Ève (page 13)

Charles Péguy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Ève (Péguy) · 23 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Et la fleur et la bête autour de lui veillaient.

Et l’enfant reposait dans la faune et la flore.

Et la fleur et la bête autour de lui priaient.

Et ces deux bienveillants autour de lui veillaient.

Il allait commencer quelle immense veillée.

Et ces deux surveillants autour de lui priaient.

Il allait acquitter quelle dette impayée.

Il allait acquitter quelle innombrable dette.

Il allait enrayer l’effroyable dépense.

Il allait apporter quelle énorme recette

Dans le plateau perdu de la double balance.

Il allait regagner l’énorme récompense.

Il allait commencer l’énorme sauvetage.

Il allait nous ravoir notre énorme héritage.

Et nous faire lever l’éternelle suspense.

Il allait nous sauver dans ce commun péril.

Il allait commencer quel immense partage.

Il allait nous gagner quel immense avantage.

Il allait commencer quel éternel avril.

Ainsi l’enfant dormait comme un être créé.

Il allait commencer quelle création.

Il plaisait, il était comme un fils agréé.

Venus nous proposer quelle imitation.

Cette nacelle était comme un bateau gréé.

Nous embarquerons-nous sur cette frêle barque.

Accompagnerons-nous notre premier monarque,

Notre amiral des mers sur son bateau paré.

Ainsi l’enfant dormait dans son premier sommeil.

Il allait commencer quelle sollicitude.

Ainsi l’enfant dormait dans sa béatitude.

Il allait commencer quel immense réveil.

Ainsi l’enfant dormait dans son premier silence.

Il allait commencer quelle immense parole.

Ainsi l’enfant dormait dans sa jeune indolence.

Il allait commencer quelle éternelle école.

Ainsi l’enfant dormait dans son premier berceau.

Il allait commencer quelle vicissitude.

Ainsi l’enfant dormait dans cette solitude

Avant de gouverner quel immense troupeau.

Ainsi l’enfant dormait sous ce premier cerceau.

Il allait commencer quelle arche d’alliance.

Ainsi l’enfant dormait sous ce premier arceau.

Il allait commencer quelle énorme audience.

Et quelle servitude et quelle obédience,

La seule qui soit libre et qui soit gracieuse.

La seule qui soit serve et qui soit précieuse.

La seule qui soit ferme et fasse obéissance.

Et quelle exactitude et quelle obéissance,

La seule qui soit libre et parle à cœur ouvert ;

La seule qui soit serve et parle à découvert ;

La seule qui soit ferme et fasse obédience.

Ainsi l’enfant dormait dans ce premier vaisseau.

Il allait commencer quelle innombrable nef.

Il allait devenir l’impérissable chef.

Il allait apposer l’impérissable sceau.

Ainsi l’enfant dormait dans son premier repos.

Il allait commencer quel immense travail.

Ainsi l’enfant dormait dans son premier bercail.

Il allait commencer quel immense propos.

Ainsi l’enfant dormait au fond du premier somme.

Il allait commencer l’immense événement.

Il allait commencer l’immense avènement.

L’avènement de l’ordre et du salut dans l’homme.

Perdu, l’enfant dormait dans le fond de son somme.

Il allait commencer le grand gouvernement.

Il allait commencer le grand avènement,

L’avènement de Dieu dans le cœur de tout homme.

Perdu, l’enfant dormait au fond du premier somme.

Il allait commencer le grand ébranlement.

Il allait commencer le nouveau règlement.

Il allait commencer le cœur du nouvel homme.

Perdu, l’enfant dormait au fin fond de son somme.

Il allait commencer le renouvellement,

Créer le nouveau Dieu dans ce redoublement,

Créer le Fils de l’Homme au cœur du nouvel homme.

Il allait commencer quelle innovation :

Créer le nouveau siècle et la nouvelle règle.

Il allait commencer quelle importation :

Dans les anciens labours créer le nouveau seigle.

Perdu, l’enfant dormait dans ce frêle vaisseau.

Il allait commencer le grand embarquement.

Car il allait lancer sur l’énorme Océan

L’impérissable nef, ce fragile berceau.

Perdu, l’enfant dormait dans son pauvre trousseau.

Il allait commencer le grand revêtement.

L’habillement du cœur et le contentement.

