Premières Poésies (page 17)
La jeune fille nue ; Hécate aux trois visages
Froisse sa robe blanche aux joncs des marécages.
Écoutez. — L’heure sonne ! et par elle est compté
Chaque pas que le temps fait vers l’éternité.
Va dormir dans la mer, cendre ! et que ta mémoire
S’enfonce avec ta vie au cœur de cette eau noire !
Il jette le cadavre dans la mer.
Vous, nuages, crevez ! essuyez ce chemin :
Que le pied, sans glisser, puisse y passer demain.
Scène IX
Chez la Camargo.
La Camargo est à son clavecin, en silence ; on entend frapper à petits coups.
Camargo.
Entrez.
L’abbé entre. Il lui présente son poignard. La Camargo le considère quelque temps, puis se lève.
Entrez.A-t-il souffert beaucoup ?
L’abbé.
Entrez.A-t-il souffert beaucoup ?Bon ! c’est l’affaire
D’un moment.
Camargo.
D’un moment.Qu’a-t-il dit ?
L’abbé.
D’un moment.Qu’a-t-il dit ?Il a dit que la terre
Tournait.
Camargo.
Tournait.Quoi ! rien de plus ?
L’abbé.
Tournait.Quoi ! rien de plus ?Ah ! qu’il donnait son bien
À son bouffon Pippo.
Camargo.
À son bouffon Pippo.Quoi ! rien de plus ?
L’abbé.
À son bouffon Pippo.Quoi ! rien de plus ?Non, rien.
Camargo.
Il porte au petit doigt un diamant. De grâce,
Allez me le chercher.
L’abbé.
Allez me le chercher.Je ne le puis.
Camargo.
Allez me le chercher.Je ne le puis.La place
Où vous l’avez laissé n’est pas si loin.
L’abbé.
Où vous l’avez laissé n’est pas si loin.Non, mais
Je ne le puis.
Camargo.
Je ne le puis.Abbé, tout ce que je promets,
Je le tiens.
L’abbé.
Je le tiens.Pas ce soir.
Camargo.
Je le tiens.Pas ce soir.Pourquoi ?
L’abbé.
Je le tiens.Pas ce soir.Pourquoi ?Mais… —
Camargo.
Je le tiens.Pas ce soir.Pourquoi ? Mais… —Misérable !
Tu ne l’as pas tué.
L’abbé.
Tu ne l’as pas tué.Moi ! que le ciel m’accable
Si je ne l’ai pas fait, madame, en vérité !
Camargo.
En ce cas, pourquoi non ?
L’abbé.
En ce cas, pourquoi non ?Ma foi, je l’ai jeté
Dans la mer.
Camargo.
Dans la mer.Quoi ! ce soir, dans la mer ?
L’abbé.
Dans la mer.Quoi ! ce soir, dans la mer ?Oui, madame.
Camargo.
Alors, c’est un malheur pour vous ; — car, sur mon âme,
Je voulais cet anneau.
L’abbé.
Je voulais cet anneau.Si vous me l’aviez dit,
Au moins…
Camargo.
Au moins…Et sur quoi donc t’en croirai-je, maudit ?
Sur quel honneur vas-tu me jurer ? Sur laquelle
De tes deux mains de sang ? Où la marque en est-elle ?
La chose n’est pas sûre, et tu te peux vanter. —
Il fallait lui couper la main, et l’apporter.
L’abbé.
Madame, il faisait nuit… la mer était prochaine…
Je l’ai jeté dedans.
Camargo.
Je l’ai jeté dedans.Je n’en suis pas certaine.
L’abbé.
Mais, madame, ce fer est chaud, et saigne encor.
Camargo.
Ni le sang ni le feu ne sont rares.
L’abbé.
Ni le sang ni le feu ne sont rares.Son corps
N’est pas si loin, madame ; il se peut qu’on se charge…
Camargo.
La nuit est trop épaisse, et l’Océan trop large.
L’abbé.
Mais je suis pâle, moi, tenez.
Camargo.
Mais je suis pâle, moi, tenez.Mon cher abbé,
L’étais-je pas ce soir, quand j’ai joué Thisbé
Dans l’opéra ?
L’abbé.
Dans l’opéra ?Madame, au nom du ciel !
Camargo.
Dans l’opéra ? Madame, au nom du ciel !Peut-être
Qu’en y regardant bien vous l’aurez. — Ma fenêtre
Donne sur la mer.
Elle sort.
L’abbé.
Donne sur la mer.Mais — elle est partie, ô Dieu !
J’ai tué mon ami, j’ai mérité le feu,
J’ai taché mon pourpoint, et l’on me congédie.
C’est la moralité de cette comédie.
