Ève (page 18)

Charles Péguy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Ève (Péguy) · 23 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Et nous sommes tombés dans le filet de Pierre

Parce que c’est Jésus qui nous l’avait lancé.

Et nous n’avons pas pu garder ce cœur de pierre

Parce que Jésus-Christ nous l’avait dépensé.

Ce n’est pas leurs longs doigts et leurs ongles limés

Qui nous arracheront des griffes du destin.

Ce n’est pas les reliefs de leur maigre festin

Qui ravitailleront des soldats décimés.

Ce n’est pas leurs beaux doigts et leurs ongles limés

Qui nous arracheront des griffes du destin.

Ce n’est pas les reliefs de leur maigre festin

Qui nous rassasieront nos ventres abîmés.

Ce n’est pas leurs doigts fins et leurs ongles limés

Qui nous arracheront des griffes du destin.

Ce n’est pas les reliefs de leur maigre festin

Qui nous redresseront nos corps inanimés.

Ce n’est pas leur doigt mince et leurs ongles limés

Qui nous arracheront des griffes du destin.

Ce n’est pas les reliefs de leur maigre festin

Qui nous ranimeront nos corps désanimés.

Ce n’est pas leurs moiteurs qui chercheront nos fièvres

Parmi les orangers et les myrtes épais.

Ce n’est pas leurs museaux qui chercheront nos lèvres

Pour venir y poser notre baiser de paix.

Ce n’est pas leurs tiédeurs qui chercheront nos fièvres

Parmi les néfliers et les myrtes épais.

Ce n’est pas leurs museaux qui chercheront nos lèvres

Pour venir nous donner notre baiser de paix.

Ce n’est pas leurs candeurs qui trouveront nos lèpres

À l’ombre des pommiers et du péché mortel.

Ce n’est pas leurs museaux qui chanteront nos vêpres

Dans le dernier jardin sur le dernier autel.

Ce n’est pas leurs fadeurs qui trouveront nos fièvres

Parmi les cognassiers et les myrtes épais.

Ce n’est pas leurs museaux qui trouveront nos lèvres

Pour y placer enfin notre baiser de paix.

Ce n’est pas ces galants et ces parfaits gandins

Qui viendront nous chercher dans notre pourriture.

Ce n’est pas ces chalands et ces beaux muscadins

Qui viendront nous chercher dans la boue et l’ordure.

Ce n’est pas ces flamants et ces manche à balais

Qui nous balayeront notre vieille demeure.

Et ce ne sera pas ces grotesques valets,

Le jour du dernier terme et de la dernière heure.

Et ce ne sera pas ces maigres échassiers

Qui viendront nous porter notre pauvre besace.

Et ce ne sera pas ces pauvres carnassiers

Qui viendront nous manger notre maigre carcasse.

Et ce ne sera pas ces maigres besaciers

Qui porteront pour nous nos sacs de pénitence.

Et ce ne sera pas ces pauvres grimaciers,

Le jour de la détresse et de l’omnipotence.

Et ce ne sera pas ces pauvres plumassiers

Qui referont le lit de notre inadvertance.

Et ce ne sera pas ces maigres terrassiers,

Le jour de la justice et de la compétence.

Ce n’est pas ces plumeaux et ces manche à balais

Qui nous balayeront le seuil de notre porte.

Ce n’est pas ces grimauds et ces parfaits valets

Qui nous repouilleront notre dépouille morte.

Ce n’est pas ces marmots et ces manche à balais

Qui nous balayeront le devant de notre âme.

Et ces diseurs de mots et ces parfaits valets

Qui nous inclineront aux pieds de Notre Dame.

Et ce ne sera pas ces maîtres de relais

Qui nous feront courir notre dernière poste.

Et ce ne sera pas ces maîtres des délais

Qui feront consumer le dernier holocauste.

Ce n’est pas ces faquins et ces nobles varlets

Qui nous introduiront dans la vieille demeure.

Ce n’est pas ces coquins et ces maîtres de l’heure

Qui nous introduiront dans le dernier palais.

Et ce ne sera pas ces maîtres enquesteurs

Qui viendront nous chercher dans la tombe où nous sommes.

Et ce ne sera pas ces maîtres requesteurs,

Quand nous ne serons plus que de la cendre d’hommes.

Et ce ne sera pas ces nobles terrassiers

Qui viendront nous chercher dans la terre où nous sommes.

Et ce ne sera pas ces nobles poudriers,

Quand nous ne serons plus que de la poudre d’hommes.

