Pharsalia (page 2)

Lucain · Lettres

Texte français, domaine public · Source : remacle.org · 4 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Quelle fut au dedans des murs la désolation des familles ! De quels cris les mères éplorées firent retentir le rivage ! On vit des épouses éperdues, qui, dans les cadavres flottants sur le bord, croyant reconnaître des traits souillés de sang, embrassaient le corps d'un ennemi qu'elles prenaient pour celui d'un époux. On vit de misérables pères se disputer près des bûchers un corps mutilé.

Cependant Brutus triomphant sur les mers (61) s'applaudit d'avoir, le premier, joint à l'éclat des armes de César l'honneur d'une victoire navale.

LIVRE III

(01) La pâle Julie. - Cette Julie était fille de César et femme de Pompée. Sa mort fut une des causes de la guerre civile entre le beau-père et le gendre.

(02) Pellex Cornelia. - Pompée épousa Cornélie avant que celle-ci eût achevé les dix mois de son deuil après la mort de son premier mari, Publius Crassus, qui venait de périr chez les Parthes avec son père.

(03) Déjà il a passé la haute citadelle d'Anxur. - Anxur, aujourd'hui Terracine, ville bâtie sur une roche escarpée.

(04) La forêt consacrée à la Diane de Scythie. - C'est la forêt d'Aricie, à vent cinquante stades de Rome, où se gardait la statue de la Diane de Tauride apportée par Oreste, après le meurtre de Thoas. Le prêtre de cette déesse était appelé rex, roi.

(05) La route des faisceaux latins vers Albe-la-Haute. - Chaque année, les consuls allaient offrir un sacrifice à Jupiter, dans Albe-la-Longue, au temps des Féries latines.

(06) César entre dans Rome où règne, l'épouvante. - Rome ne pouvait certainement pas être exempte de douleur et d'inquiétude ; cependant Plutarque dit qu'il trouva la ville plus calme qu'il ne l'avait espéré. Il parla avec beaucoup de douceur et de popularité à un grand nombre de sénateurs que la confiance y avait ramenés, etc. (Voyez Plutarque, Vie de César, ch. XLI). Mais Lucain ne perd aucune occasion de rendre César odieux.

(07) Le tribut des Carthaginois. - On a dit avec raison que le poète s'était laissé emporter trop loin par sa haine contre César, dans cette énumération des trésors qui tombèrent au pouvoir de ce dernier. Il n'est guère croyable qu'il y eut dans l'aerarium de l'argent conservé depuis les guerres puniques et l'expédition de Pyrrhus.

(08) Metellus - L'île de Crète, ravagée par Quintus Metellus, depuis surnommé le Crétique.

(09) Et Caton des bords lointains de Chypre. - Caton l'Ancien et le Censeur, envoyé en Chypre pour y recueillir l'héritage que le roi Ptolémée avait laissé au peuple romain, en rapporta sept mille talents.

(10) César fut plus riche que Rome. - Les prodigieuses dépenses et les profusions de César sont assez connues : au moment de partir pour l'Espagne, il était endetté de trente-cinq millions de francs, et ses créanciers ne l'auraient pas laissé partir, si le riche Crassus ne leur eût avancé six millions à valoir sur ce qui leur était dû. Cependant il ne paraît pas que César ait été le plus endetté des Romains. A. Milon, l'assassin de Clodius et le client de Cicéron, alla plus loin que lui, sous ce rapport ; ses dettes, selon Pline, s'élevaient à quarante-cinq millions, qu'il ne paya pas comme César.

(11) Le Céphise prophétique. - Notre auteur l'appelle ainsi parce qu'il descendait des montagnes de la Phocide, où était l'oracle d'Apollon.

(12) Athènes. - On venait d'y faire des levées d'hommes qui ne devaient pas être considérables depuis la prise de cette ville et le massacre de ses habitants par Sylla.

(13) Et trois navires semblent partir. - La ville d'Athènes avait trois galères destinées ans usages publics : la Théoris, qui allait à Délos chaque année, pou accomplir le vœu de Thésée ; la Paralus, sur laquelle s'embarquaient les citoyens qui devaient offrir un sacrifice à Delphes ; la Salaminienne, qui servait à amener à Athènes les accusés qu'on devait juger. Mais ce n'est pas de ces trois galères qu' il s'agit en cet endroit, dit un commentateur ; il s'agit alors de trois vaisseaux consacrés à Apollon à la suite des guerres médiques.

(14) Veram credi Salamina (v. 183). Veram credi parait une allusion et une opposition à l'ambiguam Salamina d'Horace (liv. I, Od. VII, v. 29 ; Sénèque le Tragique, Troyennes, v. 844 et Manillus (liv. V, v. 50) ont dit égaiement Salamina veram.

(15) La Crète aimée de Jupiter. - La Crète était l'île aux cent villes, Jupiter y avait été nourri.

(16) La Dardanienne Oricon. - Oricon, ville d'Épire, où régnèrent Helenus et Andromaque, et qui reçut d'eux le surnom de Dardanienne et Troyenne. Voyez Virgile, Énéide, liv. III, v. 295 et suiv.

(17) L'Athamas. - C'était un peuple qui habitait les sommets boisés des montagnes d'Épire.

(18) Enchélée, en grec, veuf dire anguille. Cadmus et Harmonie furent changés en serpents, et donnèrent la nom d'Enchélie à la ville Illyrienne dont il est ici question.

(19) Colchis, Absyrte. - Cette Colchis n'est point celle du Pont, mais une contrée de l'Istrie, à laquelle des Colchidiens, envoyés par Eéta à la poursuite de Médée, donnèrent leur nom en s'y établissant. Absyrte est une île de l'Adriatique.

(20) Le Pénée. - Fleuve de Thessalie dans la vallée de Tempé.

(21) Iolcos. - Iolcos. Fille de Thessalie.

(22) L'Hémus.  - Aujourd'hui les monts Balkans.

(23) Pholoé, berceau fantastique des centaures - Pholoé, montagne d'Arcadie, habitée par Pholus et les autres centaures, qui combattirent les premiers à cheval, et qui, vus de loin, semblaient des hommmes-chevaux.

(24) Le Strymon. - Fleuve de Thrace, d'où les grues (Bistonias aves) partent à l'approche de l'hiver pour aller chercher sur le Nil un climat plus doux.

(25) La Mysie. - Contrée de l'Asie Mineure, sur la mer de Pont. On dit indiféremment Mysie et Moesie ; cependant ce dernier nom s'applique mieux à la partie des rivages de l'Euxin qui est en Europe.

(26) Pitané. - Ville de la province de Laodicée ; elle doit son nom à la multitude de pins qui croît dans ses environs.

(27) Célène. - C'est là que le satyre Marsyas, qui avait trouvé la flûte de Minerve, fut écorché par Apollon.

(28) L'Hermus. - Le texte dit : Non vilior Hermus : ce qui veut dire que l'Hermus roule de l'or parmi ses sables, aussi bien que le Pactole qu'il a nommé précédemment.

(29) Damas, battue des vents. - à cause de sa situation au milieu d'une vaste plaine.

(30) Et Gaza. - Ville de Syrie que l'Écriture appelle déserte.

La déserte Gaza, la sainte Arimathie, etc.

(BARTHELEMY, Napoléon en Égypte.)

(31) L'Idumée, riche en palmiers. - L'Idumée était pour les anciens le pays des palmes :

Primas Idumaeas referam tibi, Mantua, palmas.

(Virg., Georg., lib. III, v. 12)

Cueillir mal à propos les palmes idumées.

(BOILEAU, sat. IX, v. 256.)

(32) Conduits par Cynosure. - C'est-à-dire que sous l'influence de cette constellation les peuples de ces parages arrivèrent directement et sûrement à Dyrrachium.

Neque in Tyrias Cynosura cannas

Certior, aut Graiis Helice servanda magistris.

(Valerius Flaccus. Argonaut., liv I., v. 17)

(33) Les Phéniciens. - Le poète rappelle ici l'invention de l'écriture. Voici la paraphrase célèbre de Brébeuf :

C'est de lui que nous vient cet art ingénieux

De peindre la parole et de parler aux yeux,

Et par les traits divers de figures tracées

Donner de la couleur et du corps aux pensées.

(34) Memphis ne savait pas encore. Le papyrus ou bibles est un roseau du Nil, qui, employé pour l'écriture, a donné l'un de ses noms au papier et l'autre aux livres qu'on fait avec le papier. Avant l'invention de l'écriture ordinaire et du papyrus, les Égyptiens ne connaissaient que l'écriture hiéroglyphique, ou sculptée sur la pierre.

(35) Tarse, fille de Persée. - Tarse, en Cilicie, patrie de saint Paul, sur le Cydnus. On n'est pas d'accord sur son origine et sur l'épithète Persea que lui donne ici notre auteur.

(36) L'antre de Corycie. - Voyez Pomponius Méla, liv. I, ch. XIII.

(37) Mallos. - Ville de Cilicie, qui fut tard fut appelée Antioche.

(38) Aega. - Ville maritime de Cilicie, sur le golfe Issique.

(39) Sur les rives du Gange qui seul... - En général le cours des fleuves est de l'est a l'ouest, et du nord au midi. Cependant les exemples du contraire ne sont pas rares :  le Danube, par exemple, montre la même audace que le Gange.

(40) La douce liqueur qu'un roseau distille. - C'est la canne à sucre, que les anciens ne cuisaient pas au feu comme nous, mais dont ils exprimaient le suc pour le boire étendu dans de l'eau.

(41) Et ceux qui teignent leurs chevelures dans le jaune safran. - Les Cathéens, peuples de l'Inde. Ils teignaient le menton, les habits et les cheveux de leurs enfants. Voyez Strabon, livre XV.

