Premières Poésies (page 20)

Alfred de Musset · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Premières Poésies (Musset) · 26 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Deux jeunes cœurs se soient rencontrés — et compris ?

Hélas ! de belles nuits le ciel nous est avare

Autant que de beaux jours ! — Frère, quand la guitare

Se mêle au vent du soir, qui frise vos cheveux,

Quand le clairet vous a ranimé de ses feux,

Oh ! que votre maîtresse, alors surtout, soit belle !

Sinon, quand vous voudrez jeter les yeux sur elle,

Vous sentirez le cœur vous manquer, et soudain

L’instrument, malgré vous, tomber de votre main.

LIV

L’auteur du présent livre, en cet endroit, supplie

Sa lectrice, si peu qu’elle ait la main jolie

(Comme il n’en doute pas), d’y jeter un moment

Les yeux, et de penser à son dernier amant.

Qu’elle songe, de plus, que Mardoche était jeune,

Amoureux, qu’il avait pendant un mois fait jeûne,

Que la chambre était sombre, et que jamais baisé

Plus long ni plus ardent ne put être posé

D’une bouche plus tendre, et sur des mains plus blanches

Que celles que Rosine eut au bout de ses manches.

LV

Car, à dire le vrai, ce fut la Rosina

Qui parut tout à coup, quand la porte tourna.

Je ne sais, ô lecteur ! si notre ami Mardoche

En cette occasion crut son bien sans reproche ;

Mais il en profita. — Pour la table, le thé,

Les biscuits et le feu, ce fut vite apporté.

— Il pleuvait à torrents. — Qu’on est bien deux à table !

Une femme ! un souper ! je consens que le diable

M’emporte, si jamais j’ai souhaité d’avoir

Rien autre chose avant de me coucher le soir.

LVI

Lecteur, remarquez bien cependant que Rosine

Était blonde, l’œil noir, avait la jambe fine

Même, hormis les pieds qu’elle avait un peu forts,

Joignait les qualités de l’esprit et du corps,

Il paraît donc assez simple et facile à croire

Que son féal époux, sans être d’humeur noire,

Voulût la surveiller. — Peut-être qu’il était

Averti de l’affaire en dessous ; le fait est

Que Mardoche et sa belle, au fond, ne pensaient guère

À lui, quand il cria comme au festin de Pierre :

LVII

« Ouvrez-moi ! — Pechero ! dit la dame, je suis

Perdue !… Où se cacher, Mardoche ? » Au fond d’un puits,

Il s’y serait jeté, de peur de compromettre

La reine de son cœur. Il ouvrit la fenêtre.

Stratagème excellent ! — Rien n’était mieux trouvé.

Et zeste ! il se démit le pied sur un pavé.

Ô bizarre destin ! ô fortune inconstante !

Ô malheureux amant ! plus malheureuse amante !

Après ce coup fatal qu’allez-vous devenir,

Hélas ! et comment donc ceci va-t-il finir ?

LVIII

De tout temps les époux, grands dénoueurs de trames,

Ont mangé les soupers des amants de leurs femmes ;

On peut voir, pour cela, depuis maître Gil Blas,

Jusqu’à Crébillon fils et monsieur de Faublas.

Mais notre Dijonnais à la face chagrine

Jugea la chose mal à propos. — Et Rosine,

Que fit-elle ? — Elle avait cet air désappointé

Que fait une perruche à qui l’on a jeté

Malicieusement une fève arrangée

Dans du papier brouillard en guise de dragée.

LIX

Elle prend avec soin l’enveloppe, ôte tout,

Tire, et s’attend à bien ; puis, quand elle est au bout

Du papier imposteur, voyant la moquerie,

Reste moitié colère et moitié bouderie.

« Madame, dit l’époux, vous irez au couvent. »

Au couvent ! — Ô destin cruel et décevant !

Le calice était plein ; il fallut bien le boire.

Et que dit à ce mot la pauvre enfant ? — L’histoire

N’en sait rien. — Et que fit Mardoche ? — Pour changer

D’amour, il lui fallut six mois à voyager. —

NAMOUNA CONTE ORIENTAL

CHANT PREMIER

Une femme est comme votre ombre : courez après, elle vous fuit ; fuyez-la, elle court après vous.

I

Le sofa sur lequel Hassan était couché

Était dans son espèce une admirable chose.

Il était de peau d’ours, — mais d’un ours bien léché :

Moelleux comme une chatte, et frais comme une rose.

Hassan avait d’ailleurs une très-noble pose,

Il était nu comme Ève à son premier péché.

II

Quoi ! tout nu ! dira-t-on ; n’avait-il pas de honte ?

