Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc (page 6)
Jésus, Jésus, un jour sur une montagne de ce pays-là vous avez eu pitié du peuple, vous avez pleuré sur cette foule, et cette foule avait faim et pour la nourrir, pour apaiser la faim de son corps, pour rassasier sa faim charnelle vous avez multiplié les poissons et les pains.
Jésus, Jésus, Jésus, aujourd’hui votre peuple a faim et vous ne rassasiez pas votre peuple. Aujourd’hui dans ce pays-ci votre peuple d’aujourd’hui, dans votre Lorraine de chrétienté, dans votre France de chrétienté, dans votre chrétienté votre peuple de chrétienté a faim. Il manque de tout. Il manque du pain charnel. Il manque du pain spirituel. Et pour le nourrir, pour lui rassasier son une et l’autre faim, pour lui donner le pain de son corps et le pain de son âme sera-t-il dit que vous ne seriez plus parmi nous. Sera-t-il dit que vous ne multipliez plus, que vous ne multiplierez pas les poissons secs et les pains.
Heureux ceux qui l’ont vu passer dans son pays ; heureux ceux qui l’ont vu marcher sur cette terre ; ceux qui l’ont vu marcher sur le lac temporel ; heureux ceux qui l’ont vu ressusciter Lazare. Quand on pense, mon Dieu, quand on pense que cela n’est arrivé qu’une fois. Quand on pense, mon Dieu, quand on pense. Quand je pense que c’était un homme comme tous les autres, un homme ordinaire ; apparemment comme tous les autres, apparemment ordinaire. Il marchait sur la route comme un homme ordinaire ; ses pieds portaient par terre ; et il montait les sentiers du coteau. Jérusalem, Jérusalem, tu as été plus bénie que Rome. En vérité, en vérité, tu as été plus favorisée, Jérusalem, tu as été plus fortunée. Un homme comme les autres. Et toi Nazareth, petit bourg, petite ville de Judée, tu es plus heureuse que Reims et que Saint-Denis. Et toi Bethléem, petit bourg de Juda, le plus petit des bourgs de Juda, le plus brillant des bourgs de Juda, tu brilleras éternellement aussi au dessus de tous les bourgs de la terre, tu brilleras éternellement au dessus de tous les bourgs de la chrétienté, éternellement infiniment au dessus de nos bourgs obscurs, de nos petites paroisses chrétiennes. Qui connaîtra jamais cette petite paroisse de Domremy. Qui saura jamais seulement le nom de cette petite paroisse de Domremy. Qui saura seulement qu’elle a jamais existé.
Et toi, Bethlehem, terre de Juda, tu n’es pas la moindre entre les principales villes de Juda ; car c’est de toi que sortira le Conducteur qui paîtra Israël, mon peuple.
Mais vous, paroisses chrétiennes, paroisses lorraines, paroisses françaises, vous avez été moins favorisées. Les plus grandes de vous, les plus saintes parmi vous, les plus pleines, les plus bourrées de sainteté d’entre vous, les plus grandes en sainteté de vous toutes n’ont rien eu qui approchât, même d’infiniment loin, de ce qui a été donné à ce petit bourg perdu. Vous Chartres, ville unique du pays de France, cathédrale unique au monde, Chartres, diocèse, ville unique au royaume de France, Chartres, qui êtes dévouée à notre Dame, Chartres qui êtes dévouée, dédiée, donnée à notre Dame, Chartres qui êtes vouée, qu’est-ce que vous êtes, Chartres, grande ville, en comparaison de ce petit bourg. Et vous aussi vous n’êtes rien, vous-même Saint-Michel, bourg unique, ville unique au monde, unique en toute chrétienté, basilique au monde. Et vous Tours, ville de Loire, ville de saint Martin, qui fûtes capitale des Gaules, qui en ce pays-ci, au royaume de France, fûtes capitale des premières chrétientés. Métropole, ville mère, mère des autres villes. Vous toutes, qu’est-ce que vous êtes, grands diocèses, grandes villes, grandes paroisses, qu’est-ce que vous êtes auprès de ce petit bourg, au prix de ce bourg obscur, qui hélas hélas, n’est peut-être plus même une paroisse, une paroisse chrétienne. Et vous, les tours de Notre-Dame, Paris, qui fûtes capitale du royaume de France, doublement dévouée, doublement dédiée, doublement donnée, vouée doublement, et aussi à vous, notre Dame, et à notre grande sainte Geneviève ; qu’est-ce que vous êtes. Et vous aussi, Orléans, vous enfin vous n’êtes rien, Orléans ville de Loire, dédiée à ce grand saint