Pensées (page 11)

Blaise Pascal · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Pensées (Pascal, éd. Brunschvicg) · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

396 239

Deux choses instruisent l’homme de toute sa nature : l’instinct et l’expérience 240 .

165]

397 241

La grandeur de l’homme est grande en ce qu’il se connaît misérable. Un arbre ne se connaît pas misérable.

C’est donc être misérable que 242 de [se] connaître misérable ; mais c’est être grand que de connaître qu’on est misérable.

394]

398 243

Toutes ces misères-là mêmes prouvent sa grandeur 244 ; ce sont misères de grand seigneur, misères d’un roi dépossédé 245 .

Première copie 225]

399 246

On n’est pas misérable sans sentiment : une maison ruinée ne l’est pas ; il n’y a que l’homme de misérable : Ego vir videns 247 .

75]

400 248

Grandeur de l’homme. — Nous avons une si grande idée de l’âme de l’homme, que nous ne pouvons souffrir 249 d’en être méprisés, et de n’être pas dans l’estime d’une âme ; et toute la félicité des hommes consiste dans cette estime 250 .

429]

401 251

Gloire. — Les bêtes ne s’admirent point. Un cheval n’admire point son compagnon ; ce n’est pas qu’il n’y ait entre eux de l’émulation à la course, mais c’est sans conséquence ; car, étant à l’étable, le plus pesant et plus mal taillé n’en cède pas son avoine à l’autre, comme les hommes veulent qu’on leur fasse. Leur vertu se satisfait d’elle-même 252 .

405]

402 253

Grandeur de l’homme dans sa concupiscence même, d’en avoir su 254 tirer un règlement admirable, et d’en avoir fait un tableau de la charité 255 .

419]

403 256

Grandeur. — Les raisons des effets 257 marquent la grandeur de l’homme, d’avoir tiré de la concupiscence un si bel ordre 258 .

Première copie 255]

404 259

La plus grande bassesse de l’homme est la recherche de la gloire, mais c’est cela même qui est la plus grande marque de son excellence ; car, quelque possession qu’il ait sur la terre, quelque santé et commodité essentielle qu’il ait, il n’est pas satisfait, s’il n’est dans l’estime des hommes. Il estime si grande la raison de l’homme, que, quelque avantage qu’il ait sur la terre, s’il n’est placé avantageusement aussi dans la raison de l’homme, il n’est pas content. C’est la plus belle place du monde, rien ne le peut détourner de ce désir, et c’est la qualité la plus ineffaçable du cœur de l’homme.

Et ceux qui méprisent le plus les hommes, et les égalent aux bêtes, encore veulent-ils en être admirés et crus, et se contredisent à eux-mêmes par leur propre sentiment 260 ; leur nature, qui est plus forte que tout 261 , les convainquant de la grandeur de l’homme plus fortement que la raison ne les convainc de leur bassesse.

73]

405 262

Contradiction 263 . — Orgueil, contrepesant 264 toutes les misères : ou il cache ses misères ; ou, s’il les découvre, il se glorifie de les connaître 265 .

Première copie 257]

406 266

L’orgueil contrepèse et emporte 267 toutes les misères 268 . Voilà un étrange monstre, et un égarement bien visible : le voilà tombé de sa place, il la cherche avec inquiétude ; c’est ce que tous les hommes font, voyons qui l’aura trouvée.

141]

407 269

Quand la malignité 270 a la raison de son côté, elle devient fière, et étale la raison en tout son lustre.

Quand l’austérité ou le choix sévère n’a pas réussi au vrai bien, et qu’il faut revenir à suivre la nature, elle devient fière par ce retour.

134]

408 271

Le mal est aisé, il y en a une infinité ; le bien presque unique 272 ; mais un certain genre de mal est aussi difficile à trouver que ce qu’on appelle bien, et souvent on 273 fait passer pour bien à cette marque ce mal particulier 274 . Il faut même une grandeur extraordinaire d’âme pour y arriver, aussi bien qu’au bien 275 .

