Pensées (page 10)
100 L’esprit de ce souverain juge du monde n’est pas si indépendant, qu’il ne soit sujet à être troublé par le premier tintamarre qui se fait 101 autour de lui 102 . Il ne faut 103 pas le bruit d’un canon pour empêcher ses pensées : il ne faut que le bruit d’une girouette ou d’une poulie 104 . Ne vous étonnez pas s’il ne raisonne pas bien à présent, une mouche bourdonne à ses oreilles 105 ; c’en est assez pour le rendre incapable de bon conseil 106 . Si vous voulez qu’il puisse trouver la vérité 107 , chassez cet animal qui tient sa raison en échec et trouble cette puissante intelligence qui gouverne les villes et les royaumes. Le plaisant dieu que voilà ! O ridicolosissimo eroe !
83]
367 108
La puissance des mouches : elles gagnent des batailles 109 , empêchent notre âme d’agir, mangent notre corps 110 .
433]
368 111
Quand on 112 dit que le chaud n’est que le mouvement de quelques globules, et la lumière le conatus recedendi que nous sentons, cela nous étonne. Quoi ! que le plaisir ne soit autre chose que le ballet des esprits ? Nous en avons conçu une si différente idée ! et ces sentiments-là nous semblent si éloignés de ces autres que nous disons 113 être les mêmes que ceux que nous leur comparons ! Le sentiment du feu, cette chaleur qui nous affecte d’une manière tout autre que l’attouchement, la réception du son et de la lumière, tout cela nous semble mystérieux, et cependant cela est grossier comme un coup de pierre. Il est vrai que la petitesse des esprits qui entrent dans les pores touche d’autres nerfs, mais ce sont toujours des nerfs touchés.
420]
369 114
La mémoire est nécessaire pour toutes 115 les opérations de la raison 116 .
**142]
370 117
[Hasard donne les pensées, et hasard les ôte : point d’art pour conserver ni pour acquérir 118 .
Pensée échappée, je la voulais écrire ; j’écris, au lieu, qu’elle m’est échappée.]
[Digression] 119 .
146]
371 120
[Quand j’étais petit, je serrais mon livre : et parce qu’il m’arrivait quelquefois de… 121 en croyant l’avoir serré, je me défiais…]
437]
372 122
En écrivant ma pensée elle m’échappe 123 quelquefois 124 ; mais cela me fait souvenir de ma faiblesse, que j’oublie à toute heure ; ce qui m’instruit autant que ma pensée oubliée, car je ne tends qu’à connaître mon néant.
137]
373 125
Pyrrhonisme. — J’écrirai ici mes pensées sans ordre, et 126 non pas peut-être dans une confusion sans dessein : c’est le véritable ordre, et qui marquera toujours mon objet par le désordre même. Je ferais 127 trop d’honneur à mon sujet, si je le traitais avec ordre, puisque je veux montrer qu’il en est incapable 128 .
**81]
374 129
Ce qui m’étonne le plus est de voir que tout le monde n’est pas étonné de sa faiblesse. On agit sérieusement ; et chacun suit sa condition, non pas parce qu’il est bon en effet de la suivre puisque la mode en est, mais 130 comme si chacun savait certainement où est la raison et la justice 131 . On se trouve déçu à toute heure ; et, par une plaisante humilité, on croit que c’est sa faute, et non pas celle de l’art, qu’on se vante toujours d’avoir 132 . Mais il est bon qu’il y ait tant de ces gens-là au monde, qui ne soient pas pyrrhoniens, pour la gloire du pyrrhonisme, afin de montrer que l’homme est bien capable des plus extravagantes opinions, puisqu’il est capable de croire qu’il n’est pas dans cette faiblesse naturelle et inévitable, et de croire 133 qu’il est, au contraire, dans la sagesse naturelle.
Rien ne fortifie plus le pyrrhonisme que ce qu’il y en a qui ne sont point pyrrhoniens : si tous l’étaient, ils auraient tort 134 .
110]
136 [J’ai passé longtemps de ma vie en croyant qu’il y avait une justice 137 , et en cela je ne me trompais pas ; car il y en a, selon que Dieu nous l’a voulu révéler. Mais je ne le prenais pas ainsi, et c’est en quoi je me trompais ; car je croyais que notre justice était essentiellement juste 138 et que j’avais de quoi la connaître et en juger. Mais je me suis trouvé tant de fois en faute de jugement droit, qu’enfin je suis entré en défiance de moi et puis des autres. J’ai vu tous les pays et hommes changeants ; et ainsi, après bien des changements de jugement touchant la véritable justice 139 , j’ai connu que notre nature n’était qu’un continuel changement, et je n’ai plus changé depuis ; et si je changeais, je confirmerais mon opinion.
Le pyrrhonien Arcésilas qui redevint dogmatique 140 .]
*83]
376 141
Cette secte se fortifie par ses ennemis plus que par ses amis ; car la faiblesse de l’homme paraît bien davantage en ceux qui ne la connaissent pas qu’en ceux qui la connaissent 142 .
