Pensées (page 13)

Blaise Pascal · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Pensées (Pascal, éd. Brunschvicg) · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

436 bis 262

Toutes les occupations des hommes sont à avoir du bien ; et ils n’ont ni titre pour le posséder justement, ni force pour le posséder sûrement ; de même la science, les plaisirs. Nous n’avons ni le vrai, ni le bien.

487]

437 263

Nous souhaitons la vérité, et ne trouvons en nous 264 qu’incertitude.

Nous recherchons le bonheur, et ne trouvons que misère et mort.

Nous sommes incapables de ne pas souhaiter la vérité et le bonheur, et sommes incapables ni de certitude ni de bonheur. Ce désir nous est laissé, tant pour nous punir, que pour nous faire sentir d’où nous sommes tombés 265 .

485]

438 266

Si l’homme n’est fait pour Dieu, pourquoi n’est-il heureux qu’en Dieu 267 ? si l’homme est fait pour Dieu, pourquoi est-il si contraire à Dieu ?

277]

439 268

Nature corrompue. — L’homme n’agit 269 point par la raison, qui fait son être 270 .

Première copie 352]

440 271

La corruption de la raison paraît par tant de différentes et extravagantes mœurs ; il a fallu que la vérité soit venue, afin que l’homme ne véquît plus en soi-même.

Première Copie 256]

441 272

Pour moi, j’avoue qu’aussitôt que la religion chrétienne découvre 273 ce principe, que la nature des hommes est corrompue et déchue de Dieu, cela ouvre les yeux à voir partout le caractère 274 de cette vérité ; car la nature est telle, qu’elle marque partout un Dieu perdu, et dans l’homme, et hors de l’homme, et une nature corrompue.

487]

276 La vraie nature de l’homme, son vrai bien, et la vraie vertu, et la vraie religion, sont choses dont la connaissance est inséparable.

75]

443 277

Grandeur, misère 278 . — À mesure qu’on a de lumière, on découvre plus de grandeur et plus de bassesse dans l’homme. Le commun des hommes 279 — ; ceux qui sont plus élevés, les philosophes : ils étonnent le commun des hommes ; — les chrétiens : ils étonnent les philosophes.

Qui s’étonnera donc de voir que la religion ne fait que connaître à fond ce qu’on reconnaît d’autant plus qu’on a plus de lumière ?

45]

444 280

Ce que les hommes, par leurs plus grandes lumières, avaient pu connaître, cette religion l’enseignait à ses enfants.

Première copie 377]

445 281

Le péché originel est folie devant les hommes, mais on le donne pour tel ; vous ne me devez donc pas reprocher le défaut de raison en cette doctrine, puisque je la donne pour être sans raison. Mais cette folie est plus sage que toute la sagesse des hommes, sapientius est hominibus 282 ; car, sans cela, que dira-t-on qu’est l’homme ? Tout son état dépend de ce point imperceptible ; et comment s’en fût-il aperçu par sa raison, puisque c’est une chose contre la raison, et que sa raison, bien loin de l’inventer par ses voies, s’en éloigne quand on le lui présente 283 ?

**267]

446 284

Du péché originel. Tradition ample 285 du péché originel selon les juifs.

Sur le mot de la Genèse, viii : la composition du cœur de l’homme est mauvaise dès son enfance. R. Moïse Haddavschan : Ce mauvais levain est mis dans l’homme dès l’heure où il est formé 286 .

Massechet Succa : Ce mauvais levain a sept noms 287 dans l’Écriture ; il est appelé mal, prépuce, immonde, ennemi, scandale, cœur de pierre, aquilon : tout cela signifie la malignité qui est cachée et empreinte dans le cœur de l’homme 288 .

Misdrach Tillim dit la même chose, et que Dieu délivrera la bonne nature de l’homme de la mauvaise 289 .