Aignan. Grandes villes, villes illustres, villes de chrétienté, vous avez de grands saint et de grands patrons, les plus saints, les plus grands patrons du monde, et au dessus de tous les saints vous êtes patronné, vous avez la sainte Vierge notre Dame. Vous avez donné le jour et vous avez donné l’exercice à de grands saints et éternellement ils veilleront sur vous, éternellement ils vous patronneront, car éternellement assis à la droite ils prieront pour vous. Éternellement ils vous protégeront, éternellement ils vous couvriront de leurs prières. Or vous n’êtes rien, villes chrétiennes, grandes villes, résidences de chrétienté, chaires, cathédrales de sainteté vous n’êtes rien. Car tout a été pris, une fois pour toutes ; et rien n’est plus à prendre. Tout a été pris, tout ce qui compte, une fois pour toutes, un jour pour éternellement. Et il ne reste plus rien, mes enfants, rien à prendre, de ce qui compte. Car je vous le dis en vérité ce petit bourg perdu a tout pris, un jour, une fois dans le temps ; une fois dans l’éternité ; une fois pour toutes, une fois pour toutes les fois ; un jour, furtif, il a tout pris pour éternellement tout ce qui compte. Et vous, grandes villes, villes chrétiennes, qu’est-ce qui vous reste. Qu’est-ce que vous êtes. Car vous vous attardez à produire des saintes et des saints, et pendant ce temps-là Jésus est le saint de cette paroisse-là, qui n’est peut-être plus, hélas, une paroisse. Chrétienne. Même une paroisse. D’autres ont saint Loup et saint Gratien ; d’autres ont saint François ; d’autres ont notre Dame même. Vous autres gens du pays picard vous en avez d’autres ; et d’autres aussi vous autres gens du pays de Bourges. Et vous Nancy, ville proche, paroisses prochaines, vous autres, vous gens de Nancy, vous avez le grand saint Nicolas. Vous Toul, notre diocèse, vous avez ce que vous avez. Accentuant de se tourner vers l’église. Et vous ma paroisse vous avez le grand saint Remi. Mais où allez-vous, paroisses. Pendant ce temps-là Jésus, Jésus même est le propre saint, le saint, le patron de cette paroisse-là. Pendant que vous vous attardez. Vous vous attardez à produire des saintes et des saints, des saintes et des saints ordinaires, mon Dieu, et pendant ce temps-là, pendant qu’on ne se méfiait pas, sans qu’on ait averti personne en ce pays-ci, pendant qu’on n’y prenait pas garde, sans que nos pères et nos grands-pères en ce pays-ci aient reçu aucun avertissement, et pourtant c’étaient de si braves gens, un petit bourg est venu, qui avait déjà tout emporté. Il a été donné à cette paroisse ce qui n’a jamais été donné à vous, paroisses de France, ce qui jamais, éternellement jamais ne sera donné à nulle autre paroisse. À aucune paroisse. Pendant qu’on ne s’y attendait pas. Car ça a été fait, ça s’est fait une fois pour toutes, un jour dans le temps, dans ce pays-là, une fois pour toutes les fois, dans l’éternité une fois pour éternellement, de toute éternité pour toute éternité. Et il est venu dans la nuit comme un voleur. Et jamais plus on ne recommencera. Vous vous attardez, paroisses vous vous attardez à produire des saintes et des saints les plus grands. Et pendant ce temps-là, sans avertir, sans prévenir personne, une petite paroisse de rien du tout avait enfanté le saint des saints. D’un seul coup, du premier coup, elle était arrivée, elle avait enfanté le saint des saints. Dans un éclair elle avait réussi, elle avait fait ce qui ne se refera jamais plus, elle avait fait, enfanté celui qui éternellement ne s’enfantera plus. Et comme vous autres, paroisses, vous avez pour patrons saint Crépin et saint Crépinien, tout de même, Bethléem, tu as pour patron saint Jésus. D’autres ont saint Marceau et saint Donatien ; et Rome a saint Pierre. Mais toi, Bethléem, petite paroisse obscure, petite paroisse perdue, toi maline tu as saint Jésus, et nul ne pourra te l’enlever éternellement jamais. Car il est ton propre patron, comme saint Ouen est le patron de Rouen. Car c’est ce saint-là que tu as mis au monde ; un jour du monde que tu as mis au monde. Tu as produit ce saint-là, tu as enfanté ce saint-là. Et nous autres nous ne sommes que des petites gens.