Nu, dès le second mot ! — Que sera-ce à la fin ? —

Monsieur, excusez-moi : — je commence ce conte

Juste quand mon héros vient de sortir du bain.

Je demande pour lui l’indulgence, et j’y compte.

Hassan était donc nu, — mais nu comme la main, —

III

Nu comme un plat d’argent, nu comme un mur d’église.

Nu comme le discours d’un académicien.

Ma lectrice rougit et je la scandalise.

Mais comment se fait-il, madame, que l’on dise

Que vous avez la jambe et la poitrine bien ?

Comment le dirait-on, si l’on n’en savait rien ?

IV

Madame alléguera qu’elle monte en berline ;

Qu’elle a passé les ponts quand il faisait du vent ;

Que, lorsqu’on voit le pied, la jambe se devine ;

Et tout le monde sait qu’elle a le pied charmant.

Mais moi, qui ne suis pas du monde, j’imagine

Qu’elle aura trop aimé quelque indiscret amant.

V

Et quel crime est-ce donc de se mettre à son aise,

Quand on est tendrement aimée — et qu’il fait chaud ?

On est si bien tout nu, dans une large chaise !

Croyez-m’en, belle dame, et, ne vous en déplaise,

Si vous m’apparteniez, vous y seriez bientôt.

Vous en crieriez sans doute un peu, — mais pas bien haut.

VI

Dans un objet aimé qu’est-ce donc que l’on aime ?

Est-ce du taffetas ou du papier gommé ?

Est-ce un bracelet d’or, un peigne parfumé ?

Non, — ce qu’on aime en vous, madame, c’est vous-même.

La parure est une arme, et le bonheur suprême,

Après qu’on a vaincu, c’est d’avoir désarmé.

VII

Tout est nu sur la terre, hormis l’hypocrisie ;

Tout est nu dans les cieux, tout est nu dans la vie,

Les tombeaux, les enfants et les divinités.

Tous les cœurs vraiment beaux laissent voir leurs beautés.

Ainsi donc le héros de cette comédie

Restera nu, madame, — et vous y consentez.

VIII

Un silence parfait règne dans cette histoire.

Sur les bras du jeune homme et sur ses pieds d’ivoire

La naïade aux yeux verts pleurait en le quittant.

On entendait à peine au fond de la baignoire

Glisser l’eau fugitive, et d’instant en instant

Les robinets d’airain chanter en s’égouttant.

IX

Le soleil se couchait ; — on était en septembre :

Un triste mois chez nous, — mais un mois sans pareil

Chez ces peuples dorés qu’a bénis le soleil.

Hassan poussa du pied la porte de la chambre.

Heureux homme ! — Il fumait de l’opium dans de l’ambre,

Et, vivant sans remords, il aimait le sommeil.

X

Bien qu’il ne s’élevât qu’à quelques pieds de terre,

Hassan était peut-être un homme à caractère ;

Il ne le montrait pas, n’en ayant pas besoin.

Sa petite médaille annonçait un bon coin.

Il était très-bien pris : — on eût dit que sa mère

L’avait fait tout petit pour le faire avec soin.

XI

Il était indolent, et très-opiniâtre ;

Bien cambré, bien lavé, le visage olivâtre,

Des mains de patricien, — l’aspect fier et nerveux,

La barbe et les sourcils très-noirs, — un corps d’albâtre.

Ce qu’il avait de beau surtout, c’étaient les yeux.

Je ne vous dirai pas un mot de ses cheveux ;

XII

C’est une vanité qu’on rase en Tartarie.

Ce pays-là pourtant n’était pas sa patrie.

Il était renégat, — Français de nation ; —

Riche aujourd’hui, jadis chevalier d’industrie,

Il avait dans la mer jeté comme un haillon

Son titre, sa famille et sa religion.

XIII

Il était très-joyeux, — et pourtant très-maussade ;

Détestable voisin, — excellent camarade ;

Extrêmement futile, — et pourtant très-posé ;

Indignement naïf, — et pourtant très-blasé ;

Horriblement sincère, — et pourtant très-rusé.

Vous souvient-il, lecteur, de cette sérénade

XIV

Que don Juan déguisé chante sous un balcon ?

— Une mélancolique et piteuse chanson,

Respirant la douleur, l’amour et la tristesse.

Mais l’accompagnement parle d’un autre ton.

Comme il est vif, joyeux ! avec quelle prestesse

Il sautille ! — On dirait que la chanson caresse

XV

Et couvre de langueur le perfide instrument,

Tandis que l’air moqueur de l’accompagnement

Tourne en dérision la chanson elle-même,

Et semble la railler d’aller si tristement.