Et ce ne sera pas ces maîtres des requêtes

Qui nous requêteront combien nous sommes vils.

Et ce ne sera pas ces maîtres des enquêtes

Qui nous enquêteront dans nos états-civils.

Et ce ne sera pas ces maîtres des requêtes

Qui nous requêteront dans les blés et les vignes.

Et ce ne sera pas ces maîtres des enquêtes

Qui nous remontreront que nous sommes indignes.

Et ce ne sera pas ces maîtres d’éloquence

Qui parleront pour nous dans les derniers tournois.

Et ce ne sera pas ces gens de conséquence

Qui nous harnacheront notre dernier harnois.

Et ce ne sera pas ces maîtres d’éloquence

Qui plaideront pour nous dans un dernier débat.

Et ce ne sera pas ces guerriers en vacance

Qui se battront pour nous dans un dernier combat.

Et ce ne sera pas ces maîtres du barreau

Qui plaideront pour nous dans un dernier procès.

Et ce ne sera pas ces valets de bourreau

Qui viendront nous crever notre dernier abcès.

Ce n’est pas leurs courants et leur haute fréquence

Qui nous fera jaillir le sang de nos artères.

Ce n’est pas leur bavette et leur grandiloquence

Qui viendra nous chercher dans nos tacites terres.

Ce n’est pas ces portiers et ces grands-chambellans

Qui nous feront passer par la dernière porte.

Ce n’est pas ces courtiers avec leurs bras ballants

Qui nous ramasseront notre dépouille morte.

Ce n’est pas ces courtauds et ces portiers-consignes

Qui nous feront passer dans nos appartements.

Ce n’est pas ces rustauds et ces gardes-insignes

Qui viendront nous chercher dans les départements.

Ce n’est pas ces badauds et ces messieurs très dignes

Qui viendront nous chercher dans notre pourriture.

Ce n’est pas ces bedeaux et ces porte-bouture

Qui viendront nous chercher dans nos blés et nos vignes.

Et ce ne sera pas ces maîtres des requêtes

Qui nous aligneront dans la dernière ligne.

Et ce ne sera pas ces maîtres des enquêtes,

Sous nos derniers drapeaux et sous un divin signe.

Ce n’est pas ces portiers et ces grands-chambellans

Qui nous feront passer dans la dernière chambre.

Ce n’est pas ces courtiers avec leur bras ballants,

Par la porte de corne et par la porte d’ambre.

Ce n’est pas ces portiers et ces grands-chambellans

Par la porte d’ivoire et la porte de corne.

Ce n’est pas ces courtiers avec leurs bras ballants,

Par la porte de chêne et par la porte d’orne.

Ce n’est pas ces portiers et ces grands-chambellans

Qui nous feront tourner le coin de cette borne.

Ce n’est pas ces courtiers avec leurs bras ballants,

Par la porte de hêtre et la porte d’orne.

Ce n’est pas ces portiers et leurs clefs dans le dos

Qui nous feront sauter la dernière serrure.

Ce n’est pas ces courtiers et ces porte-ferrure

Qui nous ramasseront les cendres de nos os.

Une autre, une autre clef nous ouvrira la porte.

Un autre porte-clefs en a tout un trousseau.

Un autre gardien-chef sous le dernier vousseau

Regarde, et pense encore au lac de la Mer Morte.

Une autre, une autre clef, faite d’une autre sorte,

Nous réintégrera dans le premier berceau.

Un vieux avec sa barbe, assis sous un arceau,

Regarde, et pense encore aux bords de la Mer Morte.

Une autre, une autre clef, ouvrant une autre porte,

Nous laissera passer. Un maître de péniche,

Un vieux à barbe blanche assis dans une niche

Regarde, et pense encore au lit de la Mer Morte.

Ce n’est pas leurs onguents et leurs pots de tisanes

Qui nous ravaleront une carcasse usée.

Ce n’est pas leurs ferments et leurs amours profanes

Qui réanimeront l’âme désabusée.

Ce n’est pas ces drapiers et ces porte-rideaux

Qui viendront nous border dans notre dernier lit.

Ce n’est pas ces fripiers et ces porte-cadeaux

Qui réanimeront un corps enseveli.

Ce n’est pas ces tripiers et ces porte-boyaux

Qui viendront démêler le fil de nos entrailles.

Ce n’est pas ces pompiers et ces porte-tuyaux

Qui viendront nous chercher parmi nos funérailles.

Ce n’est pas ces tripiers et ces porte-boyaux

Qui viendront dévider le fil de nos entrailles.

