Ève (page 16)
Il allait hériter des manquements de l’homme.
Et celui qui n’a rien, c’est un grand sauvetage.
Il allait hériter de la voile et la rame
Et du port de commerce et de débarquement.
Il allait hériter des rudesses de l’âme
Et du port de détresse et de baraquement.
Il allait hériter des manquements humains.
Et celui qui n’a rien, c’est lui seul qui se donne.
Il allait hériter des manquements romains.
Et celui qui n’a pas, c’est lui seul qui couronne.
Il allait hériter de la rame et la voile
Et des pontons liés aux quais d’embarquement.
Il allait hériter de ce carré de toile
Et du mât qui travaille et craque un craquement.
Il allait hériter des manquements latins.
Et celui qui n’a pas, c’est lui seul qui pardonne.
Il allait hériter des antiques destins.
Et celui qui n’a pas, c’est lui qui s’abandonne.
Il allait hériter des premières murailles
Et des premiers fossés et des rois fondateurs.
Il allait hériter des consulteurs d’entrailles
Et des premiers procès et des usurpateurs.
Il allait hériter des antiques festins.
Mais il allait en faire un festin éternel.
Il allait hériter des temples clandestins.
Mais il allait en faire un temple solennel.
Il allait hériter des premières bâtisses,
Du lyrique Amphion et des rois bâtisseurs.
Il allait hériter des premiers possesseurs.
Il allait hériter des premières justices.
Il allait hériter de cette pauvre femme.
Et celui qui n’a rien, c’est lui qui donne tout.
Il allait hériter des pauvretés de l’âme.
Et celui qui n’a rien, c’est lui qui meurt debout.
Il allait hériter de l’antique bordage
Et du port militaire et des réarmements.
Il allait hériter du dernier abordage
Et de la mise à terre et des effondrements.
Il allait hériter de tout ce qui se donne,
Des tendresses de l’âme et des grâces du cœur.
Il allait hériter d’une pâle couronne
Effeuillée aux genoux d’un absurde vainqueur.
Il allait hériter des derniers successeurs.
Il allait hériter des dômes byzantins.
Il allait commencer les grands intercesseurs.
Il allait investir les comtes palatins.
Il allait hériter de tout ce qui se lègue
Et celui qui n’a rien, Jésus seul en hérite.
Il allait hériter de tout ce qu’on relègue
Et de ce qu’on méprise aux marchés du mérite.
Il allait hériter de nos états-civils.
De ceux qui nous font dire : Une vie est à nous.
Seigneur nous n’avons rien que ces portiques vils
Et le roidissement de nos roides genoux.
Il allait hériter des titres cadastraux,
De ceux qui nous font maître et seigneur de la terre
Et qui nous font régner dans des cantons ruraux
Au nom du droit civil par les mains du notaire.
Il allait hériter de nos maîtres avides,
De ceux qui nous font dire : Une science est à nous.
Seigneur nous n’avons rien que nos cartables vides
Et l’abdication de nos roides genoux.
Il allait hériter des biens paraphernaux.
Il en ferait sa dot et celle de sa mère.
Il allait hériter des palais infernaux.
Il en ferait son lot et celui de son père.
Il allait hériter des tables de mémoire.
Mais puissions-nous les perdre au jour du jugement
Comme on perd un papier qu’on avait dans l’armoire
Et qui commémorait un pauvre événement.
Il allait hériter des titres cadastraux,
De ceux qui nous font dire : Une terre est à nous.
Seigneur nous n’avons rien que nos roides genoux
Et le gouvernement de ces cantons ruraux.
Ce n’est pas de mémoire et de certificat
Que nous aurons besoin dans ce commun désastre.
Et ce n’est pas d’histoire et de raison d’État
Que nous aurons besoin sur cet autre cadastre.
Il allait hériter des cartes de la terre,
De celles qui font dire : Un royaume est à nous.
Seigneur nous n’avons rien qu’une basse misère
Et le prosternement de nos raides genoux.
Et ce n’est pas de carte et de géographie
Que nous aurons besoin dans ce commun désastre.
Et ce n’est pas de plans et de topographie
Que nous nous munirons pour ce nouveau cadastre.
Et ce n’est pas de cartes de géographies
Que nous emporterons au jour du jugement.
Et ce n’est pas des plans et des topographies
Que nous emporterons sur notre bâtiment.