(42) Et ceux qui dressent eux-mêmesx leurs bûchers. - Ce sont les gymnosophistes et les brachmanes, philosophies de l'Inde, qui, rassasiés de la vie, se jettent au milieu des flammes (Voyez Strabon, liv. XV ; Philostrate, liv. III). Le supplice volontaire de Calanus est célèbre par la relation de Quinte-Curce. Voir aussi Plutarque, Vie d'Alexandre.

(43) Étonnés que l'ombre des bois ne se dessine plus à votre gauche. - L'auteur parle ici de l'Arabie Heureuse ou Australe. Dans ce pays, le soleil porte l'ombre au midi, ce qui la met a gauche pour ceux qui regardent l'occident. Transportés en deçà du tropique, les Arabes sont naturellement surpris de voir l'ombre se projeter à droite.

(44) Et les chefs carmanes. - Peuple entre l'Inde et la Perse, sous le tropique du Cancer.

(45) Le Bactre glacé. - Les peuples de la Bactriane, ainsi nommée du fleuve qui l'arrose.

(46) L'Hénioque. - Peuples du Caucase, et bons cavaliers. On les dit descendus d'Amphytus et de Telechius, Lacédémoniens, écuyers de Castor et de Pollux.

(47) L'Halys fatal à Crésus. - Ce fut sur ses bords qu'il fut vaincu. On connaît l'oracle équivoque sur la foi duquel il passa le fleuve Halys, qui séparait la Libye du pays des Mèdes :

Croesus Halym penetrans magnam pervertet opum vim.

(48) L'Euxin, mer torrentueuse. - Suivant la Fable, Hercule aurait séparé l'Espagne et l'Afrique, et ouvert le détroit de Gibraltar pour faire entrer la mer dans l'intérieur des terres. Le Pont-Euxin paraissant l'embouchure de toutes les mers intérieures, détruirait ainsi la gloire des colonnes d'Hercule. Des commentateurs ont cru qu'il s'agissait ici des autels dressés par Alexandre sur les bords du Tanaïs, et qui auraient surpassé la gloire du trophée d'Hercule.

(49) Le vaillant habitant d'Aria. - Peuple voisin de la Colchide, qui habite l'île d'Aria, ou Area. "Non longe a Colchis Aria, quae sacrata." (Pomponius Mela, lib. II, ch. VII.)

(50) Le Massagète. - Peuple de la Scythie, qui se nourrit et se désaltère du sang des chevaux.

Et qui cornipedes in pocula vulnerat audax Massagetes.

in Rufin, lib. I, v. 311.)

Et lac concretum cum sanguine potat equino.

(VIRG., Georg., Lib. III, v. 463.)

(51) Ni lorsque Xerxès comptait ses soldats par les traits qu'ils lançaient. - Voyez Hérodote, liv. VII.

(52) De son frère outragé. - Il s'agit ici d'Agamemnon et de la guerre de Troie.

(53) Hammon. - Hammon est ici pour l'Afrique. Dans les sables stériles de Cyrènes s'élevait un temple dédié à Jupiter qui y était adore sous la forme d'un bélier (Voyez Pharsale, liv. IX, v. 511, et liv. X, v. 33). La Marmarsique est une région de l'Afrique qui regarde l'Égypte ; elle s'appelle aujourd'hui le royaume de Barca.

(54) Jusqu'aux Syrtes Parétoniennes. - Cette épithète de Parétoniennes donnée aux Syrtes est un peu forcée, dit avec raison un commentateur ; car Parétonium est séparée des Syrtes par toute la Cyrénaïque.

(55) Marseille ose rester fidèle. - Au retour de la guerre d'Espagne, César réduisit Marseille, qui s'obstinait dans le parti de Pompée. Ces Grecs qui avaient toujours eu le monopole du commerce de la Gaule, étaient jaloux, sans doute, de la faveur avec laquelle César traitait les barbares Gaulois, quoiqu'il eût précédemment accordé des privilèges commerciaux aux Marseillais. Marseille était une colonie grecque, non de la Phocide, comme on l'a cru a tort, mais de Phocée, en Asie Mineure. Elle se déclara contre César, à l'instigation de Domitius qui s'y était rendu après avoir reçu la vie de César, à Corfinium. "Malheureuse ville que Marseille ! s'écrie Florus ; elle veut la paix, et la crainte de la guerre attire la guerre sur elle."

(56) Les murs de Phocée livrés aux flammes. - Le traducteur a dû corriger ici son auteur, qui dit la Phocide au lieu de Phocée. Nous avons déjà fait cette observation plus haut.  Quant à l'incendie de Phocée que ses habitants auraient livrée aux flammes en la quittant, c'est un point d'histoire assez obscur. Hérodote, qui a raconté leur migration, n'a rien dit de cette circonstance.

(57) A couvert sous la tortue. - Il y avait deux sortes de tortues : l'une faite de planches unies ensemble par des peaux et par des cordes, c'est celle qui servait à établir les travaux de siège ; l'autre était formée par l'exhaussement des boucliers tenus serrés les uns contre les autres au-dessus des têtes des soldats, in morem squammarum. C'est de cette dernière qu'il s'agit ici. Voyez Tite-Live, liv. XLIV, ch. IX, et Folard, de la Colonne, tome. I, p. 56.

(58) Alors on fait avancer le mantelet. - Le texte dit vinea, vigne. La vigne est une machine composée de planches et de claies, et recouverte de peaux fraîches et d'étoffes mouillées : elle servait à mettre les soldats à l'abri des traits pendant qu'ils travaillaient à faire des brèches aux murailles. Ce nom de vigne lui a été donné à cause de sa conformation. On l'établissait en carré, comme on plante la vigne. Plus loin pluteis signifie dos planches, des madriers qui garnissent le front de la vigne ou du gabion : autrement le mantelet, considéré comme une machine particulière de siège, ne différait pas beaucoup de la vigne. Voyez Végèce, liv. IV, ch. XV, et Juste Lipse, Poliorcet., I, dial. VII.

(59) La cruelle mort distingua ces frères. - Ceci est une imitation de Virgile, Énéide, liv. X, v. 391 :

Daucia Laride, Thymberque, simillima proles.

Indiscreta suis, gratusque parentibus error ;

At nunc dura dedit vobis discrimina Pallas.

Stace présente aussi la même imitation. Voyez Thébaïde, liv. IX, v. 95.

(60) Osa porter la main sur le bord ennemi. - Ce trait d'héroïsme, dont notre poète fait ici honneur à un Marseillais, Suétone, Vie de César, ch. LXVIII ; Valère-Maxime, liv, III, ch. II ; Plutarque vie de César, ch. XVII, l'attribuent à un soldat de César, dans ce même combat naval devant Marseille. "Acilius (miles Caesaris) navali ad Massiliam proelio, injecta in puppem hostium dextra, et abscissa, memorabile illud apud Graecos Cynaegyri exemplum imitatus, transiluit, in navem, umbone obvios agens." Suéton., loco dicto.

(61) Brutus, triomphant sur les mers. - Tous les détails de ce siège et du combat naval qui le termina, sauf sa partie poétique, se trouvent dans les Commentaires de César. Voyez Guerre civile, liv. II, ch. I - XVI.

L

LUCAIN

LA PHARSALE

LIVRE IV

introduction

livre I

livre II

livre III

livre V

livre VI

livreVII

livreVIII

livre IX

livre X

LIVRE IV

Guerre d'Espagne contre Pétreius et Afranius, lieutenants de Pompée ; description de leur camp auprès d'Hilerda. - César essaye en vain de s'emparer d'une éminence au-dessus d'Hilerda. - Pluies terribles qui menacent de noyer le camp de César. - César passe le Sicoris au moyen d'un pont jeté sur ce fleuve ; Pétréius lève son camp et veut se rendre dans le pays des Celtibériens. - César le poursuit et l'atteint. - Les deux armées, campées l'une près de l'autre et, séparées par un étroit retranchement, le franchissent et s'embrassent. - Pétréius trouble cette paix et pousse aux armes ses soldats. - Son discours aux Pompéiens. - Massacre qui suit cet intervalle de paix dans le camp de Pétréius. Les Pompéiens cherchent à regagner les hauteurs d'Hilerda ; César les enferme sur des collines où ils manquent d'eau. - Dévorés de soif et désespérés, ils veulent combattre ; mais César leur refuse la bataille. - Tableau de la situation des Pompéiens privés d'eau. - Les chefs se rendent : discours d'Afranius à César. - César fait grâce aux Pompéiens. - Antoine, lieutenant de César, est pressé par la famine au milieu de son camp, dans une île de l'Adriatique. - Il cherche un moyen d'échapper en fuyant par mer, et de rejoindre ceux de son parti. - Des chaînes lâches, cachées sous les eaux par l'ordre du chef des Pompéiens, retiennent un des vaisseaux d'Antoine. - Vultéius, commandant du navire, exhorte ses soldats à se tuer les uns les autres plutôt que de se rendre. - Ils s'égorgent les uns les autres. - Éloge de cette action. - Curion passe en Afrique, et campe sur des roches ruineuses qu'on appelait le royaume d'Antée. - Description du combat de ce géant contre Hercule. - Forces des Pompéiens en Afrique, sous le commandement de Varus et de Juba. - Ressentiment de Juba contre Curion. - Curion attaque Varus et le défait. - Défaite des Césariens par les Numides ; Curion se fait tuer. - Épilogue sur cette mort de Curion.

Guerre d'Espagne contre Pétreius et Afranius, lieutenants de Pompée ; description de leur camp auprès d'Hilerda.

César, aux confins de l'univers, commence une guerre qui coûta peu de sang (01), mais qui devait être d'un grand poids dans la fortune des deux partis. A la tête des troupes de Pompée, en Espagne, marchaient Afranius et Pétréius ses lieutenants (02). Rivaux et compagnons de gloire, ils partageaient d'intelligence le commandement de l'armée, et veillaient tour à tour à la garde du camp. Aux légions romaines qu'ils commandaient, s'étaient joints l'infatigable Astur (03), le Véton léger (04) et ceux des Celtes qui, transfuges de la Gaule, avaient mêlé leur nom à celui des Ibères (05).