Ce n’est pas ces taupiers et ces porte-hoyaux

Qui viendront nous chercher parmi nos funérailles.

Ce n’est pas ces croupiers et ces porte-râteaux

Qui nous ramasseront sur un dernier tapis.

Ce n’est pas ces troupiers et ces derniers képis

Que l’on verra passer sur les derniers plateaux.

Ce n’est pas ces lanciers et ces porte-couronnes

Qui viendront nous chercher dans notre monument.

Ce n’est pas ces messieurs et ces porte-colonnes

Qui viendront nous chercher dans notre bâtiment.

De plus chastes Vertus et non pas moins luronnes

Viendront nous réveiller dans notre monument.

De plus augustes mains et non pas moins patronnes

Viendront nous relever dans notre bâtiment.

De plus hautes vertus et un peu moins baronnes

Viendront nous réveiller dans notre monument.

Des saintes bien en cour et non pas moins patronnes

Viendront nous relever dans notre bâtiment.

Ce n’est pas ces drapiers et ces porte-rideaux

Qui viendront nous fermer notre dernière alcôve.

Mais la foi qui nous garde et la foi qui nous sauve

Saura nous ramasser sur nos derniers radeaux.

De plus chastes vertus un peu moins mijaurées

Viendront nous ramasser dans notre pourriture.

De plus augustes mains un peu moins dédorées

Viendront nous ramasser dans la lèpre et l’ordure.

Ce n’est pas ces gabiers et ces porte-lanternes

Qui viendront nous veiller dans notre dernier lit.

Ce n’est pas ces troupiers et ces portes-gibernes

Qui réanimeront un être enseveli.

Ce n’est pas leurs barbiers et leur savon moderne

Qui nous feront le poil, et le cuir et la peau.

Et ce ne sera pas leurs pavillons en berne

Qui nous remplaceront notre unique drapeau.

Et ce ne sera pas ces portiers de caserne

Qui nous installeront dans nos casernements.

Et ce ne sera pas ces portiers de taverne

Qui nous installeront dans nos gouvernements.

Et ce ne sera pas ces buveurs de falernes

Qui nous remplaceront le vin du dernier jour.

Et ce ne sera pas ces buveurs de sauternes,

Le vin du dernier sang et du dernier amour.

Et ce ne sera pas ces buveurs d’ambroisies

Qui nous remplaceront le vin du dernier jour.

Et ce ne sera pas leurs bouteilles moisies,

Le vin du sacrifice et du dernier amour.

Et ce ne sera pas ces buveurs d’ambroisies

Qui nous remplaceront le vin du dernier jour.

Et ce ne sera pas leurs bouteilles choisies,

Le sang du sacrifice et du dernier amour.

Et ce ne sera pas ces garçons d’abattoir

Qui nous ramasseront le sang du dernier jour.

Et ce ne sera pas ces valets de comptoir

Qui nous ramasseront notre dernier amour.

Et ce ne sera pas ces maîtres de lavoir

Qui sauront nous laver notre vieille guénille.

Et ce ne sera pas ces fils d’une illustre famille

Qui descendront pour nous la pente du guévoir.

Et ce ne sera pas ces maîtres de dortoir

Qui viendront nous border dans des lits de prison.

Et ce n’est pas ces fils d’une illustre maison

Qui viendront nous chercher dans notre dépotoir.

Et ce ne sera pas ces princes du grattoir

Qui nous remplaceront une autre signature.

Et ce ne sera pas leurs cordons en sautoir

Qui nous rattacheront notre double nature.

Et ce ne sera pas ces fils d’apothicaires

Qui nous ramasseront sur le bord d’un trottoir.

Et ce ne sera pas ces mornes antiquaires

Qui nous ramasseront au bas d’un accotoir.

Et ce ne sera pas ces hauts fonctionnaires

Qui nous ramasseront le long d’un décrottoir.

Et ce ne sera pas ces sots factionnaires

Qui heurteront la porte en levant le heurtoir.

Et ce ne sera pas leur traitement externe

Qui nous fera sortir de notre pourriture.

Mais la foi qui nous sauve et seule nous discerne

Saura nous retrouver dans la poudre et l’ordure.

Et ce ne sera pas par leur usage externe

Que nous nous lèverons de notre pourriture.

Mais la foi qui nous sauve et seule nous discerne

Saura nous retrouver dans la fange et l’ordure.

Et ce ne sera pas leurs boîtes de conserve

Qui feront notre espoir et notre nourriture.

Mais la foi qui nous sauve et seule nous conserve

Saura nous retrouver dans cette pourriture.

