Ève (page 18)
Et nous sommes tombés dans le filet de Pierre
Parce que c’est Jésus qui nous l’avait lancé.
Et nous n’avons pas pu garder ce cœur de pierre
Parce que Jésus-Christ nous l’avait dépensé.
Ce n’est pas leurs longs doigts et leurs ongles limés
Qui nous arracheront des griffes du destin.
Ce n’est pas les reliefs de leur maigre festin
Qui ravitailleront des soldats décimés.
Ce n’est pas leurs beaux doigts et leurs ongles limés
Qui nous arracheront des griffes du destin.
Ce n’est pas les reliefs de leur maigre festin
Qui nous rassasieront nos ventres abîmés.
Ce n’est pas leurs doigts fins et leurs ongles limés
Qui nous arracheront des griffes du destin.
Ce n’est pas les reliefs de leur maigre festin
Qui nous redresseront nos corps inanimés.
Ce n’est pas leur doigt mince et leurs ongles limés
Qui nous arracheront des griffes du destin.
Ce n’est pas les reliefs de leur maigre festin
Qui nous ranimeront nos corps désanimés.
Ce n’est pas leurs moiteurs qui chercheront nos fièvres
Parmi les orangers et les myrtes épais.
Ce n’est pas leurs museaux qui chercheront nos lèvres
Pour venir y poser notre baiser de paix.
Ce n’est pas leurs tiédeurs qui chercheront nos fièvres
Parmi les néfliers et les myrtes épais.
Ce n’est pas leurs museaux qui chercheront nos lèvres
Pour venir nous donner notre baiser de paix.
Ce n’est pas leurs candeurs qui trouveront nos lèpres
À l’ombre des pommiers et du péché mortel.
Ce n’est pas leurs museaux qui chanteront nos vêpres
Dans le dernier jardin sur le dernier autel.
Ce n’est pas leurs fadeurs qui trouveront nos fièvres
Parmi les cognassiers et les myrtes épais.
Ce n’est pas leurs museaux qui trouveront nos lèvres
Pour y placer enfin notre baiser de paix.
Ce n’est pas ces galants et ces parfaits gandins
Qui viendront nous chercher dans notre pourriture.
Ce n’est pas ces chalands et ces beaux muscadins
Qui viendront nous chercher dans la boue et l’ordure.
Ce n’est pas ces flamants et ces manche à balais
Qui nous balayeront notre vieille demeure.
Et ce ne sera pas ces grotesques valets,
Le jour du dernier terme et de la dernière heure.
Et ce ne sera pas ces maigres échassiers
Qui viendront nous porter notre pauvre besace.
Et ce ne sera pas ces pauvres carnassiers
Qui viendront nous manger notre maigre carcasse.
Et ce ne sera pas ces maigres besaciers
Qui porteront pour nous nos sacs de pénitence.
Et ce ne sera pas ces pauvres grimaciers,
Le jour de la détresse et de l’omnipotence.
Et ce ne sera pas ces pauvres plumassiers
Qui referont le lit de notre inadvertance.
Et ce ne sera pas ces maigres terrassiers,
Le jour de la justice et de la compétence.
Ce n’est pas ces plumeaux et ces manche à balais
Qui nous balayeront le seuil de notre porte.
Ce n’est pas ces grimauds et ces parfaits valets
Qui nous repouilleront notre dépouille morte.
Ce n’est pas ces marmots et ces manche à balais
Qui nous balayeront le devant de notre âme.
Et ces diseurs de mots et ces parfaits valets
Qui nous inclineront aux pieds de Notre Dame.
Et ce ne sera pas ces maîtres de relais
Qui nous feront courir notre dernière poste.
Et ce ne sera pas ces maîtres des délais
Qui feront consumer le dernier holocauste.
Ce n’est pas ces faquins et ces nobles varlets
Qui nous introduiront dans la vieille demeure.
Ce n’est pas ces coquins et ces maîtres de l’heure
Qui nous introduiront dans le dernier palais.
Et ce ne sera pas ces maîtres enquesteurs
Qui viendront nous chercher dans la tombe où nous sommes.
Et ce ne sera pas ces maîtres requesteurs,
Quand nous ne serons plus que de la cendre d’hommes.
Et ce ne sera pas ces nobles terrassiers
Qui viendront nous chercher dans la terre où nous sommes.
Et ce ne sera pas ces nobles poudriers,
Quand nous ne serons plus que de la poudre d’hommes.
Et ce ne sera pas ces maîtres des requêtes
Qui nous requêteront combien nous sommes vils.