Et le dévêtement d’un siècle jouvenceau.

Perdu, l’enfant dormait dans se vaisseau de charge.

Il allait commencer le grand rechargement.

Le chargement de peine et le déchargement

De cette cargaison quand nous serons au large.

Comme dormait Moïse au bord du père Nil,

Ainsi l’enfant dormait dans son pauvre berceau.

Mais la fille du roi, dans ce commun péril,

N’était point accourue en jouant au cerceau.

Comme dormait Moïse au long du fleuve Nil,

Ainsi l’enfant perdu dormait dans son berceau.

Mais la fille du roi, qui jouait au cerceau,

N’était point accourue en ce commun péril.

Comme dormait Moïse au bord du premier Nil,

Ainsi l’enfant dormait sous ces pauvres arceaux.

Mais la fille du roi, qui jouait aux ciseaux,

N’était point accourue en ce premier péril.

Comme dormait Moïse au bord du large Nil,

Ainsi l’enfant dormait dans son pauvre trousseau.

Mais la fille du roi, qui jouait au boisseau,

N’était point accourue en ce vaste péril.

Comme dormait Moïse au gré du chaste Nil,

Ainsi l’enfant perdu dormait sous ces museaux.

Mais la fille du roi, qui jouait aux réseaux,

N’était point accourue en ce nouveau péril.

Comme dormait Moïse au fil de l’eau du Nil,

Ainsi l’enfant dormait sous ces deux damoiseaux.

Mais la fille du roi, qui chantait aux oiseaux,

N’était point accourue au bord de ce péril.

Comme dormait Moïse aux bercements du Nil,

Ainsi l’enfant dormait dans son lit de roseaux.

Mais la fille du roi, qui jouait aux fuseaux,

N’était point accourue en ce matin d’avril.

Comme l’enfant Moïse au bord du père Nil,

Ainsi l’enfant perdu dormait sous ces naseaux.

Mais la fille du roi, qui jouait aux pinceaux,

Ne saisit point l’enfant d’un geste puéril.

Comme l’enfant Moïse aux confluents du Nil,

Ainsi l’enfant dormait sous cet âne rousseau.

Mais la jeune princesse en ce lointain exil

N’était point accourue au fil de son cerceau.

Ainsi l’enfant dormait dans son premier berceau.

Mais la jeune princesse aux bords d’un nouveau Nil

N’était point accourue à ce jeune babil

avec sa robe blanche et ses rubans ponceau.

Comme dormait Moïse au giron du vieux Nil,

Ainsi l’enfant dormait sous ces deux jouvenceaux.

Leurs têtes balançaient ainsi que panonceaux.

Leurs beaux yeux poursuivaient quelque rêve subtil.

Comme l’enfant Moïse aux sables de l’Égypte,

Comme l’enfant Moïse au milieu des roseaux.

Ainsi l’enfant dormait dans cette basse crypte,

Sous ces pauvres festons et ces pauvres rinceaux.

Ainsi le gouverneur et le fils premier-né,

Ainsi l’enfant perdu dormait dans sa nacelle.

Mais la jeune princesse avec sa demoiselle

D’honneur ne veilla point sur l’enfant nouveau-né.

Ainsi le gouverneur, ainsi le fils aîné,

Ainsi le pauvre enfant dormait dans sa nacelle.

Mais la jeune princesse avec sa demoiselle

D’honneur ne veilla point sur l’enfant destiné.

Et le nouveau bambin et le nouveau Moïse

Dormait dans le recueil des grâces dispensées.

Mais la fille du roi, la princesse Héloïse,

N’était point survenue au fil de ses pensées.

Comme dormait Moïse aux rives de Memphis,

Ainsi l’enfant dormait aux rives d’Israël.

Ainsi le pauvre enfant, ainsi le divin fils

Dormait dans son berceau pour son premier Noël.

Comme dormait Moïse aux confins de Memphis,

Ainsi l’enfant dormait aux confins d’Israël.

Et du même sommeil dormait un nouveau fils

Dans un même berceau pour un nouveau Noël.

Comme dormait Moïse au pays de Memphis,

Ainsi l’enfant dormait au pays d’Israël.

Et cet autre Moïse et cet Emmanuel

Était comme un fragile et périssable fils.

