
Attendez à demain, madame. —Et s’il te tue ? —
Demain ! Et si j’en meurs ? — Si je suis devenue
Folle ? — Si le soleil, se prenant à pâlir,
De ce sombre horizon ne pouvait pas sortir ?
On a vu quelquefois de telles nuits au monde.
Demain ! le vais-je attendre à compter par seconde
Les heures sur mes doigts, ou sur les battements
De mon cœur, comme un juif qui calcule le temps
D’un prêt ? — Demain ensuite, irai-je pour te plaire
Jouer à croix ou pile, et mettre ma colère
Au bout d’un pistolet qui tremble avec ta main ?
Non pas. — Non ! aujourd’hui est à nous, mais demain
Est à Dieu ! —
L’abbé.
Est à Dieu ! —Songez donc… —
Camargo.
Est à Dieu ! —Songez donc… —Annibal, je t’adore !
Embrasse-moi !
Il se jette à son cou.
L’abbé.
Embrasse-moi !Démons !! —
Camargo.
Embrasse-moi ! Démons !! —Mon cher amour, j’implore
Votre protection. — Voyez qu’il se fait tard. —
Me refuserez-vous ? — Tiens, tiens, prends ce poignard.
Qui te verra passer ? il fait si noir !
L’abbé.
Qui te verra passer ? il fait si noir !Qu’il meure,
Et vous êtes à moi ?
Camargo.
Et vous êtes à moi ?Cette nuit.
L’abbé.
Et vous êtes à moi ? Cette nuit.Dans une heure.
Ah ! je ne puis marcher. — Mes pieds tremblent. — Je sens
Je — je vois —
Camargo.
Je — je vois —Annibal ! je suis prête, et j’attends.
Scène VII
À l’auberge.
RAFAEL est assis avec ROSE et CYDALISE.
Rafael chante.
Trivelin ou Scaramouche,
Remplis ton verre à moitié ;
Si tu le bois tout entier,
Je dirai que tu te mouches
Du pied.
Je ne sais pas au fond de quelle pyramide
De bouteilles de vin, au cœur de quel broc vide
S’est caché le démon qui doit me griser, mais
Je désespère encor de le trouver jamais.
Cydalise.
À toi, mon prince !
Rafael.
À toi, mon prince !À toi, buvons à mort, déesse
Ma foi, vive l’amour ! Au diable ma maîtresse !
La vie est à descendre un rude grand chemin ;
Gai donc, la voyageuse, au coup du pèlerin !
Cydalise.
Chante, je vais danser.
Rafael.
Chante, je vais danser.Bien dit. — Ah ! la jolie
Jambe ! —
Il se couche aux pieds de Rose, et prélude.
Jambe ! —Je suis Hamlet aux genoux d’Ophélie.
Mais, reine, ma folie est plus douce, et mes yeux
Sous vos longs sourcils noirs invoquent d’autres dieux.
Il chante.
Si, dans les antres de Gnide,
Aux bras de Vénus porté,
Le vieux Jupiter, que ride
Sa vieille immortalité,
Dans la céleste furie,
Me laissait finir sa vie,
Qui jamais ne finira :
Dieux immortels, que je meure !
J’aimerais mieux un quart d’heure
Chez la blanche Lydia.
Que j’aime ces beaux seins qui battent la campagne !
Au menuet, danseuse ! — Et vous, du vin d’Espagne !
à Rose.
Et laissez vos regards avec le vin couler.
Dieu merci, ma raison commence à s’en aller !
Cydalise.
Tu me laisses danser toute seule ?
Rafael.
Tu me laisses danser toute seule ?Ma reine,
Cela n’est pas bien dit.
Il se lève.
Cela n’est pas bien dit.Cette table nous gêne.
Il la renverse du pied.
Palforio, entrant.
Seigneur, je ne puis dire autre chose, sinon
Que de vous déranger je demande pardon ;
Mais vous faites un bruit bien fort, et qui fait mettre
Autour de ma maison le monde à la fenêtre.
Veuillez crier moins haut.
Rafael.
Veuillez crier moins haut.Ah ! parbleu ! je crierai,
Maître porte-bedaine, autant que je voudrai.
Holà ! hé ! hohé ! ho !
Palforio.
Holà ! hé ! hohé ! ho !Seigneur, je vous supplie
D’observer qu’il est tard.
Rafael.
D’observer qu’il est tard.Allons, paix, vieille truie !
Je suis abbé, d’abord. — Si vous dites un mot,
Je vous excommunie. — Arrière, toi, pied-bot !
Il danse en chantant.
Monsieur l’abbé, où courez-vous ?
Vous allez vous casser le cou.