157]

409 276

La grandeur de l’homme. — La grandeur de l’homme est si visible qu’elle 277 se tire même de sa misère. Car ce qui est nature aux animaux, nous l’appelons misère en l’homme 278 ; par où nous reconnaissons que sa nature étant aujourd’hui pareille à celle des animaux, il est déchu d’une meilleure nature, qui lui était propre autrefois. Car qui se trouve malheureux de n’être pas roi, sinon un roi dépossédé 279 ? Trouvait-on Paul Émile 280 malheureux de n’être plus consul ? Au contraire, tout le monde trouvait qu’il était heureux de l’avoir été, parce que sa condition n’était pas de l’être toujours. Mais on trouvait Persée si malheureux de n’être plus roi, parce que sa condition était de l’être toujours, qu’on trouvait étrange de ce qu’il supportait la vie 281 . Qui 282 se trouve malheureux de n’avoir qu’une bouche 283 ? et qui ne se trouvera malheureux de n’avoir qu’un œil ? On ne s’est peut-être jamais avisé de 284 s’affliger de n’avoir pas trois yeux, mais on est inconsolable de n’en point avoir 285 .

83]

410 286

Persée, roi de Macédoine, Paul Émile. — On reprochait à Persée, de ce qu’il ne se tuait pas.

47]

411 287

Malgré la vue de toutes nos misères, qui nous touchent, qui nous tiennent à la gorge, nous avons un instinct que nous ne pouvons réprimer, qui nous élève.

1]

412 288

Guerre intestine de l’homme entre la raison et les passions 289 .

S’il n’avait que la raison sans passions…

S’il n’avait que les passions sans raison…

Mais ayant l’un et l’autre 290 , il ne peut être sans guerre, ne pouvant avoir paix avec l’un qu’ayant guerre avec l’autre : ainsi 291 il est toujours divisé et contraire à lui-même.

489]

413 292

Cette guerre intérieure de la raison contre les passions a fait que ceux qui ont voulu avoir la paix se sont partagés en deux sectes. Les uns ont voulu renoncer 293 aux passions et devenir dieux ; les autres ont voulu renoncer à la raison et devenir bêtes brutes : Des 294 Barreaux. Mais ils ne l’ont pu, ni les uns ni les autres ; et la raison demeure toujours, qui 295 accuse la bassesse et l’injustice des passions, et qui trouble le repos de ceux qui s’y abandonnent ; et les passions sont toujours vivantes dans ceux qui y veulent renoncer.

483]

414 296

Les hommes sont si nécessairement 297 fous que ce serait être fou par un autre tour de folie de n’être pas fou 298 .

201]

415 299

La nature de l’homme se considère en deux manières : l’une selon sa fin 300 , et alors il est grand et incomparable ; l’autre selon la multitude, comme on juge de la nature du cheval et du chien, par la multitude 301 , d’y voir la course et animum arcendi 302 ; et alors l’homme est abject et vil. Et voilà les deux voies qui en font juger diversement et qui font tant disputer les philosophes.

Car l’un nie la supposition de l’autre ; l’un dit : Il n’est pas né à cette fin : car toutes ses actions 303 y répugnent ; l’autre dit 304 : Il s’éloigne de la fin quand il fait ces basses actions.

161]

416 305

A. P. R. Grandeur et misère. — La misère 306 se concluant de la grandeur, et la grandeur de la misère, les uns ont conclu la misère d’autant plus qu’ils en ont pris pour preuve la grandeur, et les autres concluant la grandeur avec d’autant plus de force qu’ils l’ont conclue de la misère même, tout ce 307 que les uns ont pu dire pour montrer la grandeur n’a servi que d’un argument aux autres pour conclure la misère 308 , puisque c’est être d’autant plus misérable qu’on est tombé de plus haut ; et les autres 309 , au contraire. Ils se sont portés les uns sur les autres par un cercle sans fin : étant certain qu’à mesure que les hommes ont de lumière, ils trouvent et grandeur et misère en l’homme. En un mot, l’homme connaît qu’il est misérable : il est donc misérable, puisqu’il l’est ; mais il est bien grand 310 , puisqu’il le connaît.