Sur une colline fertile et d'une pente facile et douce est située l'antique Hilerda (06). Au pied de ses murs, le Sicoris, l'un des plus beaux fleuves de ces contrées, promène ses tranquilles eaux. Un pont de pierre embrasse le fleuve de son arc immense et résiste aux torrents de l'hiver. Près de la ville et sur une hauteur est situé le camp de Pompée : celui de César occupe une éminence égale, le fleuve sépare les deux camps (07).

De là s'étend une vaste plaine où l'oeil s'égare dans le lointain et que tu termines, rapide Cinga  (08)! Mais tu n'as pas la gloire de garder ton nom jusqu'à la mer et d'y porter le tribut de ton onde. L'Èbre qui préside à ces campagnes te reçoit et t'enlève ton nom.

Le premier jour se passa sans combattre : on l'employa des deux côtés à étaler ses forces et ses innombrables enseignes aux veux de l'ennemi. Les deux partis, à l'aspect l'un de l'autre, frémirent du crime qu'ils allaient commettre. La honte suspendit les armes dans leurs mains ; ils donnèrent un jour au respect des lois et à l'amour de la patrie.

Sur le déclin de ce jour, César, pour tromper l'ennemi et lui dérober ses travaux, range en avant ses deux premières lignes et emploie l'autre à creuser à la hâte un fossé autour de son camp.

César essaye en vain de s'emparer d'une éminence au-dessus d'Hilerda.

Aux premiers rayons du soleil il commande que l'on se porte en courant sur une hauteur qui sépare la ville du camp de Pompée. Au même instant l'ennemi que persuadent la honte et la crainte s'en empare et s'y établit avant lui. Ce poste est disputé le fer à la main. La valeur le promet aux uns, l'avantage du lieu l'assure aux autres. Les soldats chargés de leurs armes gravissent les rochers ; on les voit prêts à tomber en arrière, se soutenir et se pousser l'un l'autre à l'aide de leurs boucliers.

Loin de pouvoir lancer le javelot, chacun d'eux s'en fait un appui pour affermir ses pas chancelants ; ils saisissent de l'autre main les pointes du roc, les racines des arbres, et ne se servent de leur épée que pour se frayer un chemin. César qui les voit sur le point d'être précipités fait avancer sa cavalerie qui, tournant à gauche, protége leur flanc. Il se retirent ainsi sans que l'on ose les poursuivre. Le vainqueur se voit avec dépit dérober sa victoire.

Pluies terribles qui menacent de noyer le camp de César.

Jusque-là on n'avait eu à courir que le danger des armes ; mais dès lors ce fut la guerre des éléments qu'on eut à soutenir.  L'aride souffle des Aquilons tenait suspendues dans l'air condensé les froides vapeurs de la terre. Les montagnes étaient chargées de neige, les plaines brûlées par les frimas (09), et dans toutes les régions du couchant l'on voyait la terre endurcie par la sécheresse d'un long hiver.

Mais lorsque le soleil, de retour dans le Bélier, eut égalé le jour et la nuit, et que le jour eut repris l'avantage, à peine Diane traçait dans le ciel le premier trait de son croissant, qu'elle imposa silence à Borée, et le vent de l'Aurore échauffa les airs. Ce vent chasse vers l'Occident tous les nuages de ses climats, et les vapeurs que l'Arabie exhale et celles qui s'élèvent du Gange, et celles qu'attire le soleil naissant et qui défendent l'Indien des traits brûlants de sa lumière ; enfin tout ce que les vents ont amassé sur les bords ou le jour se lève, se précipite et s'accumule vers les régions du couchant. Là, comme le ciel se joint à l'Océan, les nuages, arrêtés par les bornes du monde, se roulent sur eux-mêmes en épais tourbillons ; l'étroit, espace qui sépare le ciel de la terre et qu'occupe un air ténébreux, contient à peine ce monceau de nues. Affaissées par le poids du ciel, elles s'épaississent en pluie et se répandent à longs flots. Les foudres qu'elles lancent à coups redoublés sont éteintes aussitôt qu'allumées ; l'arc coloré qui embrasse les airs et dont une pâle clarté distingue à peine les faibles nuances boit l'Océan, grossit les nuages des flots qu'il pompe et qu'il élève, et rend au ciel cette mer flottante qui s'en épanche incessamment. Des neiges que n'avait jamais pu fondre le soleil, coulent du haut des Pyrénées, les rochers de glace sont amollis ; et alors les sources des fleuves n'ont plus où s'épancher, tant leur lit se trouve rempli des eaux qui tombent des deux rives. Le camp de César est inondé ; le flot bat et soulève les tentes. Le retranchement est changé en un lac, on ne sait plus où ravir les troupeaux ; les sillons noyés ne produisent aucun herbage. Le laboureur répandu dans les campagnes désolées, s'égare, et ne reconnaît plus les chemins cachés sous les eaux.

Compagne inséparable des grandes calamités, l'horrible famine approche (10) : le soldat, sans être assiégé, manque de tout : heureux d'acheter un peu de pain au prix de tout ce qu'il possède ! O rage insatiable du gain ! l'or trouve encore parmi ces affamés, des vendeurs.

Déjà les collines, les hauteurs se cachent sous les eaux, déjà les fleuves confondus ne forment plus qu'un immense abîme. Les rochers y sont engloutis ; les bêtes féroces chassées de leurs antres, nagent en vain : elles sont submergées avec les cavernes qui leur servaient d'asile. Les torrents enlèvent et roulent avec eux les chevaux encore frémissants. L'impétuosité des eaux de la terre repousse celles de l'Océan. La nuit qui couvre ces contrées, ne laisse pas paraître les rayons du soleil, et les ténèbres dont le ciel est couvert, font un chaos de la nature entière. Telle cette partie du monde qu'accable un climat neigeux et d'éternels hivers. Point d'astres dans son ciel, aucune production sous cette zone glacée. Ses rigueurs tempèrent les feux de la zone moyenne.

Dieu de l'Olympe, père du monde, et toi, dieu qui portes le trident, achevez ! Que les nuages du ciel et les vagues de l'Océan s'unissent ; que ces torrents, au lieu de s'écouler soient refoulés par les mers; que la terre ébranlée ouvre aux fleuves une route nouvelle ; que le Rhône, que le Rhin viennent inonder les plaines, de l'Ebre ; que les fleuves détournent leurs ondes ; versez ici les neiges de la Thrace, les étangs, les lacs, tous les marais de l'univers, et puissent-ils délivrer la terre des malheurs de la guerre civile.

Mais ce fut assez pour la Fortune d'avoir causé à César quelques moments d'effroi : elle revint plus complaisante encore, et les dieux, comme pour s'excuser, redoublèrent pour lui de faveur.

Le ciel s'épure et s'éclaircit ; le soleil, vainqueur des nuages, les dissipe dans l'air en légers flocons ; les éléments ont repris leur place, et les eaux longtemps suspendues sont retombées dans leur lit. Les forêts relèvent leur cime touffue ; le sommet des collines perce au-dessus des eaux, et le soleil, rendu à la terre, en durcit la surface.

César passe le Sicoris au moyen d'un pont jeté sur ce fleuve

Dès que le Sicoris a découvert les champs et repris ses bords, des barques faites de saules blanchissants et revêtues de la dépouille des taureaux traversent le fleuve docile tout enflé qu`il est. Ainsi le Vénète passe le Pô débordé (11), et le Breton l'Océan. Ainsi, lorsque le Nil couvre les plaines de l'Égypte, l'humide papyrus porte l'habitant de Memphis. Les soldats de César vont au delà du fleuve abattre des forêts pour élever un pont. Mais dans la crainte d'un nouveau débordement. César ne veut pas que le pont se termine aux deux rives. Il le prolonge au loin dans la campagne, et ouvrant au fleuve divers canaux, il l'affaiblit en le divisant, comme pour le punir d'avoir enflé ses eaux.

Pétréius lève son camp et veut se rendre dans le pays des Celtibériens.

Pétreius, qui voit que tout réussit au gré de l'ennemi, et que lui-même n'a rien à attendre des habitants de ces contrées, abandonne les hauteurs d'Hilerda (12), et va chercher au fond de l'Occident, des nations féroces qui ne respirent que la guerre.

César le poursuit et l'atteint.

Dés que César s'est aperçu que la colline est abandonnée et le camp désert, il fait courir aux armes, et sans aller chercher ni le pont, ni un gué facile, il commande qu'on passe à la nage ; et cette route que le soldat n'eut osé prendre dans sa fuite, il la suit pour voler aux combats. Puis ils réchauffent, en le couvrant de leurs armes, leur corps humide, et se délassent de cette course glacée, jusqu'à ce que l'ombre décroissante laisse reparaître le jour naissant. Déjà la cavalerie atteint l'arrière-garde, incertaine entre la fuite et le combat. Deux collines pierreuses s'élèvent au sein d'une profonde vallée : plus loin se prolonge une chaîne escarpée dont les détours cachent des routes inattaquables. Que l'ennemi s'en empare, la guerre va s'engager dans une contrée impraticable. César le voit : "Courez sans ordre, dit-il aux siens, arrêtez la victoire qui nous échappe ; précédez l'ennemi dans sa fuite ; présentez-lui un front menaçant; qu'il soit forcé de voir la mort en face et de périr par d'honorables coups." Il dit, et devance l'ennemi que les montagnes vont lui dérober.

Les deux armées, campées l'une près de l'autre et , séparées par un étroit retranchement, le franchissent et s'embrassent.

