Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc (page 8)

Charles Péguy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org · 19 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Le corps de Jésus. Faire servir au péché même le corps même, le corps sacré de Jésus.

— Il y a une autre Église que toutes les églises (les montrant) de la Meuse et de la Lorraine, que Domremy et Maxey, que Vaucouleurs et Nancy, que Reims et que Rouen, que Paris et que Rome. Il y a une Rome céleste. Il y a une Jérusalem céleste. Il y a une autre église que toutes les églises de la terre. Il y a une autre Église que toutes les églises de la chrétienté même. Il y a une Église que les mains pécheresses ne démoliront, ne souilleront éternellement jamais. Il y a une autre Église que toutes les églises de la terre de chrétienté.

— Encore quand ces soldats romains osaient toucher votre corps périssable, votre impérissable corps, au moins ils ne savaient pas que vous étiez le fils de Dieu. Mais ceux-ci, des chrétiens, des soldats chrétiens, baptisés dans leurs paroisses par les curés de leurs paroisses par les soins de leur père et de leur mère assistés de leurs parrain et marraine, ceux-ci vous outragent, connaissant qui vous êtes ; ceux-ci vous profanent, sachant qui vous êtes, profanent votre corps. En vérité, mon Dieu, ils ne savent qu’inventer, ils ne savent quel mal faire ; on commet à présent des péchés que l’on n’avait jamais commis. On ne sait pas quoi inventer.

Et je sais que la damnation va comme un flot montant où les âmes se noient.

Et je sais que ton âme est douloureuse à mort, quand tu vois l’éternelle, la croissante éternelle damnation des âmes.

— Savez-vous, madame Gervaise, que nous, qui voyons tout cela se passer sous nos yeux sans rien faire à présent que des charités vaines…

— Mon enfant, mon enfant, mon enfant, les charités ne sont jamais vaines.

— Mon enfant, ma pauvre enfant, mon enfant, ma petite enfant, tu ne parles pas comme une petite fille, tu ne parles pas comme une petite chrétienne.

Surtout ne te mets pas en colère. C’est aussi un grand péché.

— … sans rien faire à présent que des charités vaines, puisque nous ne voulons pas tuer la guerre, nous sommes les complices de tout cela ? Nous qui laissons faire les soldats, savez-vous que, nous aussi, nous sommes les tourmenteuses des corps et les damneuses des âmes. Nous aussi, nous mêmes, nous souffletons Jésus en croix. Nous aussi, nous mêmes nous profanons le corps impérissable de Jésus.

Complice, complice, c’est comme auteur. Nous en sommes les complices, nous en sommes les auteurs. Complice, complice, c’est autant dire auteur.

Celui qui laisse faire est comme celui qui fait faire. C’est tout un. Ça va ensemble. Et celui qui laisse faire et celui qui fait faire ensemble c’est comme celui qui fait, c’est autant que celui qui fait. Comme se relevant. C’est pire que celui qui fait. Car celui qui fait, il a au moins le courage de faire. Celui qui commet un crime, il a au moins le courage de le commettre. Et quand on le laisse faire, il y a le même crime ; c’est le même crime ; et il y a la lâcheté par dessus. Il y a la lâcheté en plus.

— Je sais, ma fille, que vous êtes, vous toutes, les damneuses des âmes. Et je sais que ton âme est douloureuse à la mort, de savoir qu’elle est complice du Mal universel ; complice et auteur, tu le confesses ; complice et auteur du Mal universel ; complice et auteur du Péché ; complice et auteur de cette universelle perdition,

Ma fille, pardonne-moi les paroles que je vais t’oser dire ; je suis une pauvre femme ; j’en ai tant vu aussi, dans mon enfance, quand j’étais une petite fille. Comme toi. Comme tu es. Ils croient qu’ils ont tout dit quand ils ont dit : Elle est partie au couvent. On ne parle jamais assez. Et on ne parle jamais assez tôt. On n’en dit jamais assez à ses amis. Ni assez tôt. À plus forte raison à ses confidents. J’aime mieux t’offenser, et te servir ; devant Dieu ; que de ne point t’offenser, et de te trahir. Je dois t’offenser, s’il faut. Pardonne-moi les paroles que je vais t’oser dire ; après, je m’en irai, si tu le veux, sans te voir plus jamais.

Je sais aussi ta souffrance nouvelle ; je sais la souffrance qui te paraît effroyable au delà de toute souffrance, effrayante au delà de toute imagination même ; pourquoi tu m’as mandée ; pourquoi je suis venue.