Palforio.
Seigneur, si vous criez, j’irai chercher la garde ;
J’en demande pardon à Votre Honneur. —
Rafael.
J’en demande pardon à Votre Honneur. —Prends garde
Que mon pied n’aille voir tes chausses.
Palforio.
Que mon pied n’aille voir tes chausses.Aïe ! à moi !
Je suis mort !
Rafael.
Je suis mort !Ventrebleu ! je suis ici chez toi ;
J’y suis pour mon plaisir, et n’en sortirai mie.
Palforio.
Seigneur, excusez-moi ; c’est mon hôtellerie,
Et vous en sortirez. — À la garde !
Rafael, lui jetant une bouteille à la tête.
Et vous en sortirez. — À la garde !Tiens !
Palforio.
Et vous en sortirez. — À la garde ! Tiens !Ah !
Il tombe.
Cydalise.
Vous l’avez tué !
Rafael.
Vous l’avez tué !Non.
Cydalise.
Vous l’avez tué ! Non.Si fait.
Rafael.
Vous l’avez tué ! Non.Si fait.Non.
Rose.
Vous l’avez tué ! Non.Si fait.Non.Si fait.
Rafael.
Vous l’avez tué ! Non.Si fait.Non.Si fait.Bah !
Il le secoue.
Eh ! Palforio, vieux porc ! Il sait mieux que personne
Où vont, après leur mort, les gredins — Je m’étonne
Que Satan ou Pluton, dès la première fois,
Dans cette nuque chauve aient enfoncé les doigts.
Ma foi, bonsoir ; le drôle a soufflé sa chandelle.
Adieu, ventre sans tête. — Il faut partir, ma belle.
Les sergents nous feraient payer les pots. — Allons.
C’est dur de nous quitter sitôt. — Allons, partons.
Je le croyais plus ferme, et que les vieilles âmes
Se rouillaient à l’étui comme les vieilles lames.
Cydalise.
Paix ! on vient.
Voix.
Paix ! on vient.Au guet !
Rafael.
Paix ! on vient.Au guet !Hein ? Je crois que les bourreaux
Sont gens, Dieu me pardonne, à quérir les prévôts.
Ne les attendons pas, mon ange. — Cette issue
Secrète nous conduit, par la petite rue,
À mon hôtel.
Voix.
À mon hôtel.C’est là.
Cydalise.
À mon hôtel.C’est là.Mon Dieu ! si l’on entrait !
Rafael.
Allons, le mantelet, le loup et le bonnet ;
Par ici, par ici ; bonsoir, mes Cydalises.
Cydalise.
Bonsoir, mon prince.
Un sergent, entrant.
Bonsoir, mon prince.Arrête ! en voilà deux de prises.
Cydalise.
Mon prince, sauvez-vous !
Le sergent.
Mon prince, sauvez-vous !Qu’on le retienne !
Rafael.
Mon prince, sauvez-vous Qu’on le retienne !!Il pleut
Un peu, mais c’est égal. — Ma foi, sauve qui peut !
Il saute par la fenêtre.
Un soldat.
Sergent, nous n’avons rien. — Votre homme est passé maître
Dans le saut périlleux. — Il a pris la fenêtre.
Le sergent.
Oh ! oh ! tenez-le bien ! — Que vois-je ? L’hôtelier
Est mort. Courez tous vite, et sus le meurtrier !
Scène VIII
Une rue au bord de la mer.
RAFAEL descend le long d’un treillis ; ANNIBAL passe dans le fond.
Rafael.
Peste soit des barreaux ! Hé ! rendez-moi ma veste,
Mon camarade ! Où donc vous sauvez-vous si preste ?
Eh bien, et vos amours — que font-ils ?
L’abbé.
Eh bien, et vos amours — que font-ils ?Le voilà !
Rafael.
On me poursuit, mon cher. — Je vous dirai cela !
Mais rendez-moi l’habit.
L’abbé.
Mais rendez-moi l’habit.On crie. — On vous appelle !
Têtebleu ! qu’est-ce donc ?
Rafael.
Têtebleu ! qu’est-ce donc ?Bon ! une bagatelle.
Je crois que j’ai tué quelqu’un là-bas.
L’abbé.
Je crois que j’ai tué quelqu’un là-bas.Vraiment ?
Rafael.
Je vous dirai cela ; mais l’habit seulement.
L’abbé.
L’habit ? non de par Dieu ! je ne veux pas du vôtre.
Les sergents me prendraient pour vous.
Rafael.
Les sergents me prendraient pour vous.Le bon apôtre !
Plusieurs gens traversent le théâtre.