Les deux armées campent en présence, seulement séparées par un étroit retranchement. Dès qu'elles se virent de près et que de l'un à l'autre camp pères, frères, enfants purent se reconnaître, ils sentirent le crime de la guerre civile. D'abord, la crainte leur imposa silence, et chacun d'eux ne salua les siens que d'un signe de tête ou d'un mouvement de l'épée. Mais bientôt leur amour devenu plus pressant leur fait oublier la discipline ; ils osent franchir le fossé, et courent s'embrasser. L'un prononce le nom de son hôte ; celui-ci, d'un parent. Il n'était pas Romain celui qui ne reconnaissait pas un ennemi.  Ils se rappellent leur enfance, leurs liaisons leur ancienne amitié ; leurs armes sont baignées de pleurs; des sanglots interrompent leurs embrassements, et quoique leurs mains n'aient pas encore trempé dans le sang, ils se reprochent avec effroi celui qu'ils auraient pu répandre.

Insensés ! pourquoi frapper vos poitrines ? pourquoi gémir et répandre d'inutiles pleurs ? pourquoi jurer qu'on vous fait violence, et que vous ne servez le crime qu'à regret ? Est-ce à vous de craindre celui que vous seuls rendez redoutable ? Que ses trompettes donnent le signal ; fermez l'oreille à ces sons funestes. Qu'il déploie ses étendards ; ne bougez pas : vous allez voir la furie des guerres civiles tomber d'elle-même, et César simple citoyen redevenir l'ami de Pompée. O toi, qui embrasses l'univers et l'enchaînes de tes liens : toi, le salut et l'amour du monde, viens à nous, Concorde éternelle : voici le moment qui décide du sort des siècles à venir : le crime est dévoilé : ce peuple coupable n'a plus d'excuse: chacun a reconnu ses frères.

Voeux impuissants ! destins inexorables ! une courte trêve redouble nos maux.

Pétréius trouble cette paix et pousse aux armes ses soldats

La paix régnait dans les deux camps ; ils étaient confondus ensemble, les soldats se livrant à la joie, avaient élevé des tables de gazon, et faisaient des libations de vin. Assis autour des mêmes foyers, ou couchés sous les mêmes tentes, ils dérobaient cette nuit au sommeil, et la passaient à se raconter leurs marches et leurs premiers exploits. C'est au milieu de ces récits guerriers, dans l'instant même que ces malheureux se donnent une foi mutuelle, et se jurent une amitié qui va rendre leurs crimes désormais plus horribles ; c'est là que le sort les attend. Pétréius instruit que la paix est jurée, qu'il est trahi et livré à César, réveille ceux qui lui sont dévoués ; et suivi de cette odieuse escorte, il accourt et chasse de son camp les soldats de César qu'il trouve désarmés. Il tranche lui-mème à coups d'épée les noeuds de leurs embrassements ; la fureur lui inspire ce belliqueux langage :

Son discours aux Pompéiens.

"Soldat infidèle à la patrie, et déserteur de ses drapeaux, si le sénat ne peut obtenir de vous d'attendre que César soit vaincu, attendez du moins qu'il soit vainqueur. Il vous reste une épée et du sang dans les veines ; le sort de la guerre est encore incertain, et vous irez tomber aux pieds d'un maître ! et vous irez porter ses étendards condamnés ! Il faudra supplier César de daigner vous accepter pour esclaves ! Ne lui demanderez-vous pas aussi la grâce de vos chefs ? Non, jamais notre vie ne sera le prix d'une lâche trahison. Ce n'est pas de nos jours qu'il s'agit, et que doit décider la guerre civile. Votre paix n'est qu'une trahison. Ce ne serait pas la peine d'arracher le fer des entrailles de la terre, d'élever des remparts, d'aguerrir des coursiers, d'armer et de lancer des flottes qui couvrent l'Océan, si l'on pouvait sans honte acheter la paix au prix de la liberté. Un coupable serment suffit pour attacher vos ennemis au parti du crime : et vous, parce que votre cause est juste, une foi qui vous lie est plus vile à vos yeux.  Mais, direz-vous, on nous permet d'espérer notre pardon. O ruine entière de la pudeur ! ô Pompée ! dans ce moment même, hélas ! ignorant ton malheur, tu lèves des armées par toute la terre, tu fais avancer des extrémités du monde les rois ligués pour ta défense, et l'on traite ici de ta grâce ! et peut-être on la promet !"

Massacre qui suit cet intervalle de paix dans le camp de Pétréius.

Ces mots ébranlent tous les esprits, et l'ardeur des forfaits se ranime.  Ainsi quand les bêtes féroces dans la prison qui les enferme, oubliant les forêts, semblent s'être adoucies ; qu'elles ont quitté leur face menaçante, et appris à souffrir l'empire de l'homme qu'un peu de sang par hasard touche leurs lèvres altérées ; leur rage, leur fureur se réveille, leur gosier s'enfle avide du sang qu'elles viennent de goûter ; elles brûlent de s'assouvir, et leur rage respecte à peine leur maître pâlissant. On court à tous les crimes. Tout ce qu'une rencontre subite, ménagée par la haine des dieux, eût pu produire de plus atroce dans la nuit d'une mêlée, fut commis au nom du devoir. Autour de ces tables et sur ces mêmes lits où les soldats s'embrassaient, ils s'égorgent. Ils gémissent d'abord de tirer l'épée ; mais sitôt que cette arme ennemie de toute justice est dans leur main, tout ce qu'ils frappent leur est odieux ; et leur courage chancelant s'affermit dans le meurtre. Le camp est rempli de tumulte, les crimes l'inondent ; on tranche la tête à ses proches, et de peur que le parricide ne reste perdu, on en fait trophée aux veux des chefs ; on triomphe de son forfait. Pour toi, César, dans ce carnage de ton armée, tu reconnais les dieux. Jamais la fortune ne te sourit plus dans les plaines de Thessalie, ni sur la mer qui baigne Marseille, ni sur les eaux de Pharos. Grâce à l'impiété sacrilège de tes ennemis, ta cause est devenue la plus juste (13).

Les Pompéiens cherchent à regagner les hauteurs d'Hilerda - César les enferme sur des collines où ils manquent d'eau

Les lieutenants de Pompée n'osent laisser dans un camp si voisin de l'ennemi des cohortes souillées d'un crime odieux. Ils prennent le parti de la fuite et regagnent les hauteurs d'Hilerda. La cavalerie de César qui les environne leur interdit la plaine, et les cerne sur l'aride sommet des collines. Là, comme il sait qu'elles vont manquer d'eau, il entoure leur camp d'un fossé profond, dont il défend le bord escarpé, sans leur permettre de s'étendre jusqu'au fleuve, ni d'embrasser dans leur enceinte aucune des sources d'alentour.

Dévorés de soif et désespérés, ils veulent combattre ; mais César leur refuse la bataille

Aux approches de la mort qui les menace, leur crainte se change en fureur. D'abord ils tuent les chevaux, secours inutile dans un camp assiégé, ils renoncent, même à la fuite ; et, n'ayant plus d'espoir de s'échapper, ils courent se jeter eux-mêmes sur le fer de l'ennemi. Dès que César les voit se dévouer à un trépas inévitable : "Soldats, dit-il, retenez vos traits, détournez vos lances, évitez de verser le sang. Celui qui défie la mort, ne la reçoit guère sans la donner. Voici des guerriers désespérés, à qui la lumière est odieuse, et qui, prodigues de leur vie, ne veulent périr qu'à nos dépens. Ils ne sentiront pas les coups ; ils vont se précipiter sur vos glaives, et mourir contents, s'ils versent votre sang. Attendez que leur fureur s'apaise, que leur impétuosité se ralentisse, et qu'ils aient perdu l'envie de mourir (14). " Ce fut ainsi que César laissa ses ennemis s'épuiser en menaces, et leur refusa le combat jusqu'au moment où le soleil plongé dans l'onde céda le ciel aux astres de la nuit.

Les assiégés n'ayant plus le moyen de recevoir ni de donner la mort, leur première ardeur tombe peu à peu, et leurs esprits

s'amortissent.

Tel un combattant percé d'un coup mortel, n'en est que plus impétueux, dans le moment que la blessure est vive et la douleur aiguë, et que le sang qui bouillonne encore, donne à ses nerfs plus de ressort ; mais si son ennemi, après l'avoir frappé, suspend ses coups, il le voit bientôt qui chancelle ; un froid lui succède, et sa colère et son courage s'épuisent avec son sang.

Tableau de la situation des Pompéiens privés d'eau.

Déjà l'eau manquait dans le camp de Pompée. Outre la charrue et les durs hoyaux, le fer des armes fut employé à déchirer le sein de la terre, dans l'espoir d'y trouver quelque source. On creusa un puits dont la profondeur s'étendait du haut de la colline au niveau de la plaine. Le pâle chercheur d'or des mines d'Asturies (15) ne pénètre pas si avant, ni si loin de la clarté des cieux. Cependant on n'entendit point le bruit des fleuves souterrains ; on ne vit point de source jaillir des roches qu'on avait percées, ni une goutte de rosée distiller des parois de l'abîme, ni des filets d'eau circuler à travers les lits de gravier. On retire enfin de ces cavernes profondes une jeunesse toute couverte de sueur, qui vient de s'épuiser en vain à briser des rochers que les métaux durcissent. La pénible recherche des eaux leur a rendu plus intolérable l'aridité de l'air qu'ils respirent. Ils n'osent pas même employer le secours des aliments pour réparer leurs forces défaillantes. Ils fuient les tables : pour eux la faim est un soulagement. S'ils aperçoivent quelque humidité sur la terre amollie, ils arrachent à deux mains la glèbe, et ils ta pressent sur leurs lèvres desséchées. S'ils trouvent une eau croupissante et couverte d'un noir limon, toute l'armée s'y précipite et se dispute ce breuvage impur. Le soldat expirant boit des eaux dont il n'eût pas voulu pour prolonger sa vie. Ils épuisent la mamelle des troupeaux, et au lieu de lait, ils en tirent du sang. Ils broient les plantes et les feuilles des arbres ; et pressant la moelle des bois encore verts, ils en expriment le suc. Heureuses les armées détruites pour avoir bu des eaux qu'un ennemi barbare empoisonnait en s'éloignant  (16) ! O César, tu peux sans mystère mêler aux fleuves d'alentour ce qu'il y a de plus immonde, de plus infect dans la nature, les plantes même les plus vénéneuses que l'on recueille sur le Dicté ; cette jeunesse, sûre d'en mourir, va s'en abreuver. La flamme dévore leurs entrailles ; leur langue aride et raboteuse se durcit dans leur bouche embrasée ; leurs veines sont taries ; leur poumon qu'aucune liqueur n'arrose, laisse à peine un étroit passage au flux et au reflux de l'air ; leur haleine brûlante déchire leur palais que la sécheresse a fendu. Leur bouche haletante, dans l'ardeur de la soif, aspire avidement les vapeurs de la nuit. Ils rappellent ces pluies abondantes (17) dont ils ont vu naguère la campagne inondée, et leurs veux restent sans cesse attachés aux nuages arides. Ce qui redouble leur supplice, c'est de se voir, non sous le ciel brûlant de Méroé (18) ou du Cancer, dans les champs que laboure le Garamante au corps nu (19), mais entre l'impétueux Ibère et le tranquille Sicoris ; de voir couler ces fleuves sous leurs yeux, et de périr de soif à leur vue.