Et il n’y aura plus que des petites gens, depuis qu’une paroisse est venue, qui a tout pris pour elle.
Il n’y aura plus jamais, éternellement jamais, que des petites gens.
Heureuse celle qui versa sur ses pieds le parfum de l’amphore, celle qui versa sur sa tête le parfum du vase d’albâtre, à Béthanie, dans la maison de Simon, surnommé le lépreux ; sur ses pieds, sur ses vrais pieds, sur son corps charnel, sur sa tête réelle, sur la tête de son corps ; heureuses toutes et tous, heureux pêle-mêle, pécheurs et saints. Il a été accordé, mon Dieu, aux pécheurs de ce temps-là, aux pécheurs de ce temps et de ce pays-là ce que vous avez refusé, mon Dieu, ce qui n’a pas été accordé aux saints, ce que vous n’avez pas accordé à vos saints de tous les temps. Il a été donné aux plus grands pécheurs d’alors et de là ce qui n’a pas été donné aux plus grands saints des plus grands siècles. Ce qui n’a pas été donné depuis. Jamais. À personne. Heureuse celle qui d’un mouchoir, d’un vrai mouchoir, d’un mouchoir pour se moucher, d’un mouchoir impérissable essuya cette face auguste, sa vraie face, sa face réelle, sa face d’homme, d’un blanc mouchoir blanc cette face périssable ; sa face pitoyable ; et de le voir alors, dans cet état, le sauveur du genre humain, de le voir ainsi, lui, le sauveur de tout le genre humain, quel cœur insensible ne se fût amolli, quels yeux, quels yeux humains n’eussent versé des larmes ; cette face de sueur, toute en sueur, toute sale, toute poussiéreuse, toute pleine de la poussière des chemins, toute pleine de la poussière de la terre ; la poussière de sa face, la commune poussière, la poussière de tout le monde, la poussière sur sa face ; collée par la sueur. Heureuse Madeleine, heureuse Véronique ; heureuse sainte Madeleine, heureuse sainte Véronique, vous n’êtes pas des saintes comme les autres. Tous les saints sont saints, toutes les saintes sont saintes, mais vous vous n’êtes pas des saintes comme les autres. Tous les saints, toutes les saintes sont assis avec Jésus à la droite du Père. Tous les saints, toutes les saintes contemplent Jésus assis à la droite du Père. Et il y a, dans le ciel il a son corps d’homme, son corps humain glorieux, puisqu’il y est monté, tel que, le jour de l’Ascension. Mais vous autres, vous seuls, vous avez vu, vous avez touché, vous avez saisi ce corps humain dans son humanité, dans notre commune humanité, marchant et assis sur la terre commune. Vous seuls vous l’avez vu par terre. Vous seuls vous l’avez vu deux fois et non pas une seulement ; non pas une fois seulement, comme tous les autres, dans votre éternité ; non pas seulement la deuxième fois, qui dure éternellement ; mais une première fois, une fois antérieure, une fois terrestre ; et c’est cela qui ne fut donné qu’une fois, c’est cela qui n’a pas été donné à tout le monde. Il y a plusieurs classes de saints, il y en a deux, et vous êtes de la première classe, et nous tous tous les autres, pécheurs et saints, nous ne sommes tous après que des ouvriers de la onzième heure ; et les saints mêmes, les autres saints dans le ciel, ils ne sont, après, désormais ils ne sont que des saints de la onzième heure. Car ils ne le voient que dans l’éternité, où on a le temps, et vous vous le voyez aussi dans l’éternité ; et vous l’aviez vu, vous l’avez vu sur la terre, où l’on n’a pas le temps. Histoire unique, histoire