Ève (page 19)

Charles Péguy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Ève (Péguy) · 23 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Et ce ne sera pas dans leurs hydropisies

Que nous retrouverons une force caduque.

Et ce ne sera pas dans leurs hydropisies

Que nous retrouverons le sang de notre ventre.

Et ce ne sera pas dans leurs hypocrisies

Que nous retrouverons notre axe et notre centre.

Et ce ne sera pas dans leurs paralysies

Que nous rechercherons le jeu de nos genoux.

Et nous ne mettrons pas dans leurs apostasies

L’appareil de ce cœur qui ne bat que pour vous.

Et ce ne sera pas dans leur Aphrodisies

Que nous irons veiller un misérable feu.

Et ce ne sera pas dans leurs Dionysies

Que nous demanderons ce que c’est que d’un Dieu.

Et ce ne sera pas dans leur Papouasie

Que nous rechercherons ce que c’est qu’un haut lieu.

Mais c’est sur un haut lieu de l’éternelle Asie

Que nous avons connu ce que c’est que d’un Dieu.

Et ce ne sera pas parmi leur Caucasie

Que nous irons chercher un temple de la gloire.

Mais c’est beaucoup plus près et dans notre Austrasie

Que nous avons connu nos temples de mémoire.

Et ce ne sera pas parmi leur Malaisie

Que nous irons chercher une âme plus profonde.

Et ce ne sera pas parmi leur Silésie

Que nous irons placer la flèche unique au monde.

Mais c’est beaucoup plus près, dans notre plate Beauce,

Que nous avons dressé la flèche inimitable.

Et c’est ici tout près, dans une étroite fosse,

Que viendra nous chercher notre grand connétable.

Et ce ne sera pas parmi leurs hérésies

Que nous rechercherons notre dernier destin.

Et ce ne sera pas dans leurs Mélanésies

Que nous verrons lever notre dernier matin.

Et ce ne sera pas dans leur Micronésie

Qu’on nous convoquera pour un dernier festin.

Mais c’est beaucoup plus près, dans notre Tunisie,

Que nous avons connu le grand saint Augustin.

Et ce ne sera pas dans une île lointaine

Qu’on sonnera pour nous notre suprême glas.

Mais c’est beaucoup plus près, et dans notre Lorraine,

Que nous avons connu le grand saint Nicolas.

Et ce ne sera pas ces faussement paternes

Qui nous remplaceront un père paternel

Et ce ne sera pas leurs antiques lanternes

Qui nous remplaceront le soleil éternel.

Et ce ne sera pas leurs lampadaires ternes

Qui nous remplaceront un soleil solennel.

Et ce ne sera pas leurs grimaces paternes

Qui nous remplaceront notre père éternel.

Et ce ne sera pas ces simili faux frères

Qui nous remplaceront un frère fraternel.

Et ce ne sera pas leurs simili misères

Qui nous remplaceront un ventre maternel.

Et ce ne sera pas leurs simili misères

Qui nous introduiront aux siècles absolus.

Et ce ne sera pas ces simili faux frères

Qui nous remplaceront notre frère Jésus.

Et ce ne sera pas ces simili baigneurs

Qui nous introduiront aux climats absolus.

Et ce ne sera pas ces simili seigneurs

Qui nous remplaceront notre seigneur Jésus.

Et ce ne sera pas ces simili fraudeurs

Qui nous introduiront aux sources résolues.

Et ce ne seront pas ces simili grandeurs

Qui nous introduiront aux grandeurs absolues.

Et ce ne sera pas leurs simili tendresses

Qui nous remplaceront un mot de notre mère.

Et ce ne sera pas leurs simili détresses

Qui nous remplaceront une auguste misère.

Et ce ne sera pas leurs simili caresses

Qui nous remplaceront les yeux de notre mère.

Et ce ne sera pas leurs simili détresses

Qui nous remplaceront une juste misère.

Et ce ne sera pas leurs savants aqueducs

Qui nous remplaceront une source tarie.

Et ce ne sera pas leurs miracles caducs

Qui nous remplaceront notre mère Marie.

Et ce ne sera pas dans leurs bateaux-lavoirs

Qu’on nous effacera la tache originelle.

Et ce ne sera pas parmi leurs abreuvoirs

Que nous étancherons notre fièvre charnelle.

Seule vous le savez nos soirs du mois de mai

Ne valent pas le quart de vos plus durs décembres.

Et notre plus beau soir et le plus embaumé

N’est qu’un pâle reflet de vos mornes novembres.

