Ève (page 20)

Charles Péguy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Ève (Péguy) · 23 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Qui viendront nous chercher nos lamentables restes.

Et ce ne sera pas ces professeurs de gestes

Qui nous ramasseront nos corps sans commentaires.

Et ce ne sera pas tous ces parlementaires

Qui nous recueilleront nos misérables restes.

Et ce ne sera pas ces raisonneurs de gestes

Qui nous ramasseront nos corps héréditaires.

Et ce ne sera pas tous ces réglementaires

Qui viendront nous chercher nos périssables restes.

Et ce ne sera pas ces connaisseurs de gestes

Qui viendront nous chercher dans nos plus pauvres terres.

Et ce ne sera pas tous ces propriétaires

Qui viendront nous chercher nos détestables restes.

Et ce n’est pas leur chlore et leurs bains sulfureux

Qui viendront nous blanchir notre pauvre carcasse.

Et ce ne sera pas ces faiseurs de grimace

Qui viendront nous chercher quand nous serons affreux.

Et ce ne sera pas ces fâcheux prétendants

Qui banderont un arc dans le palais d’Ulysse.

Et ce ne sera pas ces fameux intendants

Qui boiront la lumière et le vin du calice.

Et ce ne sera pas ces fâcheux prétendants

Qui banderont un arc dans le palais d’Ulysse.

Et ce ne sera pas ces fameux intendants

Qui boiront l’amertume et le sang du calice.

Et ce ne sera pas ces fâcheux prétendants

Qui banderont un arc dans le palais d’Ulysse.

Et ce ne sera pas ces fameux intendants

Qui boiront la poussière et le sang du calice.

Et ce ne sera pas ces grêles soupirants

Qui feront le pourchas de cette illustre veuve.

Et ce ne sera pas ces frêles aspirants

Qui s’en iront lutter dans les roseaux du fleuve.

Et ce ne sera pas ces grêles soupirants

Qui feront le pourchas d’une faussement veuve.

Et ce ne sera pas ces frêles aspirants

Qui pourront triompher dans la dernière épreuve.

Et ce ne sera pas ces grêles soupirants

Qui feront le pourchas d’une censément veuve.

Et ce ne sera pas ces frêles aspirants

Qui seront revêtus de la tunique neuve.

Et ce ne sera pas ces grêles soupirants

Qui feront le pourchas d’une prudente veuve.

Et ce ne sera pas ces frêles aspirants

Qui seront revêtus d’une naissance neuve.

Et ce ne sera pas ces grossiers soupirants

Qui verront le pourchas de la plus fine toile.

Et ce ne sera pas ces grossiers aspirants

Qui verront se lever la plus candide étoile.

Et ce ne sera pas ces grossiers prétendants

Qui verront le pourchas d’une faussement toile.

Et ce ne sera pas ces grossiers intendants

Qui rangeront le mât d’avec la toile à voile.

Et ce ne sera pas ces grossiers soupirants

Qui verront le pourchas d’une prudente toile.

Et ce ne sera pas ces grossiers aspirants

Qui verront se lever le plus candide voile.

Et ce ne sera pas ces brumeux prétendants

Qui feront le pourchas d’une autre Pénélope.

Et ce ne sera pas ces fameux intendants

Qui sauront se sortir de l’antre du Cyclope.

Ce n’est pas ces préteurs et ces inaccessibles

Qui nous introduiront dans un dernier État.

Ce n’est pas ces questeurs et ces inamovibles

Qui nous feront entrer dans le dernier sénat.

Ce n’est pas ces galants et ces beaux ténébreux

Qui viendront nous chercher dans notre turpitude.

Ce n’est pas ces savants et ces maîtres d’étude

Qui viendront nous chercher quand nous serons affreux.

Ce n’est pas leur peau mate et leur face polie

Qui viendra nous chercher dans notre enterrement.

Ce n’est pas leur peau plate et leur effarement

Qui viendra nous lever notre mélancolie.

Ce n’est pas leur peau grasse et leur lèvre jolie

Qui viendra nous chercher dans notre enterrement.

Ce n’est pas leur peau basse et leur effleurement

Qui viendra nous lever notre mélancolie.

Ce n’est pas un poignard dans une panoplie

Qui combattra pour nous un suprême combat.

Et ce ne sera pas leur éternel débat

Qui viendra nous lever notre mélancolie.

Ce n’est pas ces nerveux et ces beaux soupirants

Qui viendront nous chercher dans nos dépositoires.

Et ce ne sera pas nos professeurs d’histoires

Qui feront le cortège et déferont les rangs.

