Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc (page 4)

Charles Péguy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org · 19 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Nous sommes des pécheurs, mais nous sommes chrétiens tout de même. Nous sommes du peuple chrétien. Nous sommes de votre peuple de chrétienté.

Autrement qu’est-ce que ça lui fait, nos malédictions. Nous pourrions passer notre vie entière à la maudire, du matin au soir, et la maudire comme on fait sa prière. Elle a eu la malédiction de Jésus et la gueuse elle ne s’en porte pas plus mal, c’est effrayant. Elle a eu sur elle la malédiction, la réprobation de Jésus même, saint Pierre et l’épée de Malchus. Malchus et l’épée de saint Pierre. Alors nous de quel droit la maudire, de quelle force, de quelle autorité. C’est une chose effrayante qu’il y a quelqu’un qui a sur soi la malédiction de Jésus et qui se promène en vainqueur sur tous les chemins du monde. Livrerez-vous enfin le monde à cette gueuse ?

Mais nous petits de quel pouvoir la maudire, et de quelle efficacité. J’aurais mieux fait de filer tranquille. Tant qu’il n’y aura pas eu quelqu’un pour tuer la gueuse, pour meurtrir le meurtre et pour sauver ce peuple, tant qu’il n’y aura pas eu quelqu’un pour tuer la guerre, nous serons comme les enfants quand on s’amuse en bas dans les prés à faire des digues et des levées avec de la terre et avec le sable, avec la boue de la Meuse. La Meuse finit toujours par passer par dessus.

Jeannette, rougissant sous le coup et fermant un instant les yeux

— Tais-toi, malheureuse, qu’oses-tu dire ? C’est une fille de Dieu.

— Je suis une fille qui voit clair. On n’est pas l’amie d’une fille de Dieu.

— Madame Gervaise est au couvent. Nulle fille n’entre au couvent que Dieu ne l’ait appelée par son nom. Il y a une vocation. Il faut qu’il y ait une vocation. Nulle fille n’entre au couvent, nulle âme ne se réfugie au couvent, nulle âme, nul corps aussi, hélas, que Dieu ne l’ait convoquée, par son nom, instruite, commandée, désignée, par son nom, conduite par la main, et quelquefois forcée et prise pour lui. Il faut une vocation. Il faut que Dieu l’ait destinée. Nommée. Alors aussi Dieu leur a révélé, sans doute, Dieu doit leur avoir dit de ce que nous ne savons pas, de ce que nous ignorons nous autres. Dieu doit leur avoir fait des révélations particulières.

— Il n’y a point de révélations particulières. Il n’y a qu’une révélation pour tout le monde ; et c’est la révélation de Dieu et de Notre-Seigneur-Jésus-Christ. De Dieu par lui-même et par Notre-Seigneur-Jésus-Christ. C’est une révélation pour tous les bons chrétiens, pour tous les chrétiens, même pour les mauvais, et pour les pécheurs, pour tous les bons paroissiens. Pour tout homme et toute femme, pour toute personne de la paroisse. On fait savoir aux personnes de la paroisse. Qu’il y a promesse de salut… Entre Dieu et sa créature. On fait assavoir. Quand on sonne, quand on bat le ban de moisson, on le bat pour tout le monde, pour tous les moissonneurs. Et après la moisson quand on bat le ban de glanage, on le bat pour tout le monde, le ban de glanée, pour toutes les glaneuses, pour toutes les pauvres femmes qui vont glaner, ramasser les épis dans les champs, les épis qui sont tombés des gerbes. Quand on bat le ban de vendange, on le bat pour tout le monde, pour tous les vendangeurs. Et après la vendange quand on bat le ban de grappillage, on le bat pour toutes les pauvres bonnes femmes qui vont grappiller, pour toutes les vieilles bonnes femmes qui vont ramasser ce qui reste sur le bois, et qui n’était pas encore bien mûr au temps de la vendange. Tout ce qui était encore un peu vert, un peu verduret. Or il y a quatorze siècles que l’on a fait battre le ban du salut. Pour toutes les paroisses. Pour toutes les personnes de toutes les paroisses. C’est la révélation commune. La révélation chrétienne. La révélation paroissiale. Le bon Dieu a appelé tout le monde, il a convoqué tout le monde, il a nommé tout le monde. Sa Providence pourvoit. Sa Providence prévoit. Sa Providence veille sur tout le monde, voit sur tout le monde, voit pour tout le monde. Il a vue sur tout le monde. Il conduit tout le monde par la main. Il nous a toutes désignées. Nous sommes toutes entrées au couvent de chrétienté. Nous nous sommes toutes réfugiées au grand couvent de chrétienté. Dieu nous a toutes instruites, convoquées, il nous a toutes commandées. Nous sommes tous de la maison, de la même maison, et c’est Dieu qui conduit toute la maisonnée. Il nous a toutes appelées par notre nom, qui est notre nom de baptême. Il nous a toutes fait la même révélation, qui est que nous irons en paradis si nous vivons en bons chrétiens. Il nous a toutes fait la même vocation, d’aller à notre tour en paradis si nous vivons en bons chrétiens. Il n’y en a point qui communiquent avec Dieu de plus près que les autres. Toute parole d’homme et de femme, du père, de la mère et des enfants arrive directement aux oreilles de Dieu, toute prière humaine, toute prière chrétienne arrive, monte directement à l’oreille de Dieu. Toute parole des lèvres, toute parole du cœur. Et vous autres, les grandes, celles qui avez commencé, vous autres qui avez fait votre première communion, vous voyez, vous mangez directement le bon Dieu, vous vous nourrissez directement de Dieu.

