Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc (page 5)
— Alors tu y tiens ? à ce que nous fassions, ensemble, des digues et des levées en terre, avec la terre et la boue du fleuve, avec le sable, devant ce fleuve de perdition ?
— Voyons, Jeannette, il ne faut pas te fâcher. Tu as raison. Le mieux, si on pouvait, ce serait de tuer la guerre, comme tu dis.
— La partie n’est pas égale. Il a fallu Jésus pour faire le salut, il a fallu Jésus et tous les saints.
— Vingt siècles, je ne sais combien de siècles de prophètes. Quatorze siècles de chrétienté. Il ne faut qu’un instant pour faire damner une âme. Il ne faut qu’un instant pour une perdition.
C’est toujours la même chose, la partie n’est pas égale. La guerre fait la guerre à la paix. Et la paix naturellement ne fait pas la guerre à la guerre. La paix laisse la paix à la guerre. La paix se tue par la guerre. Et la guerre ne se tue pas par la paix. Puisqu’elle ne s’est pas tuée par la paix de Dieu, par la paix de Jésus-Christ, comment se tuerait-elle par la paix des hommes ?
— Tu as raison, ma grande, tu as raison. Le mieux, si on pouvait, ce serait de tuer la guerre, comme tu dis. Mais pour tuer la guerre, il faut faire la guerre ; pour tuer la guerre, il faut un chef de guerre ; riant comme de la plaisanterie la plus énorme, comme de l’imagination la plus invraisemblable ; et ce n’est pas nous ? n’est-ce pas ? qui ferons la guerre ? ce n’est pas nous qui serons jamais des chefs de guerre ? Alors nous, en attendant qu’on ait tué la guerre, il nous faut travailler, nous, chacun de son côté, chacun de son mieux, à garder sauf tout ce qui n’est pas encore gâté.
— Ces soldats, ces soldats qui ne servent qu’à perdre. Encore, dans le temps, il y avait du monde qui servait à tout. Tantôt ils sauvaient et tantôt ils perdaient. Mais à présent ils perdent tout le temps. Dans le temps, il y avait des métiers, ils avaient chacun son métier ; et dans les métiers des fois ils servaient à perdre, mais des fois ils servaient à gagner. Et à présent on perd tout le temps. Ces hommes qui en font métier. Comment peut-on imaginer pareille misère, pitié pareille. Mon Dieu, mon Dieu, comment pouvez-vous, comment permettez-vous cela ? Des hommes qui ont un métier ; et ce métier, c’est de toujours perdre, c’est de faire, c’est d’opérer la perdition des âmes.
Voilà bientôt cinquante ans passés, au dire des anciens, que le soldat moissonne à sa fantaisie ; voilà bientôt cinquante ans passés que le soldat écrase, ou brûle, ou vole, à sa guise, la moisson mûre ; et pour le moins qu’il foule au pied des chevaux la moisson mûre. Eh bien ! après tout ce temps-là, tous les ans, à l’automne, les bons laboureurs, ton père, le mien, tes deux grands frères, les pères de nos amies, toujours les mêmes, les mêmes paysans, les mêmes paysans français, labourent avec le même soin les mêmes terres, à la face de Dieu, les terres de là-bas, et les ensemencent. Voilà ce qui garde tout. Les maisons démolies, on les rebâtit. Les églises, les églises mêmes, les paroisses démolies, on les rebâtit. La paroisse n’a jamais chômé. Et avec tous ces embroussaillements le culte, le culte de Dieu n’a jamais chômé. Voilà ce qui garde tout. Ce sont des bons chrétiens. La messe n’a jamais chômé ; ni les vêpres ; ni aucun office ; ni aucun service de Dieu. Et ils n’ont jamais manqué de faire leurs Pâques, au moins une fois par an. Voilà ce qui garde tout. Le travail. Le travail du bon Dieu. Ils n’auraient, eux aussi, qu’à se faire soldats ; ça n’est pas difficile : on reçoit moins de coups, puisqu’on en donne aux autres. Une fois soldats, ils n’auraient, eux aussi, qu’à faire la moisson sans avoir fait les semailles. Mais les bons laboureurs aiment les bons labours et les bonnes semailles…
Écoute, je ne voudrais pas dire une bêtise. Mais au fond je crois bien qu’ils aiment tout de même autant le labour et les semailles que la moisson. Ils aiment autant au fond labourer que moissonner et semer que récolter, parce que tout cela c’est le travail, le même travail, le même sacré travail à la face de Dieu.
Au fond ils ne veulent pas moissonner sans avoir labouré, récolter sans avoir semé. Ça ne serait pas juste. Ça ne serait pas dans l’ordre du bon Dieu.
