Ève (page 17)

Charles Péguy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Ève (Péguy) · 23 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Qui recevront le pli de nos humbles genoux.

Ce n’est pas leurs balances de pharmaciens

Qui diront notre poids quand nous serons pesés.

Ce n’est pas leurs sentences de praticiens

Qui diront notre sort quand nous serons dosés.

Ce n’est pas leurs balances de précision

Qui diront notre poids quand nous serons pesés.

Ce n’est pas leur sentence et leur décision

Qui diront notre sort quand nous serons dosés.

Ce n’est pas l’apophthegme et les concisions

Qui diront le seul mot quand nous serons pesés.

Ce n’est point des calculs que nous invoquerons

Le jour que nous serons offerts et adjugés.

Ce n’est pas les articles du Code civil

Que nous invoquerons dedans cette détresse.

Nos regards connaîtront un bien autre péril.

Nos regards chercheront une autre forteresse.

Ce n’est pas les articles du Code pénal

Que nous invoquerons dans ce dernier combat.

Nos regards connaîtront un autre Tribunal.

Nos regards chercheront un bien autre Avocat.

Et ce n’est pas de toge et de robe et de toques

Que nous nous couvrirons dans cet abaissement.

Et ce ne sera pas ces porteurs de breloques

Que nous invoquerons pour ce redressement.

Et ce n’est pas du Code et de ses accessoires

Que nous nous recouvrirons dans ce recueillement.

Et non plus du Codex et de ses balançoires

Que nous aurons couvert notre dépouillement.

Et nos yeux chercheront pour l’âme scélérate

Une autre couverture, un autre couvrement.

Et nos yeux chercheront pour ce recouvrement

Le maternel manteau d’une illustre Avocate.

Et nos yeux chercheront pour l’âme candidate

Une autre couverture, un autre couvrement.

Et nos yeux chercheront pour ce recouvrement

L’éblouissant manteau d’une jeune Avocate.

Et nos yeux chercheront pour l’âme renégate

Une autre couverture, un autre couvrement.

Et nos yeux chercheront pour ce recouvrement

Le manteau de vertu d’une grande Avocate.

Et nos yeux chercheront pour l’âme lauréate

Une autre couverture, un autre couvrement.

Et nos yeux chercheront pour ce recouvrement

Le manteau de candeur d’une belle Avocate.

Advocata nostra, ce que nous chercherons,

C’est le recouvrement d’un illustre manteau.

Et spes nostra, salve, ce que nous trouverons,

C’est la porte et l’accès d’un illustre château.

Ce n’est pas dans leur tente et leurs lits d’ambulance

Que nous nous coucherons pour notre éternité.

Ce n’est pas dans leur poudre et leur pulvérulence

Que nous retournerons dans notre inanité.

Ce n’est pas leurs délais et leurs atermoiements

Qui nous ajourneront le jour du dernier jour.

Ce n’est pas les relais de leurs apitoiements

Le jour du dernier terme et du dernier amour.

Et ce n’est pas leurs drogues de pharmaciens

Qui guériront le mal dont nous sommes perclus.

Et ce n’est pas leurs morgues de praticiens

Qui fermeront le seuil dont nous sommes exclus.

Un autre écartera des sept degrés du trône

L’âpre adjuration des bras les plus tendus.

Un autre effacera de l’écorce de l’aune

Jusqu’au tracé des noms que nous avons perdus.

Ce n’est pas dans leur tente et leurs lits d’ambulance

Qu’on recoudra les bords d’une affreuse morsure.

Ce n’est pas leur chloral coupé de somnolence

Qui nous endormira cette affreuse blessure.

Ce n’est pas dans leur tente et leurs lits d’ambulance

Le jour du dernier jour, que nous serons laissés.

Ce n’est point par leur drogue et dans leur somnolence

Que nous achèverons nos rêves de blessés.

Ce n’est pas des degrés de leur amphithéâtre

Que descendra le verbe et la péroraison.

La pièce se jouera pour un autre théâtre.

Le rideau tombera pour une autre saison.

Ce n’est pas des degrés de leur amphithéâtre

Que montera l’hommage et la triple oraison.

La pièce se jouera pour un autre théâtre.

Le rideau tombera sur une autre maison.

Ce n’est pas dans leur tente et leurs lits d’ambulance

Et dans leur appareil que nous serons pansés.

Ce n’est pas par leurs soins que seront dispensés

Les sceaux du dernier jour et du dernier silence.

Ce n’est pas leurs danseurs et leurs porte-sellettes

Qui nous apporteront une aide fraternelle.

