Pensées (page 6)

Blaise Pascal · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Pensées (Pascal, éd. Brunschvicg) · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

255 69

La piété est différente de la superstition.

Soutenir la piété jusqu’à la superstition, c’est la détruire.

Les hérétiques nous reprochent cette soumission superstitieuse ; c’est faire ce qu’ils nous reprochent 70 .

Impiété, de ne pas croire l’Eucharistie, sur ce qu’on ne la voit pas 71 .

Superstition 72 de croire des propositions, etc.

Foi, etc.

244]

256 73

Il y a peu de vrais Chrétiens, je dis même pour la foi ; il y en a bien qui croient, mais par superstition ; il y en a bien qui ne croient pas, mais par libertinage : peu sont entre deux 74 .

Je ne comprends pas en cela 75 ceux qui sont dans la véritable piété de mœurs 76 , et tous ceux qui croient par un sentiment du cœur.

61]

78 Il y a trois sortes de personnes : les uns qui servent

Dieu, l’ayant trouvé ; les autres qui s’emploient à le chercher, ne l’ayant pas trouvé ; les autres qui vivent sans le chercher ni l’avoir trouvé. Les 79 premiers sont raisonnables et heureux, les derniers sont fous et malheureux, ceux du milieu sont malheureux et raisonnables.

**163]

259 82

Le monde ordinaire a le pouvoir de ne pas songer à ce qu’il ne veut pas songer : ne pensez pas aux passages du Messie, disait le Juif à son fils. — Ainsi font les nôtres souvent ; ainsi se conservent les fausses religions, et la vraie même, à l’égard de beaucoup de gens.

Mais il y en a qui n’ont pas le pouvoir de s’empêcher ainsi de songer, et qui songent d’autant plus qu’on l’aura défendu. Ceux-là se défont des fausses religions, et de la vraie même, s’ils ne trouvent des discours solides.

273]

260 83

Ils se cachent dans la presse 84 , et appellent le nombre à leur secours 85 . Tumulte 86 .

L’autorité. — Tant s’en faut que d’avoir ouï-dire une chose soit la règle de votre créance, que vous ne devez rien croire sans vous mettre en l’état comme si jamais vous ne l’aviez ouï.

C’est le consentement de vous à vous 87 -même, et la voix constante de votre raison, et non des autres, qui vous doit faire croire.

Le croire est si important ! Cent 88 contradictions seraient vraies 89 .

Si l’antiquité était la règle de la créance, les anciens étaient donc sans règle ? Si le consentement général 90 , si les hommes étaient péris 91 ?

Fausse humilité 92 , orgueil.

Levez le rideau. Vous aurez beau faire ; si faut-il ou croire, ou nier, ou douter. N’aurons-nous donc pas de règle 93 ? Nous jugeons des animaux qu’ils font bien ce qu’ils font 94 . N’y aura-t-il point une règle pour juger des hommes ?

Nier, croire, et douter bien, sont à l’homme ce que le courir est au cheval.

Punition de ceux qui 95 pèchent, erreur 96 .

270]

261 97

98 Ceux qui n’aiment pas la vérité prennent le prétexte de la contestation en la multitude de ceux qui la nient ; et ainsi leur erreur ne vient que de ce qu’ils n’aiment pas la vérité ou la charité, et ainsi ils ne s’en sont pas excusés.

344]

262 99

Superstition et concupiscence.

Scrupules, désirs mauvais.

Crainte mauvaise : crainte, non celle qui vient de ce qu’on croit Dieu, mais celle de ce qu’on doute s’il est ou non 100 . La bonne crainte vient de la foi, la fausse crainte vient du doute. La bonne crainte, jointe à l’espérance, parce qu’elle naît de la foi, et qu’on espère au Dieu que l’on croit ; la mauvaise, jointe au désespoir, parce qu’on craint le Dieu auquel on n’a point de foi. Les uns craignent de le perdre ; les autres craignent de le trouver 101 .