Tous les ans ils font à la même époque la même besogne avec la même vaillance, tout le long de l’année le même travail avec la même patience : voilà ce qui tient tout, ce qui garde tout ; ce sont eux qui tiennent tout, eux qui gardent tout, eux qui sauvent tout ce que l’on peut sauver ; c’est par eux que tout n’est pas mort encore, et le bon Dieu finira bien par bénir leurs moissons.
Moi je suis comme eux. Si j’étais à la maison occupée à filer mon peson de laine, ou ça revient au même si j’étais à jouer aux boquillons, parce que ce serait l’heure de jouer ; et si on venait me dire, si quelqu’un accourait : Hauviette, Hauviette, c’est l’heure du jugement, l’heure du jugement dernier, dans une demi-heure l’ange va commencer à sonner de la trompette…
— Je continuerais à filer ma laine et ça revient au même je continuerais à jouer aux boquillons…
— Parce que le jeu des créatures est agréable à Dieu. L’amusement des petites filles, l’innocence des petites filles est agréable à Dieu. L’innocence des enfants est la plus grande gloire de Dieu. Tout ce que l’on fait dans la journée est agréable à Dieu, pourvu naturellement que ça soit comme il faut. Tout est à Dieu, tout regarde Dieu, tout se fait sous le regard de Dieu ; toute la journée est à Dieu. Toute la prière est à Dieu, tout le travail est à Dieu ; tout le jeu aussi est à Dieu, quand c’est l’heure de jouer. Je suis une petite Française, je n’ai pas peur de Dieu, parce qu’il est notre père. Mon père ne me fait pas peur. La prière du matin et la prière du soir, l’Angelus du matin et l’Angelus du soir, les trois repas par jour et le goûter de quatre heures et l’appétit aux repas et le Benedicite avant les repas, le travail entre les repas et le jeu quand il faut et l’amusement quand on peut, prier en se levant parce que la journée commence, prier en se couchant parce que la journée finit et que la nuit commence, demander avant, remercier après, et toujours de la bonne humeur, c’est pour tout ça ensemble et pour tout ça l’un après l’autre que nous avons été mis sur terre, c’est tout ça ensemble, tout ça l’un après l’autre qui fait la journée du bon Dieu. Si tout à l’heure on me disait : Tu sais, Hauviette, c’est pour dans une demi-heure…
— Je continuerais à filer, si je filais, et à jouer, si je jouais. Et en arrivant je dirais au bon Dieu : Notre père, qui êtes aux cieux, je suis la petite Hauviette, de la paroisse de Domremy en Lorraine ; pour vous servir ; de votre paroisse de Domremy dans votre Lorraine de chrétienté. Vous nous avez rappelés un peu de bonne heure, vu que je n’étais encore qu’une toute petite fille. Mais vous êtes un bon père et vous savez ce que vous faites.
Je suis une petite Française têtue. Jamais on ne me fera croire qu’il faut avoir peur du bon Dieu ; qu’on peut avoir peur du bon Dieu. Quand je suis sur la route et que mon père me rappelle, pour me faire rentrer à la maison, je n’ai pas peur de mon père.
Je suis comme eux. Nous sommes leurs filles. Il faut moins de force pour abattre un bonhomme que pour abattre un chêne. Il faut moins de peine, il est plus facile d’être soldat que d’être bûcheron, il est plus facile d’être soldat que d’être paysan ; il est plus facile, il est plus agréable, à ce qu’il semble, du moins on le dit, on dirait, il semblerait qu’il est plus agréable d’être bourreau que d’être victime. C’est un fait extraordinaire pourtant, c’est une des plus grandes preuves, c’est une des plus grandes marques de la bonté de Dieu qu’avec ça il y ait toujours autant de paysans que de soldats, autant de martyrs que de bourreaux ; autant de paysans qu’il en faut, autant de martyrs, autant de victimes qu’il en faut ; toujours autant des uns et des autres ; c’est la plus grande preuve qu’il y ait de la présence de Dieu parmi nous, qu’on a beau faire, qu’on dirait qu’on fait tout ce qu’on peut pour rendre certains métiers impossibles, pour décourager certains métiers, et qu’il y en ait toujours autant dans ces métiers-là, autant qu’il en faut pour faire marcher le monde. Et qu’on ne peut pas décourager les paysans, et qu’on ne peut pas décourager les victimes et les martyrs. Et que les soldats se lasseront avant les paysans, et que les bourreaux se lasseront avant les victimes et les martyrs.
On croit, on pourrait croire qu’il vaut mieux être à la place du bourreau qu’à la place de la victime, à la place du bourreau qu’à la place du martyr. Il faut croire que c’est une erreur.
— Voilà bientôt cinquante ans passés, Hauviette, que les bons laboureurs prient le bon Dieu pour le bien des moissons ; voilà huit ans passés que moi petite je le prie de toutes mes forces pour le bien des moissons. Madame Gervaise est au couvent : elle doit savoir pourquoi le bon Dieu n’exauce pas les bonnes prières.