Et ce ne sera pas ces maîtres des enquêtes
Qui nous enquêteront dans nos états-civils.
Et ce ne sera pas ces maîtres des requêtes
Qui nous requêteront dans les blés et les vignes.
Et ce ne sera pas ces maîtres des enquêtes
Qui nous remontreront que nous sommes indignes.
Et ce ne sera pas ces maîtres d’éloquence
Qui parleront pour nous dans les derniers tournois.
Et ce ne sera pas ces gens de conséquence
Qui nous harnacheront notre dernier harnois.
Et ce ne sera pas ces maîtres d’éloquence
Qui plaideront pour nous dans un dernier débat.
Et ce ne sera pas ces guerriers en vacance
Qui se battront pour nous dans un dernier combat.
Et ce ne sera pas ces maîtres du barreau
Qui plaideront pour nous dans un dernier procès.
Et ce ne sera pas ces valets de bourreau
Qui viendront nous crever notre dernier abcès.
Ce n’est pas leurs courants et leur haute fréquence
Qui nous fera jaillir le sang de nos artères.
Ce n’est pas leur bavette et leur grandiloquence
Qui viendra nous chercher dans nos tacites terres.
Ce n’est pas ces portiers et ces grands-chambellans
Qui nous feront passer par la dernière porte.
Ce n’est pas ces courtiers avec leurs bras ballants
Qui nous ramasseront notre dépouille morte.
Ce n’est pas ces courtauds et ces portiers-consignes
Qui nous feront passer dans nos appartements.
Ce n’est pas ces rustauds et ces gardes-insignes
Qui viendront nous chercher dans les départements.
Ce n’est pas ces badauds et ces messieurs très dignes
Qui viendront nous chercher dans notre pourriture.
Ce n’est pas ces bedeaux et ces porte-bouture
Qui viendront nous chercher dans nos blés et nos vignes.
Et ce ne sera pas ces maîtres des requêtes
Qui nous aligneront dans la dernière ligne.
Et ce ne sera pas ces maîtres des enquêtes,
Sous nos derniers drapeaux et sous un divin signe.
Ce n’est pas ces portiers et ces grands-chambellans
Qui nous feront passer dans la dernière chambre.
Ce n’est pas ces courtiers avec leur bras ballants,
Par la porte de corne et par la porte d’ambre.
Ce n’est pas ces portiers et ces grands-chambellans
Par la porte d’ivoire et la porte de corne.
Ce n’est pas ces courtiers avec leurs bras ballants,
Par la porte de chêne et par la porte d’orne.
Ce n’est pas ces portiers et ces grands-chambellans
Qui nous feront tourner le coin de cette borne.
Ce n’est pas ces courtiers avec leurs bras ballants,
Par la porte de hêtre et la porte d’orne.
Ce n’est pas ces portiers et leurs clefs dans le dos
Qui nous feront sauter la dernière serrure.
Ce n’est pas ces courtiers et ces porte-ferrure
Qui nous ramasseront les cendres de nos os.
Une autre, une autre clef nous ouvrira la porte.
Un autre porte-clefs en a tout un trousseau.
Un autre gardien-chef sous le dernier vousseau
Regarde, et pense encore au lac de la Mer Morte.
Une autre, une autre clef, faite d’une autre sorte,
Nous réintégrera dans le premier berceau.
Un vieux avec sa barbe, assis sous un arceau,
Regarde, et pense encore aux bords de la Mer Morte.
Une autre, une autre clef, ouvrant une autre porte,
Nous laissera passer. Un maître de péniche,
Un vieux à barbe blanche assis dans une niche
Regarde, et pense encore au lit de la Mer Morte.
Ce n’est pas leurs onguents et leurs pots de tisanes
Qui nous ravaleront une carcasse usée.
Ce n’est pas leurs ferments et leurs amours profanes
Qui réanimeront l’âme désabusée.
Ce n’est pas ces drapiers et ces porte-rideaux
Qui viendront nous border dans notre dernier lit.
Ce n’est pas ces fripiers et ces porte-cadeaux
Qui réanimeront un corps enseveli.
Ce n’est pas ces tripiers et ces porte-boyaux
Qui viendront démêler le fil de nos entrailles.
Ce n’est pas ces pompiers et ces porte-tuyaux
Qui viendront nous chercher parmi nos funérailles.
Ce n’est pas ces tripiers et ces porte-boyaux
Qui viendront dévider le fil de nos entrailles.
Ce n’est pas ces taupiers et ces porte-hoyaux
Qui viendront nous chercher parmi nos funérailles.