LES SECRÈTES PENSÉES DE RAFAEL
GENTILHOMME FRANÇAIS
FRAGMENT
Ô vous, race des dieux, phalange incorruptible,
Électeurs brevetés des morts et des vivants ;
Porte-clefs éternels du mont inaccessible,
Guindés, guédés, bridés, confortables pédants,
Pharmaciens du bon goût, distillateurs sublimes,
Seuls vraiment immortels, et seuls autorisés ;
Qui, d’un bras dédaigneux, sur vos seins magnanimes
Secouant le tabac de vos jabots usés,
Avez toussé, — soufflé, — passé sur vos lunettes
Un parement brossé pour les rendre plus nettes,
Et, d’une main soigneuse ouvrant l’in-octavo,
Sans partialité, sans malveillance aucune,
Sans vouloir faire cas ni des ha ! ni des ho !
Avez lu posément — la Ballade à la Lune !!!
Maîtres, maîtres divins, où trouverai-je, hélas !
Un fleuve où me noyer, une corde où me pendre,
Pour avoir oublié de faire écrire au bas :
Le public est prié de ne pas se méprendre…
Chose si peu coûteuse et si simple à présent,
Et qu’à tous les piliers on voit à chaque instant.
Ah ! povero, ohimè ! — Qu’a pensé le beau sexe ?
On dit, maîtres, on dit qu’alors votre sourcil,
En voyant cette lune, et ce point sur cet i,
Prit l’effroyable aspect d’un accent circonflexe !
Et vous, libres penseurs, dont le sobre dîner
Est un conseil d’État, — immortels journalistes !
Vous qui voyez encor, sur vos antiques listes,
Errer de loin en loin le nom d’un abonné !
Savez-vous le Pater, et les péchés des autres
Ont-ils grâce à vos yeux, quand vous comptez les vôtres ?
— Ô vieux sir John Falstaff ! quel rire eût soulevé
Ton large et joyeux corps, gonflé de vin d’Espagne,
En voyant ces buveurs, troublés par le Champagne,
Pour tuer une mouche apporter un pavé !
Salut, jeunes champions d’une cause un peu vieille,
Classiques bien rasés, à la face vermeille,
Romantiques barbus, aux visages blêmis !
Vous qui des Grecs défunts balayez le rivage,
Ou d’un poignard sanglant fouillez le moyen âge,
Salut ! — J’ai combattu dans vos camps ennemis.
Par cent coups meurtriers devenu respectable,
Vétéran, je m’assois sur mon tambour crevé.
Racine, rencontrant Shakspeare sur ma table,
S’endort près de Boileau, qui leur a pardonné.
Mais toi, moral troupeau, dont la docte cervelle
S’est séchée en silence aux leçons de Thénard,
Enfants régénérés d’une mère immortelle,
Qui savez parler vers, prose, et naïf dans l’art,
Ô jeunesse du siècle ! intrépide jeunesse !
Quitteras-tu pour moi le Globe ou les Débats ?
Lisez un paresseux, enfants de la paresse…
Muse, reprends ta lyre, et rouvre-moi tes bras.
France, ô mon beau pays ! j’ai de plus d’un outrage
Offensé ton céleste, harmonieux langage,
Idiome de l’amour, si doux qu’à le parler
Tes femmes sur la lèvre en gardent un sourire ;
Le miel le plus doré qui sur la triste lyre
De la bouche et du cœur ait pu jamais couler !
Mère de mes aïeux, ma nourrice et ma mère,
Me pardonneras-tu ? Serai-je digne encor
De faire sous mes doigts vibrer la harpe d’or ?
Ce ne sont plus les fils d’une terre étrangère
Que je veux célébrer, ô ma belle cité !
Je ne sortirai pas de ce bord enchanté
Où près de ton palais, sur ton fleuve penchée,
Fille de l’Occident, un soir tu t’es couchée…
Lecteur, puisqu’il faut bien qu’à ce mot redouté
Tôt ou tard, à présent, tout honnête homme en vienne,
C’est, après le dîner, une faiblesse humaine
Que de dormir une heure en attendant le thé.
Vous le savez, hélas ! alors que les gazettes
Ressemblent aux greniers dans les temps de disettes,
Ou lorsque, par malheur, on a, sans y penser,
Ouvert quelque pamphlet fatal à l’insomnie,
Quelques Mémoires sur *** — Essai de poésie…
— Ô livres précieux ! serait-ce vous blesser
Que de poser son front sur vos célestes pages,
Tandis que du calice embaumé de l’opium,
Comme une goutte d’eau qu’apportent les orages,
Tombe ce fruit des cieux appelé somnium ?
Depuis un grand quart d’heure, incliné sur sa chaise
Rafael (mon héros) sommeillait doucement.
Remarquez bien, lecteur, et ne vous en déplaise,
Que c’est tout l’opposé d’un héros de roman.