Cette malignité se renouvelle tous les jours contre l’homme, comme il est écrit Ps. xxxvii : « L’impie observe le juste, et cherche à le faire mourir ; mais Dieu ne l’abandonnera point. » Cette malignité tente le cœur de l’homme en cette vie, et l’accusera en l’autre. Tout cela se trouve dans le Talmud 290 .

Misdrach Tillim sur le Ps. iv : « Frémissez, et vous ne pécherez point » : Frémissez, et épouvantez votre concupiscence, et elle ne vous induira point à pécher. Et sur le Ps. xxxvi : « L’impie a dit en son cœur : Que la crainte de Dieu ne soit point devant moi » ; c’est-à-dire, que la malignité naturelle à l’homme a dit cela à l’impie 291 .

Misdrach el Kohelet. « Meilleur est l’enfant pauvre et sage que le roi vieux et fol qui ne sait pas prévoir l’avenir. » L’enfant est la vertu, et le roi est la malignité de l’homme 292 . Elle est appelée 293 roi, parce que tous les 294 membres lui obéissent, et vieux, parce qu’il est dans le cœur de l’homme depuis l’enfance jusqu’à la vieillesse ; et fol, parce qu’il conduit l’homme dans la voie de [perdition] 295 qu’il ne prévoit point 296 .

La même chose est dans Misdrach Tillim.

Bereschit Rabba sur le Ps. xxxv : « Seigneur, tous mes os te béniront, parce que tu délivres le pauvre du tyran » : Et y a-t-il un plus grand tyran que le mauvais levain ? — Et sur les Prov. xxv : « Si ton ennemi a faim, donne-lui à manger » ; c’est-à-dire, si le mauvais levain a faim, donnez-lui du pain de la 297 sagesse, dont il est parlé Prov., ix ; et s’il a soif, donnez-lui de l’eau dont il est parlé Is., lv 298 .

Misdrach Tillim dit la même chose ; et que l’Écriture en cet endroit, en parlant de notre ennemi, entend le mauvais levain : et qu’en lui [donnant] 299 ce pain et cette eau, on lui assemblera des charbons sur la tête 300 .

Misdrach el Kohelet, sur l’Eccl., ix : « Un grand roi a assiégé une petite ville. » Ce grand roi est le mauvais levain, les grandes machines dont il l’environne sont les tentations, et il a été trouvé un homme sage et pauvre qui l’a délivrée, c’est-à-dire la vertu 301 .

Et sur le Ps. xli : « Bienheureux qui a égard aux pauvres 302 . »

Et sur le Ps. lxxviii : « L’esprit s’en va et ne revient plus » ; d’où quelques-uns ont pris sujet d’errer contre l’immortalité 303 de l’âme ; mais le sens est que cet esprit est le mauvais levain, qui s’en va avec l’homme jusqu’à la mort, et ne reviendra point en la résurrection 304 .

Et sur le Ps. ciii 305 , la même chose.

Et sur le Ps. xvi 306 .

381]

447 307

Dira-t-on que pour avoir dit que la justice est partie de la terre, les hommes aient connu le péché originel ? — Nemo ante obitum beatus est 308 ; c’est-à-dire qu’ils aient connu qu’à la mort la béatitude éternelle et essentielle commence ?

*440]

448 309

[Miton] 310 voit bien que la nature est corrompue, et que les hommes sont contraires à l’honnêteté ; mais il ne sait pas pourquoi ils ne peuvent voler plus haut.

*442]

449 311

Ordre. — Après la corruption, dire : il est juste que tous ceux qui sont en cet état le connaissent, et 312 ceux qui s’y plaisent, et 313 ceux qui s’y déplaisent ; mais il n’est pas juste que tous voient la rédemption 314 .

65]

450 315

Si l’on ne se connaît plein de superbe, d’ambition, de concupiscence, de faiblesse, de misère et d’injustice, on est bien aveugle. Et si, en le connaissant 316 , on ne désire d’en être délivré, que peut-on dire d’un homme… ?