437]
377 143
Les discours d’humilité sont matière d’orgueil aux 144 gens glorieux, et d’humilité aux humbles. Ainsi ceux du pyrrhonisme sont matière d’affirmation aux affirmatifs 145 ; peu parlent de l’humilité humblement ; peu, de la chasteté chastement ; peu, du pyrrhonisme en doutant 146 . Nous ne sommes que mensonge 147 , duplicité, contrariété, et nous cachons et nous déguisons à nous-mêmes 148 .
109]
378 149
Pyrrhonisme. — L’extrême esprit est accusé de folie 150 , comme l’extrême défaut ; rien que la médiocrité n’est bon. C’est la pluralité qui a établi cela, et qui mord quiconque 151 s’en échappe par quelque bout que ce soit. Je ne m’y obstinerai pas, je consens bien qu’on m’y mette, et me refuse d’être au bas bout, non pas parce qu’il est bas, mais parce qu’il est bout ; car je refuserais de même qu’on me mît au haut 152 . C’est sortir de l’humanité que de sortir du milieu. La grandeur de l’âme humaine consiste à savoir s’y tenir 153 ; tant s’en faut que la grandeur soit à en sortir, qu’elle est à n’en point sortir 154 .
*67]
379 155
Il n’est pas bon d’être trop libre ; il n’est pas bon d’avoir toutes les nécessités 156 .
141]
380 157
Toutes les bonnes maximes sont dans le monde ; on ne manque qu’à les appliquer 158 . Par exemple, on ne doute pas qu’il ne faille exposer sa vie pour défendre le bien public, et plusieurs le font ; mais pour la religion, point.
Il est nécessaire qu’il y ait de l’inégalité parmi les hommes, cela est vrai ; mais cela étant accordé, voilà la porte ouverte, non seulement à la plus haute domination, mais à la plus haute tyrannie.
Il est nécessaire de relâcher un peu l’esprit ; mais cela ouvre la porte aux plus grands débordements 159 .
Qu’on en marque les limites. Il n’y a point de bornes dans les choses : les lois y en veulent mettre 160 , et l’esprit ne peut le souffrir 161 .
83]
381 162
Si on est trop jeune, on ne juge pas bien 163 ; trop vieil, de même.
Si on n’y songe pas assez 164 , si on y songe trop, on s’entête, et on s’en coiffe.
Si on considère son ouvrage incontinent après l’avoir fait, on en est encore tout prévenu ; si trop longtemps après, on [n’] 165 y entre plus.
Ainsi les tableaux vus de trop loin — et de trop près ; et il n’y a qu’un point indivisible 166 qui soit le véritable lieu : les autres sont trop près, trop loin, trop haut ou trop bas. La perspective l’assigne dans l’art de la peinture ; mais dans la vérité et dans la morale, qui l’assignera 167 ?
433]
382 168
Quand tout se remue également, rien ne se remue en apparence 169 , comme en un vaisseau. Quand tous vont vers le débordement, nul n’y 170 semble aller ; celui qui s’arrête fait remarquer l’emportement 171 des autres, comme un point fixe.
431]
383 172
Ceux qui sont dans le dérèglement 173 disent à ceux qui sont dans l’ordre que ce sont eux qui s’éloignent 174 de la nature, et ils la croient suivre : comme ceux qui sont dans un vaisseau croient que ceux qui sont au bord fuient. Le langage est pareil de tous côtés. Il faut avoir un point fixe 175 pour en juger. Le port juge ceux qui sont dans un vaisseau ; mais où prendrons-nous un port dans la morale 176 ?
229]
384 177
Contradiction 178 est une mauvaise marque de vérité. Plusieurs choses certaines sont contredites ; plusieurs fausses passent sans contradiction. Ni la contradiction n’est marque de fausseté, ni l’incontradiction n’est marque de vérité.
343]
385 179
Pyrrhonisme. — Chaque chose est ici vraie en partie, fausse en partie. La vérité essentielle n’est pas ainsi : elle est toute pure et toute vraie 180 ; ce mélange la déshonore et l’anéantit. Rien n’est purement vrai ; et ainsi rien n’est vrai, en 181 l’entendant du pur vrai. On dira qu’il est vrai que 182 l’homicide est mauvais ; oui, car nous connaissons bien le mal et le faux 183 . Mais que dira-t-on qui soit bon ? 184 la chasteté ? je dis que non, car le monde finirait. — Le mariage ? non : la continence vaut mieux 185 . — De ne point tuer ? non, car les désordres seraient horribles, et 186 les méchants tueraient tous les bons 187 . — De tuer ? non, car cela détruit la nature. — Nous n’avons ni vrai ni bien qu’en partie, et mêlé de mal et de faux 188 .
381]
386 189
Si nous rêvions toutes les nuits la même chose, elle nous affecterait autant que les objets que nous voyons tous les jours ; et si 190 un artisan était sûr de rêver toutes les nuits, douze heures durant, qu’il est roi, je crois qu’il serait presque aussi heureux qu’un roi qui rêverait toutes les nuits, douze heures durant, qu’il serait artisan.