Et ce n’est pas des textes d’archéologies
Que nous emporterons sur notre galéasse.
Ce n’est pas par des notes de philologies
Que nous justifierons notre vieille carcasse.
Ce n’est pas des cadrans et de mauvais compas
Que nous emporterons le jour de cette chasse.
Ce n’est pas de conserve et d’un mauvais repas
Que nous aurons empli notre maigre besace.
Ce n’est pas un fatras de physiologies
Que nous emporterons le jour de la colère.
Ce n’est pas un ramas de généalogies
Que nous emporterons pour le jour du salaire.
Et ce ne sera pas une maigre boussole
Que nous consulterons dans son morne habitacle.
Et nos pavois seront une autre banderole.
Et nos coffres seront un autre tabernacle.
Et ce n’est pas des tas de sociologies
Que nous emporterons le jour du jugement.
Et ce n’est pas des rats de bibliographies
Que nous emporterons le jour du règlement.
Et ce n’est pas des sots et des sociologues
Qui rameront pour nous sur nos pauvres trois-mâts.
Et ce n’est pas des mots et des archéologues
Qui penseront pour nous dans ces derniers frimas.
Et ce n’est pas des planches de bibliothèques
Qui trembleront pour nous le jour de la colère.
Et des recolements et des pinacothèques
Le jour du règlement et le jour du salaire.
Ce n’est pas un chorège avec des mystagogues
Qui régleront nos chœurs et conduiront nos pas.
Et ce n’est pas des clercs avec des pédagogues
Après le dernier jour et le dernier trépas.
Et ce n’est pas des bras tout pleins de catalogues
Qui rameront pour nous sur nos derniers vaisseaux.
Et ce n’est pas des cœurs tout chargés d’apologues
Qui trembleront pour nous sur nos derniers radeaux.
Ce n’est pas des savants et des anthropologues
Qui rameront pour nous sur une humble galère.
Ce n’est pas des talents doublés de psychologues,
Le jour du règlement et le jour du salaire.
Et ce n’est pas d’un scribe et de ses répertoires
Que nous nous pourvoirons le jour du jugement.
Et ce n’est pas des vœux des professeurs d’histoires
Que nous nous munirons le jour du règlement.
Et ce n’est pas de plume et de boîtes de fiches
Que nous nous armerons le jour de la colère.
Ce n’est pas de placards et ce n’est pas d’affiches,
Le jour du règlement et du dernier salaire.
Et ce n’est pas d’archive et de conservatoires
Que nous nous armerons le jour du jugement.
Et ce n’est pas des jeux des professeurs d’histoires
Que nous nous prévaudrons le jour du règlement.
Ce ne sont pas les courbes et les sismographes
Que nous invoquerons le jour du tremblement.
Et ce n’est pas l’article avec les paragraphes
Que nous invoquerons le jour du règlement.
Et ce n’est pas non plus ces pompeux cénotaphes
Qui nous introduiront dans un monde nouveau.
Et ce n’est pas non plus ces faiseurs d’épitaphes
Que nous invoquerons pour sortir du tombeau.
Et ce n’est pas leurs points et leurs alinéas
Que nous réclamerons le jour de la justice.
Et ce n’est point aussi leurs tables d’aléas
Que nous alléguerons le jour de l’armistice.
Et ce n’est point leur lettre avec leurs monogrammes
Qui nous introduiront dans un siècle nouveau.
Et ce n’est point leur sceptre avec leurs diagrammes
Que nous consulterons pour sortir du tombeau.
Ce n’est point ces rentiers et ces fonctionnaires
Qui garderont la porte au jour du jugement.
Ce n’est point ces taupiers et ces factionnaires
Qui monteront la garde au jour du règlement.
Ce n’est point ces lanciers et ces gardes du corps
Qui monteront la garde au seuil du tribunal.
Ce n’est pas ces massiers et ces portiers des morts
Qui nous allumeront notre dernier fanal.
Ce n’est point ces caissiers et ces gardes des sceaux
Qui nous feront passer de l’un à l’autre bord.
Ce n’est point ces huissiers et ces grands panonceaux
Qui nous enseigneront à sortir de la mort.
Ce n’est point ces greffiers et ces parfaits notaires
Que nous invoquerons sur les bords éternels.