Les chefs cèdent enfin à la nécessité : Afranius, détestant la guerre, se résout à demander la paix. Il s'avance lui-même en suppliant, traînant aux pieds de César ses cohortes mourantes. Il paraît devant le vainqueur, mais avec une majesté que le malheur n'a point abattue. Son maintien rappelle sa première fortune et son désastre présent. On reconnaît en lui un vaincu, mais un chef, et il demande grâce avec un visage intrépide.

Les chefs se rendent : discours d'Afranius à César

"Si le sort, dit-il, m'eût fait succomber sous un ennemi sans vertu, ma mort eût prévenu ma honte, et cette main m'eût délivré. Nous venons, César, te demander la vie, parce que nous te croyons digne de nous l'accorder. Ce n'est ni l'esprit de faction ni la haine qui nous a mis les armes à la main. La guerre civile nous a trouvés à la tête de ces légions ; nous lui sommes restés fidèles tant que nous l'avons pu. C'en est fait, nous ne retardons plus tes destins, nous t'abandonnons les bords du Couchant, nous te laissons le chemin de l'Orient, nous te délivrons du danger d'avoir derrière toi tout l'univers armé. Cette guerre ne t'a pas coûté beaucoup de sang ni de fatigues. Pardonne à tes ennemis ta victoire, leur seul crime. Nous demandons peu de chose : nous sommes épuisés, donne-nous le repos.  Laisse-nous passer loin de la guerre la vie que tu nous accordes. Suppose nos légions détruites et couchées dans la poussière.  Il ne serait pas digne de toi d'associer nos armes avec les tiennes, et de partager ton triomphe avec de malheureux captifs. Nous avons rempli nos destins; pour toute grâce, n'oblige pas les vaincus à vaincre avec toi (20). "

César fait grâce aux Pompéiens

Il dit ; César qui l'écoutait avec un visage serein, fut générera et facile à fléchir. Il fit grâce à ses ennemis, et les dispensa de la guerre. Dès que la paix est acceptée, les soldats accourent aux fleuves ouverts maintenant devant eux ; ils se couchent sur le rivage, et troublent ces eaux dont ils peuvent enfin s'abreuver. Il en est qui s'étouffent par trop d'avidité, sans pouvoir éteindre la soif qui les dévore. Le feu qui les consume ne cède pas encore : il épuiserait, pour s'éteindre, le fleuve entier. Peu à peu les forces leur reviennent, l'armée se ranime.

O prodigue débauche ! ô faste insensé de l'opulence ! désir ambitieux des mets les plus rares ! vaine gloire des somptueux festins ! venez apprendre avec quoi l'homme soutient et prolonge sa vie, à quoi la nature a réduit ses besoins. Pour ranimer ces malheureux, il n'a pas fallu un vin fameux recueilli sous un consul inconnu (21) et versé dans l'or ou dans la myrrhe. Ils puisent la vie au sein d'une onde pure. Hélas ! telle est la condition de tous les peuples qui font la guerre : un fleuve et Cérès, c'est assez pour eux.

Dès ce moment le soldat pose les armes et les abandonne au vainqueur. II est sans crainte dès qu'il est sans défense. Exempt de crime et libre de soins, il va se répandre dans les villes d'où la guerre l'avait tiré. Oh ! qu'en jouissant des douceurs de la paix, il se repentit d'avoir lancé le javelot, souffert la soif, et demandé aux dieux de coupables succès ! Ceux même que la victoire seconde, ont encore tant de dangers, tant de travaux à soutenir, avant de fixer la fortune inconstante ; ils ont tant de sang à répandre dans toute la terre (22), et César à suivre à travers tant de hasards.

Heureux celui qui voyant le monde sur le penchant de sa ruine, sait en quel lieu passer une tranquille nuit ! il se délasse et dort en sûreté, sans craindre que le son de la trompette (23) interrompe son sommeil. Il rêve à sa femme, à ses enfants, â son foyer rustique, à ses champs qui ne sont pas la proie des étrangers.

Un autre avantage de leur retraite, c'est de ne plus tenir à aucun parti dont l'intérêt les agite. Pompée les a défendus, César les a sauvés : ainsi dégagés, ils sont tranquilles spectateurs de la guerre civile.

Antoine, lieutenant de César, est pressé par la famine au milieu de son camp, dans une île de l'Adriatique.

Cependant la fortune ne fut pas la même partout (24), elle osa se déclarer un moment contre César aux lieux où la mer Adriatique bat les murs de Salone (25), où le tiède Iader (26) coule au-devant des zéphyrs.

Antoine, comptant sur la foi des belliqueux Curètes (27), avait choisi leur plage pour y établir son camp : inaccessible aux dangers de la guerre, s'il avait pu en écarter la faim, contre laquelle il n'est point de rempart. Cette île ne produisait ni pâturages, ni moissons ; et les soldats réduits à brouter l'herbe, après en avoir dépouillé la campagne, n'avaient plus pour nourriture que les gazons secs du retranchement, lorsqu'ils aperçurent sur le rivage opposé un corps de troupes que Bazilus amenait à leur secours. Antoine inventa pour fuir un nouveau moyen de traverser les eaux (28).

Il cherche un moyen d'échapper en fuyant par mer, et de rejoindre ceux de son parti.

Au lieu de vaisseaux construits selon l'usage , à la haute poupe, à la carène allongée, il établit sur deux files de tonnes vides, liées ensemble par de longues chaînes, une vaste rangée de poutres. Le rameur n'y est point exposé aux traits de l'ennemi : à couvert, dans les intervalles des bois qui forment ce pont flottant, ils ne sillonnent que les eaux enfermées au milieu des barques, et donnent ainsi le merveilleux spectacle d'une machine qui vogue sans voiles, et sans secours extérieur. On observa le flux et le reflux, et dans l'instant que la mer se reployant sur elle-même, abandonnait le rivage, on lança ce navire immense avec deux galères pour l'accompagner. Ces vaisseaux s'avancent, et au milieu s'élève une forteresse mouvante, dont le sommet couronné de créneaux se balance sur les flots.

Octave qui gardait ce passage, ne voulut pas attaquer d'abord ; il retint l'ardeur de sa flotte, et il attendit que sa proie, attirée par l'espoir d'un trajet facile, vint se livrer tout entière à lui. Le calme trompeur qui régnait sur la mer invitait ses ennemis à s'engager dans leur folle entreprise.

Ainsi tant que le chasseur n'a pas enfermé le cerf qu'épouvante la plume odorante (29), tant qu'il ne l'a pas investi de ses filets, il impose silence à ses légers molosses, et les retient muets à la chaîne. Aucun d'eux ne court à la forêt, si ce n'est celui qui, le museau baissé, démêle et reconnaît la trace, qui sait se taire en découvrant la proie, et n'indiquer le lieu où elle repose que par un léger tremblement. On s'entasse en toute hâte sur ces lourdes machines. On fuit la terre sur ces radeaux en bois, à l'heure où les dernières lueurs du jour combattent contre la nuit croissante.

Des chaînes lâches, cachées sous les eaux par l'ordre du chef des Pompéiens, retiennent un des vaisseaux d'Antoine.

Un Cilicien de la flotte d'Octave mit en usage un vieil artifice des pirates de son pays, pour tendre à l'ennemi des piéger sous les eaux. Il laisse la surface libre, mais au-dessous il tient suspendues des chaînes lâches, dont les deux bouts sont attachés au rivage. Ni le premier, ni le second navire ne s'y arrête ; mais le troisième est retenu au passage, et les chaînes se reployant, l'attirent parmi les écueils.

Près de là une voûte de rochers suspendus et menaçants couvre la mer, ô merveille ! d'une forêt sombre. C'est dans ces antres ténébreux que la vague ensevelit souvent les débris des vaisseaux brisés par l'aquilon, et les corps de ceux qui ont péri sur les eaux. La mer repoussée par les rochers, les laisse à découvert ; et lorsque ces cavernes profondes vomissent les eaux mugissantes, les tourbillons d'écume qui s'élancent des gouffres de Charybde n'ont rien de plus effrayant. C'est vers l'entrée de ce gouffre que fut attiré le navire qui portait les Opitergiens (30), et dans l'instant il est environné d'un côté par les vaisseaux qui se détachent du rivage, de l'autre par une multitude de combattants, dont les rochers et les bords sont couverts.

Vulteius qui commandait ce navire, s'aperçut des piéges qu'on lui avait tendus. Mais ayant tenté vainement de rompre les chaînes à coups de hache, il se résolut au combat, sans aucun espoir de salut, sans savoir même de quel côté il ferait face à l'ennemi. Cependant tout ce que peut la valeur assiégée et environnée de périls, fut exécuté dans ce moment terrible. Un seul navire avec une cohorte, investi d'un nombre infini de vaisseaux et de combattants, se défendit et soutint leur attaque. Le choc, il est vrai, ne fut pas long ; la faible lumière qui l'éclairait fit place aux ombres de la nui t; la paix régna dans les ténèbres.