Ses deux bras sont croisés ; — une ample redingote,
Simplicité touchante, enferme sous ses plis
Son corps plus délicat qu’un menton de dévote,
Et ses membres vermeils par le bain assouplis.
Dans ses cheveux, huilés d’un baptême à la rose,
Le zéphyr mollement balance ses pieds nus,
Et son barbet grognon, qui près de lui repose,
Supporte fièrement ses deux pieds étendus ;
Tandis qu’à ses côtés, sous le vase d’albâtre
Où dort dans les glaçons le bourgogne mousseux,
Le pudding entamé, de sa flamme bleuâtre,
Salamandre joyeuse, égaye encor les yeux.
Son parfum, qui se mêle au tabac de Turquie,
Croise autour des lambris son brouillard azuré,
Qui s’enfuit comme un songe, et s’éteint par degré.
Trois cigares le soir, quand le jeu vous ennuie,
Sont un moyen divin pour mettre à mort le temps.
Notre âme (si Dieu veut que nous ayons une âme)
N’est pas assurément une plus douce flamme,
Un feu plus vif, formé de rayons plus ardents,
Que ce sylphe léger qui plonge et se balance
Dans le bol où le punch rit sur son trépied d’or.
Le grog est fashionable, et le vieux vin de France
Réveille au fond du cœur la gaieté qui s’endort.
— Mais quel homme, fût-il né dans la Sibérie
Des baisers engourdis de deux êtres glacés ;
Eût-on sous un cilice étouffé de sa vie
La séve languissante et les germes usés ;
Se fut-il dans la cendre abreuvé dès l’enfance
De végétaux sans suc et d’herbes sans chaleur ;
Quel homme, au triple aspect du punch, du vin de France
Et du cigarero, ne sentirait son cœur,
Plein d’une joie ardente et d’une molle ivresse,
S’ouvrir un paradis des rêves de jeunesse ?…
Reine, reine des cieux, ô mère des amours,
Noble, pâle beauté, douce Aristocratie !
Fille de la Richesse… ô toi, toi qu’on oublie,
Que notre pauvre France aimait dans ses vieux jours !
Toi que jadis, du haut de son paratonnerre,
Le roturier Franklin foudroya sur la terre
Où le colon grillé gouverne en liberté
Ses noirs, et son tabac par les lois prohibé ;
Toi qui créas Paris, tuas Athène et Sparte,
Et, sous le dais sanglant de l’impérial pavois,
Comme autrefois César, endormis Bonaparte
Aux murmures lointains des peuples et des rois ! —
Toi qui, dans ton printemps, de roses couronnée,
Et, comme Iphigénie à l’autel entraînée,
Jeune, tombas frappée au cœur d’un coup mortel…
— As-tu quitté la terre et regagné le ciel ?
Nous te retrouverons, perle de Cléopâtre,
Dans la source féconde, à la teinte rougeâtre,
Qui dans ses flots profonds un jour te consuma…
« Hé ! hé ! dit une voix, parbleu ! mais le voilà ;
— Messieurs, dit Rafael, entrez, j’ai fait un somme. »
1831.
LES VŒUX STÉRILES
Puisque c’est ton métier, misérable poëte,
Même en ces temps d’orage, où la bouche est muette,
Tandis que le bras parle, et que la fiction
Disparaît comme un songe au bruit de l’action ;
Puisque c’est ton métier de faire de ton âme
Une prostituée, et que, joie ou douleur,
Tout demande sans cesse à sortir de ton cœur ;
Que du moins l’histrion, couvert d’un masque infâme,
N’aille pas, dégradant ta pensée avec lui,
Sur d’ignobles tréteaux la mettre au pilori ;
Que nul plan, nul détour, nul voile ne l’ombrage,
Abandonne aux vieillards sans force et sans courage
Ce travail d’araignée, et tous ces fils honteux
Dont s’entoure en tremblant l’orgueil qui craint les yeux.
Point d’autel, de trépied, point d’arrière aux profanes !
Que ta muse, brisant le luth des courtisanes,
Fasse vibrer sans peur l’air de la liberté ;
Qu’elle marche pieds nus, comme la vérité.
Ô Machiavel ! tes pas retentissent encore
Dans les sentiers déserts de San Casciano.
Là, sous des cieux ardents dont l’air sèche et dévore,
Tu cultivais en vain un sol maigre et sans eau.
Ta main, lasse le soir d’avoir creusé la terre,
Frappait ton pâle front dans le calme des nuits.
Là, tu fus sans espoir, sans proches, sans amis ;
La vile oisiveté, fille de la misère,
À ton ombre en tous lieux se traînait lentement,
Et buvait dans ton cœur les flots purs de ton sang :
« Qui suis-je ? écrivais-tu ; qu’on me donne une pierre,
Une roche à rouler ; c’est la paix des tombeaux
Que je fuis, et je tends des bras las du repos. »
C’est ainsi, Machiavel, qu’avec toi je m’écrie :
Ô médiocrité, celui qui pour tout bien
T’apporte à ce tripot dégoûtant de la vie,
Est bien poltron au jeu, s’il ne dit : Tout ou rien.