Ce n’est pas ces verveux et tous ces museaux secs

Qui viendront nous chercher dans nos anciens espaces.

Et ce ne sera pas nos professeurs de grecs

Qui régleront la pompe et marqueront les places.

Et ce ne sera pas tous ces télépathiques

Qui viendront nous chercher dans notre isolement.

Et ce ne sera pas tout leur affolement

Qui pourra soulever nos membres apathiques.

Ce n’est pas ces fameux prestidigitateurs

Qui viendront nous chercher dans notre éloignement.

Et ce ne sera pas tout leur besognement

Qui les empêchera d’être des amateurs.

Ce n’est pas ces fiévreux et ces agitateurs

Qui viendront nous chercher dans notre solitude.

Et ce ne sera pas leur éternelle étude

Qui les empêchera d’être des orateurs.

Ce n’est pas ces crémeux et ces grands géographes

Qui viendront nous chercher dans des pays perdus.

Ce n’est pas ces spumeux et ces beaux cartographes

Qui pourront soulever nos membres détendus.

Ce n’est pas ces vitreux et ces machinateurs

Qui remettront en route un mécanisme usé.

Ce n’est pas ces cercleux et ces profanateurs

Qui baiseront les mains d’un Dieu désabusé.

Ce n’est pas ces gommeux et ces beaux topographes

Qui sauront nous trouver l’impérissable lieu.

Ce n’est pas ces messieurs et ces lexicographes

Qui sauront nous trouver l’inaltérable Dieu.

Et ce ne sera pas ces historiographes

Qui viendront nous chercher par des chemins rompus.

Et ce ne sera pas ces tourneurs de carafes

Qui viendront soulever nos membres corrompus.

Et ce ne sera pas ces graveurs d’épitaphes

Qui nous feront passer les ponts interrompus.

Et ce ne sera pas ces auteurs d’autographes

Qui viendront soulever nos membres corrompus.

Et ce ne sera pas ces maîtres d’orthographes

Qui nous feront passer par les ponts suspendus.

Et ce ne sera pas ces auteurs de paraphes

Qui pourront soulever nos membres détendus.

Et ce ne sera pas ces faiseurs d’épigraphes

Qui nous introduiront à la source de l’être.

Et ce ne sera pas ces sténobiographes

Qui viendront nous chercher dans la ronce et le hêtre.

Et ce ne sera pas ces téléphonographes

Qui nous introduiront aux racine de l’être.

Et ce ne sera pas ces sténologographes

Qui viendront nous chercher dans la ronce et le hêtre.

Et ce ne sera pas leurs jeux interrompus.

Qui nous feront gagner la partie éternelle.

Et ce ne sera pas leur vigueur solennelle

Qui pourra nous lever nos membres corrompus.

Et ce ne sera pas leurs mots interrompus

Qui nous feront gagner la centrale partie.

Et ce ne sera pas leur vigueur départie

Qui pourra soulever nos membres corrompus.

Et ce ne sera pas leurs savants pronostic

Qui nous révéleront notre dernier demain.

Et ce ne sera pas leurs gestes et leurs tics

Qui nous relèveront de la main à la main.

Et ce ne sera pas leurs savants pronostics

Qui nous dévoileront notre dernier demain.

Et ce ne sera pas leurs gestes et leurs tics

Qui nous mettront l’obole au creux de notre main.

Et ce ne sera pas leurs fâcheux pronostics

Qui nous feront lever notre dernier demain.

Et ce ne sera pas leurs gestes et leurs tics

Qui viendront nous chercher et nous prendre la main.

Et ce ne sera pas leurs douteux pronostics

Qui nous éclaireront notre dernier demain.

Et ce ne sera pas leurs gestes et leurs tics

Qui viendront nous laver le sang de notre main.

Et ce ne sera pas leurs savantes tactiques

Qui nous emporteront dans un dernier débat.

Et ce ne sera pas leurs creuses balistiques

Qui nous feront gagner dans un dernier combat.

Et ce ne sera pas leurs basses politiques

Qui nous emporteront dans un dernier fossé.

Et ce ne sera pas leurs simili mystiques

Qui nous emporteront dans un dernier passé.

Et ce ne sera pas leurs honteuses tactiques

Qui nous emporteront dans un dernier assaut.

Et ce ne sera pas leurs vaines balistiques

Qui nous feront sauter dans un dernier ressaut.

Et ce ne sera pas leurs douteuses pratiques

Qui nous emporteront dans un dernier élan.

