Ève (page 14)

Charles Péguy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Ève (Péguy) · 23 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Sur le mouvant débris de nos arrachements.

Il allait hériter des chambres sépulcrales.

Il allait hériter de la herse et des tours.

Il allait ériger les hautes cathédrales

Sur le mouvant débris des plus fermes amours.

Il allait hériter des listes cadastrales.

Il allait hériter des plus fermes amours.

Il allait ériger les hautes cathédrales

Sur le mouvant débris du déclin de nos jours.

Il allait hériter des listes cadastrales,

De la borne et du champs que nous tenons toujours.

Et des propriétés qui règnent dans les bourgs

Jusque sur le parvis des saintes cathédrales.

Il allait hériter des listes cadastrales,

Des champs que nous coupon et que nous recoupons,

Des prés que nous taillons et que nous retaillons

Jusque sur le parvis des saintes cathédrales.

Il allait hériter des listes cadastrales,

Des bois que nous payons et que nous découpons,

Des lots que nous marquons et que nous démarquons

Jusque sur le parvis des saintes cathédrales.

Il allait hériter des listes cadastrales,

Des murs que nous dressons et que nous abattons,

Des parts que nous taillons et que nous retaillons

Jusque sur le parvis des saintes cathédrales.

Il allait hériter des listes cadastrales,

Des droits que nous coupons et que nous découpons,

Et des propriétés qu’à force nous poussons

Jusque sur le parvis des saintes cathédrales.

Il allait hériter des listes cadastrales,

Des lois que nous coupons et que nous recoupons,

Et des pénalités qu’à force nous poussons

Jusque sur le parvis des saintes cathédrales.

Il allait hériter des listes cadastrales,

Des rois que nous marquons et que nous démarquons,

Et des hérédités qu’à force nous poussons

Jusque sur le parvis des saintes cathédrales.

Il allait hériter du duché d’Aquitaine.

Il allait hériter de notre pauvre amour.

Il allait devenir le plus grand capitaine.

Et le plus besogneux des barons d’alentour.

Il allait hériter des listes cadastrales,

Des rois que nous posons et que nous déposons,

Des légitimités que nous acheminons

Jusque sur le parvis des saintes cathédrales.

Il allait hériter des listes cadastrales,

Des saints que nous chômons et que nous oublions,

Et des crédulités qu’à force nous poussons

Jusque sur le parvis des saintes cathédrales.

Il allait hériter des listes cadastrales,

Des morts que nous aimons et que nous enterrons,

Et des fidélités qu’à force nous poussons

Jusque sur le parvis des saintes cathédrales.

Il allait hériter des listes cadastrales,

Des chœurs que nous chantons et que nous déchantons,

Et des docilités qu’à force nous poussons

Jusque sur le parvis des saintes cathédrales.

Il allait hériter des listes cadastrales,

Des mœurs que nous gardons et que nous désertons,

Et des moralités qu’à force nous poussons

Jusque sur le parvis des saintes cathédrales.

Il allait hériter des listes cadastrales,

Des cœurs les plus aimés que nous avons perdus,

Des êtres les plus chers, que nous avons rendus

Au maître incontesté des hautes cathédrales.

Il allait hériter des listes cadastrales,

De mœurs que nous réglons et que nous déréglons.

Et des infirmités que nous acheminons

Jusque sur le parvis des saintes cathédrales.

Il allait hériter des listes cadastrales,

De limitations qui font tant de détours,

Et des cheminements de nos pauvres amours

Jusque sur le parvis des saintes cathédrales.

Il allait hériter des listes cadastrales,

Et des discernements de nos maigres labours,

Et des recreusements de nos pauvres amours

Jusque sous le parvis des saintes cathédrales.

Il allait hériter des listes cadastrales,

Et des recoupements de nos maigres labours,

Et des recensements de nos pauvres amours

Jusque sous le parvis des saintes cathédrales.

Il allait hériter des listes cadastrales,

Et du délabrement de nos pauvres dieux termes.

Il allait hériter des amours les plus fermes

Et les plus prosternés au seuil des cathédrales.