47]

417 311

Cette duplicité 312 de l’homme est si visible, qu’il y en a qui ont pensé que nous avions deux âmes. Un sujet simple leur paraissait incapable de telles et si soudaines variétés d’une présomption démesurée à un horrible abattement de cœur 313 .

235]

418 314

Il est dangereux de trop faire voir à l’homme combien il est égal aux bêtes, sans lui montrer sa grandeur 315 . Il est encore dangereux de lui trop faire voir sa grandeur 316 sans sa bassesse. Il est encore plus dangereux de lui laisser ignorer l’un et l’autre. Mais il est très avantageux de lui représenter l’un et l’autre.

317 Il ne faut pas que l’homme croie qu’il est égal aux bêtes, ni 318 aux anges, ni qu’il ignore l’un et l’autre, mais qu’il sache l’un et l’autre 319 .

*444]

419 320

Je ne souffrirai 321 point qu’il se repose en l’un, ni en l’autre, afin qu’étant sans assiette et sans repos…

*442]

420 322

S’il se vante, je l’abaisse ; s’il s’abaisse, je le vante ; et le contredis toujours, jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il est un monstre incompréhensible 323 .

487]

421 324

Je blâme également, et ceux qui prennent parti de louer l’homme, et ceux qui le prennent de le blâmer, et ceux qui le prennent de se divertir ; et je ne puis approuver que ceux qui cherchent en gémissant.

63]

422 325

Il est bon d’être lassé et fatigué par l’inutile recherche du vrai bien, afin de tendre les bras au Libérateur 326 .

Première Copie 45]

423 327

Contrariétés. Après avoir montré la bassesse et la grandeur de l’homme. — Que l’homme maintenant s’estime son prix ; qu’il s’aime, car il y a en lui une nature capable de bien ; mais qu’il n’aime pas pour cela les bassesses qui y sont. Qu’il se méprise, parce que cette capacité est vide ; mais qu’il ne méprise pas pour cela cette capacité naturelle. Qu’il se haïsse, qu’il s’aime : il a en lui la capacité de connaître la vérité et d’être heureux ; mais il n’a point de vérité, ou constante, ou satisfaisante.

Je voudrais donc porter l’homme à désirer d’en trouver, à être prêt, et dégagé de passions, pour la suivre où il la trouvera, sachant combien sa connaissance s’est obscurcie par les passions ; je voudrais bien qu’il haït en soi la concupiscence qui le détermine d’elle-même, afin qu’elle ne l’aveuglât point pour faire son choix, et qu’elle ne l’arrêtât point quand il aura choisi.

487]

424 328

Toutes ces contrariétés, qui semblaient le plus m’éloigner de la connaissance, de la 329 religion, est ce qui m’a 330 le plus tôt conduit à la véritable.

↑ Cf. B., 39 ; C., 60 ; P. R., XXIII, 1 ; Bos., I, iv, 2 ; Faug., II, 83 ; Hav., I, 2 ; Mol., I, 72 ; Mich., 469.

↑ [Corps.]

↑ Port-Royal ajoute : « C’est donc la pensée qui fait l’être de l’homme, et sans quoi on ne le peut concevoir. » — Il est superflu de faire remarquer que c’est là une conception cartésienne : « Je pouvais feindre, dit Descartes, dans le Discours de la Méthode, que je n’avais aucun corps. Je me considérai moi-même comme n’ayant point de mains, point d’yeux, point de chair, point de sang. » 1re Médit. Mais par le fait même de cette fiction, j’existe en tant qu’être pensant. La pensée est l’essence de l’homme. Havet a même signalé un texte posthume de Descartes dont les expressions sont presque semblables à celles de Pascal (il ne fut publié d’ailleurs qu’en 1701) : « Il m’a été nécessaire, pour me considérer simplement tel que je me sais être, de rejeter toutes ces parties ou tous ces membres qui constituent la machine humaine, c’est-à-dire il a fallu que je me considérasse sans bras, sans jambes, sans tête, en un mot sans corps. » (Recherche de la Vérité par la Lumière naturelle.)