Vultéius, commandant du navire, exhorte ses soldats à se tuer les uns les autres plutôt que de se rendre.

La troupe consternée aux approches d'une mort inévitable, s'abandonnait au désespoir, quand VuIteius d'une voix magnanime relève en ces mots les esprits : "Romains, nous n'avons plus pour être libres que le court espace d'une nuit : employez donc ce peu d'instants à voir, dans cette extrémité, quel est le parti à prendre. La vie n'est jamais trop courte quand il en reste assez pour choisir sa mort. Et ne croyez pas qu'il y ait moins de gloire à prévenir la mort, quand on la voit de près ; nul homme, en abrégeant ses jours, ne sait le temps qu'il eût pu vivre. II faut le même courage pour renoncer à des moments ou à des années : l'honneur consiste à disposer de soi et à prévenir ses destins. On n'est jamais forcé à vouloir mourir. La fuite nous est interdite; nous sommes environnés d'ennemis prêts à nous égorger. Décidons-nous ; loin d'ici la crainte; cédons à la nécessité, en hommes libres, non en esclaves. Ce n'est pourtant pas dans l'obscurité qu'il faut périr ; et comme des troupes qui dans les ténèbres s'accablent de traits lancés au hasard. Sur un champ de bataille et dans un tas de morts, le plus beau trépas se perd dans la foule, la vertu y reste ensevelie et sans honneur, il n'en sera pas ainsi de la nôtre. Les dieux ont voulu l'exposer sur ce théâtre aux yeux de nos amis et de nos ennemis. Ce rivage, cette mer, les rochers de l'île que nous avons quittée seront couverts de spectateurs. De l'un et de l'autre rivage, les deux partis vont nous contempler. O Fortune  ! tu te prépares à faire de nous je ne sais quel exemple grand et mémorable. Tout ce que la fidélité, le dévouement des troupes a laissé de monuments illustres dans tous les siècles, cette brave jeunesse va l'effacer. Oui, César, c'est faire peu pour toi, nous le savons, que de nous immoler nous-mêmes ; mais assiégés comme nous le sommes, nous n'avons pas de plus grand témoignage à te donner de notre amour. Le sort envieux a sans doute beaucoup retranché de notre gloire en ne permettant pas que nos vieillards et nos enfants se soient trouvés pris avec nous, mais que l'ennemi sache du moins qu'il est des hommes qu'on ne peut dompter ; qu'il apprenne à craindre des furieux résolus et prompts à mourir ; qu'il bénisse le ciel de n'en avoir retenu dans ses piéges qu'un petit nombre. Il essayera de nous tenter en parlant de paix et d'accord ; il tâchera de nous corrompre par l'offre d'une vie honteuse. Ah ! plût aux dieux qu'il nous fit grâce, et que le salut nous fût assuré ! notre mort en serait bien plus belle, et en nous voyant déchirer nous-mêmes nos entrailles, on ne croirait pas que ce fût la ressource du désespoir. Il faut, amis, il faut mériter par un courage sans exemple, que César, entre tant de milliers d'hommes qui lui restent, regarde la perte de ce petit nombre comme un désastre pour lui. Oui, quand le sort m'offrirait le moyen de m'échapper, je refuserais. Romains, j'ai rejeté la vie. Mon coeur n'est plus aiguillonné que du désir d'un beau trépas. Ce désir va jusqu'à la fureur. Il n'y a que ceux qui touchent à leur terme, qui sentent combien il est doux de mourir. Les dieux le cachent à ceux qu'ils condamnent à vivre, afin qu'ils se résignent à vivre. "

Ce fut ainsi que l'ardeur du héros releva l'âme de ses soldats, et ces mêmes hommes qui avant de l'entendre, mesuraient d'un oeil mouillé de larmes le cours de l'Ourse, désirèrent ce jour terrible.

La nuit alors n'était pas lente à se cacher dans l'Océan : le soleil allait sortir du signe brillant des enfants de Léda, il s'approchait du Cancer (31), et il voyait en se levant les flèches du Centaure (32) se plonger dans l'onde. La lumière du jour découvrit les Istriens sur le rivage, et sur la mer la flotte des Grecs, jointe aux Liburniens belliqueux. D'abord on suspendit l'attaque, pour voir si Vulteius et les siens se laisseraient désarmer, et si, en retardant leur mort, on leur ferait aimer la vie. Mais cette jeunesse héroïque se tint ferme en son dévouement, fière d'avoir renoncé au jour, et sûre de sortir du combat avec gloire, en s'immolant de ses propres mains. Rien ne peut plus ébranler ces âmes déterminées au suprême effort. Une poignée d'hommes soutient les assauts d'une multitude répandue sur la mer et sur le rivage : tant on est fort quand on sait mourir.

Ils s'égorgent les uns les autres.

Enfin las de verser du sang et croyant avoir assez vendu leur vie, ils abandonnent l'ennemi, et leur fureur se tourne contre eux-mêmes. Vulteius, le premier, se découvrant le sein et tendant la gorge au coup mortel : "Qui de vous, amis, leur dit-il, est digne de plonger sa main dans mon sang et de prouver par là qu'il veut mourir ?" Il n'eut pas besoin d'en dire davantage ; cent glaives lui percent le sein. Il loue tous ceux qui le frappent, mais à celui qui a donné l'exemple, il prête à son tour sa main reconnaissante et le tue avant d'expirer. Tout le reste s'égorge à l'envi, et dans un seul parti, s'exercent toutes les fureurs de la guerre. Ainsi s'égorgeaient devant Thèbes cette foule d'hommes armés que vit naître Cadmus, des dents terribles qu'il avait semées, présage fatal pour les fils d'OEdipe. Ainsi périrent au bord du Phase, ces enfants de la dent vigilante du dragon, que Médée, par des enchantements nouveaux, dont elle-même pâlit d'effroi, força de s'immoler entre eux et d'engraisser de leur sang les sillons qui venaient de les engendrer. Tel fut le massacre de cette jeunesse intrépide qui a juré de périr. Il ne leur coûte rien de mourir. En recevant le trépas, ils le donnent. Aucun des glaives ne frappe en vain quoique poussé d'une main défaillante. Ce n'est pas le fer qui s'enfonce, c'est le sein qui frappe le fer, c'est la gorge qui va au-devant de l'épée et qui la force de s'y plonger. Quoique le frère le présente à son frère, le père à son fils, dans ce carnage affreux, leurs coups n'en sont pas moins assurés ; tout ce qu'ils donnent à la tendresse c'est de ne pas les redoubler. On les voit traîner leurs entrailles déchirées sur le navire et rougir la mer de leur sang. Ils regardent avec mépris la lumière qui leur échappe ; ils tournent contre l'ennemi un front superbe, et ils s'applaudissent de sentir la mort. Le navire n'est bientôt plus qu'un monceau de cadavres que les vainqueurs honorent du bûcher ; saisis d'étonnement de voir que la nature ait produit un homme capable d'inspirer une semblable résolution (33).

Éloge de cette action.

Jamais la Renommée n'a rien publié dans l'univers avec tant d'éclat et de gloire ; mais les nations, même après cet exemple, sont trop timides pour concevoir combien il est aisé de s'affranchir de l'esclavage. On craint le glaive dans la main des tyrans : la liberté tremble sous les armes qui l'oppriment.  L'homme ne sait pas que le fer ne lui a été donné que pour se sauver de la servitude. O mort ! que n'es-tu refusée aux lâches ! Que n'es-tu réservée à la vertu !

Curion passe en Afrique, et campe sur des roches ruineuses qu'on appelait le royaume d'Antée.

La guerre n'était pas moins vive aux champs de la Libye. L'audacieux Curion avait mouillé au rivage de Lilybée (34), et de là, secondé par l'Aquilon, il avait passé en Afrique et abordé entre Clupée et les ruines de Carthage (35), lieu que nos armes ont rendu fameux. Il va d'abord camper loin de la mer écumante, sur la rive du Bagrada (36), qui traverse lentement des sables arides.  Bientôt il gagne des hauteurs, et les rochers rongés de toutes parts, que l'antiquité, digne de foi, dit avoir été le royaume d'Antée. Voici ce qu'un rustique habitant du pays en avait appris de ses pères et lui raconta :

Description du combat de ce géant contre Hercule.

"La terre ayant enfanté les béants n'était pas épuisée. Elle conçut dans les antres de Libye le formidable Antée. Elle en eut plus d'orgueil que d'avoir produit Typhon, Tityes, ou le farouche Briarée, et il fut heureux pour le ciel qu'il ne fût pas né dans les champs de Phlégra (37). Pour surcroît à ses forces immenses, dès que son corps touchait la terre, il prenait une nouvelle vigueur.

Il avait cet antre pour demeure, une roche élevée lui servait de toit. Les lions pris à la chasse étaient sa pâture ; il se couchait non sur la dépouille des bêtes fauves, ni sur les débris des forêts, mais sur le sein nu de sa mère. C'est là qu'il se fortifiait. D'abord tout périt sous ses coups, et les habitants des campagnes de l'Afrique et les étrangers que les flots jetaient sur ce bord. Longtemps même la valeur du géant dédaigna le secours de la Terre (38). Quoique debout, il était invincible. Enfin le bruit de ses fureurs attire en Libye le magnanime Alcide, Alcide qui purgeait de monstres la terre et la mer. Le héros dépouille la peau du lion de Némée ; le géant celle d'un lion de Libye. L'un, selon l'usage des jeux olympiques, arrose d'huile ses membres nerveux ; l'autre, ne se croyant pas assez fort, s'il ne touchait que du pied sa mère, se couvre d'un sable brûlant et secourable. Leurs bras et leurs mains s'entrelacent de mille noeuds. Longtemps leurs pesantes mains attaquent vainement leurs robustes cous. Leur tête reste inébranlable, leur front superbe n'est point incliné. Chacun d'eux s'étonne de trouver son égal. Alcide en ménageant ses forces au début de la lutte épuise celles du géant. Il le voit hors d'haleine et couvert d'une sueur glacée : il lui secoue la tête, il presse sa poitrine contre la sienne et frappe de coups obliques ses jambes mal assurées.