Ce n’est pas leurs valseurs et leurs porte-palettes

Qui nous dessineront une image éternelle.

Ce n’est pas leurs masseurs et leurs porte-amulettes

Qui passeront pour nous devant le divin juge.

Ce n’est pas leurs brosseurs et leurs porte-épaulettes

Qui seront ce jour-là notre unique refuge.

Ce n’est point leurs caissiers et leurs porte-cassettes

Qui passeront pour nous devant le divin juge.

Ce n’est point leurs lanciers et leurs porte-musettes

Qui seront notre garde et notre beau refuge.

Ce n’est pas leurs moyens et leur jurisprudence

Que nous invoquerons dans l’éternel débat.

Ce n’est pas leur sagesse et même leur prudence

Que nous évoquons dans l’éternel combat.

Ce n’est pas leurs massiers et leurs porte-serviettes

Qui passeront pour nous devant le divin juge.

Ce n’est pas leurs huissiers et leurs porte-mazettes

Qui seront notre asile et notre beau refuge.

Ce n’est point leurs museaux, fussent-ils symboliques,

Qui se seront penchés sur le divin enfant.

Ce n’est point leurs naseaux, fussent-ils bucoliques,

Qui se seront penchés sur un roi triomphant.

Ce n’est pas leurs dossiers, fussent de procédure,

Que nous emporterons sur nos maigres épaules.

Ce n’est pas leurs aciers, fussent-ils de soudure,

Qui nous gouverneront de l’un à l’autre pôles.

Ce n’est pas leurs dossiers, fût-ce de procédure,

Que nous emporterons sur notre maigre dos.

Ce n’est pas leurs aciers, fussent-ils de soudure,

Qui nous gouverneront sur nos derniers radeaux.

Ce n’est pas leurs dossiers, fussent de procédures

Que nous emporterons sur nos débiles reins.

Ce n’est pas leurs aciers, fussent-ils de soudures

Qui nous feront des lois et nos tables d’airains.

Ce n’est pas leurs dossiers, fussent de procédure,

Qui nous conserveront nos premiers parchemins.

Ce n’est pas leurs aciers, fussent-ils de soudure,

Que nous élèverons sur nos fragiles mains.

Ce n’est point leurs dossiers et leurs vases d’ordure

Que nous emporterons dans nos derniers demains.

Ce n’est pas leurs aciers, fussent de procédure,

Qui nous gouverneront dans nos derniers chemins.

Ce n’est pas leurs dossiers, fussent de procédure,

Que nous emporterons aux rives éternelles.

Ce n’est pas leurs aciers, fussent-ils de soudure,

Qui nous cuirasseront nos barques solennelles.

Ce n’est pas leurs dossiers, fussent de procédure,

Que nous emporterons aux rives éternelles.

Ce n’est pas leurs aciers, fussent-ils de soudure,

Qui nous cuirasseront nos épaves charnelles.

Ce n’est pas leurs dossiers, fussent de procédure,

Qui nous épargneront les derniers châtiments.

Ce n’est pas leurs aciers, fussent-ils de soudure,

Qui nous cuirasseront nos derniers bâtiments.

Ce n’est pas leurs tableaux, fussent de concordance,

Qui nous accorderont quand nous serons discords.

Ce n’est pas leur bedeaux et leurs maîtres de danse

Qui nous feront vivants quand nous serons des morts.

Ce n’est pas leurs tableaux, fussent de concordance,

Qui nous établiront nos suprêmes accords.

Ce n’est pas leurs badauds et leurs maîtres de danse

Qui nous feront danser quand nous serons des morts.

Ce n’est pas leurs greniers, fussent-ils d’abondance,

Qui nous conserveront les septuples froments.

Ce n’est pas leurs paniers et leurs maîtres de danse

Qui nous feront danser dans nos derniers moments.

Ce n’est pas leurs archets et leurs maigres cadences

Qui nous emporteront, au pied du dernier fort.

Ce n’est pas les déchets de leurs maîtres de danses

Qui nous enlèveront, au seuil du dernier port.

Ce n’est pas leurs cachets et leur antipyrine

Qui nous auront nourri notre pauvre carcasse.

Ce n’est pas les déchets de leur maigre farine

Qui nous feront ramer sur notre galéasse.

Ce n’est pas ces cadets et leurs salles d’attente

Qui nous accrocheront au creux du dernier fort.

Ce n’est pas ces baudets chacun portant sa tente

Qui nous apporteront aux quais du dernier port.

Ce n’est pas ces cadets en soufflant dans leur voile

Qui nous accrocheront sur le dernier rebord.

