Premières Poésies (page 18)

Alfred de Musset · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Premières Poésies (Musset) · 26 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Que les indifférents sont d’excellents bourreaux.

Heureux, trois fois heureux, l’homme dont la pensée

Peut s’écrire au tranchant du sabre ou de l’épée !

Ah ! qu’il doit mépriser ces rêveurs insensés

Qui, lorsqu’ils ont pétri d’une fange sans vie

Un vil fantôme, un songe, une froide effigie,

S’arrêtent pleins d’orgueil, et disent : C’est assez !

Qu’est la pensée, hélas ! quand l’action commence ?

L’une recule où l’autre intrépide s’avance.

Au redoutable aspect de la réalité,

Celle-ci prend le fer, et s’apprête à combattre ;

Celle-là, frêle idole, et qu’un rien peut abattre,

Se détourne, en voilant son front inanimé.

Meurs, Weber ! meurs courbé sur ta harpe muette ;

Mozart t’attend. — Et toi, misérable poëte,

Qui que tu sois, enfant, homme, si ton cœur bat,

Agis ! jette ta lyre ; — au combat, au combat !

Ombre des temps passés, tu n’est pas de cet âge.

Entend-on le nocher chanter pendant l’orage ?

À l’action ! au mal ! Le bien reste ignoré.

Allons ! cherche un égal à des maux sans remède.

Malheur à qui nous fit ce sens dénaturé !

Le mal cherche le mal, et qui souffre nous aide.

L’homme peut haïr l’homme, et fuir ; mais malgré lui

Sa douleur tend la main à la douleur d’autrui.

C’est tout. Pour la pitié, ce mot dont on nous leurre,

Et pour tous ces discours prostitués sans fin,

Que l’homme au cœur joyeux jette à celui qui pleure,

Comme le riche jette au mendiant son pain,

Qui pourrait en vouloir ? et comment le vulgaire,

Quand c’est vous qui souffrez, pourrait-il le sentir,

Lui que Dieu n’a pas fait capable de souffrir ?

Allez sur une place, étalez sur la terre

Un corps plus mutilé que celui d’un martyr,

Informe, dégoûtant, traîné sur une claie,

Et soulevant déjà l’âme prête à partir ;

La foule vous suivra. Quand la douleur est vraie,

Elle l’aime. Vos maux, dont on vous saura gré,

Feront horreur à tous, à quelques-uns pitié.

Mais changez de façon : découvrez-leur une âme

Par le chagrin brisée, une douleur sans fard,

Et dans un jeune cœur des regrets de vieillard ;

Dites-leur que sans mère, et sans sœur, et sans femme,

Sans savoir où verser, avant que de mourir,

Les pleurs que votre sein peut encor contenir,

Jusqu’au soleil couchant vous n’irez point peut-être…

Qui trouvera le temps d’écouter vos malheurs ?

On croit au sang qui coule, et l’on doute des pleurs.

Votre ami passera, mais sans vous reconnaître.

— Tu te gonfles, mon cœur ?… Des pleurs, le croirais-tu,

Tandis que j’écrivais ont baigné mon visage.

Le fer me manque-t-il, ou ma main sans courage

A-t-elle lâchement glissé sur mon sein nu ?

— Non, rien de tout cela. Mais si loin que la haine

De cette destinée aveugle et sans pudeur

Ira, j’y veux aller. — J’aurai du moins le cœur

De la mener si bas que la honte l’en prenne.

1831.

MADAME LA MARQUISE.

Vous connaissez que j’ai pour mie

Une Andalouse à l’œil lutin,

Et sur mon cœur, tout endormie,

Je la berce jusqu’au matin.

Voyez-la, quand son bras m’enlace

Comme le col d’un cygne blanc,

S’enivrer, oublieuse et lasse,

De quelque rêve nonchalant.

Gais chérubins ! veillez sur elle.

Planez, oiseaux, sur notre nid :

Dorez du reflet de votre aile

Son doux sommeil, que Dieu bénit !

Car toute chose nous convie

D’oublier tout, fors notre amour :

Nos plaisirs, d’oublier la vie ;

Nos rideaux, d’oublier le jour.

Pose ton souffle sur ma bouche,

Que ton âme y vienne passer !

Oh ! restons ainsi dans ma couche

Jusqu’à l’heure de trépasser !

Restons. L’étoile vagabonde

Dont les sages ont peur de loin,

Peut-être, en emportant le monde,

Nous laissera dans notre coin.

Oh ! viens ! dans mon âme froissée

Qui saigne encor d’un mal bien grand,

Viens verser ta blanche pensée,

Comme un ruisseau dans un torrent !

Car sais-tu, seulement pour vivre,

Combien il m’a fallu pleurer ?

De cet ennui qui désenivre

Combien en mon cœur dévorer ?

