Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc (page 14)

Charles Péguy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org · 19 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— C’était pas facile. La terre toute entière, la terre était toute embarbouillée de paganisme. La terre tout entière était toute asservie au culte des faux dieux. Ils furent les premiers chrétiens du christianisme. Ils eurent à débarbouiller la terre, toute la terre, comme un enfant souillé.

Ils furent les premiers chrétiens de la chrétienté. Après Jésus les inventeurs de la chrétienté.

— Ils étaient heureux. Jamais nos Français ne l’auraient abandonné ainsi, jamais nos Français ne l’auraient abandonné.

— Ma fille, mon enfant, comme tu parles. Tu ne parles pas comme il faut. Ils furent les premiers saints du christianisme ; ils furent les premiers chrétiens de la chrétienté ; ils furent les premiers saints de la chrétienté, les fondateurs, mouvement de Jeannette, après Jésus, s’enhardissant, avec Jésus les fondateurs de toute chrétienté, les auteurs, les deuxièmes auteurs, les auteurs de chrétienté, les inaugurateurs de la chrétienté, les fondateurs, les auteurs, les inaugurateurs, les inventeurs de toute chrétienté.

Après Dieu, avec Dieu, s’il plaît à Dieu les créateurs de toute chrétienté.

— Il fallait que les Écritures fussent accomplies. Ne parlons point légèrement, mon enfant, ma fille, ne parle point à la légère de ces vieux saints, des premiers saints. Ils furent les premiers patrons, nos premiers patrons. Ils furent les instituteurs et les fourriers des autres, de tous ceux qui vinrent après. De nous ingrats. Ceux qui préparèrent le logement. Le logement de la terre périssable. Le logement éternel périssable impérissable de la terre périssable. Ils firent les logis, ils firent le logement, le cantonnement, ils préparèrent les logements pour les autres. Pour tous les autres. Et pour nous par conséquent. Pour nous dedans les autres. Pour nous ingrats. Ils avaient des noms. Ils furent les premiers disciples, ils furent les douze apôtres. Les vieux saints, les saints éternels, les premiers vieux saints, les éternels vieux saints. Ils avaient des noms qui comptent, mon enfant. Ils ne portaient pas des noms d’avant-hier matin. Du treizième et du quatorzième siècle. Ils ont commencé tout. Après Jésus. Avec Jésus. Les vieux saints éternels. Ils portèrent des noms qui retentiront éternellement. Ils portèrent, ils inaugurèrent des noms que des milliers et des milliers et des centaines de milliers de chrétiens revêtirent ensuite, ont revêtus depuis, pour s’en faire des patrons ; et parmi ces milliers et ces milliers, dans ces milliers et ces milliers et ces centaines de milliers de chrétiens des saints eux-mêmes, qui revêtirent le même nom, des saints à leur tour, des milliers et des milliers de saints qui ayant revêtu le même nom, eux aussi pour s’en faire un patron, à leur suite eux-mêmes devinrent eux-mêmes patrons, à leur tour eux-mêmes patrons, resanctifièrent le nom, le revêtirent d’une gloire nouvelle, par dessus l’ancienne gloire, comme une longue file, comme une compagnie spirituelle, comme une famille éternelle, temporelle éternelle, derrière le chef de file, comme une famille particulière, une famille spirituelle particulière, une famille spirituelle temporelle éternelle, derrière le particulier père de famille, chef de famille, derrière le patron initial, derrière le premier patron ; qui ainsi doublèrent, triplèrent le nom, qui en doublèrent, qui en triplèrent la sainteté, qui en doublèrent, qui en triplèrent la gloire, qui en doublèrent, qui en triplèrent le patronage, qui doublèrent, qui triplèrent, qui quadruplèrent, qui quintuplèrent, qui sextuplèrent, qui décuplèrent, qui centuplèrent le patronage. Voilà ce que c’est, mon enfant. Voilà les noms qu’ils portaient. C’est comme ça que ça se gouverne. Ils furent les saints des saints, de ceux qui ensuite devinrent les saints. Ils furent les patrons des patrons, de ceux qui depuis sont devenus les patrons. Ils furent les saints des premiers jours.