Ce n’est pas ces croupiers et ces porte-râteaux
Qui nous ramasseront sur un dernier tapis.
Ce n’est pas ces troupiers et ces derniers képis
Que l’on verra passer sur les derniers plateaux.
Ce n’est pas ces lanciers et ces porte-couronnes
Qui viendront nous chercher dans notre monument.
Ce n’est pas ces messieurs et ces porte-colonnes
Qui viendront nous chercher dans notre bâtiment.
De plus chastes Vertus et non pas moins luronnes
Viendront nous réveiller dans notre monument.
De plus augustes mains et non pas moins patronnes
Viendront nous relever dans notre bâtiment.
De plus hautes vertus et un peu moins baronnes
Viendront nous réveiller dans notre monument.
Des saintes bien en cour et non pas moins patronnes
Viendront nous relever dans notre bâtiment.
Ce n’est pas ces drapiers et ces porte-rideaux
Qui viendront nous fermer notre dernière alcôve.
Mais la foi qui nous garde et la foi qui nous sauve
Saura nous ramasser sur nos derniers radeaux.
De plus chastes vertus un peu moins mijaurées
Viendront nous ramasser dans notre pourriture.
De plus augustes mains un peu moins dédorées
Viendront nous ramasser dans la lèpre et l’ordure.
Ce n’est pas ces gabiers et ces porte-lanternes
Qui viendront nous veiller dans notre dernier lit.
Ce n’est pas ces troupiers et ces portes-gibernes
Qui réanimeront un être enseveli.
Ce n’est pas leurs barbiers et leur savon moderne
Qui nous feront le poil, et le cuir et la peau.
Et ce ne sera pas leurs pavillons en berne
Qui nous remplaceront notre unique drapeau.
Et ce ne sera pas ces portiers de caserne
Qui nous installeront dans nos casernements.
Et ce ne sera pas ces portiers de taverne
Qui nous installeront dans nos gouvernements.
Et ce ne sera pas ces buveurs de falernes
Qui nous remplaceront le vin du dernier jour.
Et ce ne sera pas ces buveurs de sauternes,
Le vin du dernier sang et du dernier amour.
Et ce ne sera pas ces buveurs d’ambroisies
Qui nous remplaceront le vin du dernier jour.
Et ce ne sera pas leurs bouteilles moisies,
Le vin du sacrifice et du dernier amour.
Et ce ne sera pas ces buveurs d’ambroisies
Qui nous remplaceront le vin du dernier jour.
Et ce ne sera pas leurs bouteilles choisies,
Le sang du sacrifice et du dernier amour.
Et ce ne sera pas ces garçons d’abattoir
Qui nous ramasseront le sang du dernier jour.
Et ce ne sera pas ces valets de comptoir
Qui nous ramasseront notre dernier amour.
Et ce ne sera pas ces maîtres de lavoir
Qui sauront nous laver notre vieille guénille.
Et ce ne sera pas ces fils d’une illustre famille
Qui descendront pour nous la pente du guévoir.
Et ce ne sera pas ces maîtres de dortoir
Qui viendront nous border dans des lits de prison.
Et ce n’est pas ces fils d’une illustre maison
Qui viendront nous chercher dans notre dépotoir.
Et ce ne sera pas ces princes du grattoir
Qui nous remplaceront une autre signature.
Et ce ne sera pas leurs cordons en sautoir
Qui nous rattacheront notre double nature.
Et ce ne sera pas ces fils d’apothicaires
Qui nous ramasseront sur le bord d’un trottoir.
Et ce ne sera pas ces mornes antiquaires
Qui nous ramasseront au bas d’un accotoir.
Et ce ne sera pas ces hauts fonctionnaires
Qui nous ramasseront le long d’un décrottoir.
Et ce ne sera pas ces sots factionnaires
Qui heurteront la porte en levant le heurtoir.
Et ce ne sera pas leur traitement externe
Qui nous fera sortir de notre pourriture.
Mais la foi qui nous sauve et seule nous discerne
Saura nous retrouver dans la poudre et l’ordure.
Et ce ne sera pas par leur usage externe
Que nous nous lèverons de notre pourriture.
Mais la foi qui nous sauve et seule nous discerne
Saura nous retrouver dans la fange et l’ordure.
Et ce ne sera pas leurs boîtes de conserve
Qui feront notre espoir et notre nourriture.
Mais la foi qui nous sauve et seule nous conserve
Saura nous retrouver dans cette pourriture.
