Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc (page 16)

Charles Péguy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org · 19 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il n’y a pas de va nu pieds et de propres à rien dans la chrétienté. Il n’y a pas de vagabonds, d’errants.

Vous qui êtes de saint François ; à moi qui suis de saint Remy, et de saint Jean et de sainte Jeanne. De saint Remy pour ma paroisse ; et de saint Jean et de sainte Jeanne pour mon baptême, pour le baptême de mon nom, pour le parrainage de mon baptême. De saint Remy comme paroissienne. Et de saint Jean et de sainte Jeanne comme chrétienne, comme baptisée, comme baptisée chrétienne. Saint Remy le patron, le grand patron de ma paroisse. Et saint Jean et sainte Jeanne mes patrons, mes grands patrons.

Mais le grand patron c’est Jésus, notre patron, notre grand patron, le grand patron de tout le monde.

Vous qui êtes de saint François ; à moi qui suis de saint Remy, et de saint Jean et de sainte Jeanne.

Moi qui suis de saint François ; à toi qui es de saint Remy, et de saint Jean et de sainte Jeanne.

Je dis : Si mon maître était là, mon patron et mon père ; et je dis si tes patrons étaient là, tes pères et tes parrains, tes parrains spirituels ; si François était là, mon père, mon maître François ; et si saint Remy, et saint Jean et sainte Jeanne étaient là, je dis tu filerais doux, ma fille. Tu ne serais pas si fière, mon enfant ; tu ne serais pas si haute. Car c’étaient de grands saints. Tout pliait devant eux. Tu profites de ce que moi je ne suis qu’une pauvre femme, une pauvre pécheresse hélas comme tout le monde. Une pécheresse. Une pauvre. Une pauvresse de grâce. Et toi aussi tu aurais plié devant eux. Ensemble avec moi, ensemble avec tout le monde nous aurions plié devant eux. Ensemble pêle-mêle, ensemble communément, ensemble en communion. Ils étaient si près de la grâce, ils étaient si pleins de la source, ils étaient si près de la source, ils étaient si pleins de la grâce que la grâce coulait d’eux, coulait visiblement d’eux, débordait d’eux comme une source vive. Et non seulement, mon enfant, tout le monde obéissait, tout le monde suivait ; tout le monde pliait ; non pas seulement cela ; mais tout le monde était heureux ; tout le monde se réjouissait en eux, tout le monde se réjouissait d’eux, tout le monde se nourrissait d’eux ; tout le monde était heureux d’obéir, heureux de suivre, heureux de se soumettre, heureux de plier le front. Tu aurais plié, mon enfant, tu aurais courbé le front. Tout le monde obéissait, suivait avec joie. Ce n’étaient pas comme aujourd’hui astreintes et ingratitudes, rigueurs et duretés, ce n’étaient pas que contraintes et forcements. C’était une joie intarissable, une bénédiction perpétuelle, une joie, une douceur de suivre, un contentement d’y aller. Il aurait fallu faire effort, au contraire, pour n’y point aller, un effort ingrat, un effort impossible, un effort aussi que nul ne faisait, que l’on n’avait point le courage de faire. Une joie de plénitude et de bénédiction. On était comme une terre éclairée, chauffée du soleil, arrosée des bonnes pluies tièdes de printemps, des bonnes pluies tièdes d’automne. On se rendait. On se fondait. Et on se sentait dans la liberté, on sentait que l’on était dans la liberté. On était dans la joie, tu comprends. On pleurait de joie. Tu en aurais pris pour ton grade. On pleurait de joie. On se rendait. On pleurait de grâce. Tout le monde. On buvait ce lait. On se ravitaillait, on se rassasiait, on se baignait dans cette grâce. Il y en avait de trop. On en perdait. On en a trop perdu. On ne savait plus quoi en faire. Ça coulait de toutes parts. Ce n’était pas comme aujourd’hui. Aujourd’hui on en manque. Aujourd’hui nous canalisons. Aujourd’hui nous sommes comme des cultivateurs, comme des paysans, comme des laboureurs, comme des jardiniers qui manquent d’eau ; et alors nous faisons des barrages pour ne rien perdre de ce maigre filet ; pour ne rien laisser perdre. Nous faisons des barrages, et des canaux, et des canalisations ; nous administrons, nous régularisons, nous utilisons ce mince filet d’eau ; d’une eau éternelle ; de l’eau, d’une eau d’une source éternelle. Nous l’utilisons au plus, tant que nous pouvons. Et nos terres demeurent maigrement arrosées. Nos terres demeurent maigres. Un maigre filet d’eau. De maigres terres. De maigres moissons. Dans nos bras maigres nous ne rapporterons que des moissons maigres. Heureux encore si nous en rapportons. Un fleuve coulait. Un fleuve intarissable coulait. Il y a de la différence entre un grand fleuve et des amusements d’enfant. Entre un grand fleuve et des canaux, artificiels, des amusements d’eau. Mais moi je ne suis qu’une pauvre femme. Alors tu en profites. Tu en abuses. Tu es plus forte que moi. Mais Dieu est plus fort que toi et que moi. Tu résistes. Tu raisonnes. Tu te rebelles. Mais Dieu, s’il plaît à Dieu, est plus fort que tout le monde. Dieu, si Dieu veut, fera peut-être ce que je ne peux pas faire, moi indigne. Les mérites et les prières de Jésus, les promesses de Jésus, les mérites et les prières de tous les saints travaillent pour nous. Et qui sait, toute infime, toute indigne, toute infirme Dieu accordera peut-être quelque chose à mes prières. Il accordera peut-être, il accordera sans doute beaucoup aux tiennes, car il faut prier pour soi, il faut commencer par prier pour soi, Dieu aime que l’on prie et que l’on commence par prier pour soi. Autrement il y aurait de l’orgueil. Il y a de l’orgueil, c’est qu’il y a déjà une pointe d’orgueil. Dieu t’arrachera, Dieu te libérera de cette servitude. Dieu te sauvera, Dieu te calmera de cette inquiétude. De cette dangereuse, de cette périlleuse inquiétude. Au péril de ton âme. De cette inquiétude mortelle. Dieu t’éclairera de cette obscurité, de cette ombre où tu cherches.

