Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc (page 7)
— Bonjour, ma fille. Que Jésus le Sauveur sauve à jamais ton âme.
— Ainsi soit-il, madame Gervaise. Mon oncle vous a dit que je voulais vous voir ?
— Dieu nous conduit, mon enfant, Dieu nous conduit par la main. Nous sommes dans la main de Dieu. Nous ne faisons rien que Dieu n’y consente et ne le veuille. C’est Dieu, c’est Dieu même qui ce matin m’a conduit vers vous.
— Dieu m’a conduit vers toi parce que tu es malheureuse. On s’imagine ici, dans la paroisse, que tu es heureuse de ta vie parce que tu es bonne chrétienne, parce que tu es bonne paroissienne, parce que tu es pieuse ; parce que tu as bien fait ta première communion ; parce que tu vas bien à la messe et aux vêpres ; parce que tu vas souvent à l’église ; et que dans les champs tu te mets à genoux au son lointain des cloches calmes.
— Je sais, moi, que tout cela ne suffit pas. J’ai pensé que tu étais malheureuse, toi aussi, et c’est pour cela que je suis venue de suite.
Je sais. Je sais que tu as consommé au contraire toute la tristesse d’une âme chrétienne. Et c’est une tristesse infinie.
J’ai passé par là. Les saintes et les saints, toutes les saintes et tous les saints ont passé par là. C’est la condition même, c’est la dure condition, c’est la dure loi, c’est le dur apprentissage de la sainteté. J’ai passé par là aussi, moi aussi, moi indigne. Tu y passes à ton tour. Chacun son tour. Chacun son heure. Dieu nous travaille quand il veut. Dieu nous travaille chacun notre tour. Tu n’es pas la première. Tu ne seras pas la dernière.
— Savez-vous, madame Gervaise, que les soldats partout vont à l’assaut des bourgs et forcent les églises ?
— Savez-vous qu’ils font manger l’avoine à leurs chevaux sur l’autel vénérable ?
— Je le sais, ma fille. Et ils ont dit que ça faisait une bonne mangeoire, une mangeoire très commode, et juste à hauteur pour la tête des chevaux.
— Et qu’ils disent des horreurs à la Sainte Vierge, à notre mère la Sainte Vierge ; et qu’ils injurient, et qu’ils blasphèment Jésus en croix.
Et l’on dit même qu’une fois ils ont souffleté Jésus en croix.
— Ce n’est pas le premier soufflet qu’il a reçu. Et nos péchés le soufflettent outrageusement tous les jours.
— Savez-vous, madame Gervaise, et que le bon Dieu me pardonne à jamais d’avoir osé vous dire ces paroles, savez-vous que les soldats boivent dans les très saints calices le vin qui les soûle ?
— Faut-il, mon Dieu, faut-il vous dire encore cela. Faut-il pour finir…
Faut-il avoir à vous dire encore cela ? Savez-vous qu’ils font ripaille avec les très saintes hosties consacrées ?
— Toutes les saintes, tous les saints ont passé par là. Nous indignes, nous infimes, nous petites nous y passons. J’y ai passé, tu y passes, nous y passerons tous. Et pourtant nous autres nous sommes de petites gens.
— Le sang de Jésus, le vase, le calice qui tient le sang de Jésus.
— Ils démolissent les maisons ; ils démolissent les églises.
Une maison démolie, une maison bâtie ; une maison démolie, la même maison rebâtie ; une maison démolie, une autre maison bâtie ; une ancienne maison démolie nous bâtirons, nous rebâtirons toujours des maisons nouvelles ; les pierres de la terre ne nous manqueront jamais pour bâtir des maisons nouvelles, des maisons terrestres nouvelles ; et nos bras ne manqueront jamais, nos bras ne nous manqueront pas pour bâtir des maisons temporelles, pour édifier des maisons de cette terre.
Qu’importe, nous rebâtirons toujours assez de nouvelles maisons.
— Ils démolissent nos maisons ; quand ils démoliraient tout nous avons, s’il plaît à Dieu, nous aurons dans la maison de notre père une maison que les soldats ne démoliront jamais.
— Le corps de Jésus, le corps de Jésus. Qu’ils profanent le pain et le vin, le corps et le sang de Jésus.
— Nous avons d’autres maisons que les maisons que nous avons. Nous avons des maisons que les soldats n’atteindront point.
Il y a d’autres maisons que la maison de notre père. Il y a un autre père que notre propre père. Dieu nous a préparé, Jésus nous a gagné d’autres demeures, Jésus nous a gagné des demeures éternelles.
— Ils démolissent les églises. Nous en rebâtirons toujours. Nous rebâtirons toujours des églises de pierre.
Nous rebâtirons toujours des églises temporelles. Nous édifierons toujours des églises périssables.
Mais il y a une Église qu’ils n’atteindront pas. Il y a une Église de Dieu qu’ils n’atteindront pas. Il y a une Église dans le ciel, dans le ciel de Dieu. Il y a une Église éternelle. Qu’ils n’atteindront jamais.
Les saints sont acquis pour toujours, les saints sont saints pour toujours, pour éternellement toujours. Rien ne peut plus perdre les saints. Jésus est acquis pour toujours, Jésus est saint, il est Jésus pour toujours, pour éternellement toujours. Et dans le ciel de Dieu il y a un corps de Jésus que les doigts des mains pécheresses ne toucheront plus jamais, éternellement plus jamais.
Un corps de Jésus que les doigts des mains pécheresses ne profaneront plus jamais.