Et ce ne sera pas ces suprêmes gandins

Qui viendront nous chercher sous nos couches d’humus.

Et ce ne sera pas ces genets et ces daims

Qui viendront nous chanter un dernier orémus.

Et ce ne sera pas ces maîtres de dédains

Qui viendront nous chercher sous nos couches d’humus.

Et ce ne sera pas ces professeurs soudains

Qui viendront nous sonner un dernier angélus.

Et ce ne sera pas ces allumeurs de gaz

Qui viendront nous chercher dans nos pâles ténèbres.

Ce n’est pas Joachaz et ce n’est pas Achaz

Qui viendront nous chercher sur nos couches funèbres.

Et ce ne sera pas ces pâles allumeurs

Qui nous éblouiront de l’éclat de leurs becs.

Et ce ne sera pas sur le banc des rameurs

Que nous nous chaufferons au feu de ces cœurs secs.

Et ce ne sera pas ces pâles rétameurs

Qui nous radouberont notre dernier vaisseau.

Et ce ne sera pas ces pâles embaumeurs

Qui nous restitueront notre premier berceau.

Et ce ne sera pas leurs pâles réverbères

Qui nous jalonneront notre dernier chemin.

Et ce ne sera pas leurs vertus exemplaires

Qui nous embaumeront notre dernier demain.

Et ce ne sera pas à leur sens des affaires

Que nous aurons recours dans notre économat.

Et ce ne sera pas à leurs calorifères

Que nous demanderons de nous faire un climat.

Ce n’est pas leur entente et leur sens des affaires

Qui rameront pour nous sur nos derniers trois-mâts.

Et ce ne sera pas à leurs calorifères

Que nous nous chaufferons dans ces derniers frimas.

Et ce ne sera pas à leur goût des affaires

Que nous fierons nos cœurs et notre économie.

Et ce ne sera pas à leurs calorifères

Que nous réchaufferons une peine endormie.

Et ce ne sera pas ces maigres donateurs

qui viendront nous chercher dans nos pâles ténèbres.

Et ce ne sera pas ces lourds ordonnateurs

Qui nous encadreront dans leurs pompes funèbres.

Et ce ne sera pas ces beaux archéologues

Qui viendront nous chercher dans nos pâles décombres.

Et ce ne sera pas ces savants mystagogues

Qui viendront nous tirer du royaume des ombres.

Et ce ne sera pas ces parfaits nettoyeurs

Qui viendront nous chercher parmi les détritus.

Et ce ne sera pas ces maîtres fossoyeurs

Qui nous réciteront notre dernier Agnus.

Et ce ne sera pas ces auteurs délicats

Qui viendront nous chercher dans nos derniers humus.

Et ce ne sera pas ces savants candidats

Qui nous réciteront notre dernier Deus.

Et ce ne sera pas ces robes d’avocats

Qui viendront nous chercher dans nos derniers humus.

Et ce ne sera pas ces parfaits renégats

Qui forceront pour nous les portes du blocus.

Ce n’est pas ces penseurs et ces hommes d’États

Qui viendront nous chercher dans notre insuffisance.

Et ce ne sera pas ces hardis potentats

Qui nous mettront jamais au chemin de plaisance.

Et ce ne sera pas ces courtauds de boutiques

Qui viendront nous chercher dans notre négligence.

Et ce ne sera pas ces marquis authentiques

Qui nous mettront jamais au chemin d’allégeance.

Et ce ne sera pas ces maîtres parfumeurs

Qui viendront nous trier d’entre nos immondices.

Et ce ne sera pas ces chercheurs de blandices

Qui viendront nous tirer de nos mauvaises mœurs.

Et ce ne sera pas ces maigres chiffonniers

Qui viendront nous trier les déchets de nos corps.

Et ce ne sera pas ces grêles nautonniers

Qui viendront nous tirer d’entre les pâles morts.

Et ce ne sera pas ces hommes d’importance

Qui viendront ramasser notre dernier débris.

Ce n’est pas leur jactance et leur intermittence

Qui viendra nous chercher dans notre vieux Paris.

Et ce ne sera pas ces gens de conséquence

Qui viendront ramasser notre corps et notre âme.

Et ce ne sera pas ces maîtres d’éloquence

Qui viendront nous chercher aux pieds de Notre Dame.

Et ce ne sera pas ces gens d’extrêmes goûts

Qui viendront nous chercher dans notre inconsistance.

Ce n’est pas leur jactance et leur belle prestance

Qui viendra nous chercher dans le fond des égouts.