Comme dormait Moïse aux temples de l’Égypte,

Ainsi l’enfant dormait au temple d’Israël.

Et ce sauveur venu dans un dernier Noël

Dormait dans cette basse et périssable crypte.

Comme dormait Moïse au secret de Memphis,

Ainsi l’enfant dormait au secret d’Israël.

Comme un nouveau Moïse ainsi ce jeune fils

Dormait dans le berceau de son jeune Noël.

Comme dormait Moïse en un frêle coffret,

Ainsi l’enfant dormait en un frêle Noël.

Il allait commencer quel immense regret.

Il allait commencer le regret d’Israël.

Ainsi l’enfant dormait dans sa première paix.

Il allait commencer quelle immense bataille.

Ainsi l’enfant dormait sous cette valetaille.

Il allait commencer quel immense procès.

Il allait commencer quelle magistrature.

Devant quel tribunal et sous quel magistrat.

Il allait commencer quelle raison d’État.

Il allait commencer quelle immense aventure.

Il allait commencer quelle mésaventure.

Il allait commencer quelle immense prudence.

Il allait commencer quelle jurisprudence.

Il allait inventer quelle bonaventure.

Il allait commencer quelle immense gageure.

Il allait commencer quel immense débat.

Il allait engager quel éternel combat.

Il allait endosser quel immense parjure.

Il allait encaisser quelle innombrable injure.

Il allait encaisser quels mauvais compliments.

Il allait essuyer les mauvais boniments

Et les effets de bras de l’homme qui conjure.

Il allait essuyer l’immense reniement

De l’homme qui blasphème et de l’homme qui jure.

Il allait écouter le sot balbutiement

Et le sot bégaiement par qui tout homme abjure.

Ainsi l’enfant dormait dans son premier oubli.

Il allait commencer quelle immense mémoire.

Il allait commencer quelle éternelle histoire,

L’histoire de tout homme en terre enseveli.

Comme dormait Moïse au bord du fil de l’eau,

Ainsi l’enfant dormait dans l’ombre enseveli.

Et déjà le bois d’orme et le bois de bouleau

Et le bois de sapin formaient son premier lit.

Ainsi l’enfant dormait sans un mot, sans un pli.

Il allait commencer l’énorme inscription.

Il allait essayer l’énorme exception,

Le long resurgement de l’homme enseveli.

Il allait supporter quelle innombrable mort.

Il allait demander quelle rémission.

Il allait opérer quelle rédemption.

Il allait affronter quel innombrable sort.

Il allait défier l’impérissable mort.

Il allait exiger quelle soumission.

Il allait demander quelle contrition.

Il allait embrasser l’insaisissable sort.

Il allait aborder l’inabordable port.

Il allait commencer l’éternelle présence.

Il allait s’évader d’une éternelle absence.

Il allait emporter l’inébranlable fort.

Il allait refonder l’impérissable Rome.

Il allait refouler quelle perdition.

Il allait demander quelle démission,

Et quel désistement dans la terre et dans l’homme.

Il allait assurer l’inébranlable Rome.

Il allait gouverner l’énorme nation.

Il allait provoquer quelle démission,

Et quel gouvernement dans le cœur de tout homme.

Il allait assumer l’héritage de Rome.

Il allait couronner quelle incarnation.

Il allait décréter quelle démission,

Et quel désistement dans le cœur de tout homme.

Il allait hériter des provinces de Rome.

Il allait affirmer sa domination.

Il allait confirmer quelle démission,

Et quel retranchement dans le cœur de tout homme.

Il allait hériter de la ville de Rome.

Il allait diluer quelle obstination.

Il allait postuler quelle démission,

Et quel arrachement dans le cœur de tout homme.

Il allait hériter de la terre et de Rome

Et de la mer violette et de l’âpre Sion.

Il allait invoquer quelle démission,

Et quel arrachement dans le cœur de tout homme.

Il allait hériter de l’empire et de Rome.

Il allait endurer quel mauvais traitement.

Il allait revêtir quel pauvre vêtement :

Il allait hériter de la terre et de l’homme.

Il allait hériter de l’antique trirème

Et des blés de Sicile et du droit de cité.

Et du Tibre latin et du pouvoir suprême.

Et des peuples couchés sous la nécessité.