Il faut prier pour soi dans les autres, parmi les autres, dans la communion de tout le monde.

Tout ce que je veux te dire ; tout ce que je peux te dire, moi pauvre femme, c’est que si le grand saint François était là, notre frère François, je ne dis pas seulement qu’il ne parlerait pas comme toi, mon enfant ma fille ; je dis qu’il n’aurait entendu de telles paroles qu’avec horreur ; je dis qu’elles lui auraient crevé le cœur. Ou plutôt non, mon enfant, ma pauvre enfant. Riant presque. Elles ne lui auraient rien fait du tout. Car il n’aurait rien entendu du tout, riant, et ce n’est pas parce qu’il est sourd, il ne les aurait pas entendues du tout. Et elles auraient été épargnées à tout le monde, elles auraient été épargnées à la face du ciel. Car lui présent, mon enfant, notre frère François étant là, s’il était là ma pauvre enfant, ma chère enfant, c’est toi qui ne les aurais pas dites, lui présent tu aurais courbé le front, belle enfant, ton cœur se serait fondu. Et tu aurais suivi, tu aurais suivi. Ton cœur se serait fondu dans une véritable piété. Mon Dieu, vos saints devraient vivre toujours. Ils partent trop tôt ; toujours trop tôt. Vous les rappelez toujours trop tôt. Vous en avez bien assez pour vous. Vous en avez bien assez chez vous. Et nous nous en manquons. Nous autres nous en manquons. Ils nous font faute. Ils nous font tant faute. Nous en manquons toujours. Eux autres ils réussissaient. Et nous nous sommes de pauvres femmes qui ne réussissons point.

Je vais plus loin, ma fille, et si l’on peut au ciel sentir quelques douleurs, des paroles comme celles que tu viens, que tu venais de prononcer, sont tout ce qui peut faire le plus de peine, s’ils les entendent, si jamais ils les entendaient, tout ce qui peut faire le plus de peine aux saints qui sont dans le ciel.

— J’ai dit seulement, pardonnez-moi, je dis seulement : jamais nous autres nous ne l’aurions abandonné, jamais nous autres nous ne l’aurions renoncé. C’est la vérité. Je dis seulement : jamais les gens de par ici, jamais nous autres, jamais des Lorrains, jamais les gens de la vallée de la Meuse, jamais des paroissiens de nos paroisses, jamais ceux de Vaucouleurs, jamais ceux de Domremy, — jamais ceux de Maxey nous ne l’aurions abandonné. Nous sommes de grands criminels, nous sommes de grands pécheurs. Mais jamais nous n’aurions fait cela.

Je n’aime pas les Anglais. Je dis : Jamais des Anglais n’auraient laissé faire cela.