Et ce ne sera pas leurs vieux fonds de citerne

Qui nous remplaceront une source profonde.

Et ce ne sera pas ces premiers rois du monde

Qui nous feront passer la dernière poterne.

Et ce ne sera pas ces restants de citerne

Qui nous remplaceront une source d’eau vive.

Et ce ne sera pas leur pâle défensive

Qui nous fera passer la dernière poterne.

Et ce ne sera pas ces égouts de citerne

Qui nous remplaceront une source profonde.

Et ce ne sera pas ces illustres du monde

Qui nous feront passer la dernière poterne.

Seule, nous le savons, une dure offensive

Nous livrera la porte, et le pont, et la herse.

Seule, nous le savons, une rude lessive

Lavera les effets de ce double commerce.

Seule, nous le savons, une dure offensive

Nous livrera la porte et le pont du fossé.

Seule, nous le savons, une rude lessive

Lavera le restant de ce double passé.

Seule, nous le savons, une dure offensive

Nous livrera la porte et le pont du fossé.

Seule, nous le savons, une rude lessive

Effacera les pas de l’ombre du passé.

Et ce ne sera pas ces chasseurs de casquettes

Qui nous emporteront dans leurs maigres carniers.

Et ce ne sera pas ces maîtres des requêtes

Qui viendront nous chercher dans nos pauvres charniers.

Et ce ne sera pas ces chasseurs de casquettes

Qui nous emporteront parmi leurs gibecières.

Et ce ne sera pas ces maîtres des enquêtes

Qui nous feront lever de nos mornes glacières.

Et ce ne sera pas ces colleurs d’étiquettes

Qui poseront sur nous la dernière formule.

Et ce ne sera pas ces chasseurs de conquêtes

Qui pèseront sur nous le gramme et le scrupule.

Et ce ne sera pas ces courtiers de basoches

Qui régleront pour nous l’ordre de la procédure.

Et ce ne sera pas ces chercheurs d’anicroches

Qui viendront nous chercher dans le trouble et l’ordure.

Et ce ne sera pas ces chasseurs de casquettes

Qui nous emporteront parmi leurs gibecières

Et ce ne sera pas ces joueurs de raquettes

Qui viendront nous chercher dans nos humbles poussières.

Et ce ne sera pas ces élégants bancroches

Qui nous enseigneront ce que c’est que marcher.

Et ce ne sera pas ces candides fantoches

Qui nous enseigneront ce que c’est que pécher.

Et ce ne sera pas ces essayeurs de roches

Qui nous enseigneront l’ordre de la matière.

Et ce ne sera pas leurs cinquantuples croches

Qui nous réveilleront dans notre cimetière.

Et ce ne sera pas ces découpeurs de roches

Qui nous révéleront le secret de matière.

Et ce ne sera pas ces essayeurs de croches

Qui nous réveilleront dans notre cimetière.

Et ce ne sera pas tous ces vide-goussets

Qui payeront pour nous de l’argent de nos poches.

Et ce ne sera pas tous ces tourneurs de broches

Qui nous enseigneront un ordre que je sais.

Et ce ne sera pas tous ces passe-lacets

Qui payeront pour nous le jour du dernier terme.

Et ce ne sera pas ces frotteurs d’épiderme

Qui nous enseigneront un terme que je sais.

Et ce ne sera pas tous ces lace-corsets

Qui nous arracheront de la dernière étreinte.

Et ce ne sera pas ces porteurs de contrainte

Qui nous enseigneront un terme que je sais.

Et ce ne sera pas tous ces cache-corsets

Qui nous arracheront d’un autre embrassement.

Ce n’est pas leurs cordons et leur enlacement

Qui nous enseigneront le seul nœud que je sais.

Et ce ne sera tous ces petits poucets

Qui nous arracheront d’un autre enlacement.

Et ce n’est pas leur botte et leur entassement

Qui nous enseigneront le seul pas que je sais.

Et ce ne sera pas tous ces petits poucets

Qui nous apporteront des bottes de sept lieues

Et ce ne sera pas ces nouveaux Barbe-Bleues

Qui nous enseigneront un meurtre que je sais.

Et ce ne sera pas tous ces petits poucets

Qui nous arracheront de la maison de l’ogre.

Ce n’est pas leur boussole et ce n’est pas leur dogre

Qui nous enseignera le seul nord que je sais.

Et ce ne sera pas tous ces petits poucets

Qui nous installeront dans une autre chaumière.

Ce n’est pas leurs cailloux et leur pauvre lumière

Qui nous enseigneront un château que je sais.