Et ce ne sera pas leur extrême réserve

Qui fera notre règle et notre nourriture.

Mais la foi qui nous sauve et seule nous conserve

Saura nous retrouver dans cette pourriture.

Et ce ne sera pas leur suprême élégance

Qui nous fera laisser le peu que nous savons.

Et ce ne sera pas leur extrême arrogance

Qui nous fera baisser les yeux que nous avons.

Ce n’est pas leur tutelle et leurs augustes bourdes

Qui nous déplaceront la borne du chemin.

Ce n’est pas leur chandelle et leurs lanternes sourdes

Qui nous remplaceront le soleil de demain.

Et ce n’est pas leur bore et leurs vapeurs de soufre

Qui viendront nous blanchir de nos abjections.

Et ce n’est pas leur chlore et leurs objections

Qui viendront nous tirer du fond du dernier gouffre.

Et ce n’est pas leur bore et leurs vapeurs de soufre

Qui viendront nous blanchir nos derniers ossements.

Et ce n’est pas leur chlore et leurs exhaussements

Qui viendront nous tirer du fond du dernier gouffre.

Ce n’est pas leurs talus et leurs adossements

Qui feront un rempart à notre humble poussière.

Et ce ne sera pas ces porte-gibecière

Qui nous ramasseront nos derniers ossements.

Ce n’est pas leurs saluts et leurs endossements

Qui payeront pour nous le jour de la contrainte.

Et ce ne sera pas ces professeurs de crainte

Qui nous ramasseront nos derniers ossements.

Et ce ne sera pas ces porteurs de contraintes

Qui payeront pour nous le jour de la saisie.

Et ce ne sera pas ces professeurs d’étreintes,

Le jour de la quittance et de l’apostasie.

Et ce ne sera pas parmi leurs labyrinthes

Que nous égarerons les pas que nous ferons.

Et ce ne sera pas en suivant leurs empreintes

Que nous disperserons le peu que nous serons.

Et ce ne sera pas dans leurs maigres enceintes

Que nous rassemblerons notre dernier débris.

Et ce ne sera pas ces professeurs d’astreintes

Qui viendront nous chercher dans notre grand Paris.

Et ce ne sera pas leurs pauvres fantaisies

Qui nous feront entrer dans un siècle plus beau.

Et ce ne sera pas leurs plates frénésies

Qui nous feront marcher au sortir du tombeau.

Et ce ne sera pas leurs plates poésies

Qui nous introduiront dans un siècle nouveau.

Et ce ne sera pas leurs pauvres hérésies

Qui viendront nous chercher dans le dernier caveau.

Et ce ne sera pas leurs maigres fantaisies

Qui guideront nos pas vers un siècle nouveau.

Et ce ne sera pas leurs plates frénésies

Qui viendront nous chercher dans un dernier caveau.

Et ce ne sera pas parmi leurs aphasies

Que nous rechercherons le Verbe nouveau-né.

Et ce ne sera pas leurs paronomasies

Qui nous baptiseront notre Verbe incarné.

Et ce ne sera pas parmi leurs aphasies

Que nous rechercherons le Verbe couronné.

Et ce ne sera pas leurs paronomasies

Qui nous baptiseront le Verbe unique-né.

Et ce ne sera pas parmi leurs aphasies

Que nous rechercherons le nom du mois de mai.

Et ce ne sera pas leurs paronomasies

Qui nous indiqueront le nom du bien-aimé.

Et ce ne sera pas leurs tonneaux d’ambroisie

Qui nous remplaceront le vin du dernier jour.

Et ce ne sera pas leurs fleurs de malvoisie,

Le vin du dernier sang et du dernier amour.

Et ce ne sera pas à leurs analgésies

Que nous demanderons l’oubli de la douleur.

Et ce ne sera pas à leurs anesthésies,

L’oubli de la souffrance et l’oubli du malheur.

Et ce ne sera pas leurs palingénésies

Qui nous réveilleront d’entre les pâles morts.

Et ce ne sera pas leurs hyperesthésies

Qui nous feront sentir le plus horrible mors.

Et ce ne sera pas parmi leurs amnésies

Que nous rechercherons la plus haute mémoire.

Et ce ne sera pas dans leurs Polynésies

Que nous rechercherons le temple de la gloire.

Et ce ne sera pas dans leurs paralysies

Que nous irons chercher le jeu de notre coude.

Et ce ne sera pas dans leurs cendres de soude

Que nous irons laver nos pâles jalousies.

Et ce ne sera pas dans leurs paralysies

Que nous rechercherons le jeu de notre nuque.

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