109]

263 102

Un miracle, dit-on, affermirait ma créance. On le dit quand on ne le voit pas 103 . Les raisons qui, étant vues de loin, paraissent borner notre vue 104 , mais quand on y est arrivé, on commence à voir encore au delà ; rien n’arrête la volubilité de notre esprit. Il n’y a point, dit-on 105 , de règle qui n’ait quelque exception, ni de vérité si générale qui n’ait quelque face par où elle manque. Il suffit 106 qu’elle ne soit pas absolument universelle 107 , pour nous donner sujet d’appliquer l’exception au sujet présent, et de dire : cela n’est pas toujours vrai ; donc il y a des cas où cela n’est pas. Il ne reste plus qu’à montrer que celui-ci en est ; et c’est à quoi on est bien maladroit ou bien malheureux si on ne trouve quelque jour.

104]

264 108

On ne s’ennuie point de manger et dormir 109 tous les jours, car la faim renaît, et le sommeil ; sans cela on s’en ennuierait. Ainsi, sans la faim des choses spirituelles, on s’en ennuie : faim de la justice, béatitude huitième 110 .

409]

265 111

La foi dit bien ce que les sens ne disent pas, mais non pas le contraire de ce qu’ils voient ; elle est au-dessus, et non pas contre.

225]

266 112

Combien les lunettes nous ont-elles découvert d’astres qui n’étaient point pour nos philosophes d’auparavant ! On entreprenait franchement l’Écriture sainte sur le grand nombre des étoiles, en disant : Il n’y en a que mille vingt-deux, nous le savons 113 .

Il y a des herbes sur la terre ; nous les voyons. — De la lune on ne les verrait pas. — Et sur ces herbes des poils ; et dans ces poils de petits animaux ; mais après cela, plus rien. — Ô présomptueux ! — Les mixtes sont composés d’éléments ; et les éléments, non. — Ô présomptueux, voici un trait délicat 114 . Il ne faut pas dire qu’il y a ce qu’on ne voit pas. — Il faut donc dire comme les autres, mais ne pas penser comme eux 115 .

247]

267 116

La dernière démarche de la raison est de reconnaître qu’il y a une infinité de choses qui la surpassent 117 ; elle n’est que faible, si elle ne va jusqu’à connaître cela.

Que si les choses naturelles la surpassent, que dira-t-on des surnaturelles ?

161]

119 Soumission. — Il faut savoir douter où il faut, assurer où il faut, et se [soumettre] où il faut 120 . Qui ne fait ainsi n’entend pas la force de la raison 121 . Il y [en] 122 a qui taillent contre ces trois principes, ou en assurant tout comme démonstratif, manque de se connaître en démonstration ; ou en doutant de tout, manque de savoir où il faut se soumettre ; ou en se soumettant en tout, manque de savoir où il faut juger 123 .

247]

269 124

Soumission et usage de la raison, en quoi consiste le vrai christianisme 125 .

406]

270 126

Saint Augustin 127 : la raison ne se soumettrait jamais, si elle ne jugeait qu’il y a des occasions où elle se doit soumettre. Il est donc juste qu’elle se soumette, quand elle juge qu’elle se doit soumettre 128 .

165]

134 Si on soumet tout à la raison, notre religion n’aura rien de mystérieux et de surnaturel ; si 135 on choque les principes de la raison, notre religion sera absurde et ridicule.

130]

274 136

Tout notre raisonnement se réduit à céder au sentiment.

Mais la fantaisie est semblable et contraire 137 au sentiment, de sorte qu’on ne peut distinguer entre ces contraires. L’un dit que mon sentiment est fantaisie, l’autre que 138 sa fantaisie est sentiment. Il faudrait avoir une règle ; la raison s’offre, mais elle est ployable à tous sens 139 , et ainsi il n’y en a point.

P. R. (1678) xxviii]

275 140

Les hommes prennent souvent leur imagination pour leur cœur ; et ils croient être convertis dès qu’ils pensent à se convertir.

2e Man. Guerrier]

M. de Roannez disait : Les raisons me viennent après, mais d’abord la chose m’agrée ou me choque sans en savoir la raison, et cependant cela me choque par cette raison que je ne découvre qu’ensuite. — Mais je crois, non pas que cela choquait par ces raisons qu’on trouve après, mais qu’on ne trouve ces raisons que parce que cela choque 142 .