Que peut-on donc avoir que de l’estime pour une religion qui connaît si bien les défauts de l’homme, et que du désir pour la vérité d’une religion qui y promet 317 des remèdes si souhaitables ?

*467]

451 318

Tous les hommes 319 se haïssent naturellement 320 l’un l’autre. On s’est servi comme on a pu de la concupiscence 321 pour la faire servir au bien public 322 ; mais ce n’est que [feinte] 323 et une fausse image de la charité ; car au fond ce n’est que haine.

439]

452 324

Plaindre les malheureux n’est pas contre la concupiscence ; au contraire, on est bien aise d’avoir à rendre ce témoignage d’amitié, et à s’attirer la réputation de tendresse, sans rien donner 325 .

465]

453 326

On a 327 fondé et tiré de la concupiscence des règles admirables de police, de morale et de justice ; mais dans le fond, ce vilain fond de l’homme, ce figmentum malum 328 , n’est que couvert : il n’est pas ôté 329 .

67]

454 330

Injustice. — Ils 331 n’ont pas trouvé d’autre moyen de satisfaire la concupiscence 332 sans faire tort aux autres.

75]

455 333

Le moi 334 est haïssable : vous, Miton, le couvrez, vous ne l’ôtez pas pour cela ; vous êtes donc toujours haïssable. — Point, car en agissant, comme nous faisons, obligeamment pour tout le monde, on n’a plus sujet de nous haïr. — Cela est vrai, si on ne haïssait dans le moi que le déplaisir qui nous en revient. Mais si je le hais parce qu’il est injuste, qu’il se fait centre du tout, je le haïrai toujours.

En un mot, le moi a deux qualités : il est injuste en soi, en ce qu’il se fait centre du tout ; il est incommode aux autres, en ce qu’il les veut asservir : car chaque moi est l’ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres. Vous en ôtez l’incommodité, mais non pas l’injustice 335 ; et ainsi vous ne le rendez 336 pas aimable à ceux qui en haïssent l’injustice : vous ne le rendez aimable qu’aux injustes, qui n’y trouvent plus leur ennemi ; et ainsi vous demeurez injuste et ne pouvez plaire qu’aux injustes 337 .

229]

456 338

Quel dérèglement de jugement, par lequel il n’y a personne qui ne se mette au-dessus de tout le reste du monde, et qui n’aime mieux son propre bien 339 , et la durée de son bonheur, et de sa vie, que celle de tout le reste du monde !

402]

457 340

Chacun est un tout à soi-même, car, lui mort, le 341 tout est mort pour soi 342 . Et de là vient que chacun croit être tout à tous 343 . Il ne faut pas juger de la nature selon nous, mais selon elle.

115]

458 344

« Tout ce qui est au monde est concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie : libido sentiendi, libido sciendi, libido dominandi 345 . » Malheureuse la terre de malédiction que ces trois 346 fleuves de feu embrasent plutôt qu’ils n’arrosent 347 ! Heureux ceux qui, étant 348 sur ces fleuves, non pas 349 plongés, non pas entraînés, mais immobiles, mais 350 affermis ; non pas debout, mais assis dans une assiette basse et 351 sûre, d’où ils ne se relèvent pas avant la lumière, mais 352 , après s’y être reposés en paix, tendent la main à celui qui les doit élever, pour les faire tenir debout et fermes dans les porches de la sainte Hiérusalem, où l’orgueil ne pourra plus les combattre et les abattre ; et qui cependant pleurent, non pas de voir écouler toutes les choses 353 périssables que les torrents entraînent, mais 354 dans le souvenir de leur chère patrie, de la Hiérusalem céleste, dont ils 355 se souviennent sans cesse dans la longueur de leur exil 356 !

85]

459 357

Les fleuves de Babylone coulent, et tombent et entraînent 358 .

Ô sainte Sion, où tout est stable et où rien ne tombe 359 !