terrestre, qui passa si vite, qui ne recommencera point. Mystère effrayant, vous avez approché ce mystère effrayant. Villes cathédrales, vous n’avez point vu cela. Vous enfermez dans vos églises cathédrales des siècles de prière, des siècles de sacrements, des siècles de sainteté, la sainteté de tout un peuple, montant de tout un peuple, mais vous n’avez pas vu cela. Et eux ils l’ont vu. Tous ils l’ont vu, sans se déranger, ceux qui étaient là et ceux qui étaient venus, ceux qui étaient venus exprès et ceux qui n’étaient pas venus exprès ; les bergers, les mages, et l’âne, et le bœuf qui soufflait dessus pour le réchauffer. Il était à portée de la voix, il était à portée de la main, il était à portée des yeux, du regard des yeux, et cela ne recommencera point. Reims, vous êtes la ville du sacre. Vous êtes donc la plus belle ville du royaume de France. Et il n’y a pas de cérémonie plus belle au monde, il n’y a pas dans le monde de cérémonie aussi belle que le sacre du roi de France, dans aucun pays. Mais d’où venez-vous, ville de Reims, que faites-vous, cathédrale de Reims. Qui êtes-vous. Une étable, dans ce bourg perdu, une pauvre étable, dans ce pauvre petit bourg de Bethléhem, une étable a vu naître une royauté qui ne périra pas, une simple étable, une royauté qui ne disparaîtra point dans les siècles des siècles, jamais, une étable a vu naître un roi qui régnera éternellement. Dans ce pays-là. Voilà ce qu’ils font dans ce pays-là. Et le roi de France, qui est le plus grand roi du monde, fait des entrées solennelles, il fait dans Reims une entrée solennelle, et rien n’est plus beau que l’entrée du roi dans Reims, rien n’est plus beau au monde, rien dans le monde n’est aussi beau, dans tout le monde ; et vingt rois de France ont fait dans Reims, dans la cathédrale de Reims vingt entrées solennelles, vingt entrées somptueuses. Mais vous Jérusalem vous êtes plus heureuse ; vous êtes heureuse entre toutes les villes ; vous êtes infiniment plus grande, et plus heureuse, et plus honorée. Vous avez reçu un honneur infiniment plus grand. Vous êtes heureuse par dessus la tête de toutes les villes, car il est entré dans vos murs, monté sur l’ânon d’une ânesse ; et cela ne recommencera point ; et le peuple de ce pays-là jetait des palmes et des feuilles, des rameaux et des fleurs sous les pieds de l’ânesse. D’autres paroisses ont vu naître, ont fait naître, ont produit d’autres saints. Mais ces paroisses-là elles ont vu naître, elles ont fait naître, elles ont produit le grand saint, le saint des saints : quelle élection. Pendant que vous vous amusez, paroisses chrétiennes, à faire des saintes et des saints, une paroisse s’était levée de bonne heure. Elle s’était levée avant tout le monde. Et elle avait produit le saint qu’on ne refera point. Heureux celui qui se trouva là, juste au moment où il fallait porter sa croix, l’aider à porter sa croix, une lourde croix, sa vraie croix, cette lourde croix de bois, de vrai bois, sa croix de supplice, une lourde croix bien charpentée. Comme pour tout le monde, pour tous les autres suppliciés du même supplice. Un homme qui passait par là, sans doute. Ah il avait bien pris son temps, celui-là, cet homme qui passait par là, juste à ce point, juste alors, juste à ce moment-là. Cet homme qui passait juste là. Combien d’hommes depuis, des infinités d’hommes dans les siècles des