— Ils portèrent, ils soutinrent les premiers noms du monde, ils soutinrent, ils avancèrent, ils lancèrent, ils inventèrent les premiers noms de la chrétienté. Mon enfant, mon enfant, ils inventèrent la chrétienté même ; après Jésus, avec Jésus ils soutinrent, ils avancèrent, ils lancèrent, ils inventèrent la chrétienté. À présent que c’est fait, c’est pas malin, il est facile de parler d’eux à la légère, fait pour toujours, fait pour éternellement, fait par eux et indéfaisable. Fait par eux pour nous. Quand nous le faisons, mon enfant, c’est fait. Mais quand ils le faisaient, ce n’était pas fait. Ils ont eu, mon enfant, ils ont eu à débarbouiller le monde, tout le monde, ils ont eu à débarbouiller la terre.

Ils promurent les premiers noms du monde. Ils promurent la chrétienté même.

— Ils soutinrent de grands noms. C’étaient de grands noms, mon enfant, ces noms dont tu parles à la légère, c’étaient de sacrés noms. Ils furent les premiers des chrétiens. Ils furent les premiers des saints. Leurs noms furent les premiers des noms. Ils furent les premiers des noms chrétiens. Ils furent le nom chrétien même. Après Jésus, avec Jésus ils imaginèrent, ils soutinrent, ils inventèrent, ils portèrent, ils introduisirent, ils avancèrent, ils lancèrent d’être saint, d’être chrétien même, de porter le nom chrétien. Ils rirent le commencement. Ils commencèrent d’être chrétien. Ils commencèrent d’être saint. Ils furent les initiaux, les saints initiaux, les chrétiens initiaux, les initiateurs de tout.

Nous autres nous faisons la suite, nous avons pris la suite. Ce n’est pas la même chose.

— Où il n’y avait rien, ils firent tout. Et où il y a tout, c’est à peine si nous faisons quelque chose. Ils avaient des noms qui furent pris, qui seront pris éternellement comme une couverture ; comme une couverture de patronage ; des noms qui notamment furent pris, qui excellemment furent pris et seront pris éternellement par les saints leurs successeurs.

— Ils furent donc un peu comme Jésus. Ils furent les saints des saints, des autres saints, des saints leurs successeurs, des lignées des autres saints leurs successeurs. Ils furent les patrons des patrons, des autres patrons, des patrons leurs successeurs, des lignées des autres patrons leurs successeurs. Ils furent donc ainsi un peu comme Jésus. Jésus fut le saint de tous les saints, le patron de tous les patrons, le saint, le patron de toute la chrétienté. Ce que Jésus fut pour tout le monde, pour toute la chrétienté, pour eux-mêmes et pour tous les autres saints, pour eux-mêmes et pour tous les autres chrétiens, pour tous ceux du christianisme, pour tous ceux de la chrétienté, pour tous ceux de la communion, eux-mêmes ils le furent à leur tour, par l’organisation du patronage, par une délégation, par une répartition, par un partage, par une communication, par une distribution, par un report, par une véritable imitation de Jésus, eux-mêmes ils le furent pour leurs familles particulières, pour leurs lignées particulières, pour leurs lignées spirituelles, dans la grande famille chrétienne, dans la grande famille commune, dans la grande famille de la communion. Une sorte de redistribution éternelle avait été opérée d’avance pour leur gloire. Et dans la famille particulière de chacun, dans la famille spirituelle, dans chaque famille particulière il y a eu de grands saints.

Par un répartement, par une répercussion de la sainteté ; par une redistribution, par un reversement du patronage.

— C’étaient Jacques et Jean, fils de Zébédée. Ces noms dont tu parles à la légère, mon enfant, ils se nommaient deux frères, Simon, qui est appelé Pierre, et André son frère, envoyant leur filet dans la mer (ils étaient en effet pêcheurs).

Et il leur dit : Venez derrière moi, et je vous ferai devenir pêcheurs d’hommes.

Mais eux, sur-le-champ ayant laissé leurs filets, le suivirent.

Et s’avançant de là, il vit deux autres frères, Jacques fils de Zébédée, et Jean son frère, sur une barque avec Zébédée leur père, refaisant leurs filets ; et il les appela.

Or eux, aussitôt ayant laissé leurs filets et leur père, le suivirent.