Il allait hériter des listes cadastrales,

De nos pauvres chemins qui font tant de détours

Et qui se perdent tant dans leurs tours et retours

Avant de revenir au seuil des cathédrales.

Il allait hériter des listes cadastrales

Des fils de nos sentiers qui font tant de détours

Et qui s’égarent tant parmi les alentours

Avant de remonter au seuil des cathédrales.

Il allait hériter des listes cadastrales,

De nos sentiers perdus qui s’en vont dans les vignes

Et dans ces beaux vallons dont nous sommes indignes

Avant de retomber au seuil des cathédrales.

Il allait hériter des listes cadastrales,

De nos maigres chemins qui s’en vont dans les pierres

Et qui flânent le long des roseaux des rivières

Avant de retourner au seuil des cathédrales.

Il allait hériter des listes cadastrales,

Des sentiers de Saint-Marc et de Saint-Jean-de-Braye,

Qui s’en vont dans la ronce et parmi l’oseraie

Avant de retomber au pied des cathédrales.

Il allait hériter des listes cadastrales,

De nos chemins véreux qui se perdent toujours

Et qui vont se nouer sur les places des bourgs

Avant de s’effiler au pied des cathédrales.

Il allait hériter des listes cadastrales,

De nos chemins pierreux qui se perdent toujours,

Et qui vont s’égarer au fond des vieux faubourgs

Avant de disparaître au pied des cathédrales.

Il allait hériter des listes cadastrales,

Qui nous font rois d’un jour dans un pauvre village.

Et maîtres d’un sentier dans un pauvre bailliage.

Et maîtres d’une chaise aux chœurs des cathédrales.

Il allait hériter des listes cadastrales,

Qui nous font rois d’un jour dans un quartier de terre,

Et maîtres de marcher dans un sentier de pierre,

Et maîtres de dormir aux pieds des cathédrales.

Il allait hériter des listes cadastrales,

Des enregistrements de nos quartiers de terre,

Des délinéaments de nos sentiers de pierre,

De nos prosternements au pied des cathédrales.

Il allait hériter des listes cadastrales,

Et des abornements de nos pauvres vertus,

Des destitutions de nos pauvres statuts,

De nos processions au pied des cathédrales.

Il allait hériter des listes cadastrales,

Des grands que nous craignons et que nous harcelons,

Des biens que nous gagnons et que nous morcelons,

Des morts que nous couchons au pied des cathédrales.

Il allait hériter des listes cadastrales,

Des départagements de nos parts de misère

Et des lotissements de nos lots de poussière

Et de nos lots d’orgueil au pied des cathédrales.

Il allait hériter des listes cadastrales,

Des enregistrements de nos propriétés,

Des consécrations de nos humilités,

De nos retournements au pied des cathédrales.

Il allait hériter des listes cadastrales

Qui nous font rois d’un jour dans un pauvre canton

Et maîtres d’avancer un double phaéton

Et maîtres d’une tombe au pied des cathédrales.

Il allait hériter des listes cadastrales

Qui nous font rois d’un jour dans un dernier naufrage

Et maîtres d’un cocher et d’un pauvre équipage,

Et maîtres d’une croix au pied des cathédrales.

Il allait hériter des listes cadastrales

Qui nous font redoutés dans un pauvre canton,

Et maîtres de l’honneur et du qu’en dira-t-on,

Et maîtres de pourrir au pied des cathédrales.

Il allait hériter des listes cadastrales,

De nos sentiers perdus qui vont dans les lilas

Et que nous parcourons solitaires et las

Avant de retomber au pied des cathédrales.

Il allait hériter des listes cadastrales,

De nos chemins perdus parmi les routes neuves

Et qui flânent perdus dans les osiers des fleuves

Avant de remonter au pied des cathédrales.

Il allait hériter des listes cadastrales,

De nos chemins perdus qui vont le long des treilles

Dans le bourdonnement des mouvantes abeilles

Avant de retourner au pied des cathédrales.

Il allait hériter des listes cadastrales,

De nos chemins perdus qui vont dans les venelles

Et parmi les jets d’eau et parmi les tonnelles

Avant de retomber au pied des cathédrales.