siècles auraient voulu être là, à sa place, avoir passé, être passés là juste à ce moment-là. Juste là. Mais voilà, il était trop tard, c’était lui qui était passé, et dans l’éternité, dans les siècles des siècles il ne donnerait pas sa place à d’autres ; et eux, les tard venus, ils ont été forcés de se rabattre sur d’autres croix, de s’exercer, de faire des exercices, de se rabattre à porter d’autres croix. De s’en fabriquer, eux-mêmes, d’autres croix. De s’en faire fabriquer. Artificiellement. Cela ne revient pas au même. Un homme de Cyrène, nommé Simon, qu’ils contraignirent de porter la croix de Jésus. Il n’a plus besoin, aujourd’hui, qu’on le contraigne d’avoir porté la croix de Jésus. Heureux surtout, heureux celui, et lui aussi il ne donnerait pas sa place à un autre, lui non plus, heureux celui qui pourtant ne le vit qu’une fois. Heureux celui, heureux surtout, heureux sur tous, le plus heureux de tous, heureux celui qui le vit dans le temps, et qui pourtant ne le vit qu’une fois. Heureux celui qui le vit dans le temple ; et ensuite ; car cela suffisait ; fut rappelé comme un bon serviteur. C’était un vieil homme de ce pays-là ; un homme qui approchait du soir et qui touchait au soir, au dernier soir de sa vie. Mais il ne vit pas se coucher son dernier soir sans avoir vu se lever le soleil éternel. Heureux cet homme qui prit l’enfant Jésus dans ses bras, qui l’éleva dans ses deux mains, le petit enfant Jésus, comme on prend, comme on élève un enfant ordinaire, un petit enfant d’une famille ordinaire d’hommes ; de ses vieilles mains tannées, de ses vieilles mains ridées, de ses pauvres vieilles mains sèches et plissées de vieil homme. De ses deux mains ratatinées. De ses deux mains toutes parcheminées. Et voici qu’il y avait un homme en Jérusalem, nommé Siméon, et cet homme juste et craignant (Dieu), attendant la consolation d’Israël, et l’Esprit saint était en lui. Et il avait reçu réponse de l’Esprit saint, qu’il ne verrait point la mort, qu’il n’eût vu avant le Christ du Seigneur.
Et il vint dans l’esprit dans le temple. Et comme l’enfant Jésus y entrait, conduit par ses parents, pour qu’ils fissent pour lui selon la coutume de la loi ;
Maintenant tu laisses aller ton serviteur, Seigneur, selon ta parole en paix.
Lumière pour la révélation des nations, et gloire de ton peuple d’Israël.
Et son père et sa mère étaient en admiration sur ce qu’on disait de lui.
Attendant la consolation d’Israël ; et la consolation est venue ; et la consolation n’a point suffi. La consolation est venue, et la consolation n’a pas consolé.
La consolation n’a pas consolé Israël ; et elle n’a pas consolé votre chrétienté non plus, ô mon Dieu.
Attendant la consolation d’Israël ; depuis cinquante ans, mon Dieu, depuis quatorze siècles, depuis cinquante ans nous attendons la consolation de votre chrétienté.
Attendant la consolation d’Israël ; du royaume d’Israël ; jusqu’à quand, ô mon Dieu, attendrons-nous la consolation du royaume de France ; la consolation de la grande pitié qui est au royaume de France.
La consolation est venue ; et elle n’a pas consolé assez ; elle n’a pas consolé suffisamment.
Mais lui, ce vieillard, ce vieillard de ce pays-là, on ne sait pas qu’il ait plus rien vu ensuite. Et heureux il ne connut plus aucune histoire. Heureux, le plus heureux de tous, il ne connut plus nulle autre histoire de la terre.