Se mépriser soi-même, on se mépriserait encore soi-même, on s’y ferait, on s’y habituerait ; il est, il y a des habitudes pires : Tu as connu que tous ceux-là sont lâches, que tu avais aimés, … que tu as aimés…

Que tu aimes, que tu aimes, que tu aimes, ma fille, ma pauvre enfant.

Mon enfant, mon enfant, on aime toujours. Mais d’aimer ceux que l’on méprise, c’est un grand bien. Mais de mépriser ceux que l’on aime, c’est la plus grande souffrance qu’il y ait.

Ceux que l’on voudrait honorer, que l’on doit honorer, que l’on veut honorer. Que l’on honore. Quand même.

Tu as connu que tous ceux-là sont lâches, que tu avais aimés ; tu as connu que ton père est lâche ; que ta mère est lâche ;

Ton père, ce grand fort homme qui ne craint rien, fors Dieu, qui est un si bon chrétien ; ta mère, qui est une si bonne chrétienne, qui a fait les pèlerinages ; et tes frères, et ta grande sœur, et tes amies :

Mengette, que j’ai vue ce matin ; Hauviette, qui ne veut pas me voir ;

Je sais, je sais. Sec, et en même temps très tristement. Non, elle ne veut pas. Tu as connu qu’ils sont lâches tous, et complices du Mal universel ; complices, auteurs du Péché ; complices, auteurs de cette universelle perdition ; et qu’ils en sont donc responsables. Comptables. Responsables des âmes qui se damnent à ces âmes elles-mêmes, et responsables à Dieu, car les âmes sont à lui, et vous les laissez damner sans rien faire, et vous vous damnez vous-mêmes à laisser ainsi damner les âmes de Dieu.

Ainsi c’est ainsi une énumération et un déroulement sans fin de damnations, une explication des damnations sans fin ; un enchaînement, une danse affreuse des perditions ; l’une entraîne l’autre, infailliblement ; l’une entraîne l’autre dans une ronde infernale ; l’une tient l’autre par la main comme une sœur affreuse ; et elles se tiennent d’une main qui ne se lâchera jamais. L’une tient l’autre, l’autre tient l’une, l’une tient à l’autre et l’une renforce l’autre. Tous les jours inventions nouvelles. Tous les jours imaginations inconnues. Nouvelles damnations, redoublements de damnation les cercles de l’enfer se déroulent au dessous des cercles.

Depuis que tu as connu cela, tu es menteuse : Menteuse à ton père, menteuse à ta mère, à tes frères, à ta grande sœur, à tes amies, car tu fais semblant de les aimer, et tu ne peux pas les aimer. Et pourtant tu les aimes tout de même. Menteuse à toi-même, car tu veux te faire croire que tu les aimes, et tu ne peux pas les aimer. Et pourtant tu les aimes tout de même.

Tu les aimes tout de même. De quelle amour. Comment peux-tu les aimer. D’une amour mentie, d’une amour trahie et qui se trahit soi-même, qui se trahit perpétuellement soi-même, d’une amour faussée. Toute droiture est gauche désormais, toute droiture est gauchie à présent. Tu mens par le son de ta voix. Tu mens par le regard de tes yeux. Tout s’est à jamais faussé dans ton âme. Et tout s’est à jamais faussé dans ta vie : faussée l’amour filiale et faussée l’amour fraternelle ; l’amour filiale, le premier des biens ; après les biens de Dieu ; dans les biens de Dieu ; l’amour fraternelle, le premier des biens ; après les biens de Dieu ; dans les biens de Dieu ; l’amitié, le premier des biens ; après les biens de Dieu ; dans les biens de Dieu ; faussée l’amitié ; faussées tes amours familiales ; faussées tes amours amicales, faussées tes amitiés ; faussées tous tes sentiments : Ta vie tout entière est menteuse et fausse. Et tu vis dans ta maison, parmi les tiens, et tu te sens plus irréparablement seule et malheureuse qu’une enfant sans mère.

Un espoir te restait. Tu venais sur tes douze ans. Dans cette grande détresse tu attendais au moins, tu te disais qu’elle finirait bientôt, car tu approchais de la communication du corps de Notre-Seigneur, tu touchais à la communication du corps de Notre-Seigneur, et la communication du corps de Notre-Seigneur guérit tous les maux.

L’heure est venue, l’heure attendue ; l’heure attendue, l’heure préparée de toute éternité.

L’heure que tu attendais depuis des jours et des jours, l’heure que tu attendais depuis ton baptême, l’heure que tu attendais de toute éternité. Depuis ton éternité.

Le jour est venu, le grand jour, tu as reçu communication du corps de Notre-Seigneur.

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