↑ Cf. C., 57 ; P. R., XXIII, 2 ; Bos., I, iv, 2 ; Faug., II, 83 ; Mol., I, 72 ; Mich., 883.

↑ Cf. B., 391 ; C., 359 ; Bos., suppl. I ; Faug., I, 223 ; Hav., XXV, 67 ; Mol., II, 149 ; Mich., 439.

↑ Voici ces effets décrits dans le privilège accordé le 22 mai 1649 à la machine arithmétique de Pascal : « Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, etc. ; salut. Notre très-cher et bien-aimé le sieur Pascal nous a fait remontrer qu’à l’imitation du sieur Pascal, son père, notre conseiller en nos conseils, et président en notre cour des aides d’Auvergne, il aurait eu, dès ses plus jeunes années, une inclination particulière aux sciences mathématiques, dans lesquelles, par ses études et ses observations, il a inventé plusieurs choses, et particulièrement une machine, par le moyen de laquelle on peut faire toutes sortes de supputations, additions, soustractions, multiplications, divisions, et toutes les autres règles arithmétiques, tant en nombres entiers que rompus, sans se servir de plume ni jetons, par une méthode beaucoup plus simple, plus facile à apprendre, plus prompte à l’exécution, et moins pénible à l’esprit que les autres façons de calculer qui ont été en usage jusqu’à présent ; et qui, outre ces avantages, a celui d’être hors de tout danger d’erreur qui est la condition la plus importante de toutes dans les calculs. »

↑ À la page 202 du manuscrit.

↑ Cf. B., 391 ; C., 357 ; Faug., I, 203 ; Hav., XXV, 2 bis ; Mol., II, 149 ; Mich., 436.

↑ On ne connaît pas autrement l’histoire à laquelle Pascal fait allusion. On soupçonne seulement qu’elle était destinée à défendre « l’esprit des bêtes » contre les partisans de l’automatisme. Le duc de Liancourt, après une jeunesse brillante et orageuse, avait été ramené à la religion par sa femme, il était devenu un des plus fermes soutiens de Port-Royal : ce fut même lui qui, pour avoir logé chez lui un janséniste, l’abbé Bourzeis, essuya le refus d’absolution qui devint le point de départ de l’affaire des Provinciales. Fontaine nous le représente opposant son expérience de chasseur au cartésianisme d’Arnauld : « J’ai là-bas deux chiens qui tournent la broche chacun leur jour. L’un, s’en trouvant embarrassé, se cacha lorsqu’on l’allait prendre, et on eut recours à son camarade pour tourner en sa place. Le camarade cria, et fit signe de sa queue qu’on le suivît : il alla dénicher l’autre dans le grenier et le houspilla. Sont-ce là des horloges ? dit-il à M. Arnauld qui trouva cela si plaisant qu’il ne put s’empêcher d’en rire. » Pascal répondrait à un récit semblable de Liancourt par le second des arguments invoqués par Descartes dans la Ve partieVe partie du Discours de la Méthode : la raison est un instrument universel ; l’instinct est spécial, il correspond à une habitude particulière de la machine.

↑ Cf. B., 37 bis ; C., 57 ; Faug., I, 203 ; Hav., XXV, 11 ; Mol., II, 148 ; Mich., 493.

↑ Le fragment doit avoir pour but de répondre à une objection présentée par un adversaire des animaux-machines, un chasseur comme le duc de Liancourt, contre le premier argument cartésien, à savoir que les animaux n’ont point de langage. Les chiens de chasse ont une façon de parler entre eux. Mais ce langage, réplique Pascal, ne traduit pas une pensée véritable ; autrement ils seraient capables d’exprimer ce qui devrait leur tenir le plus au cœur. S’ils ne le peuvent pas, c’est qu’il n’y a point d’universalité dans le langage des bêtes ; et là où il n’y a pas universalité, il n’y a pas d’esprit.

↑ Cf. C., 57 ; Faug., I, 260 ; Hav., XXV, 74 ; Mol., I, 47 ; Mich., 882.

↑ Cf. C., 60 ; Faug., I, 223 ; Hav., XXV, 15 ; Mol., I, 67 ; Mich., 884.

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