Ce n’est point les dossiers de ces protonotaires
Que nous alléguerons aux bords intemporels.
Nous les aurons laissés parmi leurs glyptothèques,
Parmi leurs cendriers cherchant des poudriers.
Un autre lèvera nos lourdes hypothèques.
Un autre affranchira nos absurdes terriers.
Un autre purgera nos propres hypothèques.
Un autre lèvera nos stupides écrous.
Un autre lavera de la peau de nos cous
Le sang et le sillon des colliers extrinsèques.
Un autre lèvera des registres d’écrous
Nos prénoms et nos noms et nos états-civils.
Un autre arrachera de la peau de nos cous
Le sang et le sillon de nos colliers d’exils.
Un autre brisera les registres d’écrous.
Un autre brisera les portes de la geôle.
Un autre effacera de notre maigre épaule
La poussière et le sang descendus de nos cous.
Un autre, un Dieu rompra les registres d’écrous.
Un autre, un Dieu rompra les deux portes d’airains.
Un autre effacera de la peau de nos reins
La poussière et le sang descendus de nos cous.
Un autre arrachera ces absurdes licous.
Un autre, un triple Dieu rompra les doubles portes.
Un autre arrachera de la peau de nos cous
La strangulation de ces lanières mortes.
Un autre effacera de la peau de nos cous
Un bleuâtre sillon de nos colliers de force.
Un autre effacera de notre vieille écorce
L’antique inscription des prénoms les plus doux.
Un autre effacera de notre maigre épaule
La poussière et le sang descendus de nos cous.
Un autre effacera de l’écorce du saule
La poussière et le sang du prénom le plus doux.
Un autre effacera de nos fébriles reins
La poussière et le sang descendus de nos cous.
Un autre effacera de nos tables d’airains
La poussière et le sang du prénom le plus doux.
Un autre effacera de la peau de nos nuques
Le bleuâtre sillon de nos colliers d’écrous.
Un autre effacera de nos tables caduques
La creuse inscription du prénom le plus doux.
Un autre effacera de la peau de nos reins
Le bleuâtre sillon des vieilles disciplines.
Un autre effacera du sommet des collines
Les noms jadis creusés au fil de nos burins.
Un autre effacera de la peau de nos cous
Le bleuâtre sillon de nos colliers de force.
Un autre effacera de notre vieille écorce
La marque du carcan et les traces des clous.
Un autre effacera de nos colliers de force
La marque des seuls jougs que nous aurons portés.
Un autre effacera de notre dur écorce
La marque des seuls clous que nous aurons plantés.
Un autre effacera du revers des coteaux
La poussière et l’honneur du prénom le plus doux.
Un autre effacera de l’écorce du houx
Les noms jadis gravés au fil de nos couteaux.
Un autre effacera de nos livres de peine
La trace de la ronce et de la fleur de mai.
Un autre effacera de l’écorce du chêne
La trace du seul nom que nous ayons aimé.
Un autre effacera de nos livres de haine
La trace du chiendent, le grain de sénevé.
Un autre effacera de l’écorce du frêne
La trace du seul nom que nous ayons gravé.
Mais nul n’effacera de nos livres de peine
La trace d’un Pater ni celle d’un Ave.
Car nul n’effacera de l’écorce du chêne
La trace du tourment qui nous fut réservé.
Un autre effacera du profond de notre être
La trace du tourment que nous avons béni.
Un autre effacera de l’écorce du hêtre
La morsure du bec et la paille du nid.
Un autre effacera du secret de notre être
La trace du seul nom qui ne soit pas banni.
Un autre effacera de l’écorce du hêtre
La griffure de l’ongle et la tiédeur du nid.
Un autre écartera des sept degrés du trône
L’âpre invocation du bras le plus tendu.
Un autre effacera de l’écorce de l’aune
La creuse inscription du nom le plus perdu.
Un autre alignera ces deux qui vont ensemble.
Et c’est l’homme et la femme et l’amour et la peine.
Un autre effacera de l’écorce du tremble
Ces chiffres que liait une éternelle chaîne.
Un autre fixera dans sa première forme
Le seul être idéal qu’un âge ait déformé.
Un autre effacera de l’écorce de l’orme
La trace du seul nom que nous ayons aimé.