Déjà se croyant vainqueur, il enveloppe ses reins qui fléchissent, étreint ses flancs, et du pied forçant ses jambes à s'écarter, il le jette étendu sur le sol. La Terre altérée boit la sueur de son fils ; et il sent ses veines se remplir d'un sang qui le vivifie. Ses muscles se tendent, ses nerfs se roidissent, son corps renouvelé se dégage des noeuds dont l'enveloppe Alcide. Alcide est interdit de voir qu'il ait repris tant de vigueur. Jadis, dans sa jeunesse, aux marais d'Argos, l'hydre et ses têtes menaçantes l'avaient beaucoup moins étonné. Ils luttent, l'un avec ses forces, l'autre avec celles de la Terre, et le combat est douteux. Jamais la cruelle marâtre ne conçut de plus justes espérances. Elle voit la sueur inonder ce corps infatigable, et ce dos qui, sans fléchir, a soutenu le poids du ciel. Dès que le fils de Jupiter veut de nouveau serrer Antée entre ses bras, celui ci se laisse tomber de lui-mème et se relève plus vigoureux : tout ce que la Terre a de vie et de force passe dans le corps de son fils. Elle se lasse à lutter contre un homme. Alcide enfin s'étant aperçu du secours qu'Antée puisait dans la Terre : Debout, lui dit-il ; tu ne toucheras plus le sol et je t'empêcherai bien de t'étendre à terre. Tu périras écrasé contre mon sein. C'est !à que tu vas tomber. A ces mots, il enlève le géant dont les pieds s'attachent au sol ; la Terre séparée de son fils ne peut lui redonner la vie. Alcide le tient par le milieu du corps, et quoiqu'il le sentit glacé, il fut longtemps sans oser le rendre à sa mère.

L'antiquité, admiratrice d'elle-même et gardienne du passé, a tiré de là le nom qui reste à ces montagnes. Mais la gloire de Scipion (39) les rendit encore plus célèbres lorsqu'il força les Africains à quitter les citadelles italiennes et à repasser les mers. Ce fut là d'abord qu'il établit son camp (40), et ce fut aussi le premier théàtre de nos victoires en Afrique. Voici les restes du retranchement. Ici fut la première conquête des Romains."

Forces des Pompéiens en Afrique, sous le commandement de Varus et de Juba

Curion flatté de ce présage, comme si le bonheur de nos armes était attaché à ce lieu, et comme si la fortune de Scipion l'y attendait lui-même, fait dresser dans ce poste heureux un camp qui ne devait pas l'être. II donne quelque trêve à ses troupes, et avec des forces trop inégales (41), il ose défier un superbe ennemi.

Toute la puissance de Rome en Afrique était alors dans les mains de Varus. Celui-ci, bien qu'il se confiât en ce qu'il avait de milice romaine, ne laissa pas d'appeler à lui toutes les forces du roi de Libye et des extrémités du monde, tous les peuples soumis à Juba s'avançaient sous les drapeaux de leur roi. Jamais prince ne posséda un plus vaste empire. Dans sa plus grande longueur, il a pour bornes à l'occident l'Atlas, voisin de Gadès (42), au midi, Hammon, voisin des Syrtes (43). Il occupait l'espace de la zone brûlante, et pour enceinte il avait l'Océan. Les peuples qui suivent Juba sont l'habitant du mont Atlas, le Numide errant (44), le Gétule prêt à s'élancer sur des coursiers sans frein, le Maure dont la couleur est celle des peuplales de l'Inde, le Nasamon qui vit dans les sables stériles, le Garamante brûlé par le soleil, le Marmaride léger à la course, le Mazax dont le dard le dispute à la flèche du Mède, le Massyle qui monte des chevaux nus, et les fait obéir à une simple baguette qui remplace le frein ; tous les peuples chasseurs des déserts de l'Afrique, qui abandonnent leurs cabanes pour courir après les lions, et qui, ne se confiant point à leurs flèches, provoquent ces animaux terribles et les enveloppent de leurs vêtements.

Ressentiment de Juba contre Curion.

Juba ne défendait pas seulement la cause de Pompée ; il vengeait la sienne. La même année qu'en allumant la guerre civile Curion s'était rendu coupable envers les hommes et les dieux, il avait voulu, par une loi du peuple, chasser Juba du trône de ses pères, et arracher la Libye à un tyran à l'heure où il te livrait, ô Rome, à la tyrannie ; et Juba, plein de son ressentiment, regarde cette guerre comme le plus beau droit du sceptre qu'il a conservé. Curion tremble au bruit de son approche. Les troupes qu'il commande ne sont pas de celles qu'il a éprouvées sur les bords du Rhin, et qui, dévouées à César, ne connaissent que ses enseignes. Ce sont les troupes infidèles qui ont livré Corfinium, aussi peu attachées au chef qu'elles suivent qu'à celui qu'elles ont quitté, et pour qui, sans zèle et sans choix, il est égal de servir l'un ou l'autre. Mais les voyant déserter la nuit les barrières du camp, Curion se dit à lui-même : "Rien ne cache mieux la frayeur que l'audace. Je veux présenter le combat, et tandis qu'elles sont à moi, faire avancer mes troupes dans la plaine. C'est dans le repos que les esprits changent. Dès que le glaive, une fois tiré, allume la fureur, et que le casque couvre la honte, qui songe alors à balancer

ou le talent des chefs, ou le droit des partis ? On obéit à celui qui commande, on sert la cause où l'on est engagé. Le soldat ressemble au gladiateur dans l'arène; pour l'irriter, il suffit qu'on lui oppose son égal."

Curion attaque Varus et le défait.

En se parlant ainsi, Curion déploie son armée en pleine campagne ; et la fortune, par un succès léger, semble vouloir l'aveugler sur le revers qui l'attend : car il chasse devant lui l'armée de Varus, et le carnage qu'il en fait ne cesse qu'au camp.

Défaite des Césariens par les Numides ; Curion se fait tuer

Juba instruit de la défaite funeste de Varus, s'applaudit de voir dépendre de lui seul l'événement de cette guerre. Il accourt sans bruit avec son armée, et le silence qu'il fait garder dérobe sa marche à l'ennemi. Sa seule crainte est d'en inspirer, et que les Romains ne l'évitent. Il détache en avant Saburra son lieutenant, avec une troupe légère, pour engager une première attaque, et pour attirer l'ennemi. Saburra doit laisser croire qu'il commande seul, que Juba ne vient point, et que ce corps de troupes est tout ce qu'il envoie. Cependant Juba se tient caché dans une vallée profonde avec toutes ses forces. Tel l'ichneumon (45) agite sa queue trompeuse devant l'aspic égyptien, et provoque sa colère par cette ombre insaisissable, puis obliquement s'élance sur le reptile, le mord à la gorge au-dessous du poison ; alors la bête pernicieuse lance le venin, qui coule inutilement de sa gueule. L'artifice lui réussit. Curion dédaignant de s'instruire des forces secrètes des Africains, oblige sa cavalerie à sortir la nuit de son camp, et à se répandre au loin dans un pays inconnu. Ce fut en vain qu'on l'exhorte à se défier d'un ennemi chez qui l'art de la guerre n'était que piéges, sa destinée l'entraînait à la mort, et l'auteur de la guerre civile en devait être la victime. Par un chemin escarpé, il conduit son armée sur les rochers élevés. Sitôt que le Humide, de ces hauteurs, aperçoit les Romains, il s'éloigne selon sa coutume, et feint de reculer, afin d'engager l'ennemi à descendre dans la plaine. Curion, qui prend pour une fuite cette retraite simulée, se précipite en vainqueur sur ses pas. L'artifice alors se découvre, et, cessant de fuir, les Africains, répandus sur les collines d'alentour, enveloppent l'armée romaine. Le chef et les soldats se voyant perdus, restent glacés d'étonnement. Le lâche n'ose penser à la fuite, ni le valeureux au combat ; car au lieu de voir leurs chevaux émus au son de la trompette , dresser l'oreille, agiter leurs crins, ronger le mors qui les déchire, et d'un pied rebelle frappant la terre, et brisant les cailloux, s'indigner du repos; on les voit la tête baissée, le corps tout fumant  de sueur, la langue pendante, la bouche embrasée du feu de leur haleine. Leurs flancs s'élèvent et s'abaissent avec un violent effort, et une écume sèche et brûlante couvre leurs mors ensanglantés. En vain le fouet ou l'aiguillon les presse, en vain l'éperon leur déchire le flanc, aucun ne s'emporte, aucun ne prend sa course; ils n'ont pas même la force de doubler le pas, et le peu qu'ils avancent, ne sert qu'à exposer de plus près leur guide aux coups de l'ennemi.

Mais dès que le Numide eut lâché ses coursiers sur les Romains, la terre s'ébranle et résonne ; un tourbillon de poussière, pareil à ceux que soulève le vent de Thrace, forme dans l'air un nuage épais, et dérobe aux yeux la lumière. Comme leur choc impétueux tombait sur de l'infanterie, ce funeste et sanglant combat ne fut pas douteux un moment ; il ne dura que le temps d'égorger ; car les Romains n'avaient la liberté ni d'avancer, ni de combattre de près ou de loin, de front ou sur les flancs. Il tombe sur eux une grêle de flèches, dont le poids seul les eût accablés, sans parler des plaies et du sang versé. Les bataillons romains se pressent dans un cercle étroit. Si quelqu'un, poussé par la crainte, se précipite au milieu des siens, il peut à peine se tourner sans péril au milieu des épées de ses compagnons.  A mesure que les premiers reculent, le bataillon s'épaissit. Faute d'espace, ils ne peuvent plus agir, ni remuer leurs armes : leurs bras se froissent en se heurtant ; le choc des cuirasses écrase le fer et le sein qui le porte. Le Maure ne put jouir du spectacle de sa victoire : il ne vit ni des flots de sang, ni un vaste champ de carnage : il ne vit qu'un monceau de cadavres, debout tant ils sont pressés.