Attendez. — Donnez-moi ce manteau. — Bon. — Je vais
Dire à ces gredins-là deux petits mots.
L’abbé.
Dire à ces gredins-là deux petits mots.Jamais
Je n’oserai tuer cet homme.
Il s’assoit sur une pierre.
Le sergent.
Je n’oserai tuer cet homme.Holà ! je cherche
Le seigneur Rafael.
Rafael.
Le seigneur Rafael.À moins qu’il ne se perche
Sur quelque cheminée en manière d’oiseau,
Qu’il n’entre dans la terre, ou qu’il ne saute à l’eau,
Vous l’aurez à coup sûr. Le connaissez-vous ?
Le sergent.
Vous l’aurez à coup sûr. Le connaissez-vous ?Certe.
J’ai son signalement. — C’est une plume verte
Avec des bas orange.
Rafael.
Avec des bas orange.En vérité ! — Parbleu !
Vous n’aurez point de peine, et vous jouez beau jeu.
Combien vous donne-t-on ?
Le sergent.
Combien vous donne-t-on ?Hai…
Rafael.
Combien vous donne-t-on ? Hai…Trouvez-vous qu’en somme,
Votre prévôt vous ait assez payé votre homme ?
Le bon sire est-il doux ou dur sur les écus ?
Le sergent.
Mais il n’en mourrait pas pour donner un peu plus.
Mais je n’y pense pas. — Le ventre à la besogne,
Et non le dos. — Mieux vaut la hart que la vergogne.
Et puis, l’homme pendu, nous avons le pourpoint.
Rafael.
Sans compter les revers, s’il met l’épée au poing.
Le sergent.
J’ai de bons pistolets.
Rafael.
J’ai de bons pistolets.Voyons. — Et puis ?
Le sergent.
J’ai de bons pistolets.Voyons. — Et puis ?Ma canne
De sergent.
Rafael.
De sergent.Bon. — Et puis ?
Le sergent.
De sergent.Bon. — Et puis ?Ce poignard de Toscane.
Rafael.
Très-excellent. — Et puis ?
Le sergent.
Très-excellent. — Et puis ?J’ai cette épée.
Rafael.
Très-excellent. — Et puis ? J’ai cette épée.Et puis ?
Le sergent.
Et puis ! je n’ai plus rien.
Rafael, le rossant.
Et puis ! je n’ai plus rien.Tiens, voilà pour tes cris,
Et pour tes pistolets.
Le sergent.
Et pour tes pistolets.Aïe ! aïe !
Rafael.
Et pour tes pistolets.Aïe ! aïe !Et pour ta canne,
Et pour ton fin poignard en acier de Toscane.
Le sergent.
Aïe ! aïe ! je suis mort !
Rafael.
Aïe ! aïe ! je suis mort !Le seigneur Garuci
Est sans doute au logis : — On y va par ici.
Il le chasse.
C’est du don Juan, ceci.
Revenant.
C’est du don Juan, ceci.Que dis-tu du bonhomme ?
Sauvons-nous maintenant. — Moi, je retourne à Rome.
L’abbé va à lui, et lui met son poignard dans la gorge.
Êtes-vous fou l’abbé ? — L’abbé !
Il tombe.
Êtes-vous fou l’abbé ? — L’abbé !Je n’y suis pas.
Ah ! malédiction ! Mais tu me le paieras !
Il veut se relever.
Mon coup de grâce, abbé ! Je suffoque ! Ah ! misère !
Mon coup, mon dernier coup, mon cher abbé. La terre
Se roule autour de moi ; — miserere ! — Le ciel
Tourne. Ah ! chien d’abbé, va ! par le Père Éternel !…
Qu’attends-tu donc là, toi, fantôme, qui demeures
Avec ces yeux ouverts ?
L’abbé.
Avec ces yeux ouverts ?Moi ? j’attends que tu meures.
Rafael.
Damnation ! Tu vas me laisser là crever
Comme un païen, gredin, et ne pas m’achever !
Je ne te ferai rien ; viens m’achever. — Un verre
D’eau, pour l’amour de Dieu ! — Tu diras à ma mère
Que je donne mes biens à mon bouffon Pippo.
Il meurt.
L’abbé.
Va, ta mort est ma vie, insensé ! Ton tombeau
Est le lit nuptial où va ma fiancée
S’étendre sous le dais de cette nuit glacée !
Maintenant le hibou tourne autour des falots ;
L’esturgeon monstrueux soulève de son dos
Le manteau bleu des mers, et regarde en silence
Passer l’astre des nuits sur leur miroir immense ;
La sorcière, accroupie et murmurant tout bas
Des paroles de sang, lave pour les sabbats