Ève (page 15)

Charles Péguy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Ève (Péguy) · 23 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Et d’Assourbanipal et de Masinissa.

Il allait hériter du rude Micipsa.

Il allait hériter des hautes Pyramides.

Et les pas d’Alexandre avaient marché pour lui

De son jeune berceau jusqu’à sa jeune mort.

Il était le seigneur de l’un et l’autre port.

Il était le seigneur d’hier et d’aujourd’hui.

Et les pas d’Hérodote avaient marché pour lui.

Il était le seigneur de l’un et l’autre sort.

Il était le seigneur de l’une et l’autre mort.

Il était le seigneur d’hier et d’aujourd’hui.

Les pas même d’Hercule avaient marché pour lui.

Il était le seigneur de l’Averne et de Lerne,

Et de la monstrueuse et sanglante caverne,

Il était le seigneur d’hier et d’aujourd’hui.

Et les pas de Thésée avaient marché pour lui.

C’est lui qu’on attendait dans les pâles enfers.

C’est lui qu’on attendait dans l’immense univers.

Il était le seigneur d’hier et d’aujourd’hui.

Les pas de Darius avaient marché pour lui.

C’est lui qu’on attendait au fin fond de la Perse.

C’est lui qu’on attendait dans une âme disperse.

Il était le seigneur d’hier et d’aujourd’hui.

Et l’Asie et l’Europe avaient marché pour lui.

Il était le seigneur de l’un et l’autre bord.

Il était le preneur de l’un et l’autre fort

Et seul Poliorcète hier et aujourd’hui.

Les pas de la phalange avaient marché pour lui,

Du fin fond de la Thrace aux portes de la Chine.

Pour lui les vieux sapins avaient courbé l’échine.

Pour lui les vents d’hiver et d’automne avaient fui.

Et les pas de César avaient marché pour lui,

Du fin fond de la Gaule aux rives de Memphis.

Tout homme aboutissait aux pieds du divin fils.

Et il était venu comme un voleur de nuit.

Et les pas d’Alexandre avaient marché pour lui

Du palais paternel aux rives de l’Euphrate.

Et le dernier soleil pour lui seul avait lui

Sur la mort d’Aristote et la mort de Socrate.

Et les voleurs de jour et les voleurs de nuit

Ensemble aboutissaient à ce pauvre berceau.

Et les gloires d’hier et celles d’aujourd’hui

Ensemble aboutissaient à ce frêle vaisseau.

Et les voleurs de jour et les voleurs de nuit

Ensemble aboutissaient à ce pauvre trousseau.

Et les routes d’hier et celles d’aujourd’hui

Ensemble aboutissaient à ce pauvre hameau.

Et les voleurs de jour et les voleurs de nuit

Ensemble aboutissaient à cet humble tréteau.

Et les villes d’hier et celles d’aujourd’hui

Ensemble aboutissaient à ce pauvre château.

Il allait hériter du chêne de Dodone

Et des sapins d’Ithaque et des cèdres bibliques.

Il allait hériter des grandes Républiques

Et des prosternements près du bourg de Colone.

Et les pas de la Grèce avaient marché pour lui,

Des bords de l’Eurotas aux rives du Scamandre.

Et pour lui les soleils de la Grèce avaient lui

Des sources d’Aréthuse aux détours du Méandre.

Et l’antique Hellade avait marché pour lui

Des quais de Syracuse aux bords du Simoïs.

Et les derniers soleils pour lui seul avaient lui

Du haut de Taygète aux détroits de Chalcis.

L’antique Agamemnon avait marché pour lui

Du palais de son père au camp devant Aulis.

Les soleils du retour pour lui seul avaient lui

Des bords de la Troade au temple d’Eleusis.

Les rêves de Platon avaient marché pour lui

Du cachot de Socrate aux prisons de Sicile.

Les soleils idéaux pour lui seul avaient lui.

Et pour lui seul chanté le gigantesque Eschyle.

Les règles d’Aristote avaient marché pour lui

Du cheval d’Alexandre aux règles scholastiques.

Et pour lui l’ascétisme et la règle avaient lui

Des règles d’Épicure aux règles monastiques.

Les règles de Zénon avaient marché pour lui,

Des siècles détendus aux siècles ascétiques.