Il pouvait se vanter, celui-là aussi, de s’être trouvé au bon endroit. Il avait tenu, car il avait tenu, dans ses faibles mains, le plus grand dauphin du monde, le fils du plus grand roi ; roi lui-même, le fils du plus grand roi ; roi lui-même Jésus-Christ ; dans ses mains il avait élevé le roi des rois, le plus grand roi du monde, roi par dessus les rois, par dessus tous les rois du monde.
Il avait tenu dans ses mains la plus grande royauté du royaume du monde.
Car au soir de sa vie, au soir de sa journée, d’un seul coup, du premier coup il avait connu la plus grande histoire de la terre.
Ainsi tout un chacun pouvait vous approcher. Et ce vieil homme, au soir de sa vie, vous a embrassé comme un petit enfant ordinaire. Il vous a sûrement embrassé. Comme un vieillard, comme les vieilles gens aiment à embrasser les enfants, les petits, les tout petits enfants. Mais vous, flèche de Chartres, nef d’Amiens, où allez-vous. Que faites-vous, qui êtes-vous, d’où venez-vous. Vous n’êtes rien. Et vous flèche de Chartres et tombeaux de Saint-Denis, saintetés du royaume de France, vous n’êtes rien. Et dans ce petit pays, dans ce petit bourg, dans cette petite paroisse on a vu ce qu’on n’a pas vu à Château-Thierry ; dans cette autre petite paroisse de ce pays-là, où il n’y a peut-être pas même une église, à présent ; aujourd’hui ; on y a vu ce qu’on n’a jamais vu à Château-Thierry. Une autre paroisse s’était levée de plus bonne heure. Comment s’y sont donc pris, mon Dieu, les gens de ce temps-là et de ce pays-là, les gens d’alors, les gens de là. Que vous ont donc fait, que vous avaient donc fait les hommes de ce temps-là et de ce pays-là. Quel mystère, quel effrayant mystère. Quel mystère effrayant. Ils n’eurent qu’à s’approcher de ce mystère effrayant. Ceux qui se trouvèrent juste à point. Sans rien faire pour cela ils eurent, ils ont eu ce qui a été refusé ; forcément ; puisque ça n’a eu lieu qu’une fois ; naturellement ça ne pouvait avoir lieu qu’une fois. Ce qui n’a pas été donné aux plus grands saints des autres temps et des autres pays. Ils n’eurent qu’à s’approcher de ce mystère effrayant. Les derniers de ce temps et de ce pays-là ont eu ce que les premiers de nous, les plus saints, les plus grands saints parmi nous n’auront éternellement jamais. Quel mystère, mon Dieu, quel mystère. Quand on pense, quand on pense, il fallait être là, il suffisait d’être né juste là, dans ce temps et dans ce pays. Mon Dieu, mon Dieu vous avez donné à vos bourreaux ce qui fut refusé à tant de vos martyrs. Le soldat romain qui vous perça le flanc eut ce que tant de vos saints, tant de vos martyrs n’ont pas eu. Il eut de vous toucher. Il eut de vous voir. Il eut sur terre un regard de votre miséricorde. Il eut sur terre un regard de vos propres yeux. Heureux ceux qui buvaient le regard de vos yeux ; heureux ceux qui mangeaient le pain de votre table ; et Judas, Judas même a pu vous approcher. Heureux ceux qui buvaient le lait de vos paroles. Heureux ceux qui mangèrent, un jour, un jour unique, un jour entre tous les jours, heureux d’un bonheur unique, heureux ceux qui mangèrent un jour, un jour unique, ce jeudi saint, heureux ceux qui mangèrent le pain de votre corps ; vous-même consacré par vous-même ; par une consécration unique ; un jour qui ne recommencera donc jamais ; quand vous-même vous dîtes la première messe ; sur votre propre corps ; quand vous célébrâtes la première messe ; quand vous vous consacrâtes vous-même ; quand de ce pain, devant les douze, et devant le douzième, le treizième, vous fîtes votre corps ; et quand de ce vin, vous fîtes votre sang ; ce jour que vous fûtes ensemble la victime et le sacrificateur, le même la victime et le sacrificateur, l’offrande et l’offertoire, le