Ce n’est pas leur programme et ce n’est pas leur plan

Qui nous remplacera nos dures dogmatiques.

Et ce ne sera pas leurs molles pragmatiques

Qui nous emporteront dans un dernier assaut.

Et ce ne sera pas leurs gestes hiératiques

Qui nous feront sauter le pas du dernier saut.

Et ce ne sera pas leurs airs diplomatiques

Qui nous emporteront dans un dernier assaut.

Et ce ne sera pas leurs tons énigmatiques

Qui nous distingueront l’honnête homme et le sot.

Et ce ne sera pas ces portants de théâtre

Qui nous transporteront dans le dernier décor.

Et ce n’est pas leurs trucs et leurs gestes d’albâtre

Qui nous remplaceront notre dernier trésor.

Et ce ne sera pas ces distingués cloportes

Qui viendront nous chercher dans notre enterrement.

Ce n’est pas leur détresse et leur délabrement

Qui nous fera passer le seuil des doubles portes.

Et ce ne sera pas ces distingués cloportes

Qui viendront nous chercher dans notre enterrement.

Ce n’est pas leur détresse et leur égarement

Qui nous fera quitter nos lits de feuilles mortes.

Et ce ne sera pas ces distingués cloportes

Qui viendront nous chercher dans notre enterrement.

Ce n’est pas leur détresse et leur effarement

Qui nous rassembleront en de pâles cohortes.

Et ce ne sera pas ces distingués cloportes

Qui viendront nous chercher dans notre enterrement.

Ce n’est pas leur détresse et leur effondrement

Qui nous assembleront en furtives cohortes

Et ce ne sera pas ces distingués cloportes

Qui viendront nous chercher dans notre enterrement.

Ce n’est pas leur détresse et leur désœuvrement

Qui se promènera sur nos dépouilles mortes.

Et ce ne sera pas ces puissants mille-pieds

Qui se promèneront parmi nos pâles faces.

Et ce ne sera pas ces illustres troupiers

Qui nous ramasseront nos sordides carcasses.

Et ce ne sera pas ces troublants mille-pieds

Qui se promèneront sur nos augustes faces.

Et ce ne sera pas ces candides troupiers

Qui viendront nous lever nos débiles carcasses.

Et ce ne sera pas ces puissants mille-pattes

Qui viendront nous chercher dans notre enterrement.

Et ce ne sera pas ces troublants acrobates

Qui nous démêleront notre enchevêtrement.

Ce n’est pas ces peau glabre et ces faces rasées

Qui viendront nous chercher sous les myrtes épais.

Et ce ne sera pas leurs lèvres écrasées

Qui viendront nous donner notre baiser de paix.

Ce n’est pas ces peau moite et ces lèvres brasées

Qui viendront nous chercher sous les lauriers épais.

Et ce ne sera pas leurs faces abrasées

Qui viendront nous donner notre baiser de paix.

Et ce ne sera pas ces chambellans épais

Qui viendront nous chercher dans les maisons régnantes.

Et ce ne sera pas leurs lèvres répugnantes

Qui viendront nous donner notre baiser de paix.

Et ce ne sera pas ces buveurs de tisanes

Qui viendront nous chercher sous les hêtres épais.

Et ce ne sera pas à des baisers profanes

Que nous demanderons notre baiser de paix.

Et ce ne sera pas cette bande charnelle

Qui viendra nous chercher sous les beaux orangers.

Et ce ne sera pas ces pauvres horlogers

Qui nous remonteront une horloge éternelle.

Et ce ne sera pas ces nobles étrangers

Qui nous boulangeront le pain de chaques jours.

Et ce ne sera pas ces pauvres boulangers

Qui nous cuiront le pain des terrestres amours.

Et ce ne sera pas ces nobles étrangers

Qui nous boulangeront le pain de chaques jours.

Et ce ne sera pas ces pauvres boulangers

Qui nous cuiront le pain des charnelles amours.

Et ce ne sera pas ces nobles étrangers

Qui nous boulangeront des pains insaisissables.

Et ce ne sera pas ces pauvres boulangers

Qui nous cuiront le pain des amours périssables.

Et ce ne sera pas ces nobles étrangers

Qui nous boulangeront le pain des autres jours.

Et ce ne sera pas ces pauvres boulangers

Qui nous cuiront le pain des célestes amours.

Et ce ne sera pas ces nobles étrangers

Qui nous boulangeront le pain des derniers jours.

Et ce ne sera pas ces pauvres boulangers

Qui verseront le vin des divines amours.