Si nous rêvions toutes les nuits que nous sommes poursuivis par des ennemis, et agités par ces fantômes pénibles 191 , et qu’on passât tous les jours en diverses occupations, comme quand on fait voyage, on souffrirait presque autant que si 192 cela était véritable, et on appréhenderait le dormir, comme on appréhende le réveil quand on craint d’entrer dans de tels malheurs en effet 193 . Et en effet il ferait 194 à peu près les mêmes maux que la réalité.
Mais parce que 195 les songes sont tous différents, et qu’un même se diversifie, ce qu’on y voit affecte bien moins que ce qu’on voit en 196 veillant, à cause de la continuité, qui n’est pourtant pas si continue et égale qu’elle ne change aussi, mais moins brusquement 197 , si ce n’est rarement, comme quand on voyage ; et alors on dit : Il me semble que je rêve ; car la vie est un songe un peu moins inconstant 198 .
110]
387 199
200 [Il se peut faire qu’il y ait de vraies démonstrations ; mais cela n’est pas certain. Ainsi, cela ne montre autre chose, sinon qu’il n’est pas certain que tout soit incertain 201 , à la gloire du pyrrhonisme 202 .]
23]
388 203
Le bon sens. — Ils sont contraints de dire : Vous n’agissez pas de bonne foi ; nous ne dormons pas, etc. — Que j’aime à voir cette superbe raison humiliée et suppliante 204 ! Car ce n’est pas là le langage d’un homme à qui on dispute son droit et qui le défend les armes et la force à la main. Il 205 ne s’amuse pas à dire qu’on n’agit pas de bonne foi, mais il punit cette mauvaise foi par la force.
73]
389 206
L’Ecclésiaste montre que l’homme sans Dieu est dans l’ignorance de tout 207 , et dans un malheur inévitable ; car c’est être malheureux que de vouloir 208 et ne pouvoir. Or il veut être heureux, et assuré de quelque vérité ; et cependant il ne peut ni savoir, ni ne désirer point de savoir. Il ne peut même douter.
447]
390 209
Mon Dieu ! que ce sont de sots discours : Dieu aurait-il fait le monde pour le damner ? demanderait-il tant de gens si faibles ? etc. — Pyrrhonisme est le remède à ce mal 210 , et rabattra cette vanité 211 .
423]
391 212
Conversation. — Grands mots : la Religion, je la nie 213 .
Conversation. — Le pyrrhonisme sert à la Religion 214 .
197]
216 Contre le pyrrhonisme. — [… C’est donc une chose étrange qu’on ne peut définir ces choses sans les obscurcir 217 . Nous en parlons en toute sûreté.] Nous supposons que tous les conçoivent de même sorte ; mais nous le supposons bien gratuitement, car nous n’en avons aucune preuve. Je vois bien qu’on applique ces mots dans les mêmes occasions, et que toutes les fois 218 que deux hommes voient un corps changer de place, ils expriment tous deux la vue de ce même objet par le même mot, en disant, l’un et l’autre, qu’il s’est mû ; et 219 de cette conformité d’application on tire une puissante conjecture d’une conformité d’idées : mais cela n’est pas absolument convaincant 220 , de la dernière conviction, quoiqu’il y ait bien à parier pour l’affirmative, puisqu’on sait 221 qu’on tire souvent les mêmes conséquences de suppositions 222 différentes 223 .
Cela suffit pour embrouiller au moins la matière, non que cela éteigne absolument la clarté naturelle qui nous assure de ces choses 224 , les académiciens auraient gagé 225 ; mais cela la ternit, et trouble les dogmatistes, à la gloire de la cabale pyrrhonienne, qui consiste à cette ambiguïté ambiguë, et dans 226 une certaine obscurité 227 douteuse, dont nos doutes ne peuvent ôter toute la clarté, ni nos lumières naturelles en chasser toutes les ténèbres 228 .
*157]
230 C’est une plaisante chose à considérer, de ce qu’il 231 y a des gens dans le monde qui, ayant renoncé à toutes les lois de Dieu et de la nature, s’en sont fait eux-mêmes auxquelles ils obéissent exactement, comme par exemple les soldats de Mahomet 232 , les voleurs, les hérétiques, etc. 233 . Et ainsi les logiciens.
Il semble que leur licence doive être sans aucunes bornes, ni barrières, voyant qu’ils en ont 234 franchi tant de si justes et de si saintes.
8]
394 235
Tous leurs principes sont vrais, des pyrrhoniens, des stoïques, des athées, etc. Mais leurs conclusions sont fausses, parce que les principes opposés sont vrais aussi.
**489]
395 236
Instinct, Raison 237 . — Nous avons une impuissance de prouver, invincible à tout le dogmatisme. Nous avons une idée de la vérité, invincible à tout le pyrrhonisme 238 .
273]