pain et le panetier, le vin et l’échanson ; le pain et celui qui donne le pain ; le vin et celui qui verse le vin ; la chair et le sang, le pain et le vin. Cette fois que vous fûtes le prêtre et qu’ils étaient les fidèles, cette fois que vous fûtes le prêtre opérant, sacrifiant pour la première fois. Cette fois que vous fûtes l’invention du prêtre, le premier prêtre opérant, sacrifiant pour la première fois. Et vous étiez tout ensemble le prêtre et la victime. Cette fois que vous fîtes le premier sacrifice. Que vous fûtes le premier sacrifié, la première hostie. La première victime. Quand on pense, mon Dieu, quand on pense que vous étiez là, qu’il n’y avait qu’à s’approcher de vous, mystère effrayant ; et qu’il n’y avait qu’à s’approcher de ce mystère effrayant. Non, quand on pense que c’est arrivé une fois. Qu’on a vu ça sur la terre. Que tout un chacun pouvait vous toucher, pasteur visible, les bonnes femmes, les enfants, les mendiants des routes. Et que vous parliez comme un simple homme qui parle. Que vous avaient-ils donc fait, mon Dieu, ces gens-là, pour être honorés de cet honneur, favorisés, fortunés, bénis, graciés de cette grâce. Et vous Juifs, peuple de Juifs, peuple des Juifs, mon Dieu mon Dieu, que vous avait donc fait ce peuple ; pour que vous l’ayez ainsi préféré à tous les peuples ; pour que vous l’ayez ainsi fait passer avant tous les peuples ; pour que vous l’ayez ainsi mis par dessus ; au-dessus de tous les peuples ; par dessus la tête ; au dessus de la tête de tous les peuples. Que vous ont-ils donc fait, que vous a-t-il donc fait pour être votre élu ? Pour que vous l’ayez, ainsi, comblé de cette grâce ; pour que vous l’ayez ainsi préféré à tous les autres, élu parmi tous les autres au dessus de tous les autres. Pour que vous l’ayez illustré d’un tel éclat, d’un éclat éternel. Pour que de siècle en siècle, et je compte d’abord les siècles de la terre, vous ayez pris en lui, parmi lui la lignée des prophètes, la race des prophètes. De siècle en siècle, de marche en marche, de génération en génération, d’ascension en ascension la lente ascension, la lignée des prophètes, la race des prophètes. Quel peuple mon Dieu ne se fût estimé heureux, quel peuple parmi tant de peuples, quel peuple parmi les innombrables peuples, d’être votre peuple ; quel peuple n’eût voulu être à leur place ; peuple élu ; race élue, quelle race n’eût voulu être la race élue ; votre race ; élue parmi tant d’autres ; parmi toutes les races ; parmi les innombrables autres ; au dessus des autres ; par dessus les têtes de toutes les innombrables autres ; quel peuple n’eût demandé à être votre peuple ; quel peuple n’eût joui d’être votre peuple ; élu, de quelle élection ; à n’importe quel prix, mon Dieu, à n’importe quel prix temporel, fût-ce au prix de cette dispersion. Vous avez choisi, vous avez trié, vous avez pris parmi eux, d’ascension en ascension vous avez pris parmi eux la longue lignée, la haute, la montante lignée des prophètes ; et comme une cime le dernier de tous ; le dernier des prophètes, le premier des saints ; Jésus qui fut juif, un juif parmi vous ; race qui reçûtes la plus grande grâce ; et celle qui fut refusée à tout le peuple chrétien ; mystère de la grâce ; race élue ; ce qui n’a pas été donné aux plus grands saints ; aux plus grands saints du peuple chrétien vous l’avez eu ; et non seulement sur terre ; mais dans le ciel même et pour ainsi dire encore plus dans le ciel ; car vous autres, saints chrétiens, grands saints de la chrétienté, dans votre éternité vous ne contemplez Jésus que dans sa gloire ; et vous autres Juifs, singuliers Juifs, peuple singulier, peuple unique, peuple premier vous autres vous l’avez considéré dans sa misère. Vous l’avez considéré