Pensées (page 15)

Blaise Pascal · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Pensées (Pascal, éd. Brunschvicg) · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

497 481

482 Contre ceux qui sur la confiance de la miséricorde de Dieu demeurent dans la nonchalance, sans faire de bonnes œuvres. — 483 Comme les deux sources de nos péchés sont l’orgueil et la paresse, Dieu nous a découvert deux qualités en lui pour les guérir : sa miséricorde et sa justice. Le propre de la justice est d’abattre l’orgueil, quelque saintes que soient les œuvres, et non intres in judicium 484 , etc. ; et le propre de la miséricorde est de combattre la paresse en invitant aux bonnes œuvres, selon ce passage : « La miséricorde de Dieu invite à pénitence 485 » ; et cet autre des Ninivites : « Faisons pénitence, pour voir si par aventure il aura pitié de nous 486 . » Et ainsi tant s’en faut que la miséricorde autorise le relâchement, que c’est au contraire la qualité qui le combat formellement ; de sorte qu’au lieu de dire : S’il n’y avait point en Dieu de miséricorde, il faudrait faire toutes sortes d’efforts pour la vertu ; il faut dire, au contraire, que c’est parce qu’il y a en Dieu de la miséricorde, qu’il faut faire toutes sortes d’efforts.

94]

498 487

488 Il est vrai qu’il y a de la peine, en entrant 489 dans la piété ; mais cette peine ne vient pas de la piété qui commence d’être en nous, mais de l’impiété qui y est encore. Si nos sens ne s’opposaient pas à la pénitence, et que notre corruption ne s’opposât pas à la pureté de Dieu, il n’y aurait en cela rien de pénible pour nous. Nous ne souffrons qu’à proportion que le vice, qui nous est naturel, résiste à la grâce surnaturelle 490 ; notre cœur se sent déchiré entre des efforts contraires ; mais il serait bien injuste 491 d’imputer cette violence à Dieu qui nous attire, au lieu de l’attribuer au monde qui nous retient. C’est comme un enfant 492 , que sa mère arrache d’entre les bras des voleurs 493 , doit aimer, dans la peine qu’il souffre, la violence amoureuse et légitime de 494 celle qui procure sa liberté, et ne détester que la violence impétueuse et tyrannique de ceux qui le retiennent injustement 495 . La plus cruelle guerre que Dieu puisse faire aux hommes en cette vie est de les laisser sans cette guerre qu’il est venu apporter. « Je suis venu apporter la guerre 496 , » dit-il ; et, pour instruire de cette guerre : « Je suis venu apporter le fer et le feu 497 . » Avant lui le monde vivait dans cette fausse paix 498 .

107]

499 499

Œuvres extérieures. — Il n’y a rien de si périlleux que ce qui plaît à Dieu et aux hommes ; car les états qui plaisent à Dieu et aux hommes ont une chose qui plaît à Dieu, et une autre qui plaît aux hommes ; comme la grandeur de sainte Thérèse : ce qui plaît à Dieu est sa profonde humilité dans ses révélations ; ce qui plaît aux hommes sont ses lumières. Et ainsi on se tue d’imiter ses discours, pensant imiter son état, et pas tant d’aimer ce que Dieu aime, et de se mettre en l’état que Dieu aime.

Il vaut mieux ne pas jeûner et en être humilié, que jeûner et en être complaisant. Pharisien, publicain 500 .

Que me servirait de m’en souvenir, si cela peut également me nuire et me servir, et que tout dépend de la bénédiction de Dieu, qu’il ne donne qu’aux choses faites pour lui, et selon ses règles et dans ses voies, la manière étant ainsi aussi importante que la chose, et peut-être plus, puisque Dieu peut du mal tirer du bien, et que sans Dieu on tire le mal du bien ?

Première Copie 256]

501 503

Premier degré : être blâmé en faisant mal, et loué en faisant bien. Second degré : n’être ni loué ni blâmé.

249]

502 504

Abraham ne prit rien pour lui, mais seulement pour ses serviteurs 505 ; ainsi le juste ne prend rien pour soi du monde, ni des applaudissements du monde ; mais seulement pour ses passions, desquelles il se sert comme maître, en disant à l’une : Va, et : Viens. Sub te erit appetitus tuus 506 . Ses passions ainsi dominées sont vertus : l’avarice, la jalousie, la colère ; Dieu même se les attribue 507 , et ce sont aussi bien vertus que la clémence, la pitié, la constance, qui sont aussi des passions. Il faut s’en servir comme d’esclaves 508 , et, leur laissant leur aliment, empêcher que l’âme n’y en prenne ; car quand les passions sont les maîtresses, elles sont vices, et alors elles donnent à l’âme de leur aliment, et l’âme s’en nourrit et s’en empoisonne.