Donne-moi, ma belle maîtresse,

Un beau baiser, car je te veux

Raconter ma longue détresse,

En caressant tes beaux cheveux.

Or voyez qui je suis, ma mie,

Car je vous pardonne pourtant

De vous être hier endormie

Sur mes lèvres, en m’écoutant.

Pour ce, madame la marquise,

Dès qu’à la ville il fera noir,

De par le roi sera requise

De venir en notre manoir ;

Et sur mon cœur, tout endormie,

La bercerai jusqu’au matin,

Car on connaît que j’ai pour mie

Une Andalouse à l’œil lutin.

MADRID

Madrid, princesse des Espagnes,

Il court par tes mille campagnes

Bien des yeux bleus, bien des yeux noirs.

La blanche ville aux sérénades,

Il passe par tes promenades

Bien des petits pieds tous les soirs.

Madrid, quand les taureaux bondissent,

Bien des mains blanches applaudissent,

Bien des écharpes sont en jeux.

Par tes belles nuits étoilées,

Bien des señoras long-voilées

Descendent tes escaliers bleus.

Madrid, Madrid, moi, je me raille

De tes dames à fine taille

Qui chaussent l’escarpin étroit ;

Car j’en sais une par le monde

Que jamais ni brune ni blonde

N’ont valu le bout de son doigt !

J’en sais une, et certes la duègne

Qui la surveille et qui la peigne

N’ouvre sa fenêtre qu’à moi ;

Certes, qui veut qu’on le redresse

N’a qu’à l’approcher à la messe,

Fût-ce l’archevêque ou le roi.

Car c’est ma princesse andalouse !

Mon amoureuse ! ma jalouse !

Ma belle veuve au long réseau !

C’est un vrai démon ! c’est un ange !

Elle est jaune comme une orange,

Elle est vive comme un oiseau !

Oh ! quand sur ma bouche idolâtre

Elle se pâme, la folâtre,

Il faut voir, dans nos grands combats,

Ce corps si souple et si fragile,

Ainsi qu’une couleuvre agile,

Fuir et glisser entre mes bras !

Or, si d’aventure on s’enquête

Qui m’a valu telle conquête,

C’est l’allure de mon cheval,

Un compliment sur sa mantille,

Puis des bonbons à la vanille,

Par un beau soir de carnaval.

MARDOCHE

Voudriez-vous dire, comme de fait on peut logicalement inférer, que par ci-devant le monde eust esté fat, maintenant seroit devenu sage ?

(Pantagruel, liv. V.)

I

J’ai connu l’an dernier un jeune homme nommé

Mardoche, qui vivait nuit et jour enfermé.

Ô prodige ! il n’avait jamais lu de sa vie

Le Journal de Paris, ni n’en avait envie.

Il n’avait vu ni Kean, ni Bonaparte, ni

Monsieur de Metternich ; — quand il avait fini

De souper, se couchait, précisément à l’heure

Où (quand par le brouillard la chatte rôde et pleure)

Monsieur Hugo va voir mourir Phœbus le blond.

Vous dire ses parents, cela serait trop long.

II

Bornez-vous à savoir qu’il avait la Pucelle

D’Orléans pour aïeule en ligne maternelle.

D’ailleurs, son compagnon, compère et confident,

Était un chien anglais, bon pour l’œil et la dent.

Cet homme, ainsi reclus, vivait en joie. — À peine

Le spleen le prenait-il quatre fois par semaine.

Pour ses moments perdus, il les donnait parfois

À l’art mystérieux de charmer par la voix :

Les muses visitaient sa demeure cachée,

Et quoiqu’il fît rimer idée avec fâchée,

III

On le lisait. C’était du reste un esprit fort ;

Il eût fait volontiers d’une tête de mort

Un falot, et mangé sa soupe dans le crâne

De sa grand’mère. — Au fond, il estimait qu’un âne,

Pour Dieu qui nous voit tous, est autant qu’un ânier.

Peut-être que, n’ayant pour se désennuyer

Qu’un livre (c’est le cœur humain que je veux dire),

Il avait su trop tôt et trop avant y lire ;

C’est un grand mal d’avoir un esprit trop hâtif.

— Il ne dansait jamais au bal par ce motif.

IV

Je puis certifier pourtant qu’il avait l’âme

Aussi tendre en tout point qu’un autre, et que sa femme

(En ne le faisant pas c—u) n’eût pas été

Plus fort ni plus souvent battue, en vérité,

Que celle de monsieur de C***. En politique,

Son sentiment était très aristocratique,

Et je dois avouer qu’à consulter son goût,

Il aimait mieux la Porte et le sultan Mahmoud

Que la chrétienne Smyrne, et ce bon peuple hellène

Dont les flots ont rougi la mer hellespontienne,

V

Et taché de leur sang tes marbres, ô Paros !