une fois pour toutes, la fois qui comptait. Et sa misère était votre misère. Sa misère propre était votre misère propre. C’était un Juif, un simple Juif, un Juif comme vous, un Juif parmi vous. Vous l’avez connu comme on dit d’un homme : Je l’ai connu dans le temps. Et pendant ce temps-là nos aïeux, nos grands-pères païens, nos grands-pères paysans, nos pères et les pères de nos pères dans ce pays-ci continuaient de travailler la terre ; ils continuaient de travailler ce pays-ci ; tout continuait comme toujours, tout continuait comme si de rien n’était ; ils continuaient de travailler la vigne et le blé, mais ni cette vigne ni ce blé n’avaient encore servi à aucune consécration ; ni ce pain ni ce vin n’avaient encore été consacrés ; les femmes continuaient à cuire le pain ; mais c’était un pain uniquement temporel, un pain de blé temporel, un pain du blé de la terre ; un pain uniquement pour la faim du corps ; et le vin aussi était uniquement un vin de la vigne de la terre ; les filles gardaient les moutons, les filles continuaient de filer la laine ; tous innocents, mais tous païens, tous laborieux Hauviette ils travaillaient déjà, ils ne cessaient de travailler. Ils continuaient. C’étaient de bonnes gens, c’étaient de pauvres gens, mais ils ne savaient pas. Ils ne travaillaient que d’un travail temporel. Ils ne travaillaient que d’un travail de la terre. Ils ne savaient pas ce qui se préparait. Ils ne se doutaient pas, les bonnes gens, de la bonne nouvelle qui était arrivée, qui arrivait dans le pays des Juifs. Ils ne soupçonnaient pas. Et ils ne furent avertis qu’un peu de temps après. Alors aussi nous autres nous sommes frères de Jésus dans notre éternité. Et dans notre temps nous fûmes ses frères, nous sommes ses frères en Adam, en notre père Adam ; nous sommes frères de Jésus dans notre humanité. Mais vous, Juifs, vous fûtes ses frères dans sa famille même. Frères de sa race et de la même lignée. Sur vous-mêmes il versa des larmes uniques. Sur vous-mêmes il pleura sur cette multitude. Vous avez vu la couleur de ses yeux ; vous avez entendu le son de ses paroles. De la même lignée pour éternellement. Vous avez entendu le son même de sa voix. Comme des petits frères vous vous êtes acouflés dans la chaleur, dans la tiédeur de son regard. Vous vous êtes abrités, vous vous êtes couverts à l’abri de la bonté de son regard. Sur vous-mêmes il eut pitié sur cette foule. Jésus, Jésus, nous serez-vous jamais ainsi présent. Si vous étiez là, Dieu, ça ne se passerait tout de même pas comme ça. Ça ne se serait jamais passé comme ça.
Éternellement il est là parmi nous autant qu’au premier jour.
Une paroisse a brillé d’un éclat éternel. Mais toutes les paroisses brillent éternellement, car dans toutes les paroisses il y a le corps de Jésus-Christ.
Le même sacrifice crucifie le même corps, le même sacrifice fait couler le même sang.
Le même sacrifice immole la même chair, le même sacrifice verse le même sang.
C’est la même histoire, exactement la même, éternellement la même, qui est arrivée dans ce temps-là et dans ce pays-là et qui arrive tous les jours dans tous les jours de toute éternité.
Juifs, vous ne connaissez pas votre bonheur ; Israël, Israël, vous ne connaissez pas votre bonheur ; mais vous aussi, chrétiens, vous ne connaissez pas aussi votre bonheur ; votre bonheur présent ; qui est le même bonheur.
Israël, Israël, vous ne connaissez point votre grandeur ; mais vous aussi, chrétiens, vous ne connaissez pas votre grandeur ; votre grandeur présente ; qui est la même grandeur.
Montrant tous les bourgs, les paroisses, les clochers de la vallée, Domremy, Maxey, Vaucouleurs, et en eux et au delà d’eux tous les bourgs, toutes les paroisses, tous les clochers de la chrétienté.