Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc (page 15)
— Mon enfant, mon enfant, comme tu parles. Tu t’appuies sur les deuxièmes saints contre les premiers saints ; tu te prononces pour les deuxièmes saints contre les premiers saints ; tu te réclames des deuxièmes saints contre les premiers saints. Quelle impiété, mon enfant. Tu introduis la division dans l’Église ; tu introduis un débat dans la communion des saints. Une division, un débat dans la communion.
Tu invoques les deuxièmes chrétiens contre les premiers chrétiens, les deuxièmes saints contre les premiers saints.
— Je dis ce que je crois. Je connais la race des gens de ce pays-ci.
— Tu introduis la division dans l’Église une, que Notre Seigneur a fondée une, qu’il a voulue une, qu’il maintiendra éternellement une. Tu introduis la division, tu introduis un débat dans la communion une.
— Je dis comme nous sommes, et comme étaient nos saints. Ils n’avaient pas peur des coups.
— Il n’y a qu’une sainteté. Ce sont les mêmes saints. Il n’y a qu’une sainteté, qui vient de Jésus.
— Sainte Geneviève, saint Aignan, saint Loup n’ont pas eu peur d’aller au devant des armées païennes. Ils n’ont pas eu peur des armées païennes. Et saint Martin était un soldat. Ce n’était pas une petite troupe de soldats romains et de bourreaux romains. Ce n’étaient plus quelques décurions. Et leur petite décurie, leurs misérables petites décuries. Qu’il fallait mettre en fuite. Il ne s’agissait plus de quelques centeniers. De quelque centurion et du tiers ou du quart de leur centurie. Ils se sont précipités d’un cœur ferme au devant d’armées innombrables, des armées païennes. Ils ne baissaient pas les yeux, ceux-là. Ils ne tremblaient pas de tous leurs membres. Ils ne reniaient pas. Ils ne renonçaient pas. Et saint Bernard, qui prêcha la deuxième croisade. C’était aussi un deuxième saint. Ils portèrent le corps de Jésus au devant d’armées innombrables. Et sainte Geneviève était une pauvre femme, une petite fille de Paris. Et c’étaient des armées innombrables, des armées païennes, pleines de meurtre et de sang. Et il n’y avait pas une épée, il n’y avait plus une épée, il ne s’agissait plus d’une épée, comme l’épée du soldat serviteur du prince des prêtres. Comme l’épée ou le bâton de ce Malchus. D’une épée, d’un sabre de sergent de ville. D’un sabre de garde champêtre. C’étaient des milliers et des milliers et des centaines de milliers de sabres. Et qui avaient servi. Et qui serviraient encore. Beaucoup. Longtemps.
Ils y allèrent pourtant. Dans les plis de leurs manteaux ils portaient la gloire de Dieu.
C’étaient des pasteurs, ça. Ils firent plus pour leur troupeau que les autres n’avaient fait pour le grand Pasteur, pour le pasteur en chef. Ils firent plus pour le peuple de Dieu que les autres n’avaient fait pour Dieu même.
— Tous les saints dans les plis de tous leurs manteaux ont toujours porté la gloire de Dieu.
— C’étaient des barbares, des armées barbares, des armées innombrables, des armées païennes. Cent fois plus barbares, cent fois pires, infiniment plus barbares, infiniment pires que les Anglais même. Et que les Bourguignons.
Ils y allèrent pourtant. Dans les plis de leur manteau ils portaient la gloire de Dieu et le corps de Jésus. Et les fronts barbares se courbèrent devant eux. Vainqueurs dans la défaite, ils vainquirent, ils triomphèrent des victorieux mêmes.
— Toute sainteté vient de Dieu, toute sainteté procède de Dieu. Il n’y a qu’une sainteté, qui vient de Jésus-Christ. Tous les saints sont les saints de Dieu, les frères de Jésus, les frères en sainteté de Notre-Seigneur Jésus-Christ même. Les jeunes frères, les petits frères, les cadets de Jésus. Il n’y a qu’une sainteté, c’est la sainteté de Jésus même. Toute sainteté est la même. Toute sainteté vient de Dieu, qui en est la source éternelle. Toute sainteté procède de Jésus qui en est la source et le premier auteur. Et le premier objet et la résidence première. Le premier siège, le siège, éternel. Qui en est le premier exemple. Le modèle, l’inventeur, l’objet de toute imitation. La réussite, la plus grande réussite, et la première, la première réalisation. Tous les saints du monde ne sont que le reflet de Jésus. Toutes les saintetés du monde ne sont que les reflets de la sainteté de Jésus.
— Tu introduis le débat là où il ne doit jamais y avoir de débat. Tu introduis la division là où éternellement jamais il n’y aura de division.