— Ils inaugurèrent la cité de Dieu, le royaume de Dieu sur la terre. Que votre règne arrive. Le règne de Dieu sur terre. Pour les saints leurs successeurs. Pour les chrétiens, pour tous les chrétiens leurs successeurs. Pour nous. Le salaire qu’il avait gagné si durement. Les âmes des pécheurs qu’il avait rachetés. Ils se nommaient, n’y en avait-il pas un qui se nommait Zacharie ; ils se nommaient le premier, Simon, qui se nomme Pierre, Simon, dit Pierre, et André son frère ;

Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère ; Philippe, et Barthélemy ; Thomas, et Matthieu le publicain ; il y en avait de plusieurs métiers ; Jacques, fils d’Alphée, et Thaddée ;

— Malheureuse, malheureuse enfant. Mais l’un d’eux reçut son nom des mains mêmes de Jésus, des propres mains de Jésus.

— Celui-là même qui le renia. Des gens de ce pays-ci ne l’auraient jamais renié.

— Malheureuse, malheureuse enfant, quelle idée court derrière ta tête ? Et ne nos inducas in tentationem. Gardons-nous, mon enfant, gardons-nous du péché d’orgueil, gardons-nous de la tentation d’orgueil. Il reçut son nom des mains mêmes de Jésus-Christ. Ce fut un beau baptême de nom, mon enfant. Jésus-Christ fut son parrain et sa marraine. Cet homme, dont vous parlez si légèrement, ce chrétien, ce saint, primus, le premier de tous, il n’eut pas seulement ce que nous avons tous eu : le baptême de l’eau. Il n’eut pas seulement ce que nous n’avons pas : le baptême du sang. Il eut aussi, par un surcroît, le baptême du nom. Ce fut Jésus-Christ qui lui donna son nom. Quel nom. Son nom éternel pour l’éternité de l’Église. Il reçut son nom, son nouveau nom, son vrai nom, son seul nom, des propres mains, des mains mêmes de Jésus.

Répondant Simon Pierre dit : Tu es le Christ, fils du Dieu vivant.

Mais répondant Jésus, lui dit : Heureux tu es Simon Barjona, parce que la chair et le sang ne te l’a pas révélé, mais mon Père qui est aux cieux.

Et je te le dis, que tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle.

— Le reniement de Pierre, le reniement de Pierre. Vous n’avez que ça à dire, le reniement de Pierre. Balbutiant, bafouillant presque. De colère. On allègue ça, ce reniement, on dit ça pour masquer, pour cacher, pour excuser nos propres reniements. Pour faire oublier, pour oublier nous-mêmes, pour nous faire oublier à nous-mêmes nos propres reniements. Pour parler d’autre chose. Pour détourner la conversation. Pierre l’a renié trois fois. Et puis après. Nous nous l’avons renié des centaines et des milliers de fois pour le péché, pour les égarements du péché, dans les reniements du péché.

Tu es Petrus, lui seul reçut son nom ainsi, directement, des propres mains de Dieu depuis Jésus. Et Jésus le tutoyait.

— Jamais les hommes de ce pays-ci, jamais des saints de ce pays-ci, jamais des simples chrétiens même de nos pays ne l’auraient abandonné. Jamais des chevaliers français ; jamais des paysans français ; jamais des simples paroissiens des paroisses françaises. Jamais les hommes des croisades ne l’auraient abandonné. Jamais ces hommes-là ne l’auraient renié. On leur aurait plutôt arraché la tête.

— Ils auraient laissé à d’autres le soin de les accomplir. Jamais le roi de France ne l’aurait abandonné. Jamais Charlemagne et Roland, jamais les gens de par ici n’auraient laissé faire ça. Jamais les ouvriers des villes, jamais les ouvriers des bourgs n’auraient laissé faire ça. Le maréchal aurait pris son marteau. Les femmes, les pauvres femmes, les glaneuses auraient pris des serpettes. Jamais Charlemagne et Roland, les hommes de la croisade, monseigneur Godefroy de Bouillon, jamais saint Louis et même le sire de Joinville ne l’auraient abandonné. Jamais nos Français ne l’auraient renoncé. Saint Louis, roi de France, saint Louis des Français. Jamais saint Denis et saint Martin, sainte Geneviève et saint Aignan, jamais saint Loup, jamais saint Ouen ne l’auraient abandonné. Jamais nos saints ne l’auraient renoncé. C’était des saints qui n’avaient pas peur.

Tous les livres