8]

277 143

Le cœur a ses raisons 144 , que la raison ne connaît point 145 ; on le sait en mille choses. Je dis que le cœur aime 146 l’être universel 147 naturellement, et soi-même naturellement, selon qu’il s’y adonne ; et il se. durcit contre l’un ou l’autre, à son choix. Vous avez rejeté l’un et conservé l’autre : est-ce par raison que vous vous aimez ?

8]

278 148

C’est le cœur qui sent Dieu, et non la raison : voilà ce que c’est que la foi : Dieu sensible au cœur 149 , non à la raison 150 .

142]

279 151

La foi est un don de Dieu ; ne croyez pas que nous disions que c’est un don de raisonnement 152 . Les autres religions ne disent pas cela de leur foi 153 ; elles ne donnaient que le raisonnement pour y arriver, qui n’y mène pas néanmoins 154 .

489]

282 158

Nous connaissons la vérité, non seulement par la raison, mais encore par le cœur ; c’est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes, et c’est en vain que le raisonnement 159 , qui n’y a point de part 160 , essaye de les combattre. Les pyrrhoniens, qui n’ont que cela pour objet, y travaillent inutilement ; nous savons que nous ne rêvons point, quelque 161 impuissance où nous soyons de le prouver par raison : cette impuissance ne conclut autre chose que la faiblesse de notre raison, mais non pas l’incertitude de toutes nos connaissances, comme ils prétendent 162 . Car la connaissance des premiers principes, comme qu’il y a 163 espace, temps, mouvement, nombres, [est] 164 aussi ferme qu’aucune de celles que nos raisonnements 165 nous donnent. Et c’est sur ces connaissances du cœur et de l’instinct qu’il faut que la raison s’appuie, et qu’elle y fonde tout son discours. Le cœur sent qu’il y a trois dimensions dans l’espace, et que les nombres sont infinis ; et la raison démontre ensuite 166 qu’il n’y a point deux nombres carrés 167 dont l’un soit double de l’autre. Les principes se sentent, les propositions se concluent ; et le tout avec certitude, quoique par différentes voies. Et il est aussi inutile 168 et aussi ridicule que la raison demande au cœur des preuves de ces premiers principes, pour 169 vouloir y consentir, qu’il serait ridicule que le cœur demandât à la raison un sentiment de toutes les propositions qu’elle démontre, pour vouloir les recevoir.

Cette impuissance ne doit donc servir qu’à humilier la raison 170 , qui voudrait juger de tout, mais non pas à combattre notre certitude, comme s’il n’y avait que la raison capable de nous instruire. Plût à Dieu que nous n’en eussions au contraire jamais besoin, et que nous connussions toutes choses par instinct et par sentiment ! Mais la nature nous a refusé ce bien ; elle ne nous a au contraire donné que très peu de connaissances de cette sorte ; toutes les autres ne peuvent être acquises que par raisonnement.

Et c’est pourquoi ceux à qui Dieu a donné la religion par sentiment du cœur sont bien heureux et bien légitimement persuadés. Mais [à] 171 ceux qui ne l’ont pas, nous ne pouvons la donner que par raisonnement, en attendant que Dieu la leur donne par sentiment de cœur, sans quoi la foi 172 n’est qu’humaine, et inutile pour le salut 173 .

59]

283 174

L’ordre ; contre l’objection que l’Écriture n’a pas d’ordre 175 . — Le cœur a son ordre ; l’esprit a le sien, qui est par principe et démonstration, le cœur en a un autre 176 . On ne prouve pas qu’on 177 doit être aimé, en exposant d’ordre les causes de l’amour : cela serait ridicule 178 .

Jésus-Christ, saint Paul ont l’ordre de la charité, non de l’esprit 179 ; car ils voulaient échauffer, non instruire 180 ; Saint Augustin de même 181 : cet ordre consiste principalement à la digression sur chaque point qu’on rapporte à la fin, pour la montrer toujours 182 .