Il allait hériter des listes cadastrales,

Et du répartement du peu que nous avons,

Et de l’encombrement du peu que nous savons,

Et des alignements des chambres sépulcrales.

Il allait hériter des listes cadastrales,

De nos chemins perdus qui vont dans les fraisiers

Et parmi la glycine et le long des rosiers

Avant de comparaître au pied des cathédrales.

Il allait hériter des listes cadastrales,

Et du gouvernement de ce rien que nous sommes,

Et des biens de la terre et de nous autres hommes,

Et du vieux baptistère et des ondes lustrales.

Il allait hériter des listes cadastrales

Qui nous font les premiers dans un pauvre village

Et qui nous font seigneurs sur tout le voisinage

Et même sur les bancs des chœurs des cathédrales.

Il allait démêler aux souches cadastrales

L’écheveau des contours de nos propriétés,

Le réseau des retours de nos hérédités,

Les droits que nous avons aux chambres sépulcrales.

Il allait retrouver aux souches cadastrales

Nos titres d’origine et de propriétés,

Nos titres de naissance et notre hérédité,

Les parts que nous avons aux chambres sépulcrales.

Il allait retrouver aux souches cadastrales

Nos titres de créance et de fidélité,

Nos titres de finance et de finalité,

Les lots que nous avons aux chambres sépulcrales.

Il allait retrouver aux souches cadastrales

Nos titres de roture et de légalité,

Nos titres de noblesse et de fatalité,

Le droit que nous avons aux chambres sépulcrales.

Les pas des légions avaient marché pour lui.

Les voiles des bateaux pour lui s’étaient gonflées.

Pour lui les grands soleils d’automnes avaient lui.

Les voiles des bateaux pour lui s’étaient pliées.

Rome avait fait marcher les lourds légionnaires

Et le lourd bouclier et le glaive pour lui,

Et la lourde tortue. Et les durs mercenaires

Devant Rome et César et le glaive avaient fui.

C’est lui qui marchait derrière le Romain,

Derrière le préfet, derrière la cohorte.

C’est lui qui passait par cette haute porte.

Il était le seigneur d’hier et de demain.

Et le pas d’Annibal avaient marché pour lui

Du fin fond des déserts vers la porte Colline.

Jusqu’au fond des frimas les Parthes avaient fui

Sous le redoublement de la force latine.

Les éléphants d’Afrique avaient marché pour lui

Du fin fond des déserts jusqu’aux portes de Rome.

Et pour lui les soleils d’Israël avaient lui,

Du haut du Sinaï jusqu’au fin fond de l’homme.

Il allait hériter des naufrages de Rome,

Du monde divisé dans des morcellements.

Il allait hériter des naufrages de l’homme,

Du cœur subdivisé par amoncellements.

Il allait hériter des partages de Rome,

D’un empire brisé par des morcellements.

Il allait hériter des partages de l’homme,

D’un royaume épuisé par des ruissellements.

Les éléphants massus avaient marché pour lui,

Et les princes captifs et les peuples liés.

Et pour lui les soleils d’Israël avaient lui

Le long du fil du temps sur des jours oubliés.

Il allait hériter de lourds légionnaires,

Tout harnachés de fer comme des cuirassiers.

Il allait hériter des maigres mercenaires,

Tout harnachés de cuir comme des carnassiers.

Il allait hériter des lourds légionnaires,

Tout en muscles de fer comme des cuirassiers.

Il allait hériter des maigres mercenaires,

Tout en paquets de nerfs comme des carnassiers.

Il allait hériter des lourds légionnaires

Gainés dans des étuis comme des scarabées.

Il allait hériter des martyrs Macchabées.

Il allait hériter des maigres mercenaires.

Il allait hériter des peuples débonnaires

Et des peuples cruels et du peuple romain.

Il allait hériter des antiques tonnerres,

Des foudres oubliés sur le bord du chemin.

Il allait hériter des peuples centenaires,

Des peuples nouveau-nés et du peuple romain.

Il allait hériter des foudres séculaires,

Et des étonnements laissés sur le chemin.

Il allait hériter des princes débonnaires

Et des princes cruels et du peuple monarque.

Il allait hériter des princes sanguinaires

Et des peuples humains et d’Hérode tétrarque.