Et pour lui Pythagore et la règle avaient lui

Des règles de calcul jusqu’aux règles mystiques.

Il allait hériter de l’école stoïque.

Il allait hériter de l’héritier romain.

Il allait hériter du laurier héroïque.

Il allait hériter de tout l’effort humain.

Il allait hériter d’un effort séculaire.

Il allait hériter du cavalier latin.

Il allait hériter dans son premier matin

Du peuple bucolique et du peuple insulaire.

Il allait hériter d’un monde déjà fait.

Et pourtant il allait tout entier le refaire.

Il allait déborder de la cause à l’effet

Comme un fleuve déborde et gagne une autre terre.

Il allait hériter d’un monde déjà fait.

Et pourtant il allait tout nouveau le refaire.

Il allait défluer de la cause à l’effet

Comme un monde déflue et gagne une autre sphère.

Il allait hériter d’un monde déjà fait.

Et pourtant il allait tout jeune le refaire.

Il allait procéder de la cause à l’effet

Comme le Fils procède en descendant du Père.

Il allait hériter d’un monde circonscrit

Et pourtant il allait du dedans le refaire.

Comme un négociant gouverne son affaire,

Il allait gouverner les œuvres de l’esprit.

Il allait hériter d’un monde déjà vieux.

Et pourtant il allait tout enfant le refondre.

Comme un vieux paysan, avant que de répondre,

Consulte l’appareil de la terre et des cieux.

Il allait hériter d’un univers tout fait.

Et pourtant il allait tout entier le résoudre.

Comme une vieille aïeule, avant que de recoudre,

Regarde les morceaux d’un pantalon défait.

Il allait hériter dans un pauvre canton

De l’affaiblissement des plus vieux municipes.

Il allait hériter d’Aristote et Platon

Par le désistement des plus fermes principes.

Il allait hériter dans son pauvre canton

De l’annulation des plus grands municipes.

Il allait hériter de Socrate et Platon

Par l’affaiblissement des plus fermes principes.

Il allait hériter dans son pauvre canton

De la sénilité des plus grands municipes.

Il allait hériter d’Aristote et Platon

Par la prostration des plus fermes principes.

Dieu qui nous jugerez sur un autre cadastre

Par notre ingratitude et nos morcellements,

Dieu qui nous peserez dans ce commun désastre

Par notre platitude et nos nivellements ;

Ô Dieu qui rangerez sur un dernier cadastre

Nos titres d’origine et de propriété,

Ô Dieu qui classerez dans ce commun désastre

Nos titres de régime et de caducité ;

Ô Dieu qui dresserez un bien autre cadastre

Pour nos parts de fortune et nos lotissements,

Dieu qui gouvernerez un bien autre désastre

Que nos coups d’infortune et nos terrassements ;

Seigneur qui classerez pour un dernier cadastre

Nos titres de fortune et de vulgarité,

Seigneur qui rangerez dans ce commun désastre

Nos titres de rancune et de précarité ;

Veuillez nous rechercher pour ce dernier cadastre

Des biens moins temporels, des titres moins vulgaires.

Veuillez nous rechercher dans ce commun désastre

Dans le surnaturel des titres moins précaires.

Veuillez nous rechercher pour ce dernier cadastre

Et pour le règlement des comptes de misères,

Veuillez nous rechercher dans ce commun désastre

Des biens qui ne soient pas nos châteaux et nos terres.

Veuillez nous rechercher de bien autres fortunes.

Veuillez nous rechercher un autre événement.

Veuillez nous retrouver des sources moins communes.

Veuillez nous retrouver un autre avènement.

Veuillez nous recherchez des biens incorporels

Qui nous soient gratuits et ne soient pas de nous.

Seigneur nous n’avons rien que nos biens naturels

Et le prosternement de nos raides genoux.

Veuillez nous dépouiller de nos vieilles rancunes.

Veuillez nous revêtir de vos désarmements.

Veuillez nous ménager des rades opportunes.

Veuillez nous préparer de grands débarquements.

Veuillez nous recherchez des biens intemporels

Qui nous soient gracieux et ne soient pas de nous.

Seigneur nous n’avons rien que nos biens naturels

Et le fléchissement de nos raides genoux.

Veuillez nous dépouiller de nos vieilles fortunes.

Veuillez nous revêtir de votre pauvreté.