265]

503 509

Les philosophes ont consacré les vices, en les mettant en Dieu même 510 ; les chrétiens ont consacré les vertus.

90]

504 511

512 Le juste agit par foi 513 dans les moindres choses : quand il reprend ses serviteurs, il souhaite leur conversion par l’esprit de Dieu, et prie Dieu de les corriger, et attend autant de Dieu que de ses répréhensions, et prie Dieu de bénir ses corrections. Et ainsi aux autres actions.

107]

505 514

Tout nous peut être mortel, même les choses faites pour nous servir ; comme, dans la nature, les murailles peuvent nous tuer, et les degrés nous tuer, si nous n’allons avec justesse.

Le moindre mouvement importe à toute la nature ; la mer entière change pour une pierre 515 . Ainsi, dans la grâce, la moindre action importe par ses suites à tout. Donc tout est important.

En chaque action, il faut regarder, outre l’action 516 , notre état présent, passé, futur, et des autres à qui elle importe, et voir les liaisons de toutes ces choses. Et lors on sera bien retenu.

433]

506 517

Que Dieu ne nous impute pas nos péchés, c’est-à-dire toutes les conséquences et suites de nos péchés, qui sont effroyables 518 , des moindres fautes, si on veut les suivre sans miséricorde !

429]

507 519

Les mouvements de grâce, la dureté de cœur, les circonstances extérieures 520 .

453]

508 521

Pour faire d’un homme un saint, il faut bien que ce soit la grâce ; et qui en doute ne sait ce que c’est que saint et qu’homme 522 .

416]

509 523

Philosophes. — La belle chose de crier à un homme qui 524 ne se connaît pas, qu’il aille de lui-même à Dieu ! Et la belle chose de le dire à un homme qui se connaît 525 !

27]

510 526

L’homme n’est pas digne de Dieu, mais il n’est pas incapable d’en être rendu digne.

Il est indigne de Dieu de se joindre à l’homme misérable ; mais il n’est pas indigne de Dieu de le tirer de sa misère.

47]

511 527

Si on veut dire que l’homme est trop peu pour mériter la 528 communication avec Dieu, il faut être bien grand pour en juger.

390]

512 529

530 Elle est toute le corps de Jésus-Christ, en son patois 531 , mais il ne peut dire qu’elle est tout le corps de Jésus-Christ 532 . L’union de deux choses 533 sans changement ne fait point qu’on puisse dire que l’une devient l’autre : ainsi l’âme étant unie au corps, le feu au bois, sans changement ; mais il faut changement qui fasse que la forme de l’une devienne la forme de l’autre, ainsi l’union du Verbe à l’homme 534 .

Parce que mon corps sans mon âme ne ferait pas 535 le corps d’un homme, donc mon âme unie à quelque matière que ce soit, fera mon corps 536 . Il ne distingue la condition nécessaire d’avec la condition suffisante : l’union est nécessaire, mais non suffisante : le bras gauche n’est pas le droit. L’impénétrabilité est une propriété des corps 537 . Identité de numero au regard du même temps exige l’identité de la matière. Ainsi si Dieu unissait mon âme à un corps à la Chine, le même corps, idem numero, serait à la Chine ; la même rivière qui coule là est idem numero que celle qui court en même temps à la Chine 538 .

121]

540 Pourquoi Dieu a établi la prière.

1o Pour communiquer à ses créatures la dignité de la causalité.

2o Pour nous apprendre de qui nous tenons la vertu.

3o Pour nous faire mériter les autres vertus par travail.

(Mais pour se conserver la prééminence, il donne la prière à qui il lui plaît 541 .).

Objection : Mais on croira qu’on tient la prière de soi.

Cela est absurde ; car, puisque, ayant la foi, on ne peut pas avoir les vertus, comment aurait-on la foi ? y a-t-il pas plus de distance de l’infidélité à la foi que de la foi à la vertu ? 542

Mérite, ce mot est ambigu 543 .

Meruit habere Redemptorem 544 .

Meruit tam sacra membra tangere 545 .

Digno tam sacra membra tangere 546 .

Non sum dignus 547 .

Qui mandicat indignas 548 .

Dignus est accipere 549 .

Dignare me.

Dieu ne doit que suivant ses promesses. Il a promis d’accorder la justice aux prières, jamais il n’a promis les prières qu’aux enfants de la promesse 550 .

Saint Augustin a dit formellement que les forces seraient ôtées au juste 551 . Mais c’est par hasard qu’il l’a dit ; car il pouvait arriver que l’occasion de le dire ne s’offrît pas. Mais ses principes font voir que, l’occasion s’en présentant, il était impossible qu’il ne le dît pas, ou qu’il dît rien de contraire. C’est donc plus d’être forcé à le dire, l’occasion s’en offrant, que de l’avoir dit, l’occasion s’étant offerte 552 : l’un étant de nécessité, l’autre de hasard. Mais les deux sont tout ce qu’on peut demander.