Tout cela cependant fait un plaisir extrême. —

C’est que tout en est vrai, c’est qu’on trompe, et qu’on aime ;

XVI

C’est qu’on pleure en riant ; — c’est qu’on est innocent

Et coupable à la fois ; — c’est qu’on se croit parjure

Lorsqu’on n’est qu’abusé ; c’est qu’on verse le sang

Avec des mains sans tache, et que notre nature

A de mal et de bien pétri sa créature :

Tel est le monde, hélas ! et tel était Hassan.

XVII

C’était un bon enfant dans la force du terme ;

Très-bon — et très-enfant ; mais, quand il avait dit :

« Je veux que cela soit, » il était comme un terme.

Il changeait de dessein comme on change d’habit ;

Mais il fallait toujours que le dernier se fît.

C’était un océan devenu terre ferme.

XVIII

Bizarrerie étrange ! avec ses goûts changeants,

Il ne pouvait souffrir rien d’extraordinaire.

Il n’aurait pas marché sur une mouche à terre

Mais, s’il l’avait trouvée à dîner dans son verre,

Il aurait assommé quatre ou cinq de ses gens. —

Parlez après cela des bons et des méchants !

XIX

Venez après cela crier d’un ton de maître

Que c’est le cœur humain qu’un auteur doit connaître !

Toujours le cœur humain pour modèle et pour loi !

Le cœur humain de qui ? le cœur humain de quoi ?

Celui de mon voisin a sa manière d’être.

Mais, morbleu ! comme lui j’ai mon cœur humain, moi.

XX

Cette vie est à tous, et celle que je mène,

Quand le diable y serait, est une vie humaine.

« Alors, me dira-t-on, c’est vous que vous peignez.

Vous êtes le héros, vous vous mettez en scène. »

— Pas du tout, — cher lecteur, — je prends à l’un le nez,

À l’autre le talon, — à l’autre — devinez.

XXI

« En ce cas, vous créez un monstre, une chimère,

Vous faites un enfant qui n’aura point de père. »

— Point de père, grand Dieu ! quand, comme Trissotin,

J’en suis chez mon libraire accouché ce matin !

D’ailleurs, is pater est quem nuptiæ… j’espère

Que vous m’épargnerez de vous parler latin.

XXII

Consultez les experts, le moderne et l’antique ;

On est, dit Brid’oison, toujours fils de quelqu’un.

Que l’on fasse, après tout, un enfant blond ou brun,

Pulmonique ou bossu, borgne ou paralytique,

C’est déjà très-joli quand on en a fait un ;

Et le mien a pour lui qu’il n’est point historique.

XXIII

Considérez aussi que je n’ai rien volé

À la Bibliothèque ; — et, bien que cette histoire

Se passe en Orient, je n’en ai point parlé.

Il est vrai que, pour moi, je n’y suis point allé.

Mais c’est si grand, si loin ! — Avec de la mémoire

On se tire de tout : — allez voir pour y croire.

XXIV

Si d’un coup de pinceau je vous avais bâti

Quelque ville aux toits bleus, quelque blanche mosquée,

Quelque tirade en vers, d’or et d’argent plaquée,

Quelque description de minarets flanquée,

Avec l’horizon rouge et le ciel assorti,

M’auriez-vous répondu : « Vous en avez menti ? »

XXV

Je vous dis tout cela, lecteur, pour qu’en échange

Vous me fassiez aussi quelque concession.

J’ai peur que mon héros ne vous paraisse étrange ;

Car l’étrange, à vrai dire, était sa passion,

« Mais, madame, après tout, je ne suis pas un ange. »

Et qui l’est ici-bas ? — Tartufe a bien raison.

XXVI

Hassan était un être impossible à décrire.

C’est en vain qu’avec lui je voudrais vous lier.

Son cœur est un logis qui n’a pas d’escalier.

Ses intimes amis ne savaient trop qu’en dire.

Parler est trop facile, et c’est trop long d’écrire ;

Ses secrets sentiments restaient sur l’oreiller.

XXVII

Il n’avait ni parents, ni guenon, ni maîtresse.

Rien d’ordinaire en lui, — rien qui le rattachât

Au commun des martyrs, — pas un chien, pas un chat.

Il faut cependant bien que je vous intéresse

À mon pauvre héros. — Dire qu’il est pacha,

C’est un moyen usé, c’est une maladresse.

XXVIII

Dire qu’il est grognon, sombre et mystérieux,

Ce n’est pas vrai d’abord, et c’est encor plus vieux ;

Dire qu’il me plaît fort, cela n’importe guère.

C’est tout simple d’ailleurs, puisque je suis son père.

Dire qu’il est gentil comme un cœur, c’est vulgaire.

J’ai déjà dit là-haut qu’il avait de beaux yeux.