Et ce n’est pas les yeux de nos maîtres charnels,
Et ce n’est pas les yeux des professeurs d’histoire
Qui nous regarderont à l’interrogatoire
Quand nous serons assis sur les bancs éternels.
Et ce n’est pas le poids qu’ils ont dans leurs balances
Qui diront notre poids quand nous serons pesés.
Et ce n’est pas leurs lois et leurs équipollences
Qui feront notre loi quand nous serons jugés.
Et ce n’est pas leurs poids et leurs équivalences
Qui diront notre poids quand nous serons pesés.
Et ce n’est pas leurs lois et leurs doubles balances
Qui fixeront le sort quand nous serons dosés.
Et ce n’est pas leurs poids et leurs contre-balances
Qui pèseront alors l’ombre que nous serons.
Et ce n’est pas leurs lois et leurs prix d’excellences
Qui classeront alors le peu que nous ferons.
Ce n’est pas dans leur tente et leur salle des prix
Que tant de malheureux seront récompensés.
Ce n’est pas leurs discours savamment balancés
Qui nous ranimeront quand nous serons péris.
Ce n’est pas dans leur tente et leur salle des prix
Que le bien et le mal seront récompensés.
Ce n’est pas leur musique et leurs pas cadencés
Qui nous révoqueront quand nous serons péris.
Ce n’est pas dans leur tente et leurs salles des prix
Que nous autres pécheurs prendrons nos récompenses.
Ce n’est point vers leur face et vers leurs maigres panses
Que nous apporterons notre pauvre débris.
Ce n’est pas dans leur tente et leurs salles des prix
Que nous autres faillis réglerons nos dépenses.
Ce n’est point vers leur face et leurs augustes panses
Que nous apporterons notre pauvre mépris.
Et ce n’est pas non plus à monsieur le préfet
Que nous apporterons le peu que nous ferons.
C’est vers une autre cause et vers un autre effet
Que nous apporterons le rien que nous serons.
Et ce n’est pas leurs poids posés dans leurs balances
Qui pèseront la poudre et la cendre et les vers.
Et ce n’est pas leurs lois et leurs équipollences
Qui doseront le sort de l’immense univers.
Ce ne sont pas des bras tout chargés de Digestes
Qui rameront pour nous sur nos derniers vaisseaux.
Ce ne sont pas ces preux et ces porte-boisseaux
Qui nous rattraperont avec leurs manifestes.
Ce ne sont pas des bras tout chargés de Pandectes
Qui rameront pour nous sur nos derniers trois-mâts.
Ce ne sont pas ces gueux et ces porte-hamacs
Qui nous rattraperont avec leurs analectes.
Ce ne sont pas des bras tout chargés de glossaires
Qui rameront pour nous sur nos derniers radeaux.
Ce ne sont pas ces bleus et ces porte-badauds
Qui nous rattraperont des mains garnisaires.
Ce ne sont pas des bras tout chargés de lexiques
Qui rameront pour nous sur une frêle barque.
Ce n’est pas leurs discours, fussent-ils syntaxiques,
Qui plaideront pour nous près du plus grand monarque.
Et ce n’est pas des bras pleins de dictionnaires
Qui rameront pour nous sur nos derniers trois-mâts.
Et ce n’est pas des jeux pleins de fonctionnaires
Qui nous réchaufferont dans ces derniers frimas.
Et ce n’est pas leurs poids dans leurs cages de verre
Qui pèseront le sang qui fut versé pour nous.
Ce n’est pas leur balance avec des caoutchoucs
Qui pèsera le sang versé sur le Calvaire.
Et ce n’est pas leurs poids chez les pharmaciens
Qui pèseront l’offense et le péché mortel.
Et ce n’est pas leurs lois chez les praticiens
Qui laveront le sang sur le dernier autel.
Et ce n’est pas leurs poids dans les laboratoires
Qui pèseront la chute et la rédemption.
Et ce n’est pas leurs lois dans les conservatoires
Qui fermeront la lutte et la contrition.
Et ce n’est pas leurs poids dans leurs laboratoires
Qui pèseront l’orgueil et la contention.
Et ce n’est pas leurs lois dans leurs conservatoires
Qui fermeront le seuil sur la prescription.
Ce n’est pas leurs bocaux chez les pharmaciens
Qui recevront le sang qui fut versé pour nous.
Ce n’est pas leurs locaux chez les praticiens