— Prends garde, mon enfant, l’orgueil veille ; et le malin ne se couche jamais. C’est son plus grand chef d’œuvre que de détourner vers le péché les sentiments mêmes qui nous poussaient vers Dieu, qui nous jetaient à Dieu.

Qui nous conduisaient, qui nous mettaient au service de Dieu.

Nous avons deux sortes de sentiments, mon enfant. Deux races de sentiments croissent en nous, poussent en nous, mon enfant, se partagent notre âme, deux races de passions ; deux versants de plans inclinés nous entraînent ; deux jeux de mécanisme nous font pencher, nous inclinent ; deux mécanismes, deux versants de pentes nous entraînent ; deux mécanismes d’inclination, deux inclinaisons nous font glisser, nous font tomber d’un côté ou de l’autre.

Il y a les sentiments qui nous inclinent, qui nous conduisent vers Dieu, qui nous mènent, qui nous ramènent à Dieu ; il y a les passions qui nous jettent à Dieu ; il y a les mécanismes, les jeux de mécanisme qui nous poussent à Dieu ; il y a le versant, le plan incliné, l’inclination, l’inclinaison qui nous fait glisser, qui nous fait tomber du côté de Dieu.

Et malheureusement, hélas hélas il y a l’autre côté. Il y a les sentiments qui nous déclinent, qui nous déduisent, qui nous séduisent, qui nous détournent de Dieu ; qui nous démènent, qui nous déconduisent, qui nous déramènent, qui nous séduisent de Dieu ; il y a les passions qui nous arrachent de Dieu ; il y a les mécanismes, les jeux de mécanisme qui nous tirent de Dieu ; il y a le versant, le plan incliné qui nous fait déraper de Dieu ; l’inclination, l’inclinaison qui nous fait glisser, qui nous fait tomber de l’autre côté, hélas, que le côté de Dieu.

Mais enfin, tant que le démon travaille de son côté, ma pauvre enfant ma pauvre enfant on peut presque dire qu’il n’y a rien à dire ; hélas hélas, malheureusement hélas, c’est triste à dire, c’est affreux à dire : mais enfin, quand il travaille de son côté, on pourrait presque dire, tu me comprends bien, ma petite enfant, en un sens on pourrait presque dire que c’est son droit ; que c’est légitime, comme légitime ; quand il travaille dans son domaine, dans son royaume, hélas dans son royaume de perdition ; quand il travaille dans les sentiments qui travaillent pour lui ; quand il travaille dans les sentiments qui le servent, qui lui servent, naturellement ; qui sont faits, hélas, qui sont comme faits pour lui ; quand il travaille, quand il joue dans les passions qui lui reviennent ; quand il joue son jeu, le misérable ; quand il descend les pentes qui lui sont, hélas, comme réservées.

Seulement alors son domaine était toujours limité, son royaume, son misérable royaume. Il n’obtenait jamais, il ne pouvait obtenir qu’un certain nombre d’âmes. Alors il a inventé, le misérable, il a imaginé, le perfide, le pernicieux, le pestilentiel, il a inventé, il a imaginé d’inventer un péché ; un péché nouveau ; un singulier péché ; un péché propre ; un péché particulier ; un péché par qui enfin il passerait de l’autre côté ; par qui ainsi enfin il doublerait, il étendrait indéfiniment, infiniment son domaine, son royaume de perdition ; par qui enfin il loucherait, il tenterait les saints mêmes de Dieu.

Le misérable, le doublement misérable, le misérable de l’une et de l’autre main.

Un péché qui n’est plus seulement comme tous les autres. Comme les autres péchés. Comme tout le monde des péchés. Comme les péchés ses frères, ses misérables frères. Un péché nouveau. Un péché bien inventé. Un péché en dehors des autres. De tous les autres. Un péché qui fait jouer ensemble les vertus et les vices, également les vertus et les vices. Et même plus, et peut-être mieux, certainement mieux les vertus que les vices. Qui règne d’abord sur les autres péchés ses frères, ses petits frères, ses honteux frères, ses frères de perdition. Qui règne pour ainsi dire également sur les vertus. Et même plus sur les vertus, plutôt sur les vertus, pour ainsi dire mieux sur les vertus. Qui réunit, qui unit dans une basse, dans une honteuse servitude, qui utilise, qui égalise dans une bassesse, dans une commune, dans une honteuse égalité les vertus et les vices.

Le vieil orgueil veille, mon enfant. Prends garde, prends garde, le vieil orgueil veille.

Le premier, le plus vieux maître du monde. Le plus vieux maître de servitude. Le premier inventé. Le plus vieil inventé. L’orgueil qui perdit les anges mêmes.

