Pensées (page 14)
466 386
Quand Épictète 387 aurait vu parfaitement bien 388 le chemin, il dit aux hommes : vous en suivez un faux ; il montre que c’en est un autre, mais il n’y mène pas. C’est celui de vouloir ce que Dieu veut ; Jésus-Christ seul y mène : Via 389 , veritas 390 .
Les vices de Zénon même 391 .
161]
467 392
Raison des effets 393 . — Épictète. Ceux qui disent : Vous avez mal à la tête 394 … ; ce n’est pas de même. On est assuré de la santé et non pas de la justice ; et en effet la sienne était une niaiserie.
Et cependant il la croyait démonstrative en disant : « Ou en noire puissance ou non 395 . » Mais il ne s’apercevait pas qu’il n’est pas en notre pouvoir de régler le cœur, et il avait tort de le conclure de ce qu’il y avait des chrétiens 396 .
465]
468 397
Nulle autre religion n’a proposé de se haïr. Nulle autre religion ne peut donc plaire à ceux qui se haïssent 398 et qui cherchent un être véritablement aimable 399 . Et ceux-là 400 , s’ils n’avaient jamais ouï parler de la religion d’un Dieu humilié, l’embrasseraient incontinent.
*125]
469 401
Je sens que je puis n’avoir point été, car le moi consiste dans ma pensée : donc moi qui pense n’aurais point été, si ma mère eût été tuée avant que j’eusse été animé : donc je ne suis pas un être nécessaire 402 . Je ne suis pas aussi 403 éternel, ni infini : mais je vois bien qu’il y a dans la nature un être nécessaire, éternel et infini 404 .
483]
470 405
Si j’avais vu un miracle, disent-ils, je me convertirais 406 . — Comment assurent-ils qu’ils feraient ce qu’ils ignorent ? ils s’imaginent que cette conversion consiste en une adoration qui se tait de Dieu comme un commerce et une conversation telle qu’ils se la figurent. La conversion véritable consiste à 407 s’anéantir devant cet être universel qu’on a irrité tant de fois, et qui peut vous perdre légitimement à toute heure ; à reconnaître qu’on ne peut rien sans lui, et qu’on n’a mérité rien de lui que sa disgrâce. Elle consiste à connaître qu’il y a une opposition invincible entre Dieu et nous, et que, sans un médiateur, il ne peut avoir de commerce.
*244]
471 408
Il est injuste qu’on s’attache à moi, quoiqu’on le fasse avec plaisir et volontairement ; je tromperais ceux à qui j’en ferais naître le désir 409 , car je ne suis la fin de personne et n’ai pas de quoi les satisfaire. Ne suis-je pas prêt à mourir 410 ? et ainsi l’objet de leur attachement mourra. Donc 411 , comme je serais coupable de faire croire une fausseté, quoique je la persuadasse doucement, et qu’on la crût avec plaisir, et qu’en cela on me fît plaisir, de même, je suis coupable de me faire aimer. Et si j’attire les gens à s’attacher à moi 412 , je dois avertir ceux qui seraient prêts à consentir au mensonge, qu’ils ne le doivent pas croire, quelque avantage qui m’en revînt ; et, de même, qu’ils ne doivent pas s’attacher à moi ; car il faut qu’ils passent leur vie et leurs soins à plaire à Dieu, ou à le chercher 413 .
Première Copie 179]
472 414
La volonté propre 415 ne se satisfera jamais, quand elle aurait pouvoir de tout ce qu’elle veut ; mais on est satisfait dès l’instant qu’on y renonce 416 . Sans elle, on ne peut être malcontent ; par elle, on ne peut être content 417 .
*167]
474 419
Membres. Commencer par là. — Pour régler l’amour qu’on se doit à soi-même, il faut s’imaginer un corps plein de membres pensants, car nous sommes membres du tout, et voir comment chaque membre 420 devrait s’aimer, etc.
265]
475 421
Si les pieds et les mains avaient une volonté particulière, jamais ils ne seraient dans leur ordre qu’en soumettant cette volonté particulière à la volonté première qui gouverne le corps entier. Hors de là, ils sont dans le désordre et dans le malheur ; mais en ne voulant que le bien du corps, ils font leur propre bien.
199]
476 422
Il faut n’aimer que Dieu et ne haïr que soi 423 .
Si le pied avait toujours ignoré qu’il appartînt au corps, et qu’il y eût un corps dont il dépendît, s’il n’avait eu que la connaissance et l’amour de soi, et qu’il vînt à connaître qu’il appartient à un corps duquel il dépend, quel regret, quelle confusion de sa vie passée, d’avoir été inutile au corps qui lui a influé la vie, qui l’eût anéanti s’il l’eût rejeté et séparé de soi, comme il se séparait de lui ! Quelles prières d’y être conservé ! et avec quelle soumission se laisserait-il gouverner à la volonté qui régit le corps, jusqu’à consentir à être retranché s’il le faut ! ou il perdrait sa qualité de membre ; car il faut que tout membre veuille bien périr pour le corps, qui est le seul pour qui tout est 424 .