Et ce ne sera pas ces nobles étrangers

Qui nous effaceront la tache originelle.

Et ce ne sera pas ces pauvres boulangers

Qui nous cuiront le pain d’une amour éternelle.

Et ce ne sera pas ces pauvres solennels

Qui viendront nous chercher sous les beaux orangers.

Et ce ne sera pas ces pauvres horlogers

Qui feront tourner l’heure aux cadrans éternels.

Et ce ne sera pas ces demi-criminels

Qui viendront nous chercher dans une entière mort.

Et ce ne sera pas ces demi-colonels

Qui sauront emporter l’indivisible fort.

Et ce ne sera pas ces faux passionnels

Qui sauront emporter le cœur de la maison.

Et ce ne sera pas ces faux rationnels

Qui sauront emporter le cœur de la raison.

Et ce ne sera pas ces faux passionnels

Qui sauront saluer le cœur de leur saison.

Et ce ne sera pas ces faux rationnels

Qui sauront saluer le cœur de la raison.

Et ce ne sera pas ces unipersonnels

Qui sauront saluer une triple personne.

Et ce ne sera pas ces faussement charnels

Qui sauront recevoir une fausse couronne.

Et ce ne sera pas ces faux confraternels

Qui reviendront jamais dans la maison du père.

Et ce ne sera pas un illustre confrère

Qui fera tourner l’heure aux cadrans éternels.

Et ce ne sera pas ces illustres faux frères

Qui rentreront jamais aux jardins fraternels.

Et ce ne sera pas ces augustes compères

Qui feront tourner l’heure aux cadrans éternels.

Et ce ne sera pas leur pauvre ritournelle

Qui nous réveillera sous les beaux orangers

Et ce ne sera pas ces pauvres horlogers

Qui nous remonteront une horloge éternelle.

Et ce sera la voix d’une autre villanelle

Qui nous réveillera sous les arceaux légers.

Et ce ne sera pas ces pauvres horlogers

Qui nous remonteront une horloge éternelle.

Et ce ne sera pas ces fausses sentinelles

Qui garderont la rive et le suprême bord.

Et ce ne sera pas leurs gilets de flanelles

Qui sauront les sauver du baiser de la mort.

Et ce ne sera pas ces pâles sentinelles

Qui garderont Ninive et la plus haute porte.

Et ce ne sera pas leurs gilets de flanelles

Qui sauront les sauver de cette étreinte morte.

Et ce ne sera pas ces blêmes sentinelles

Qui crieront le Qui-Vive au faîte de ce fort.

Et ce ne sera pas leurs gilets de flanelles

Qui sauront les sauver du frisson de la mort.

Et ce ne sera pas ces louches sentinelles

Qui garderont l’ogive et les créneaux du fort.

Et ce ne sera pas leurs gilets de flanelles

Qui sauront les sauver des lèvres de la mort.

Et ce ne sera pas ces beaux polichinelles

Qui sauteront la rampe et les derniers tréteaux.

Et ce ne sera pas leurs airs de péronnelles

Qui les embarqueront sur les derniers bateaux.

Et ce ne sera pas ces hommes de théâtres

Qui viendront nous chercher parmi la pimprenelle.

Et ce ne sera pas ces faussement folâtres

Qui viendront déranger la ronde coccinelle.

Et ce ne sera pas ces hommes de morale

Qui viendront nous chercher sous les vertes tonnelles.

Et ce ne sera pas ces âmes en spirale

Qui sauront s’égarer dans les vieilles venelles.

Et ce ne sera pas ces hommes de serment

Qui viendront nous chercher dans notre dormitoire.

Et ce ne sera pas nos professeurs d’histoire

Qui viendront nous chercher dans notre enterrement.

Ce n’est pas ces monteurs et ces mécaniciens

Qui nous remonteront nos vieilles mécaniques.

Ce n’est pas ces docteurs et ces statisticiens

Qui pourront nous sauver de nos terreurs paniques.

Ce n’est pas ces monteurs et ces mécaniciens

Qui nous remonteront une vieille machine.

Ce n’est pas ces compteurs et ces statisticiens

Qui nous assoupliront une grinçante échine.

Ce n’est pas ces compteurs et ces mécaniciens

Qui nous remonteront de raides mécanismes.

Ce n’est pas ces graisseurs et ces électriciens

Qui nous assoupliront nos raides rhumatismes.

Et ce ne sera pas ces pâles faces rases

Qui viendront nous chercher sous les charmes épais.

Et ce ne sera pas ces constructeurs de phrases

Qui viendront nous donner notre baiser de paix.

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