495]

514 553

« Opérez votre salut avec crainte 554 . »

Preuves de la prière : Petenti dabitur 555 . Donc, il est en notre pouvoir de demander. Au contraire du… : il n’y est pas, puisque l’obtention qui le prierait n’y est pas ; car puisque le salut n’y est pas, et que l’obtention y est, la prière n’y est pas 556 .

Le juste ne devrait donc plus espérer en Dieu, car 557 il ne doit pas espérer, mais s’efforcer d’obtenir ce qu’il demande 558 .

559 Concluons donc que, puisque l’homme est iniquité maintenant depuis le premier péché, et que Dieu ne veut pas que ce soit par là qu’il ne s’éloigne pas de lui, ce n’est que par un premier effet qu’il ne s’éloigne pas 560 .

Donc, ceux qui s’éloignent n’ont pas ce premier sans lequel 561 on ne s’éloigne pas de Dieu, et ceux qui ne s’éloignent pas ont ce premier effet. Donc, ceux qui étaient possédés quelque temps de la grâce par ce premier effet, cessent de prier, manque de ce premier effet.

Ensuite Dieu quitte le premier en ce sens… 562 .

115]

515 563

Les élus ignoreront leurs vertus, et les réprouvés la grandeur de leurs crimes : Seigneur, quand t’avons-nous vu avoir faim, soif, etc. ? 564

*442]

516 565

Rom., III, 27 : Gloire exclue : par quelle loi ? des œuvres ? non, mais par la foi 566 . — Donc la foi n’est pas en notre puissance comme les œuvres de la loi, et elle nous est donnée d’une autre manière.

63]

517 567

Consolez-vous : ce n’est pas de vous que vous devez l’attendre 568 , mais au contraire, en n’attendant rien de vous, que vous devez l’attendre.

*103]

518 569

Toute condition et même les martyrs ont à craindre, par l’Écriture 570 .

La peine du purgatoire la plus grande est l’incertitude du jugement. Deus absconditus 571 .

43]

519 572

Joh., viii : Multi crediderunt in eum. Dicebat ergo Jesus : Si manseritis…, vere mei discipuli eritis, et veritas liberabit vos. — Responderunt : Semen Abrahæ sumus, et nemini servimus unquam 573 .

Il y a bien de la différence entre les disciples et les vrais disciples. On les reconnaît en leur disant que la vérité 574 les rendra libres ; car s’ils répondent qu’ils sont libres et qu’il est en eux de sortir de l’esclavage du diable 575 , ils sont bien disciples, mais non pas vrais disciples.

85]

520 576

La loi n’a pas détruit la nature ; mais elle l’a instruite 577 ; la grâce n’a pas détruit la loi ; mais elle la fait exercer 578 .

La foi reçue au baptême est la source de toute la vie des chrétiens, et des convertis.

423]

521 579

La grâce sera toujours dans le monde — et aussi la nature — de sorte qu’elle est en quelque sorte naturelle. Et ainsi toujours il y aura des pélagiens, et toujours des 580 catholiques, et toujours combat ; parce que la première naissance fait les uns, et la grâce de la seconde naissance fait les autres.

409]

522 581

La loi obligeait à ce qu’elle ne donnait pas 582 . La grâce donne ce à quoi elle oblige 583 .

45]

523 584

Toute la foi consiste en Jésus-Christ et en Adam 585 ; et toute la morale en la concupiscence et en la grâce.

405]

524 586

Il n’y a point de doctrine plus propre à l’homme que celle-là, qui l’instruit de sa double 587 capacité de recevoir et de perdre la grâce, à cause du double péril où il est toujours exposé, de désespoir ou d’orgueil.

481]

525 588

Les philosophes ne prescrivaient point des sentiments proportionnés aux deux états.

Ils inspiraient des mouvements de grandeur pure, et ce n’est pas l’état de l’homme.

Ils inspiraient des mouvements de bassesse pure, et ce n’est pas l’état de l’homme 589 .

Il faut des mouvements de bassesse 590 , non de nature, mais de pénitence 591 , non pour y demeurer, mais pour aller à la grandeur. Il faut 592 des mouvements de grandeur 593 , non de mérite, mais de grâce 594 , et après avoir passé par la bassesse 595 .

393]

526 596

La misère persuade le désespoir, l’orgueil persuade la présomption. L’incarnation montre à l’homme la grandeur de sa misère, par la grandeur du remède qu’il a fallu.

416]

Tous les livres