— Je suis une bonne chrétienne. Je suis une bonne Française. Pour que le bon Dieu bénisse les moissons, Jeannette, il faut d’abord que nous ayons fait les semailles ; c’est pour cela que nous commençons par les faire tous les ans. Puis, quand la terre bien prête est bien ensemencée, nous faisons nos prières pour que le soldat ne vienne pas, pour que le blé nouveau naisse et pousse en moisson. Pour que la moisson croisse et que le blé foisonne. Nous, c’est tout ce que nous pouvons faire, c’est tout ce que nous avons à faire : le reste au bon Dieu ; nous sommes dans sa main ; il est le maître ; il nous exauce à sa volonté.
— Dieu nous exauce de moins en moins, Hauviette : Les voyageurs qui passent n’apportent plus que des nouvelles mauvaises. Les Anglais tiennent enserré le mont de monsieur saint Michel, et voici que le blé, qui manquait pour le pain, va manquer pour semer.
— C’est affaire au bon Dieu : nos blés sont à lui. Quand j’ai bien fait ma tâche et bien fait ma prière, il m’exauce à sa volonté ; ce n’est pas à nous, ce n’est à personne à lui en demander raison. Vraiment, Jeannette, il faut que tu aies une grande souffrance pour oser ainsi demander compte au bon Dieu.
Toi-même tu travailles bien. Tu travailles comme tout le monde. Tu travailles mieux que moi. Tu travailles mieux que personne. Tu files la laine ; la laine, seule utilité. Tu en fais plus que moi. Ce matin tu en auras fait plus que moi. Je cause et en même temps je ne fais rien. Tu causes et en même temps tu travailles.
Fille inquiète, âme insatiable, âme inquiète, si tu crois ce que tu dis, alors au moins ne travaille pas.
— Il est vrai : j’ai une grande souffrance de toute cette perdition ; mais je souffre encore une souffrance, une souffrance inconnue, au delà de tout ce que tu pourrais imaginer.
— Tu la diras sans doute à madame Gervaise ? ta souffrance nouvelle.
— Au revoir, ma belle, à tout à l’heure. Montrant le chemin qui vient du bourg. Elle va venir par ici. Montrant le chemin qui s’en va par la droite à flanc de coteau. Moi je m’en vais par ici. J’ai affaire par ici. Je ne sais pas comment que ça se fait. J’ai toujours affaire ailleurs. Je ne sais pas. Je ne l’ai jamais rencontrée, cette personne-là. J’ai toujours affaire ailleurs. Ailleurs qu’où elle est. Il y a comme ça des hasards dans l’existence. Aussi, ça m’étonne, je ne l’ai jamais rencontrée.
C’est honteux. C’est affreux. Sa mère à présent en veut au bon Dieu. Sa mère est jalouse du bon Dieu. Sa mère fait des reproches au bon Dieu. Elle reproche au bon Dieu de lui avoir volé sa fille. C’est une impiété, une impiété comme on n’en avait jamais vu. Qui n’a pas de nom. Sa mère a dit ça, que le bon Dieu était un voleur.
J’aime encore mieux penser à tes deux nourrissons. Le bon Dieu leur enverra peut-être de retrouver, demain, du monde comme toi. Quoique tu as raison. Du monde comme toi, si il y en a, il y en a guère. Si il y en a, il y en a pas beaucoup.
Mon Dieu, mon Dieu, qu’est-ce qu’il y a donc ? De tout temps, hélas, dans tous les temps on s’est perdu ; mais depuis quarante ans hélas on ne fait plus que cela, on ne fait plus que de se perdre. Qu’est-ce qu’il y a, mon Dieu, qu’est-ce qu’il y a. Il y en avait encore qui se sauvaient. Il y en avait qui en réchappaient. Mais maintenant, mon Dieu, qui répondrait qu’il y en a qui se sauvent, qui répondrait qu’il y en a quelques-uns seulement, même seulement, même au moins, qui en réchappent. C’était la terre, hélas, quelquefois, souvent c’était la terre qui préparait à l’enfer. Aujourd’hui ce n’est plus même cela ; ce n’est plus la terre qui prépare à l’enfer. C’est l’enfer même qui redéborde sur la terre. Qu’est-ce qu’il y a donc, mon Dieu, qu’est-ce qu’il y a donc de changé, qu’est-ce qu’il y a donc de nouveau. Qu’avez-vous fait de ce peuple, de votre peuple chrétien. Faudra-t-il que vous ayez envoyé votre Fils en vain et sera-t-il dit que Jésus sera mort en vain, votre Fils qui est mort pour nous. Sera-t-il dit que vous n’aurez point fait cesser la grande pitié qui est au royaume de France.