Et ce ne sera pas tous ces petits poucets

Qui nous installeront dans la candeur première.

Ce n’est pas leurs cailloux et leur pauvre lumière

Qui nous enseigneront un jardin que je sais.

Et ce ne sera pas tous ces petits poucets

Qui nous transporteront dans de plus nobles cieux.

Ce n’est pas leur lumière et leur main sur les yeux

Qui nous enseigneront notre dernier palais.

Et ce ne sera pas ces portiers d’anicroches

Qui nous transporteront dans un unique lieu.

Et ce ne sera pas tous ces courtiers bancroches

Qui nous enseigneront à marcher devant Dieu.

Et ce ne sera pas tous ces déménageurs

Qui nous installeront notre dernier ménage.

Et ce ne sera pas ces maîtres ménageurs

Qui feront notre firme et notre patronage.

Et ce ne sera pas ces porteurs de sacoches

Qui nous introduiront par la porte d’érable.

Et ce ne sera pas ces amateurs de croches

Qui nous enseigneront un chœur inaltérable.

Et ce ne sera pas ces gros déménageurs

Qui nous emporteront notre pauvre ménage.

Et ce ne sera pas tous ces maîtres-nageurs

Qui rameront pour nous dans le dernier naufrage.

Et ce ne sera pas ces montants de guichets

Qui nous encaisseront notre pauvre recette.

Et ce ne sera pas ces fraudeurs de péchés

Qui nous décaisseront l’argent de notre dette.

Et ce ne sera pas dans leurs étuis-musettes

Qu’ils nous transporteront le pain de chaque jour.

Et ce ne sera pas dans leurs sacs d’amusettes

Que nous transposerons notre dernier amour.

Et ce ne sera pas dans leurs étuis-musettes

Que nous transporterons le pain du dernier jour.

Et ce ne sera pas dans leurs sacs d’amusettes

Que nous transposerons notre premier amour.

Et ce ne sera pas tous ces Petits Poucets

Qui nous arracheront d’un grave enchaînement.

Et ce n’est pas leur trône et leur avènement

Qui nous arrachera la chaîne que je sais.

Et ce ne sera pas ces héros d’antichambres

Qui nous introduiront dans un dernier réduit.

Et ce ne sera pas ces simili Sicambres

Qui nous feront passer dans le dernier déduit.

Et ce ne sera pas ces héros de bastilles

Qui nous feront passer la Moselle et la Sambre.

Et ce ne sera pas ces marchands de pastilles

Qui nous ferons passer dans un dernier décembre.

Ce n’est pas ces cutters et ces chasse-marées

Qui viendront nous chercher dans un sauvage port.

Et ce ne sera pas leurs troupes chamarrées

Qui viendront nous lever d’une sordide mort.

Et ce ne sera pas tous ces caquets bons becs

Qui nous remplaceront le triple Gloria.

Et ce ne sera pas tous leur salamalecs

Qui nous remplaceront un Ave, Maria.

Et ce ne sera pas ces illustres blancs-becs

Qui nous remplaceront le triple Hosanna.

Et ce ne sera pas tous leurs salamalecs

Qui nous remplaceront un Salve, regina.

Et ce ne sera pas leurs illustres bons mots

Qui nous remplaceront une auguste parole.

Et ce ne sera pas ces beaux maîtres d’école

Qui viendront nous chercher dans nos derniers hameaux.

Et ce ne sera pas ces diseurs de bons mots

Qui nous remplaceront une illustre parole.

Et ce ne sera pas dans leurs maisons d’école

Que nous apporterons l’oubli de tous les maux.

Et ce ne sera pas ces faiseurs de bons mots

Qui nous remplaceront une antique parole.

Et ce ne sera pas ces beaux maîtres d’école

Qui viendront nous chercher au fin fond des hameaux.

Et ce ne sera pas leurs vagues hyperboles

Qui nous remplaceront un authentique Verbe.

Et ce ne sera pas leurs outils agricoles

Qui nous auront lié notre éternelle gerbe.

Et ce ne sera pas ces amateurs de mots

Qui nous remplaceront l’auguste parabole.

Et ce ne sera pas leur comice agricole

Qui nous remplacera notre jour des Rameaux

Et ce ne sera pas ces inventeurs de gestes

Qui viendront nous chercher nos corps involontaires.

Et ce ne sera pas tous ces complémentaires

Qui viendront nous chercher nos déplorables restes.

Et ce ne sera pas ces débiteurs de gestes

Qui viendront nous chercher nos corps élémentaires.

Et ce ne sera pas tous ces supplémentaires

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