Ce n’est pas ces baudets et leurs tentes de toile

Qui nous emporteront dans un dernier effort.

Ce n’est pas leurs godets et leurs poudres de plâtre

Qui nous feront grimper le long du dernier fort.

Ce n’est pas leurs genoux et leurs coudes d’albâtre

Qui nous feront ramer au seuil du dernier port.

Ce n’est pas leur gondole et leurs joueurs de flûtes

Qui sauront nous poser sur un fragile bord.

Ce n’est pas leur boussole et leurs porte-volutes

Qui sauront nous trouver le lieu du dernier Nord.

Et ce n’est pas leurs poids et leurs doubles pesées

Qui diront notre poids dans une autre balance.

Et ce n’est pas leurs lois et leurs billevesées

Qui briseront le sceau des lèvres du silence.

Et nous ne fierons riens qu’aux voiles de prière

Parce que c’est Jésus qui nous les a tissées.

Et nous ne fierons rien qu’aux voiles de misère

Parce que c’est Jésus qui nous les a hissées.

Et nous ne fierons rien qu’aux voiles de prière

Parce que c’est Jésus qui nous les tendues.

Et nous ne fierons rien qu’aux voiles de misère

Par ce que c’est Jésus qui nous les a pendues.

Et nous ne fierons rien qu’aux voiles de prière

Parce que c’est Jésus qui nous les a rendues.

Et nous ne fierons rien qu’aux voiles de misère

Parce que c’est Jésus qui les a détendues.

Et nous ne fierons rien qu’aux voiles de prière

Parce que Jésus-Christ nous les avait prêtées.

Et nous ne fierons rien qu’aux voiles de misère

Par ce que Jésus-Christ les avait arrêtées.

Et nous ne fierons rien qu’aux verbes de prière

Parce que Jésus-Christ les avait entendus.

Et nous ne fierons rien qu’aux verbes de misère

Parce que Jésus-Christ les avait dépendus.

Et nous ne fierons rien qu’aux vergues de prière

Parce que c’est Jésus qui nous les a clouées.

Et nous ne fierons rien qu’aux vergues de misère

Parce que c’est Jésus qui nous les a nouées.

Et nous ne fierons rien qu’aux vergues de prière

Parce que c’est Jésus qui nous les a croisées.

Et nous ne fierons rien qu’aux vergues de misère

Parce que c’est Jésus qui nous les a toisées.

Et nous ne fierons rien qu’aux voiles de prière

Parce que c’est Jésus qui nous les a carguées.

Et nous ne fierons rien qu’aux cordes de misère

Parce que c’est Jésus qui nous les a raguées.

Et nous ne fierons rien qu’aux voiles de prières

Parce que c’est Jésus qui nous les a léguées.

Et nous n’enfilerons que de basses rivières

Parce que c’est Jésus qui nous les a draguées.

Et nous ne fierons rien qu’aux palmes de prière

Parce que c’est Jésus qui nous les a fleuries.

Et nous ne fierons rien qu’aux palmes de misère

Parce que c’est Jésus qui les a défleuries.

Et nous ne fierons rien qu’aux palmes de prière

Parce que c’est Jésus qui nous les a données.

Et nous ne fierons rien qu’aux palmes de misère

Parce que c’est Jésus qui les a couronnées.

Et nous ne fierons rien qu’aux grâces de prière

Parce que c’est Jésus qui nous les a tendues.

Et nous ne fierons rien qu’aux grâces de misère

Parce que c’est Jésus qui nous les a rendues.

Et nous ne nous fierons qu’aux grâces de prière

Parce qu’elle est du maître et du seigneur Jésus.

Et nous ne nous fierons qu’aux grâces de misère

Parce qu’elle est du Père et du Fils absolus.

Et ce n’est pas les voix des professeurs d’histoires,

(Il ne s’agira plus de voter, mes enfants),

Et ce n’est pas les voix des professeurs de gloires

Que nous alléguerons dans nos accablements.

Et ce n’est pas les voix des maîtres de mémoires

Qui classeront les purs avec les triomphants.

Et ce n’est pas les poids des maîtres de grimoires

Que nous invoquerons dans ces événements.

Et ce n’est pas les voix des professeurs d’histoires

Qui classeront le juste avec les triomphants.

Et ce n’est pas les poids des maîtres de grimoires

Que nous invoquerons pour nos avènements.

Et nous ne fierons rien qu’aux voiles éternelles

Parce que c’est Jésus qui nous les a tendues.

Et nous ne fierons rien aux attaches charnelles

Parce que Jésus-Christ nous les a détendues.