Je suis jeune ; j’arrive. À moitié de ma route,
Déjà las de marcher, je me suis retourné.
La science de l’homme est le mépris sans doute ;
C’est un droit de vieillard qui ne m’est pas donné.
Mais qu’en dois-je penser ? Il n’existe qu’un être
Que je puisse en entier et constamment connaître,
Sur qui mon jugement puisse au moins faire foi,
Un seul !… Je le méprise. — Et cet être, c’est moi.
Qu’ai-je fait ? qu’ai-je appris ? — Le temps est si rapide !
L’enfant marche joyeux, sans songer au chemin ;
Il le croit infini, n’en voyant pas la fin.
Tout à coup il rencontre une source limpide,
Il s’arrête, il se penche, il y voit un vieillard.
Que me dirai-je alors ? Quand j’aurai fait mes peines,
Quand on m’entendra dire : Hélas ! il est trop tard !
Quand ce sang, qui bouillonne aujourd’hui dans mes veines,
Et s’irrite en criant contre un lâche repos,
S’arrêtera, glacé jusqu’au fond de mes os…
Ô vieillesse ! à quoi donc sert ton expérience ?
Que te sert, spectre vain, de te courber d’avance
Vers le commun tombeau des hommes, si la mort
Se tait en y rentrant, lorsque la vie en sort ?
N’existait-il donc pas à cette loterie
Un joueur par le sort assez bien abattu
Pour que, me rencontrant sur le seuil de la vie,
Il me dît en sortant : N’entrez pas, j’ai perdu.
Grèce, ô mère des arts, terre d’idolâtrie,
De mes vœux insensés éternelle patrie,
J’étais né pour ces temps où les fleurs de ton front
Couronnaient dans les mers l’azur de l’Hellespont.
Je suis un citoyen de tes siècles antiques ;
Mon âme, avec l’abeille, erre sous tes portiques.
La langue de ton peuple, ô Grèce, peut mourir.
Nous pouvons oublier le nom de tes montagnes ;
Mais qu’en fouillant le sein de tes blondes campagnes,
Nos regards tout à coup viennent à découvrir
Quelque dieu de tes bois, quelque Vénus perdue…
La langue que parlait le cœur de Phidias
Sera toujours vivante et toujours entendue ;
Les marbres l’ont apprise, et ne l’oublieront pas.
Et toi, vieille Italie, où sont ces jours tranquilles
Où sous le toit des cours Rome avait abrité
Les arts, ces dieux amis, fils de l’oisiveté ?
Quand tes peintres alors s’en allaient par les villes,
Élevant des palais, des tombeaux, des autels,
Triomphants, honorés, dieux parmi les mortels ;
Quand tout, à leur parole, enfantait des merveilles,
Quand Rome combattait Venise et les Lombards,
Alors c’étaient des temps bienheureux pour les arts !
Là, c’était Michel-Ange, affaibli par les veilles,
Pâle au milieu des morts, un scalpel à la main,
Cherchant la vie au fond de ce néant humain,
Levant de temps en temps sa tête appesantie,
Pour jeter un regard de colère et d’envie
Sur les palais de Rome, où, du pied de l’autel,
À ses rivaux de loin souriait Raphaël.
Là, c’était le Corrége, homme pauvre et modeste,
Travaillant pour son cœur, laissant à Dieu le reste ;
Le Giorgione, superbe, au jeune Titien
Montrant du sein des mers son beau ciel vénitien ;
Bartholomé, pensif, le front dans la poussière,
Brisant son jeune cœur sur un autel de pierre,
Interrogé tout bas sur l’art par Raphaël,
Et bornant sa réponse à lui montrer le ciel…
Temps heureux, temps aimés ! Mes mains alors peut-être,
Mes lâches mains, pour vous auraient pu s’occuper ;
Mais aujourd’hui, pour qui ? dans quel but ? sous quel maître ?
L’artiste est un marchand, et l’art est un métier.
Un pâle simulacre, une vile copie,
Naissent sous le soleil ardent de l’Italie…
Nos œuvres ont un an, nos gloires ont un jour ;
Tout est mort en Europe, — oui, tout, — jusqu’à l’amour.
Ah ! qui que vous soyez, vous qu’un fatal génie
Pousse à ce malheureux métier de poésie,
Rejetez loin de vous, chassez-moi hardiment
Toute sincérité ; gardez que l’on ne voie
Tomber de votre cœur quelques gouttes de sang ;
Sinon, vous apprendrez que la plus courte joie
Coûte cher, que le sage est ami du repos,