— Mais la chose ne fait rien à notre héros.

Bien des heures, des jours, bien des longues semaines

Passèrent, sans que rien dans les choses humaines

Le tentât d’y rentrer. — Tout à coup, un beau jour…

Fut-ce l’ambition, ou bien fut-ce l’amour ?

(Peut-être tous les deux, car ces folles ivresses

Viennent à tout propos déranger nos paresses) ;

Quoi qu’il en soit, lecteur, voici ce qu’il advint

À mon ami Mardoche, en l’an mil huit cent vingt.

VI

Je ne vous dirai pas quelle fut la douairière

Qui lui laissa son bien en s’en allant en terre,

Sur quoi de cénobite il devint élégant,

Et n’allait plus qu’en fiacre au boulevard de Gand.

Que dorme en paix ta cendre, ô quatre fois bénie

Douairière, pour le jour où cette sainte envie,

Comme un rayon d’en haut te vint prendre en toussant,

De demander un prêtre, et de cracher le sang !

Ta tempe fut huilée, et sous la lame neuve

Tu te laissas clouer, comme dit Sainte-Beuve.

VII

Tes meubles furent mis, douairière, au Châtelet ;

Chacun vendu le tiers de l’argent qu’il valait.

De ta robe de noce on fit un parapluie ;

Ton boudoir, ô Vénus, devint une écurie.

Quatre grands lévriers chassèrent du tapis

Ton chat qui, de tout temps sur ton coussin tapi,

S’était frotté, le soir l’oreille à ta pantoufle,

Et qui, maigre aujourd’hui, la queue au vent, s’essouffle

À courir sur les toits des repas incertains.

— Admirable matière à mettre en vers latins !

VIII

Je ne vous dirai pas non plus à quelle dame

Mardoche, ayant d’abord laissé prendre son âme,

Dut ces douces leçons, premier enseignement

Que l’amie, à regret, donne à son jeune amant.

Je ne vous dirai pas comment, à quelle fête

Il la vit, qui des deux voulut le tête-à-tête,

Qui des deux, du plus loin, hasarda le premier

L’œillade italienne, et qui, de l’écolier

Ou du maître, trembla le plus. — Hélas ! qu’en sais-je

Que vous ne sachiez mieux, et que vous apprendrais-je ?

IX

Il se peut qu’on oublie un rendez-vous donné,

Une chance, — un remords, — et l’heure où l’on est né,

Et l’argent qu’on emprunte. — Il se peut qu’on oublie

Sa femme, ses amis, son chien, et sa patrie. —

Il se peut qu’un vieillard perde jusqu’à son nom.

Mais jamais l’insensé, jamais le moribond,

Celui qui perd l’esprit, ni celui qui rend l’âme,

N’ont oublié la voix de la première femme

Qui leur a dit tout bas ces quatre mots si doux

Et si mystérieux : « My dear child, I love you. »

X

Ce fut aux premiers jours d’automne, au mois d’octobre,

Que Mardoche revint au monde. — Il était sobre

D’habitude, et mangeait vite. — Son cuisinier

Ne le gênait pas plus que son palefrenier.

Il ne prit ni cocher, ni groom, ni gouvernante,

Mais (honni soit qui mal y pense !) une servante.

De ses façons d’ailleurs rien ne parut changé.

Peut-être dira-t-on qu’il était mal logé ;

C’est à quoi je réponds qu’il avait pour voisine

Deux yeux napolitains qui s’appelaient Rosine.

XI

J’adore les yeux noirs avec des cheveux blonds.

Tels les avait Rosine, — et de ces regards, longs

À s’y noyer. — C’étaient deux étoiles d’ébène

Sur des cieux de cristal ; — tantôt mourants, à peine

Entr’ouverts au soleil, comme les voiles blancs

Des abbesses de cour ; — tantôt étincelants,

Calmes, livrant sans crainte une âme sans mélange,

Doux, et parlant aux yeux le langage d’un ange.

— Que Mardoche y prît goût, ce n’est aucunement,

Judicieux lecteur, raison d’étonnement.

XII

M’en croira qui voudra, mais depuis qu’en décembre

La volonté du ciel est qu’on garde la chambre,

À coup sûr, paresseux et fou comme je suis,

À rêver sans dormir j’ai passé bien des nuits.

Le soir, au coin du feu, renversé sur ma chaise,

Mon menton dans ma main et mon pied dans ma braise,

Pendant que l’aquilon frappait à mes carreaux,

J’ai fait bien des romans, — bâti bien des châteaux ;

J’ai, comme Prométhée, animé d’une flamme

Bien des êtres divins portant des traits de femme ;

XIII

Blonds cheveux, sourcils bruns, front vermeil ou pâli :

Dante aimait Béatrix, — Byron la Guiccioli.