XXIX

Dire qu’il n’avait peur ni de Dieu ni du diable,

C’est chanceux d’une part, et de l’autre immoral.

Dire qu’il vous plaira, ce n’est pas vraisemblable ;

Ne rien dire du tout, cela vous est égal.

Je me contente donc du seul, terme passable

Qui puisse l’excuser : — « C’est un original. »

XXX

Plût à Dieu, qui peut tout, que cela pût suffire

À le justifier de ce que j’en vais dire !

Il le faut cependant, — le vrai seul est ma loi,

Au fait, s’il agit mal, on pourrait rêver pire. —

Ma foi, tant pis pour lui : — je ne vois pas pourquoi

Les sottises d’Hassan retomberaient sur moi.

XXXI

D’ailleurs, on verra bien, si peu qu’on me connaisse,

Que mon héros de moi diffère entièrement,

J’ai des prétentions à la délicatesse ;

Quand il m’est arrivé d’avoir une maîtresse,

Je me suis comporté très-pacifiquement

En honneur devant Dieu, je ne sais pas comment

XXXII

J’ai pu, tel que je suis, entamer cette histoire,

Pleine, telle qu’elle est, d’une atrocité noire.

C’est au point maintenant que je me sens tenté

De l’abandonner là pour ma plus grande gloire,

Et que je brûlerais mon œuvre, en vérité,

Si ce n’était respect pour la postérité.

XXXIII

Je disais donc qu’Hassan était natif de France ;

Mais je ne disais pas par quelle extravagance

Il en était venu jusqu’à croire, à vingt ans,

Qu’une femme ici-bas n’était qu’un passe-temps.

Quand il en rencontrait une à sa convenance,

S’il la gardait huit jours, c’était déjà longtemps.

XXXIV

On sent l’absurdité d’un semblable système,

Puisqu’il est avéré que lorsqu’on dit qu’on aime

On dit en même temps qu’on aimera toujours,

Et qu’on n’a jamais vu ni rois ni troubadours

Jurer à leurs beautés de les aimer huit jours.

Mais cet enfant gâté ne vivait que de crème.

XXXV

Je sais bien, disait-il, un jour qu’on en parlait,

Que les trois quarts du temps ma crème a le goût d’aigre.

Nous avons sur ce point un siècle de vinaigre,

Où c’est déjà beaucoup que de trouver du lait.

Mais toute servitude en amour me déplaît ?

J’aimerais mieux, je crois, être le chien d’un nègre,

XXXVI

Ou mourir sous le fouet comme un cheval rétif,

Que de craindre une jupe, et d’avoir pour maîtresse

Un de ces beaux geôliers, au regard attentif,

Qui, d’un pas mesuré marchant sur la souplesse,

Du haut de leurs yeux bleus vous promènent en laisse.

Un bâton de noyer, au moins, c’est positif.

XXXVII

On connaît son affaire, on sait à quoi s’attendre ;

On se frotte le dos, — on s’y fait par degré.

Mais vivre ensorcelé sous un ruban doré !

Boire du lait sucré dans un maillot vert tendre !

N’avoir à son cachot qu’un mur si délabré,

Qu’on ne s’y saurait même accrocher pour s’y pendre !

XXXVIII

Ajoutez à cela que, pour comble d’horreur,

La femme la plus sèche et la moins malhonnête

Au bout de mes huit jours trouvera dans sa tête,

Ou dans quelque recoin oublié de son cœur,

Un amant qui jadis lui faisait plus d’honneur,

Un cœur plus expansif, une jambe mieux faite,

XXXIX

Plus de douceur dans l’âme, ou de nerf dans les bras.

— Je rappelle au lecteur qu’ici comme là-bas

C’est mon héros qui parle, et je mourrais de honte

S’il croyait un instant que ce que je raconte

Ici plus que jamais ne me révolte pas. —

Or donc, disait Hassan, plus la rupture est prompte,

XL

Plus mes petits talents gardent de leur fraîcheur.

C’est la satiété qui calcule et qui pense.

Tant qu’un grain d’amitié reste dans la balance

Le souvenir souffrant s’attache à l’espérance,

Comme un enfant malade aux lèvres de sa sœur.

L’esprit n’y voit pas clair avec les yeux du cœur.

XLI

Le dégoût, c’est la haine : — et quel motif de haine

Pourrais-je soulever ? — pourquoi m’en voudrait-on ?

Une femme dira qu’elle pleure : — et moi donc !

Je pleure horriblement ; je me soutiens à peine ;

Que dis-je, malheureux ! il faut qu’on me soutienne.

Je n’ose même pas demander mon pardon.

XLII

Je me prive du corps, mais je conserve l’âme.

Il est vrai, dira-t-on, qu’il est plus d’une femme

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