Veuillez nous préparer des morts moins importunes.

Veuillez nous assurer de votre sûreté.

Veuillez nous rechercher des biens surnaturels.

Seigneur nous n’avons rien que notre humble nature.

Veuillez nous dispenser des biens moins naturels.

Veuillez nous ménager votre magistrature.

Veuillez nous dépouiller de nos vieilles ordures.

Veuillez nous revêtir de votre pureté.

Veuillez nous dépouillez de nos investitures.

Veuillez nous revêtir de votre dureté.

Veuillez nous rechercher ce que nous n’avons pas.

Nous n’avons que nos cœurs et nos biens périssables.

Veuillez nous dévoiler après le dernier pas

Le long bouillonnement des eaux intarissables.

Veuillez nous procurer des biens moins temporels.

Nous n’avons que le peu qui procède de nous.

Et parmi tant d’outrage et de biens corporels

Le sillon du collier dans la peau de nos cous.

Veuillez nous rechercher ce que nous n’avons pas,

Maître des biens caducs et des impérissables.

Après le dernier jour et le dernier trépas,

Veuillez nous révéler les biens infranchissables.

Veuillez nous insérer sur un nouveau registre,

Ô Dieu qui dresserez un tout autre cadastre.

Ô Dieux qui paraîtrez en ce nouveau désastre

Et ne parlerez plus par la voix d’un ministre.

Veuillez nous procurez ce que nous n’avons pas.

Veuillez nous révéler, roi des biens périssables,

Après le dernier jour et le dernier trépas,

La porte et le perron des biens infranchissables.

Veuillez nous retrouver d’impérissables titres,

Dieu qui classerez tout sur un nouveau cadastre.

Ô Dieu qui surgirez dans ce commun désastre,

Veuillez nous reclasser dans de nouveaux chapitres.

Veuillez nous dépouiller de nos raides fortunes,

Veuillez nous revêtir de vos contentements.

Veuillez nous éviter des morts inopportunes.

Veuillez vous contentez de nos déportements.

Il allait hériter des couronnes murales,

Des fossés, des créneaux, des encorbellements.

Des palais, des châteaux et des morcellements.

Il allait hériter des colonnes rostrales.

Il allait hériter des victoires nautiques,

De Candie et de Malte et de la mer Latine.

Il allait hériter des désastres antiques,

Et de l’écroulement des murs de Palestine.

Il allait hériter des vertes Feuillantines

Et du génie autant que de la sainteté.

Il allait hériter des frêles brigantines,

Et du tonnage autant que de la pauvreté.

Il allait hériter du plus lointain écho,

Du plus ancien tonnerre et du premier ramage.

Et de l’écroulement du plus ancien village.

Et de l’écroulement des murs de Jéricho.

Il allait hériter des suppliants antiques,

De Priam et d’Homère et des chœurs de Sophocle.

Il allait hériter du fronton et du socle

Et du vieillard aveugle et des dèmes attiques.

Il allait hériter des sables des déserts

Et des ruisseaux de lait et des ruisseaux de miel.

Et des vallons ombreux et des chemins couverts,

Et des reposements de la terre et du ciel.

Il allait hériter des vainqueurs authentiques.

Il allait hériter plus encor des vaincus.

Il allait hériter des désastres d’écus.

Il allait hériter des désastres mystiques.

Il allait hériter des victoires nautiques

Et de la grâce autant que de la liberté.

Il allait hériter des licences antiques

Et de la race autant que de la volupté.

Il allait hérité de la voile latine

Et du pays sabin et de l’orbe du monde.

Il allait hériter de la vague profonde

Et de l’écrasement d’un temple en Palestine.

Il allait hériter de la courbe nautique

Et du navire autant que de la cargaison.

Il allait hériter de la sagesse antique

Et du délire autant que de droite raison.

Il allait hériter de la prose latine,

Et du verbe latin il en ferait ses proses.

De l’églantier latin il en ferait ses roses.

Et de l’écroulement d’un temple en Palestine

Il en ferait son temple et son arche éternelle.

Des tentes d’Israël ferait son tabernacle.

Des crèches de Noël ferait son habitacle

Et sa niche de saint et sa couche charnelle.

Des reposoirs ferait toute sa résidence.

Et de notre salut ferait tous ses amours.