Moi (si j’eusse été maître en cette fantaisie),

Je me suis dit souvent que je l’aurais choisie

À Naples, un peu brûlée à ces soleils de plomb

Qui font dormir le pâtre à l’ombre du sillon ;

Une lèvre à la turque, et, sous un col de cygne,

Un sein vierge et doré comme la jeune vigne ;

Telle que par instants Giorgione en devina,

Ou que dans cette histoire était la Rosina.

XIV

Il en est de l’amour comme des litanies

De la Vierge. — Jamais on ne les a finies ;

Mais une fois qu’on les commence, on ne peut plus

S’arrêter. — C’est un mal propre aux fruits défendus.

C’est pourquoi chaque soir la nuit était bien proche

Et le soleil bien loin, quand mon ami Mardoche

Quittait la jalousie écartée à demi,

D’où l’indiscret lorgnon plongeait sur l’ennemi.

— Même, quand il faisait clair de lune, l’aurore

À son poste souvent le retrouvait encore.

XV

Philosophes du jour, je vous arrête ici.

Ô sages demi-dieux, expliquez-moi ceci.

On ne volerait pas, à coup sûr, une obole

À son voisin ; pourtant, quand on peut, on lui vole…

Sa femme ! — Car il faut, ô lecteur bien appris !

Vous dire que Rosine, entre tous les maris,

Avait reçu du ciel, par les mains d’un notaire,

Le meilleur qu’à Dijon avait trouvé son père.

On pense, avec raison, que sa mère, en partant,

N’avait rien oublié sur le point important.

XVI

Rien n’est plus amusant qu’un premier jour de noce ;

Au débotté, d’ailleurs, on avait pris carrosse.

— Le reste à l’avenant. — Sans compter les chapeaux

D’Herbeau, rien n’y manquait. — C’est un méchant propos

De dire qu’à six ans une poupée amuse

Autant qu’à dix-neuf ans un mari. — Mais tout s’use.

Une lune de miel n’a pas trente quartiers

Comme un baron saxon. — Et gare les derniers !

L’amour (hélas ! l’étrange et la fausse nature !)

Vit d’inanition, et meurt de nourriture.

XVII

Et puis, que faire ? — Un jour, c’est bien long. — Et demain ?

Et toujours ? — L’ennui gagne. — À quoi rêver au bain ?

— Hélas ! l’Oisiveté s’endort, laissant sa porte

Ouverte. — Entre l’Amour. — Pour que la Raison sorte

Il ne faut pas longtemps. La vie en un moment

Se remplit ; — on se trouve avoir pris un amant.

— L’un attaque en hussard la déesse qu’il aime,

L’autre fait l’écolier ; chacun a son système.

Hier un de mes amis, se trouvant à souper

Auprès d’une duchesse, eut soin de se tromper

XVIII

De verre. « Mais, vraiment, dit la dame en colère,

Êtes-vous fou, monsieur ? vous buvez dans mon verre. »

— Ô l’homme peu galant, qui ne répondit rien,

Si ce n’est : « Faites-en, madame, autant du mien. »

Assurément, lecteur, le tour était perfide,

Car, l’ayant pris tout plein, il le replaça vide.

La dame avait du blanc, et pourtant en rougit.

Qu’y faire ? On chuchota. Dieu sut ce qu’on en dit.

Mon Dieu ! qui peut savoir lequel on récompense

Le mieux, ou du respect — ou de certaine offense ?

XIX

Je n’ai dessein, lecteur, de faire aucunement,

Ici ce qu’à Paris on appelle un roman.

Peu s’en faut qu’un auteur qui pas à pas chemine

Ne vous fasse coucher avec son héroïne.

Ce n’est pas ma manière, et, si vous permettez,

Ce sera quinze jours que nous aurons sautés.

— Un dimanche (observez qu’un dimanche la rue

Vivienne est tout à fait vide, et que la cohue

Est aux Panoramas, ou bien au boulevard),

Un dimanche matin, une heure, une heure un quart,

XX

Mardoche, habit marron, en landau de louage,

Par-devant Tortoni passait en grand tapage.

— Gare ! criait le groom. — Quoi ! Mardoche en landau ?

— Oui. — La grisette à pied, trottant comme un perdreau,

Jeta plus d’une fois sans doute à la portière

Du jeune gentleman l’œillade meurtrière.

Mais il n’y prit pas garde ; un important projet

À ses réflexions semblait donner sujet.

Son regard était raide, et jamais diplomate

Ne parut plus guindé, ni plus haut sur cravate.

XXI

Où donc s’en allait-il ! — Il allait à Meudon.

— Quoi ! Si matin, si loin, si vite ? Et pourquoi donc ?

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