Et il n’y a pas plus près que de toucher. Il n’y a pas plus près que la nourriture. Que l’incorporation, que l’incarnation de la nourriture.

La prière est la même pour tout le monde. Les sacrements sont les mêmes pour tout le monde.

Nous aussi nous avons été appelées par le baptême, par notre baptême, pour être des bonnes chrétiennes, pour être des chrétiennes. Et nous avons aussi été appelées pour être des bonnes filles, et pour faire plaisir à nos père et mère, et pour nous occuper de nos petits frères et de nos petites sœurs, et tout ce qu’il faut faire dans la sainte journée.

— Madame Gervaise est au couvent : les saintes et les saints fondateurs. Il y a eu tellement de grands saints, et des si grands saints, à la fondation des couvents, que toute leur sainteté doit se reporter, se reverser particulièrement sur ceux qui sont appelés dans leurs couvents.

— Notre-Seigneur-Jésus-Christ est le premier des saints et le premier des fondateurs. Il est le plus grand saint et le plus grand fondateur. Et toute sa sainteté se reporte, se reverse sur tout ce qui se nomme chrétien.

— Les mérites, les grands mérites des saintes et des saints fondateurs doivent travailler plus particulièrement pour les filles et les fils que la vocation leur a faites.

— Les mérites de Notre-Seigneur-Jésus-Christ, qui sont les plus grands des mérites, qui sont des mérites sans fin, travaillent ensemble pour toute la chrétienté.

Pour nous tous, pour nous autres qui sommes ses filles et ses fils.

Toutes ses filles et tous ses fils, tous ses frères et toutes ses sœurs que le baptême lui a faits.

Il y a la communion des saints ; et elle commence à Jésus. Il est dedans. Il est à la tête. Toutes les prières, toutes les épreuves ensemble, tous les travaux, tous les mérites, toutes les vertus ensemble de Jésus et de tous les autres saints ensemble, toutes les saintetés ensemble travaillent et prient pour tout le monde ensemble, pour toute la chrétienté, pour le salut de tout le monde. Ensemble.

Je suis une petite Française qui voit clair ; et je ne laisse pas dire. Je suis une petite Lorraine qui voit clair.

— Madame Gervaise est au couvent ; elle doit savoir pourquoi le bon Dieu permet qu’il y ait tant de souffrance.

— Est-ce que tu sais bien comment Gervaise est allée au couvent ?

— Oui : madame Colette, qui est une sainte, a passé par ici. Elle a converti Gervaise avec trois de ses amies.

Notre-Seigneur-Jésus-Christ n’a pas été au couvent. Il n’a pas vécu dans un couvent. Il a vécu chez son père et chez sa mère, comme un garçon. Il était charpentier ; de son état. Et après il ne s’est pas retiré. Au contraire il est allé pendant trois ans faire sa prédication publique.

— Je voulais voir madame Colette, mais elle a beaucoup d’âmes à sauver. Alors j’ai dit à mon oncle d’aller trouver madame Gervaise à Nancy.

— Depuis qu’elle est au couvent sa mère est seule et s’ennuie et pleure et fait peine à voir.

— La dernière fois qu’il y a eu des soldats, sa mère s’est sauvée dans l’île avec nous ; seulement il n’y avait personne, avec elle, pour emporter ses affaires ; moi, je ne pouvais pas, l’aider, lui porter ses affaires, puisqu’il y avait maman, qui avait besoin de moi. Ma pauvre Jeannette, ma pauvre Jeannette, alors elle se sauvait comme une pauvre vieille bonne femme toute seule. C’était affreux, c’était affreux. On en pleurait. Ça crevait le cœur, c’était une pitié. Mais on ne pouvait rien y faire. Elle baissait le dos, en courant. Je la vois encore. C’était honteux. On aurait eu envie d’y prêter des enfants. Aussi, après ça, alors quand elle est revenue, chez elle, quand elle est rentrée dans sa maison, elle n’a plus rien trouvé du tout de tout ce qu’elle avait avant : les soldats avaient tout volé, tout brûlé. On avait honte pour elle.

Elle se sauvait comme une pauvre vieille bonne femme de grand’mère qui n’aurait pas d’enfants.

En vérité madame Gervaise a mal choisi son temps pour délaisser le monde et pour sauver son âme …

Écoute, Jeannette. Il ne faut pas faire comme elle et fuir au couvent pour sauver son âme à soi. Il ne faut pas sauver son âme comme on sauve un trésor.

— Il faut donc la sauver comme on perd un trésor. En la dépensant. Il faut se sauver ensemble. Il faut arriver ensemble chez le bon Dieu. Il faut se présenter ensemble. Il ne faut pas arriver trouver le bon Dieu les uns sans les autres. Il faudra revenir tous ensemble dans la maison de notre père. Il faut aussi penser un peu aux autres ; il faut travailler un peu (les uns) pour les autres. Qu’est-ce qu’il nous dirait si nous arrivions, si nous revenions les uns sans les autres.

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