Et ce ne sera pas leur extrême réserve
Qui fera notre règle et notre nourriture.
Mais la foi qui nous sauve et seule nous conserve
Saura nous retrouver dans cette pourriture.
Et ce ne sera pas leur suprême élégance
Qui nous fera laisser le peu que nous savons.
Et ce ne sera pas leur extrême arrogance
Qui nous fera baisser les yeux que nous avons.
Ce n’est pas leur tutelle et leurs augustes bourdes
Qui nous déplaceront la borne du chemin.
Ce n’est pas leur chandelle et leurs lanternes sourdes
Qui nous remplaceront le soleil de demain.
Et ce n’est pas leur bore et leurs vapeurs de soufre
Qui viendront nous blanchir de nos abjections.
Et ce n’est pas leur chlore et leurs objections
Qui viendront nous tirer du fond du dernier gouffre.
Et ce n’est pas leur bore et leurs vapeurs de soufre
Qui viendront nous blanchir nos derniers ossements.
Et ce n’est pas leur chlore et leurs exhaussements
Qui viendront nous tirer du fond du dernier gouffre.
Ce n’est pas leurs talus et leurs adossements
Qui feront un rempart à notre humble poussière.
Et ce ne sera pas ces porte-gibecière
Qui nous ramasseront nos derniers ossements.
Ce n’est pas leurs saluts et leurs endossements
Qui payeront pour nous le jour de la contrainte.
Et ce ne sera pas ces professeurs de crainte
Qui nous ramasseront nos derniers ossements.
Et ce ne sera pas ces porteurs de contraintes
Qui payeront pour nous le jour de la saisie.
Et ce ne sera pas ces professeurs d’étreintes,
Le jour de la quittance et de l’apostasie.
Et ce ne sera pas parmi leurs labyrinthes
Que nous égarerons les pas que nous ferons.
Et ce ne sera pas en suivant leurs empreintes
Que nous disperserons le peu que nous serons.
Et ce ne sera pas dans leurs maigres enceintes
Que nous rassemblerons notre dernier débris.
Et ce ne sera pas ces professeurs d’astreintes
Qui viendront nous chercher dans notre grand Paris.
Et ce ne sera pas leurs pauvres fantaisies
Qui nous feront entrer dans un siècle plus beau.
Et ce ne sera pas leurs plates frénésies
Qui nous feront marcher au sortir du tombeau.
Et ce ne sera pas leurs plates poésies
Qui nous introduiront dans un siècle nouveau.
Et ce ne sera pas leurs pauvres hérésies
Qui viendront nous chercher dans le dernier caveau.
Et ce ne sera pas leurs maigres fantaisies
Qui guideront nos pas vers un siècle nouveau.
Et ce ne sera pas leurs plates frénésies
Qui viendront nous chercher dans un dernier caveau.
Et ce ne sera pas parmi leurs aphasies
Que nous rechercherons le Verbe nouveau-né.
Et ce ne sera pas leurs paronomasies
Qui nous baptiseront notre Verbe incarné.
Et ce ne sera pas parmi leurs aphasies
Que nous rechercherons le Verbe couronné.
Et ce ne sera pas leurs paronomasies
Qui nous baptiseront le Verbe unique-né.
Et ce ne sera pas parmi leurs aphasies
Que nous rechercherons le nom du mois de mai.
Et ce ne sera pas leurs paronomasies
Qui nous indiqueront le nom du bien-aimé.
Et ce ne sera pas leurs tonneaux d’ambroisie
Qui nous remplaceront le vin du dernier jour.
Et ce ne sera pas leurs fleurs de malvoisie,
Le vin du dernier sang et du dernier amour.
Et ce ne sera pas à leurs analgésies
Que nous demanderons l’oubli de la douleur.
Et ce ne sera pas à leurs anesthésies,
L’oubli de la souffrance et l’oubli du malheur.
Et ce ne sera pas leurs palingénésies
Qui nous réveilleront d’entre les pâles morts.
Et ce ne sera pas leurs hyperesthésies
Qui nous feront sentir le plus horrible mors.
Et ce ne sera pas parmi leurs amnésies
Que nous rechercherons la plus haute mémoire.
Et ce ne sera pas dans leurs Polynésies
Que nous rechercherons le temple de la gloire.
Et ce ne sera pas dans leurs paralysies
Que nous irons chercher le jeu de notre coude.
Et ce ne sera pas dans leurs cendres de soude
Que nous irons laver nos pâles jalousies.
Et ce ne sera pas dans leurs paralysies
Que nous rechercherons le jeu de notre nuque.