Il allait hériter de Rome capitale

Et de la mer latine et des longues erreurs.

Il allait hériter des antiques terreurs

Et des retournements dans la terre natale.

Il allait hériter du monde occidental,

De celui qui se lève aux colonnes d’Hercule.

Il allait hériter d’un foudre ridicule,

Et des débarquements d’un monde oriental.

Il allait hériter du monde occidental,

De celui qui commence où finissait le monde.

Il allait hériter de la vague profonde

Et des refoulements du monde oriental.

Il allait hériter du monde occidental,

Des cheveux des varechs et des verts goémons.

Il allait aveugler par ces nouveaux limons

Les infiltrations du monde oriental.

Il allait hériter du monde occidental,

Et des pulsations de l’énorme océan.

Il allait annuler par cet autre néant

L’anéantissement du monde oriental.

Il allait hériter du monde occidental,

D’une vague plus lourde et d’une mer verdâtre.

Il allait consigner dans ses temples d’albâtre,

L’évanouissement du monde oriental.

Il allait hériter du monde occidental,

D’une mer transparente ensemble que profonde.

Il allait enfoncer sous les plis de cette onde

Et sous cet océan le monde oriental.

Il allait hériter du monde occidental,

D’une mer frauduleuse ensemble que profonde.

Il allait submerger sous les plis de cette onde

Et de cet océan le monde oriental.

Il allait hériter du monde occidental,

Et des cheveux de l’algue et des longs cheveux verts,

Et des plis de la vague et des chemins ouverts

Loin du gouvernement du monde oriental.

Il allait hériter du monde occidental,

Des cheveux submergés et des longs cheveux blonds.

Et des bateaux poussés par d’autres aquilons

Hors du gouvernement du monde oriental.

Il allait hériter du monde occidental,

Et des plis de la vague et des plis du destin.

Et des peuples jaillis pour un nouveau festin

Loin des prostrations du monde oriental.

Il allait hériter du monde occidental,

D’un homme moins nerveux et d’Océans plus mornes,

D’un homme moins heureux inventé hors des bornes

Et des amusements du monde oriental.

Il allait hériter du monde occidental,

Des abîmes creusés au pied des promontoires,

Des peuples nouveau-nés jaillis loin des histoires

Et des éternité du monde oriental.

Il allait hériter d’une vague profonde

Et des écroulements et d’une mer plus glauque

Et des écrasements et d’une voix plus rauque

Et des effondrements d’un gigantesque monde.

Il allait hériter du monde occidental,

Et des barques de pêche et des vaisseaux de charge.

Il allait engloutir sous une mer plus large

Les circonspections du monde oriental.

Il allait hériter d’un royaume tendu

Comme un ballon gonflé de l’un à l’autre pôles.

Il allait hériter du palais et des geôles

Et d’un gouvernement actif et détendu.

Il allait hériter du monde occidental,

Des horizons perdu au loin des promontoires,

Et des peuples perdus au large des histoires

Et des antiquités du monde oriental.

Il allait hériter d’un royaume nouveau

Tendu de bout en bout comme une vaste tente.

Il allait hériter d’une éternelle attente.

Il allait rejaillir de l’antique caveau.

Il allait hériter d’un royaume géant.

Il allait hériter d’un monde gigantesque.

Il allait hériter de cet autre néant

Gardé par des bourreaux et de la soldatesque.

Il allait hériter de ce gouffre béant,

La destination de la terre et de l’homme.

Il allait hériter de ce couple géant,

La domination du barbare et de Rome.

Il allait hériter du monde temporel,

D’une création épaisse et gouvernée.

Il allait hériter du monde corporel,

D’une création pauvresse et prosternée.

Il allait hériter des rondes basiliques

Et du palais des rois et de pauvres cabanes.

Il allait hériter des grandes républiques

Et des peuples sacrés et des peuples profanes.

Il allait hériter de ce monde charnel,

D’une création épaisse et condensée.

Il allait hériter du monde originel,

D’une création antique et entassée.

Il allait hériter des plus vastes royaumes

Et des préfets perdus dans les gouvernements.

Il allait hériter des plus modestes chaumes

Et des peuples courbés dans les prosternements.

Il allait hériter des couronnes murales,

Des fossés, des créneaux et des retranchements.

Il allait ériger les hautes cathédrales

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