8]
477 425
Il est faux que nous soyons 426 dignes que les autres nous aiment, il est injuste que nous le voulions. Si nous naissions raisonnables, et indifférents, et connaissant nous et les autres, nous ne donnerions point cette inclination à notre volonté. Nous naissons pourtant avec elle ; nous naissons donc injustes, car tout tend à soi. Cela est contre tout ordre : il faut tendre au général ; et la pente vers soi est le commencement de tout désordre, en guerre, en police, en économie, dans le corps particulier de l’homme. La volonté est donc dépravée.
Si les membres des communautés naturelles et civiles tendent au bien du corps, les communautés elles-mêmes doivent tendre à un autre corps plus général, dont elles sont membres. L’on doit donc tendre au général. Nous naissons donc injustes et dépravés.
*481]
478 427
Quand nous voulons penser à Dieu, n’y a-t-il rien qui 428 nous détourne, nous tente de penser ailleurs ? Tout cela est mauvais et né avec nous.
7]
479 429
S’il y a un Dieu, il ne faut aimer que lui, et non les créatures passagères. Le raisonnement des impies, dans la Sagesse, n’est fondé que sur ce qu’il n’y a point de Dieu. Cela posé, dit-il, jouissons donc des créatures 430 . — C’est le pis aller. Mais s’il y avait un Dieu à aimer, il n’aurait pas conclu cela, mais bien le contraire ; et c’est la conclusion des sages : Il y a un Dieu, ne jouissons donc pas des créatures.
Donc tout ce qui nous incite à nous attacher aux créatures est mauvais, puisque cela nous empêche, ou de servir Dieu, si nous le connaissons, ou de le chercher, si nous l’ignorons. Or nous sommes pleins de concupiscence ; donc nous sommes pleins de mal ; donc nous devons nous haïr nous-mêmes, et tout ce qui nous excite à autre attache que Dieu seul.
199]
480 431
Pour faire que les membres soient heureux, il faut qu’ils aient une volonté et qu’ils la conforment au corps 432 .
161]
481 433
Les exemples des morts généreuses de Lacédémoniens et autres ne nous touchent guère ; car qu’est-ce que cela nous apporte ? Mais l’exemple de la mort des martyrs nous touche ; car ce sont nos membres 434 . Nous avons un lien commun avec eux ; leur résolution peut former la nôtre, non seulement par l’exemple, mais parce qu’elle a peut-être mérité la nôtre. Il n’est rien de cela aux exemples des païens : nous n’avons point de liaison à eux ; comme on ne devient pas riche pour voir un 435 étranger qui l’est, mais bien pour voir son père ou son mari qui le soient.
149]
482 436
Morale. — Dieu 437 ayant fait le ciel et la terre, qui ne sentent point le bonheur de leur être, il a voulu faire des êtres qui le connussent, et qui composassent un corps de membres pensants. Car nos membres ne sentent point le bonheur de leur union, de leur admirable intelligence, du soin que la nature a d’y influer les esprits, et de les faire croître et durer. Qu’ils seraient heureux s’ils le sentaient, s’ils le voyaient ! Mais il faudrait pour cela qu’ils eussent intelligence pour le connaître, et bonne volonté pour consentir à celle de l’âme universelle. Que si, ayant reçu l’intelligence, ils s’en servaient à retenir en eux-mêmes la nourriture, sans la laisser passer aux autres membres, ils seraient non seulement injustes, mais encore misérables, et se haïraient plutôt que de s’aimer ; leur béatitude, aussi bien que leur devoir, consistant à consentir 438 à la conduite de l’âme entière à qui ils appartiennent, qui les aime mieux 439 qu’ils ne s’aiment eux-mêmes.
149]
483 440
Être membre, est n’avoir de vie, d’être et de mouvement que par 441 l’esprit du corps et pour le corps.
Le membre séparé, ne voyant plus le corps auquel il appartient, n’a plus qu’un être périssant et mourant ; cependant il croit être un tout, et ne se voyant point de corps dont il dépende, il croit ne dépendre que de soi, et veut se faire centre et corps lui-même. Mais n’ayant point en soi de principe de vie, il ne fait que s’égarer, et s’étonne dans l’incertitude de son être 442 , sentant bien qu’il n’est pas corps, et cependant ne voyant point qu’il soit membre d’un corps. Enfin, quand il vient à se connaître, il est comme revenu chez soi, et ne s’aime plus que pour le corps ; il plaint ses égarements passés.
