Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc (page 3)
— Ils auront faim ce soir, ils n’y pensaient pas ce matin ; ils avaient faim hier, ils n’y pensaient pas ce matin. Mais toi tu y pensais. Vous avez faim pour les autres. Ils en trouveront d’autres.
Vous avez faim, pour les autres qui ont faim, même quand ils n’ont pas faim.
— Jeûner, jeûner ne serait rien. On jeûnerait tout le temps si ça servait tout le temps.
On jeûnerait tout le temps si ça servait une fois. On jeûnerait tout le temps si ça servait jamais.
— Ni les embêtements de demain, ni les embêtements d’hier : aujourd’hui seulement les embêtements d’aujourd’hui. Il faut prendre le temps comme il vient, même le temps des autres. Il faut prendre le temps comme le bon Dieu nous l’envoie, même comme il l’envoie aux autres, comme il nous envoie le temps des autres.
— Leur père a été tué par les Bourguignons. Hélas, hélas, ce n’est pas même par les Anglais. On n’a pas besoin des Anglais. Pour massacrer les Français. Leur mère, hélas leur mère. Tous les deux ils ont échappé ils ne savent pas comment. Ils ne le sauront jamais. C’est le plus vieux qui m’a dit tout ça, quand il a eu fini de manger. Avant de repartir.
Les voilà repartis sur la route affameuse. Dans la poussière, dans la boue, dans la faim. Dans l’avenir, dans la détresse, dans l’anxiété de l’avenir. Qui leur donnera, mon Dieu qui leur donnera le pain de chaque jour. Mais au contraire ils marcheront dans la détresse et dans la faim de chaque jour. Ils pleuraient encore en riant. Et ils riaient en pleurant, comme un rayon de soleil tout à travers leurs larmes. Leurs grosses larmes oubliées glissaient et tombaient sur leur pain. C’était comme les dernières gouttes de pluie quand le soleil est revenu. Ils mangeaient sur leur pain, tartinées, le reste de leurs larmes. Qu’importent nos efforts d’un jour ? qu’importent nos charités ? Je ne peux pourtant pas donner toujours. Je ne peux pas donner tout. Je ne peux pas donner à tout le monde. Je ne peux pourtant pas faire manger aux passants tout le pain de mon père. Et même alors, est-ce que ça paraîtrait ? dans la masse des affamés. Elle cesse insensiblement de filer. Pour un blessé que nous soignons par hasard, pour un enfant à qui nous donnons à manger, la guerre infatigable en fait par centaines, elle, et tous les jours, des blessés, des malades et des abandonnés. Tous nos efforts sont vains ; nos charités sont vaines. La guerre est la plus forte à faire la souffrance. Ah ! maudite soit-elle ! et maudits ceux qui l’ont apportée sur la terre de France.
Nous aurons beau faire, nous aurons beau faire, ils iront toujours plus vite que nous, ils en feront toujours plus que nous, davantage que nous. Il ne faut qu’un briquet pour brûler une ferme. Il faut, il a fallu des années pour la bâtir. Ça n’est pas difficile ; ça n’est pas malin. Il faut des mois et des mois, il a fallu du travail et du travail pour pousser une moisson. Et il ne faut qu’un briquet pour flamber une moisson. Il faut des années et des années pour faire pousser un homme, il a fallu du pain et du pain pour le nourrir, et du travail et du travail et des travaux et des travaux de toutes sortes. Et il suffit d’un coup pour tuer un homme. Un coup de sabre, et ça y est. Pour faire un bon chrétien il faut que la charrue ait travaillé vingt ans. Pour défaire un chrétien il faut que le sabre travaille une minute. C’est toujours comme ça. C’est dans le genre de la charrue de travailler vingt ans. C’est dans le genre du sabre de travailler une minute ; et d’en faire plus ; d’être le plus fort. D’en finir. Alors nous autres nous serons toujours les moins forts. Nous irons toujours moins vite, nous en ferons toujours moins. Nous sommes le parti de ceux qui construisent. Ils sont le parti de ceux qui démolissent. Nous sommes le parti de la charrue. Ils sont le parti du sabre. Nous serons toujours battus. Ils auront toujours le dessus dessus nous, par dessus nous.
Pour un blessé qui se traîne au long des routes, pour un homme que nous ramassons au long des routes, pour un enfant qui traîne au bord des routes, combien la guerre n’en fait-elle pas, des blessés, des malades, et des abandonnés, de malheureuses femmes, et des enfants abandonnés ; et des morts, et tant de malheureux qui perdent leur âme. Ceux qui tuent perdent leur âme parce qu’ils tuent. Et ceux qui sont tués perdent leur âme parce qu’ils sont tués. Ceux qui sont les plus forts, ceux qui tuent perdent leur âme par le meurtre qu’ils font. Et ceux qui sont tués, celui qui est le plus faible, perdent leur âme par le meurtre qu’ils subissent, car se voyant faibles et se voyant meurtris, toujours les mêmes faibles, toujours les mêmes malheureux, toujours les mêmes battus, toujours les mêmes tués, alors les malheureux ils désespèrent de leur salut, car ils désespèrent de la bonté de Dieu. Et ainsi, de quelque côté qu’on se tourne, des deux côtés c’est un jeu où, comment qu’on joue, quoi qu’on joue, c’est toujours le salut qui perd, et c’est toujours la perdition qui gagne. Tout n’est qu’ingratitude, tout n’est que désespoir et que perdition.