Il allait hériter des peuples diplomates.

Et des consternements d’un peuple sénateur.

Il allait hériter des peuples démocrates.

Et des prosternements d’un peuple donateur.

Il allait hériter des forêts séculaires

Et des déboisements laissés sur le chemin.

Il allait hériter des chênes centenaires

Et des abattements et du peuple romain.

Il allait hériter des lourds légionnaires

Tout lamellés de fer comme des scarabées.

Il allait hériter des géants Macchabées.

Il allait hériter des maigres mercenaires.

Il allait hériter des lourds légionnaires

Bardés, plaqués, lamés comme des cuirassiers.

Il allait hériter des maigres mercenaires

Battus, creusés, tendus comme des carnassiers.

Il allait hériter des lourds légionnaires

Tout bardés de métal comme de grands carabes,

Il allait hériter des cavaliers arabes.

Il allait hériter des maigres mercenaires.

Il allait hériter des lourds légionnaires

Trapus, musclés, barbus comme des cuirassiers.

Il allait hériter des maigres mercenaires

Tout tendus de tendons comme des carnassiers.

Il allait hériter des lourds légionnaires

Sanglés dans la rudesse et la force romaine.

Il allait hériter des maigres mercenaires

Noueux et ravinés comme une écorce humaine.

Et les peuples de Rome et les légionnaires

Étaient comme des chiens rompus à toute garde.

Et les hordes d’Afrique à la face hagarde

Étaient comme des loups maigres et mercenaires.

Et les peuples de Rome et les légionnaires

Sous les centurions étaient d’énormes dogues.

Et les loups de Carthage impérieux et rogues

Sous les négociants demeuraient mercenaires.

Et les hordes d’Afrique et les durs mercenaires

Se payaient d’or, d’argent, de sang et de fureur.

Et les peuples de Rome et les légionnaires

Se payaient d’avoir fait un immense empereur.

Et ces peuples brûlés et tous ces marchands d’homme

Se payaient d’avoir fait un monde mercenaire.

Mais les peuples civils et les hommes de Rome

Se payaient d’avoir fait un monde centenaire.

Et ces peuples payés, ces maigres mercenaires

Se payaient d’or, d’argent, de sang et de luxure.

Mais ces peuples profonds, les lourds légionnaires

Se payaient d’avoir fait une immense nature.

Et ces peuples véreux, les maigres mercenaires

Se payaient d’or, d’argent, de luxe et de bavure.

Mais ces peuples terreux, les lourds légionnaires

Se payaient d’avoir fait une immense armature.

Ces peuples ramassés, ces brûlants mercenaires

Étaient comme des loups maigres et décharnés.

Ces peuples assemblés, ces lourds légionnaires

Étaient des chiens de garde ardents et acharnés.

Et ces peuples crevés, ces âcres mercenaires

Se payaient d’or, d’argent, de crimes et d’ordure.

Mais ces peuples sevrés, les grands légionnaires

Se payaient d’avoir fait une magistrature.

Les Romains préposés à la garde du monde

Étaient assis en rond devant les triples portes.

Et l’univers était une immense rotonde

Sous le gouvernement de deux mille cohortes.

Et les peuples payés en outre se frayaient

Une route de sang effroyable et profonde.

Mais les soldats romains en outre se payaient

Par le gouvernement de l’empire du monde.

Et les peuples payés en outre se frayaient

Une route d’horreur solennelle et profonde.

Mais les soldats romains en outre se payaient

Par le gouvernement de tout l’orbe du monde.

Il allait hériter des peuples mercantiles

Et du peuple nomade et des peuples marchands.

Il allait hériter des comptoirs et des champs

Et des peuples déserts et des races fertiles.

Il allait hériter des peuples inactifs

Et des peuples bourreaux et du peuple martyr.

Il allait hériter de Sidon et de Tyr.

Il allait hériter des Romains et des Juifs.

Il allait hériter des frondeurs baléares,

Du bouclier gaulois et du glaive romain.

Il allait hériter des héritiers barbares.

Il allait hériter de l’héritier latin.

Il allait hériter des cavaliers numides

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