Et nous ne nous fierons qu’aux vergues éternelles

Parce que c’est Jésus qui nous les a pendues.

Et nous ne fierons rien aux manœuvres charnelles

Parce que Jésus-Christ nous les a dépendues.

Et nous sommes tombés dans le filet de Pierre

Parce que c’est Jésus qui nous l’avait tendu.

Et nous avons gardé d’avoir un cœur de pierre

Parce que c’est Jésus qui nous l’a défendu.

Et nous avons brûlé la bûche de Noël

Parce que c’est Jésus qui nous l’avait fendue.

Et nous avons aimé ce peuple d’Israël

Parce qu’Anne et Marie en était descendue.

Et nous sommes tombés dans le filet de Pierre

Parce que c’est Jésus qui nous l’avait tendu.

Et nous n’avons pas pu garder un cœur de pierre

Parce que c’est Jésus qui nous l’avait fondu.

Et ce ne sera pas ces frêles greluchons

Qui nous adorneront le jour du jugement.

Et ce ne sera pas leurs pauvres balluchons

Qui nous équiperont le jour du tremblement.

Et ce ne sera pas ces frêles greluchons

Qui nous adorneront le jour du jugement.

Et ce ne sera pas leurs pauvres balluchons

Qui nous transporteront notre humble chargement.

Et ce ne sera pas ces frêles greluchons

Qui nous adorneront le jour du jugement.

Et ce ne sera pas leurs pauvres balluchons

Qui nous transporteront notre emménagement.

Et ce ne sera pas ces savants petits-maîtres

Qui nous adorneront le jour du jugement.

Et ce ne sera pas ces lamentables êtres

Qui nous équiperont le jour du tremblement.

Et ce n’est pas ces fils et ces jeunes gandins

Qui nous adorneront le jour de la colère.

Et ce ne sera pas ces genets et ces daims,

Le jour du règlement et le jour du salaire.

Et ce ne sera pas leurs illustres travaux

Qui nous adorneront le jour de la colère.

Et ce ne sera pas ces poneys et ces veaux,

Le jour du dernier prix et du dernier salaire.

Et ce ne sera pas leur double ventricule

Qui nous fera bondir le sang de notre cœur.

Et ce ne sera pas leur double clavicule

Qui mettra notre épaule au genou du vainqueur.

Et ce ne sera pas leurs doubles oreillettes

Qui nous feront bondir le sang de notre cœur.

Et ce ne sera pas leurs savantes layettes

Qui mettront un enfant dans les stalles du chœur.

Et ce ne sera pas ces chefs du protocole

Qui nous introduiront dans un siècle plus beau.

Ce n’est pas ces barbons et ces maîtres d’école

Qui nous aligneront au sortir du tombeau.

Ce n’est pas ces huissiers et ces introducteurs

Qui nous introduiront dans un siècle plus beau.

Ce n’est pas ces massiers et ces ordonnateurs

Qui nous aligneront au sortir du tombeau.

Ce n’est pas ces boursiers et ces grands amateurs

Qui nous introduiront dans un monde nouveau.

Ce n’est pas ces peaussiers et ces profanateurs

Qui nous aligneront dans un dernier caveau.

Ce n’est pas ces glaciers et ces amateurs d’art

Qui nous introduiront dans un siècle plus beau.

Ce n’est pas ces placiers et ces vendeurs de lard

Qui prendront notre graisse au sortir du tombeau.

Ce n’est pas ces merciers et ces vendeurs de nard

Qui nous embaumeront notre vieille carcasse.

Ce n’est pas ces taupiers et ces vendeurs de fard

Qui nous ravaleront la peau de notre face.

Ce n’est pas ces sorciers et ces appariteurs

Qui nous feront entrer par la centrale porte.

Ce n’est pas ces sourciers et ces solliciteurs

Qui nous ranimeront notre carcasse morte.

Et ce ne sera pas ces maîtres corroyeurs

Qui feront un tapis des laines du troupeau.

Ce n’est pas ces brossiers et ces maîtres tanneurs

Qui sauront nous tanner le cuir avec la peau.

Et ce ne sera pas ces maigres donateurs

Qui seront à genoux dans le coin du tableau.

Et ce ne sera pas ces pauvres armateurs

Qui lanceront la barque errante au fil de l’eau.

Ce n’est pas ces lanciers et ces parfaits notables

Qui veilleront sur nous le jour de cette veille.

Ce n’est pas ces caissiers et ces parfaits comptables

Qui payeront pour nous le jour de cette paye.

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