Car l’Église est impérissable ; la communion est impérissable et toute maison divisée contre elle-même périra.
— L’Église est une ; la communion est une ; une dans le temps ; une dans l’éternité
— Renoncé, renoncé, c’est le pire de tout. Madame Colette ne l’aurait jamais renoncé.
— Mais enfin, mais enfin, ces saints que tu allègues contre les premiers saints, ces chrétiens que tu sors contre les premiers chrétiens, de Charlemagne à saint François et à notre sainte Claire, ces saints, ces chrétiens que tu retournes contre eux-mêmes, en les retournant contre les autres, ils n’en jugeaient pas comme toi. Ils ne se retournaient point contre leurs frères. Ils ne se retournaient point contre leurs aînés. Ils ne se retournaient point contre leurs premiers. Ils ne se retournaient point contre la source éternelle.
Contre leurs modèles, contre leurs exemples, contre les objets de leur imitation.
— Ils avaient la plus grande dévotion, ils n’avaient que dévotion pour leurs frères les saints, pour leurs frères les premiers. Ils se proposaient timidement et humblement, ils ne se proposaient que de les imiter. Tous ensemble ; tous ensemble comme eux ; tous ensemble après eux ; tous ensemble avec eux ; d’imiter Jésus.
Ils n’avaient que dévotion et imitation pour leurs frères ; pour leurs frères aînés ; pour leurs grands frères.
— Je ne peux pas mentir. Je ne veux pas mentir. Je dis ce qui est.
— Ils jugeaient, eux ; ils savaient qu’ils étaient du même corps ; du même corps de chrétienté. Ils savaient qu’ils tenaient ensemble, qu’ils étaient du même tenant, du grand tenant de chrétienté.
Qu’ils étaient d’un seul, du seul et même tenant, du grand tenant de sainteté.
— Renoncer, non, renoncer. Comment a-t-on pu renoncer le Fils de Dieu.
— Juifs, Grecs, Latins, Français, il n’y a pas plusieurs sortes, il n’y a pas quatre races de saints. Saints juifs, saints grecs, saints latins et romains, saints français ; saints anglais et saints bourguignons il n’y en a qu’une race qui en est la race éternelle. Il n’y en a qu’une race qui est la race qui ne finira point ; la race spirituelle ; la race éternelle ; qui ne finira jamais, éternellement jamais. Car elle procède, car elle vient de la source qui ne tarira éternellement jamais.
Tous ces saints que tu allègues, ces grands saints, Charlemagne et saint Louis, sainte Geneviève et saint François, de Charlemagne à saint François je ne dis donc pas seulement que jamais ils n’auraient parlé comme ça, que jamais ils n’auraient parlé comme toi. Je dis qu’ils n’eussent entendu qu’avec horreur des paroles comme les paroles que tu viens de prononcer. Contre de telles paroles ils se seraient élevés, ils se seraient levés, ils se seraient soulevés de toutes leurs forces, de leurs pauvres forces, de leurs forces victorieuses. Contre le mauvais usage que l’on voulait faire d’eux. Contre ce pernicieux usage. Contre cet usage d’impiété, de les animer contre leurs frères, de les employer contre leurs prédécesseurs, contre leurs fondateurs, contre les premiers buveurs de la source éternelle, contre les premiers nourris de l’impérissable source.
— Je dis seulement ceci : jamais nous, nous ne l’aurions lâché.
— Nous le lâchons tous les jours, malheureuse enfant, nous le lâchons tous les jours. Tu invoques saint François, ma pauvre enfant. Par madame Colette, par sainte Claire, par la filiation spirituelle de sainte Claire, fille spirituelle, sœur spirituelle, filleule spirituelle, compagne spirituelle, je me suis rangée sous la règle de saint François ; du même saint, de ce saint que tu invoques ; je me suis liée, pour éternellement je me suis liée, éternellement pour éternellement je me suis liée à la règle de saint François ; je me suis réfugiée sous la règle de saint François ; éternellement pour éternellement je me suis abritée sous la règle de saint François. Du même saint que tu m’opposes. Je vivrai et je mourrai, s’il plaît à Dieu, si Dieu veut je vivrai et je mourrai sous la règle, dans la règle de saint François. C’est pour cela que tu m’invoques saint François. Tu n’es pas bête. Tu n’es pas sotte. Tu m’opposes mon maître. Tu m’opposes mon patron. Tu m’opposes mon saint. Tu m’opposes mon maître.
— à moi qui n’est de rien. Tout beau, madame. On est toujours de quelque part, on est toujours de quelque chose et de quelqu’un dans la chrétienté.