Et des processions qui s’en vont dans les bourgs

Ferait pour nous servir toute sa présidence.

Des reposoirs ferait sa tribune et son siège

Au-dessus de la foule enfant et fraternelle.

Et des processions ferait tout son cortège

Et sa marche présente et sa marche éternelle.

Il allait hériter de la courbe nautique

Et du volume autant que de la pauvreté.

Il allait hériter de la sagesse antique

Et de l’écume autant que de la pureté.

Il allait hériter des manquements de Rome

Et du délire antique il ferait sa raison.

Il allait hériter des manquements de l’homme

Et de la lyre attique il ferait oraison.

Il allait hériter de la courbe nautique

Et du recul autant que de la flottaison.

Il allait hériter de l’appareil antique

Et du calcul autant que de simple raison.

Il allait hériter des manquements de l’homme

Et du plein et du vide et du manque et des creux.

Il allait hériter des manquements de Rome

Et du plus indigent et du plus malheureux.

Il allait hériter de la prose latine.

Il en ferait la messe et le grégorien.

Il allait hériter de la rouge églantine.

Il en ferait la rose et l’oratorien.

Il allait hériter de ce qui manque à l’homme.

Et celui qui n’a rien est qui donne le plus.

Il allait hériter de ce qui manque à Rome.

Et celui qui n’a rien fait des dons absolus.

Il allait hériter des plus antiques lèpres.

Il en ferait l’offense et le péché mortel.

Il allait hériter du plus antique autel.

Il en ferait l’autel de la messe et des vêpres.

Il allait hériter des manquements de Rome.

Et celui qui n’a rien, c’est un bel héritage.

Il allait hériter des manquements de l’homme.

Et celui qui n’a rien, c’est le plus beau partage.

Il allait hériter des métriques latines.

Il en ferait sa prose et son hymne et ses vêpres.

Il allait hériter des plus antiques lèpres.

Il en ferait l’horreur des lèpres clandestines.

Il allait hériter des manquements de l’homme.

Et celui qui n’a rien, il en hérite plus.

Il allait hériter des manquements de Rome.

Et celui qui n’a rien fait des legs absolus.

Il allait hériter des métriques latines.

Il en ferait son nombre et son rythme et ses vêpres.

Il allait hériter des apparentes lèpres.

Il en ferait l’horreur des lèpres intestines.

Il allait hériter de nos charnelles lèpres.

Il en ferait l’ordure et le péché mortel.

Il allait hériter du plus caduque autel.

Il en ferait l’autel de la messe et des vêpres.

Il allait hériter du sacrifice antique.

Il en ferait sa messe et son propre offertoire.

Il allait hériter de l’aruspice attique.

Il en ferait sa dette et son propre oratoire.

Il allait hériter de nos lèpres charnelles.

Il en ferait l’injure et la contrition,

La lèpre intérieure et la rémission,

Et la démangeaison des lèpres éternelles.

Il allait hériter de la prose latine.

Il en ferait don rite avec sa liturgie.

Il allait hériter de Rome byzantine.

Il en ferait son cadre et sa théologie.

Il allait hériter de nos lèpres charnelles.

Il en ferait l’outrage et la corruption.

Il allait hériter du temple de Sion.

Il y ferait sonner des vêpres éternelles.

Il allait hériter de la pourpre latine.

Il en ferait sa robe et sa pourpre élargie.

Il allait hériter de la loi byzantine.

Il en ferait son code et sa thaumaturgie.

Il allait hériter de l’antique noblesse.

Il allait en former une noble prière.

Il allait hériter de l’antique bassesse.

Il allait en former notre basse misère.

Il allait hériter de la Rome de brique.

Il allait hériter de la Rome de marbre.

Il allait hériter de la souche et de l’arbre.

Il allait hériter de Carthage d’Afrique.

Il allait hériter de l’antique raison.

Il en ferait sa prise, et son humble servante.

Il allait hériter de l’antique maison.

Il en ferait sa grise et sa mouvante tente.

Et des vieux tympanons il en ferait des cloches.

Et des vieux cabanons il en ferait des temples.

Des antiques pennons il ferait des exemples.

Et des vieux gonfanons il ferait des fantoches.

Il allait hériter des manquements de Rome.

Et celui qui n’a rien, c’est un grand colportage.

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