Le maître qui joue l’un et l’autre jeu. Qui donne et qui prend de l’une et l’autre main. Qui met des deux mains. Qui joue les deux jeux.

Le vieil orgueil ne se couche jamais. Prends garde, prends garde, mon enfant, le vieil orgueil ne dort jamais

Le vieil orgueil ne connaît pas le sommeil de la nuit. Le vieil orgueil ne connaît aucun lit de repos.

C’est la plus grande invention du malin, mon enfant, ma pauvre enfant. On l’admirerait presque pour ainsi dire, tu comprends, tu entends bien, mon enfant, tu comprends comme je le dis, tu entends bien ce que je veux dire. C’est vraiment son chef d’œuvre, on pourrait dire c’est presque un chef d’œuvre. Car ainsi il a tenté, il a pu tenter, il a réussi à tenter les saints mêmes de Dieu. Et toute la force que la nature nous avait donnée, il nous la retourne, c’est celle-là qu’il nous retourne contre la nature et contre Dieu ; et toute la force que la grâce de Dieu nous donne, il nous la retourne, c’est celle-là même qu’il nous retourne contre Dieu. C’est une canalisation admirable, tu m’entends bien, un détournement incroyable, un retour, un retournement de canalisation, une dérivation prodigieuse. Ah oui, ah oui, c’est un chef d’œuvre. Comment Dieu a-t-il pu lui laisser inventer ça. Par ce ministère, par ce moyen, par cette canalisation. Par le ministère de ce moyen, par le ministère de cette canalisation. C’est affreux. Vraiment c’est affreux à penser. Ainsi les sentiments qui nous tournaient vers Dieu, c’est par ceux-là, par ceux-là mêmes, qu’il nous en détourne. Les sentiments qui nous conduisaient naturellement vers Dieu, qui nous acheminaient à Dieu, qui nous faisaient aboutir à Dieu, c’est par ceux-là qu’il nous en écarte. Les passions, les flots de passion qui nous jetaient à Dieu, c’est par eux qu’il nous en arrache. Et les flots de la grâce, malheureuse enfant, les flots de la grâce de Dieu, c’est dans ces flots-là, c’est dans ces flots mêmes qu’il nous noie dans le péché. Voilà comme il travaille mon enfant, voilà ce que c’est que l’orgueil. Le malin est toujours le malin. Il fait son jeu dans le jeu de Dieu, dans le jeu même de Dieu. Et tout ce que Dieu nous a donné pour nous aider à faire notre salut, Jésus même et les mérites, Jésus et les promesses, il l’emploie pour nous perdre, il le fait servir à nous perdre, il le fait servir à notre perdition éternelle.

Il joue du côté où il ne devrait pas jouer, où il ne devait jamais jouer, dans le jeu de Dieu avec le jeu de Dieu.

Il emploie tout, il retourne tout, il sait retourner tout. Jésus même et l’histoire de Jésus.

— Je dis seulement : des Français, des Anglais, des Bourguignons, jamais mon père, jamais ma mère nous ne l’aurions livré ; mon père, ce grand fort homme ; ma mère, qui a fait les pèlerinages ; jamais mon oncle Lassois, mon oncle Durand Lassois ; jamais mon parrain, jamais ma marraine ; jamais mes trois frères, jamais ma grande sœur ; jamais le curé même, le curé de Domremy, le vieux père Bardet, qui est pourtant un si brave homme, un si bon homme ; et si doux, si pacifique ; heureux les pacifiques ; un homme qui ne se mettrait jamais en colère, un homme qui ne se mettrait jamais à parler plus haut une fois qu’une autre ; un homme qui ne fait, qui n’a jamais fait de mal à personne ; et si curé. Eh bien il se serait mis en colère, ce jour-là, monsieur le curé. Jamais mon oncle, jamais Hauviette, jamais Mengette nous n’aurions enduré ça. Nos saints étaient des saints qui n’avaient pas peur des coups.

— Le vieil orgueil veille toujours. Quand le diable travaille par les autres péchés, par les six péchés capitaux, il fait son métier, le misérable ; il fait de son métier, il travaille dans sa partie. Mais quand il fait par l’orgueil, mon Dieu, quand il chemine, quand il s’avance dans les voies de l’orgueil, quand il passe par ces voies ; par ces voies détournées ; par ces voies de détournement ; par ces voies retournées ; par ces voies de retournement ; quand il prend le manteau d’orgueil, non alors, non, mon Dieu, il en fait trop. Vous lui laissez faire plus que son métier.

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