Il ne pourrait pas par sa nature aimer une autre chose, sinon pour soi-même et pour se l’asservir 443 , parce que chaque chose s’aime plus que tout. Mais en aimant le corps, il s’aime soi-même, parce qu’il n’a d’être qu’en lui, par lui et pour lui : qui adhæret Deo unus spiritus est 444 .
Le corps aime la main ; et la main, si elle avait une volonté, devrait s’aimer de la même sorte que l’âme l’aime. Tout amour qui va au delà est injuste 445 .
Adhærens Deo unus spiritus est. On s’aime, parce qu’on est membre de Jésus-Christ ; on aime Jésus-Christ, parce qu’il est le corps dont on est membre. Tout est un, l’un est en l’autre, comme les trois Personnes 446 .
419]
484 447
Deux lois suffisent pour régler toute la République chrétienne, mieux que toutes les lois politiques 448 .
113]
485 449
La vraie et unique vertu est donc de se haïr, car on est haïssable par sa concupiscence, et de chercher un être véritablement aimable, pour l’aimer. Mais, comme nous ne pouvons aimer ce qui est hors de nous, il faut aimer un être qui soit en nous, et qui ne soit pas nous 450 , et cela est vrai d’un chacun de tous les hommes. Or il n’y a que l’Être universel qui soit tel. Le royaume de Dieu est en nous 451 : le bien universel est en nous, est nous-même, et n’est pas nous.
225]
486 452
La dignité de l’homme consistait, dans son innocence, à user et dominer sur les créatures, mais aujourd’hui à s’en séparer et s’y assujettir 453 .
235]
487 454
Toute religion est fausse, qui 455 , dans sa foi, n’adore pas 456 un Dieu comme principe de toutes choses, et qui, dans sa morale, n’aime pas un seul Dieu comme objet 457 de toutes choses.
2e Man. Guerrier]
488 458
… Mais il est impossible que Dieu soit jamais la fin, s’il n’est le principe 459 . On dirige sa vue en haut, mais on s appuie sur le sable : et la terre fondra, et on tombera en regardant le ciel.
557]
489 460
S’il y a un seul principe de tout, une seule fin de tout, tout par lui, tout pour lui. Il faut donc que la vraie religion nous enseigne à n’adorer que lui et à n’aimer que lui. Mais, comme nous nous trouvons dans l’impuissance d’adorer 461 ce que nous ne connaissons pas, et d’aimer autre chose que nous, il faut que la religion qui instruit de ces devoirs nous instruise aussi de ces impuissances, et qu’elle nous apprenne aussi les remèdes. Elle nous apprend que, par un homme, tout a été perdu, et la liaison rompue entre Dieu et nous, et que, par un homme, la liaison est réparée.
Nous naissons si contraires à cet amour de Dieu, et il est si nécessaire, qu’il faut que nous naissions coupables, ou Dieu serait injuste 462 .
90]
490 463
Les hommes, n’ayant pas accoutumé de former le mérite, mais seulement le récompenser où ils le trouvent formé, jugent de Dieu par eux-mêmes 464 .
455]
491 465
La 466 vraie religion doit avoir pour marque d’obliger à aimer son Dieu. Cela est bien juste, et cependant aucune ne l’a ordonné : la nôtre l’a fait. Elle doit encore avoir connu la concupiscence et l’impuissance ; la nôtre l’a fait. Elle doit y avoir apporté les remèdes 467 ; l’un est la prière. Nulle religion n’a demandé à Dieu de l’aimer et de le suivre 468 .
11]
492 469
Qui ne hait en soi son amour-propre, et cet instinct qui le porte à se faire Dieu 470 , est bien aveuglé. Qui ne voit que rien n’est si opposé à la justice et à la vérité ? car il est faux que nous méritions cela ; et il est injuste et impossible d’y arriver, puisque tous demandent la même chose. C’est donc une manifeste injustice où nous sommes nés, dont nous ne pouvons nous défaire, et dont il faut nous défaire 471 .
Cependant aucune religion n’a remarqué que ce fût un péché, ni que nous y fussions nés, ni que 472 nous fussions obligés d’y résister, ni n’a pensé à nous en donner les remèdes.
465]
493 473
La vraie religion enseigne nos devoirs, nos impuissances : orgueil et concupiscence 474 ; et les remèdes : humilité, mortification 475 .
Première Copie 232]
494 476
Il faudrait que la véritable religion enseignât la grandeur, la misère, portât à l’estime et au mépris de soi, à l’amour et à la haine.
65]
495 477
Si c’est un aveuglément surnaturel de vivre sans chercher ce qu’on est, c’en est un 478 terrible de vivre mal, en croyant Dieu.
412]
496 479
L’expérience nous fait voir une différence énorme entre la dévotion et la bonté 480 .
*227]