Il faut s’asseoir sur les fleuves, non sous ou dedans, mais dessus ; et non debout, mais assis : pour être humble, étant assis, et en sûreté, étant dessus. Mais nous serons debout dans les porches de Hiérusalem 360 .

Qu’on voie si ce plaisir est stable ou coulant : s’il passe, c’est un fleuve de Babylone 361 .

85]

460 362

Concupiscence de la chair, concupiscence des yeux, orgueil, etc. — Il y a trois ordres de choses : la chair, l’esprit, la volonté. Les charnels sont les riches, les rois : ils ont pour l’objet le corps. Les curieux et savants : ils ont pour objet l’esprit. Les sages : ils ont pour objet la justice 363 .

Dieu doit régner sur tout, et tout se rapporter à lui. Dans les choses de la chair, règne proprement 364 la concupiscence ; dans les spirituelles, la curiosité proprement ; dans la sagesse, l’orgueil proprement. Ce n’est pas qu’on ne puisse être glorieux pour les biens ou pour les connaissances, mais ce n’est pas le lieu de l’orgueil : car, en accordant à un homme qu’il est savant, on ne laissera pas de le convaincre qu’il a tort d’être superbe 365 . Le lieu propre à la superbe est la sagesse, car on ne peut accorder à un homme qu’il s’est rendu sage, et qu’il a tort d’être glorieux ; car cela est de justice. Aussi Dieu seul donne la sagesse ; et c’est pourquoi : Qui gloriatur, in Domino gloriatur 366 .

275]

461 367

Les trois concupiscences ont fait trois sectes, et les philosophes n’ont fait autre chose que suivre une des trois concupiscences 368 .

47]

462 369

Recherche du vrai bien. — Le commun des hommes met le bien dans la fortune et dans les biens du dehors, ou au moins dans le divertissement. Les philosophes ont montré la vanité de tout cela, et l’ont mis où ils ont pu 370 .

191]

463 371

[Contre les philosophes qui ont Dieu sans Jésus-Christ.]

Philosophes. — Ils croient 372 que Dieu est seul digne d’être aimé et d’être admiré, et ont désiré d’être aimés et admirés des hommes 373 ; et ils ne connaissent pas leur corruption. S’ils se sentent pleins de sentiments pour l’aimer et l’adorer, et qu’ils y trouvent leur joie principale, qu’ils s’estiment bons, à la bonne heure. Mais s’ils s’y trouvent répugnants, s’[ils] n’[ont] 374 aucune pente qu’à se vouloir établir dans l’estime des hommes, et que, pour toute perfection, ils fassent 375 seulement que 376 , sans forcer les hommes, ils 377 leur fassent trouver leur bonheur à les aimer, je dirai que cette perfection est horrible 378 . Quoi ! ils ont connu Dieu, et n’ont pas désiré uniquement que les hommes l’aimassent, mais que les hommes s’arrêtassent à eux 379 ! Ils ont voulu être l’objet du bonheur volontaire des hommes !

251]

464 380

Philosophes. — Nous sommes pleins de choses qui nous jettent au dehors.

Notre instinct nous fait sentir qu’il faut chercher notre bonheur hors de nous ; nos passions nous poussent au dehors, quand même les objets ne s’offriraient pas 381 pour les exciter ; les objets du dehors nous tentent d’eux-mêmes et nous appellent, quand même nous n’y pensons pas. Et ainsi les philosophes ont beau dire : retirez-vous en vous-mêmes 382 , vous y trouverez votre bien ; on ne les croit pas, et ceux qui les croient sont les plus vides et les plus sots.

481]

465 383

Les 384 Stoïques disent : rentrez au dedans de vous-mêmes ; c’est là où vous trouverez votre repos : et cela n’est pas vrai.

Les autres disent : sortez en dehors : recherchez le bonheur en vous divertissant et cela n’est pas vrai : les maladies viennent.

Le bonheur n’est ni hors de nous, ni dans nous ; il est en Dieu 385 , et hors et dans nous.

197]

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