485]

284 183

Ne vous étonnez pas de voir des personnes simples croire sans raisonner ; Dieu leur donne l’amour de soi et la haine d’eux-mêmes, il incline leur cœur à croire. On ne croira jamais 184 d’une créance utile et de foi, si Dieu n’incline le cœur ; et on croira dès qu’il l’inclinera ; et c’est ce que David connaissait bien : Inclina cor meum, in…

447]

285 185

La religion est proportionnée à toutes sortes d’esprits ; les premiers s’arrêtent au seul établissement ; et cette religion est telle que son seul établissement est suffisant pour en prouver la vérité. Les autres vont jusques aux apôtres. Les plus instruits vont jusqu’au commencement du monde. Les anges la voient encore mieux, et de plus loin.

*481]

286 186

Ceux qui croient sans avoir lu les Testaments, c’est parce qu’ils ont une disposition intérieure toute sainte, et que ce qu’ils entendent dire de notre religion y est conforme. Ils sentent qu’un Dieu les a faits 187 ; ils ne veulent aimer que Dieu ; ils ne veulent haïr qu’eux-mêmes. Ils sentent qu’ils n’en ont pas la force d’eux-mêmes, qu’ils sont incapables d’aller à Dieu, et que si Dieu ne vient à eux ils sont incapables d’aucune communication avec lui. Et ils entendent dire dans notre religion qu’il ne faut aimer que Dieu, et ne haïr que soi-même, mais qu’étant tous corrompus, et incapables de Dieu, Dieu s’est fait homme pour s’unir à nous. Il n’en faut pas davantage pour persuader des hommes qui ont cette disposition dans le cœur, et qui ont cette connaissance de leur devoir et de leur incapacité.

**483]

287 188

Ceux que nous voyons Chrétiens sans la connaissance des prophéties et des preuves ne laissent pas d’en juger aussi bien que ceux qui ont cette connaissance. Ils en jugent par le cœur, comme les autres en jugent par l’esprit 189 . C’est Dieu lui-même qui les incline à croire ; et ainsi ils sont très efficacement persuadés 190 .

J’avoue bien qu’un de ces Chrétiens qui croient sans preuves n’aura peut-être pas de quoi convaincre un infidèle qui en dira autant de soi 191 ; mais ceux qui savent les preuves de la religion prouveront sans difficulté que ce 192 fidèle est véritablement inspiré de Dieu, quoiqu’il ne pût le prouver lui-même.

Car Dieu ayant dit dans ses prophéties (qui sont indubitablement prophéties) que dans le règne de Jésus-Christ il répandrait son esprit sur les nations, et que les fils, les filles et les enfants de l’Église prophétiseraient, il est sans doute que l’esprit de Dieu est sur ceux-là, et qu’il n’est point sur les autres.

481]

288 193

Au lieu de vous plaindre de ce que Dieu s’est caché, vous lui rendrez grâces de ce qu’il s’est tant découvert ; et vous lui rendrez grâces encore 194 de ce qu’il ne s’est pas découvert aux sages superbes, indignes de connaître un Dieu si saint.

Deux sortes de personnes connaissent : ceux qui ont le cœur humilié, et qui aiment la bassesse, quelque 195 degré d’esprit qu’ils aient, haut ou bas ; ou ceux qui ont assez d’esprit pour voir la vérité, quelque opposition qu’ils y aient.

Première Copie 258]

289 196

Preuve. — 1o La religion chrétienne, par son établissement 197 , si fortement, si doucement, étant si contraire à la nature. — 2o La sainteté, la hauteur et l’humilité d’une âme chrétienne. — 3o Les merveilles de l’Écriture sainte. — 4o Jésus-Christ en particulier. — 5o Les apôtres en particulier. — 6o Moïse et les prophètes en particulier. — 7o Le peuple juif. — 8o Les prophéties. — 9o La perpétuité : nulle religion n’a la perpétuité. — 10o La doctrine, qui rend raison de tout. — 11o La sainteté de cette loi. — 12o Par la conduite du monde.

Il est indubitable qu’après cela on ne doit pas refuser, en considérant ce que c’est que la vie, et que cette religion, de suivre l’inclination de la suivre, si elle nous vient dans le cœur ; et il est certain qu’il n’y a nul lieu de se moquer de ceux qui la suivent.

481]

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