Et le pain éternel. Celui qui manque trop du pain quotidien n’a plus aucun goût au pain éternel, au pain de Jésus-Christ.
Maudite soit-elle, maudite de Dieu ; même ; et maudits ceux qui l’ont apportée sur la terre de France ; et ceux qui l’ont apportée sur la terre de France, faudra-t-il, mon Dieu, faudra-t-il qu’ils soient maudits aussi de vous. Faudra-t-il que nous vous demandions des malédictions, vos malédictions contre eux. Et votre réprobation. Votre métier, vous mon Dieu, c’est la bénédiction. Quand nous vous demandons vos bénédictions, nous vous faisons faire votre métier. Vous étiez fait pour verser vos bénédictions comme une pluie, comme une pluie bienfaisante, comme une pluie douce, tiède, agréable, comme une pluie fécondante sur la terre, comme une bonne pluie, comme une pluie d’automne sur la tête, sur les têtes de tous vos enfants ; ensemble. Sera-t-il dit, mon Dieu, sera-t-il dit qu’à présent nous vous demanderons, que nous aurons à vous demander des malédictions, vos malédictions, nous tous vos enfants, les uns contre les autres.
Quand nous vous demandons des malédictions, quand nous vous demandons votre réprobation, nous ne vous faisons pas faire votre métier, nous vous faisons faire le contraire de votre métier.
Mon Dieu, mon Dieu nous ne vous faisons pas faire votre métier.
Et puis ! qu’est-ce que ça lui fait ? mes malédictions. Je pourrais passer ma vie entière à la maudire, du matin au soir, et les villes n’en seront pas moins efforcées, et les hommes d’armes n’en feront pas moins chevaucher leurs chevaux dans les blés vénérables.
Sacrés, blés sacrés, blés qui faites le pain, froment, épi, grain de l’épi de blé. Moisson du blé des champs. Pain qui fûtes servi sur la table de Notre-Seigneur. Blé, pain qui fûtes mangé par Notre-Seigneur même, qui un jour entre tous les jours fûtes mangé.
Blés, sacrés blés qui devîntes le corps de Jésus-Christ, un jour entre tous les jours, et qui tous les jours êtes mangé n’étant plus vous-même, mais étant le corps de Jésus-Christ.
Blé qui n’êtes plus que les aspects du blé ; pain qui n’êtes plus que les apparences du pain ; pain qui n’êtes plus que les espèces du pain.
Et vous vigne, sœur du blé. Grain de la grappe de vigne. Raisin des treilles. Vendange du vin des vignes. Ceps et grappes des vignobles. Vignobles des coteaux.
Vin qui fûtes servi sur la table de Notre-Seigneur. Vigne, vin qui fûtes bu par Notre-Seigneur même, qui un jour entre tous les jours fûtes bu.
Vigne, vigne sacrée, vin qui fûtes changé au sang de Jésus-Christ, un jour entre tous les jours, et qui tous les jours aux mains du prêtre êtes changé, n’étant plus vous-même, mais étant le sang de Jésus-Christ.
Vin qui n’êtes plus que les aspects du vin ; vin qui n’êtes plus que les apparences du vin ; vin qui n’êtes plus que les espèces du vin.
Pain qui fûtes changé au corps, vin qui fûtes changé au sang.
Pain qui n’êtes plus que de l’ancien pain, vin qui n’êtes plus que de l’ancien vin.
Faudra-t-il, mon Dieu, que le sang de votre Fils ait coulé en vain ; qu’il ait coulé en vain une fois, et tant de fois.
Faudra-t-il, mon Dieu, que le corps de votre Fils ait été sacrifié en vain ; qu’il ait été offert en vain une fois, et tant de fois.
Sera-t-il dit que vous abandonnerez, que vous aurez abandonné la chrétienté de vos enfants.
Tout est plein de la guerre et de perdition. Et c’est la guerre qui fait la perdition. Sera-t-il dit que vous nous abandonnerez à la guerre.
C’est vous qu’il nous faudrait et que l’on vît passer sur la terre la marque de votre main.
Vous l’avez fait autrefois. Vous l’avez fait pour d’autres peuples. Ne le ferez-vous point pour ce peuple de France.
Pour d’autres peuples vous avez envoyé des saints. Vous avez même envoyé des guerriers.