Mânes des Carthaginois, ombre d'Annibal, ombre maudite de Carthage, accourez. ce sacrifice est digne de vous. Voilà le sang dont vous êtes avides : venez vous en rassasier, et ne demandez plus vengeance. Grands dieux ! se peut-il que le massacre des Romains en Libye soit un triomphe pour Pompée, un triomphe pour le sénat ? Ah ! qu'il serait bien moins affreux que l'Afrique eût vaincu pour elle !

Dès que la poussière abattue par le sang ne s'éleva plus en nuage, et que Curion vit ses troupes étendues autour de lui, il ne put ni survivre à son malheur, ni penser à la fuite (46). Il a recours à une mort prompte, et, courageux par nécessite, il se perce, et tombe au milieu des cadavres de ses soldats.

Épilogue sur cette mort de Curion.

Malheureux ! de quoi t'ont servi tant de troubles excités du haut de la tribune, lorsque, porte-drapeau du peuple, tu lui donnais des armes ? et ta révolte contre le sénat ? et ton ardeur à soulever le beau-père contre le gendre ? Tu meurs avant que Pharsale ait décidé de leur sort. Tu n'auras pas même le plaisir de contempler les horreurs de la guerre civile. Tribuns puissants, ainsi vous expiez les malheurs de votre patrie ; ainsi vos armes parricides sont lavées dans votre sang. Oh ! que Rome serait heureuse et ses citoyens fortunés, si les dieux défendaient notre liberté avec autant de soin qu'ils la vengent ! Te voilà, superbe cadavre, en proie aux vautours de Libye. Curion n'obtient pas même un bûcher. Nous te rendons pourtant ce juste témoignage, ô malheureux jeune homme (car à quoi bon dissimuler ce que la renommée attenterait sans nous ?) ; tant que tu suivis les sentiers du devoir, jamais Rome n'avait vu un meilleur citoyen, une plus belle âme, un plus zélé défenseur des lois ; et si l'ambition, le luxe, le dangereux appât des richesses ont pu t'égarer, que Rome en accuse la corruption du siècle dont tu n'as fait que suivre le torrent. Le changement de Curion, ébloui par les riches dépouilles de la Gaule (47), et corrompu par l'or de César, entraîna la chute de Rome. Il est vrai : nous avons senti sur notre gorge l'épée du tout-puissant Sylla, du farouche Marius, du cruel Cinna et de toute la maison des Césars ; mais qui d'entre eux fut aussi puissant que Curion ? Ils achetèrent Rome : Curion la vendit (48).

LIVRE IV

(01) Une guerre qui coûta peu de sang. - Lucain dit que cette guerre fut peu sanglante. En effet, les lieutenants de Pompée se rendirent, vaincus par la disette. (Voyez plus bas, v. 354.) "Anceps variumque, sed incruentum in Hispania bellum."Florus, lib. IV, c. II.

"Cette guerre d'Espagne fut rude. César souffrit beaucoup de l'âpreté des lieux, de l'hiver, et surtout de la famine. Il se trouva quelque temps comme enfermé entre deux rivières ; mais il nous apprend lui-même ce qui lui donna l'avantage. Les légions d'Espagne avaient désappris la tactique romaine, et n'avaient pas encore celle des Espagnols ; elles fuyaient comme les Barbares, mais se ralliaient difficilement. L'humanité de César, comparée à la cruauté de Petreius, un de leurs généraux, acheva de gagner les Pompéiens ; ils traitèrent malgré Petreius." Michelet, Histoire romaine, République, tome 1, p. 318.

Cependant ce pays avait de puissantes raisons pour être du parti contraire. "L'Espagne était pompéienne. Pompée avait essayé pour elle ce que César accomplit pour la Gaule : il avait fait donner le droit de cité à une foule d'Espagnols; mais le génie moins disciplinable de l'Espagne faisait de ce peuple si belliqueux un instrument de guerre incertain et peu sûr." Ibid., p. 340.

(02) Afranius et Petreius ses lieutenants. - A l'arrivée de Vibullius Rufus, envoyé par Pompée en Espagne, il y avait trois lieutenants dans cette province, Afranius, Petreius, et M. Tarentius V arron, le plus savant des Romains. Les deux premiers se réunirent, en choisissant Ilerda pour leur centre d'opération, et partagèrent le commandement de cinq légions qu'ils avaient sous leurs ordres ; Varron fut chargé de défendre toute l'Espagne Ultérieure. Voyez César, Guerre civile liv. I, ch. XXXVIII.

(03) L'infatigable Astur. - C'est-à-dire, les peuples des Asturies, chaîne de montagnes, célèbre au moyen âge par la retraite de Pélage qui sauva la liberté et la monarchie de l'Espagne contre les Maures mahométans.

(04) Le Veston léger. - Les Venons ou Vectons étaient des peuples de la Biscaye.

(05) Et les Celtes qui,.. avaient mêlé leur nom à celui des Ibères. - C'est-à-dire, les Celtibériens, tribu de Celtes qui avaient passé en Espagne et s'étaient établis sur les bords de l'Hèbre. "His rebus constitutis, equites auxiliaqne toti Lusitaniae a Petreio, Celtiberis, Cantabris, Barbarisque omnibus qui ad Oceanum pertinent, ab Afranio imperantur." Caes., de Bello civili, lib. I, c. XXXVIII.

(06) Hilerda. - Aujourd'hui Lérida, capitale des Ilergètes (dans la Catalogne). Elle était située sur le Sicoris (aujourd'hui la Sègre), rivière qui sort des Pyrénées, traverse le pays des Cérétans (la Cerdagne) et celui des Vertes (la Catalogne), et se jette dans l'Ibère (l'Hèbre) à Octogèse (Mequinenza).

(07) Le fleuve sépare les deux camps. - Cela est positif. Mais le récit des faits semble établir que la ville et les deux camps étaient en deçà du Sicoris. Alors il faut expliquer les mouvements des deux armées au moyen des deux ponts que César dit avoir été jetés sur cette rivière. Voyez César, Guerre civile, liv. I, eh. XL : "Fabius... in Sicore flumine pontes effecerat duos, inter se distantes millia passuum iv. His pontibus pabulatum mittebat, etc." - Pour tout le récit de la guerre d'Espagne, consultez César, de Bello civili, ch. XL. et suiv.

(08) Rapide Cinga. - Cette rivière, appelée aujourd'hui la Senga, sépare l'Aragon de la Catalogne, et se jette dans l'Ebre.

(09) Les plaines brûlées par les frimats. - Virgile (Géorg., liv. I, v. 92) parle de moissons qui pourraient être brûlées par le chaud ou par le froid ;

Rapidive potentia solis

Acrior, aut Boreae penetrabile frigus adurat.

Perusti artus, membra torrida geli, dit Tite-Live, liv. XXI ;

Ambusti multorum artus vi frigoris, dit Tacite, annales, liv. XIII.

(10) L'horrible famine approche. - "Accidit etiam repentinum incommodum biduo, quo haec gesta sunt. Tanta enim tempestas cooritur, ut nunquam illis locis majores aquas fuisse constaret.  Tum autem ex omnibus montibus nives proluit, ac summas ripas fluminis superavit, pontesque ambos, quos C. Fabius fecerat uno die interrupit. Quae res magnas difficultates exercitui Caesaris attulit. Castra enim, ut supra demonstratum est, quum essent inter flumina duo, Sicorim et Cingam, spatio minium xxx, neutrum horum transiri poterat ; necessarioque omne his angustiis continebantur, etc." Caes. de Bello civili, lib. I c. XLVIII.

(11) Ainsi le Venète passe le Pô débordé. -Le poète n'explique pas que le fait qu'il raconte est un des plus heureux stratagèmes de César pour sortir de la position terrible où il était engagé :

"Quum in his angustiis res esset, atque omnes viae ab Afranianis militibus equitibusque obsiderentur, nec pontes perfici possent, imperat militibus Caesar, ut naves faciant, cujus generis eum superioribus annis usus Britanniae docuerat. Carinae primum ac statumina ex levi materia fiebant : reliquum corpus navium, viminibus contextum, coriis integebatur. Has perfectas carris junctis devehit noctu millia passuum a castris xxii, militesque his navibus flumen transportat, continentemque ripa collem improviso occupat."  Caes. de Bello civili, lib I, c. LIV.

(12) Petreius... abandonne les hauteurs d'Hilerda. - "His paene effectis, magnum in timorem Afranius Petreiusque perveniunt, ne onmino frumento pabuloque intercluderentur, quod multum Caesar equitatu valebat. Itaque constituant ipsi iis locis excedere, et in Celtiberiam bellum transferre. Huic consilio suffragabatur etiam illa res, quod ex duobus contrariis generibus quae superiore bello cum L. Serorio steterant civitates, victae nomen atque imperium absentis timebant ; quae in amicitia manserant, Pompeii magnis affectae beneficiis eum diligebant : Caesaris autem in Barbaris erat nomen obscurius, etc."  Caes., de Bello civili, lib. I, c. LXI. Voyez les chapitres suivants, pour bien comprendre les détails de cette manoeuvre.

(13) Ta cause est devenue la plus juste. - Par la mort des soldats et des officiers de son armée que Petreius fit massacrer dans son camp. Ce sont les Pompéiens qui les premiers ont rompu l'alliance entre les deux armées.

(14) Qu'ils aient perdre l'envie de mourir. - Le commentateur de Lemaire propose un sens un peu différent du nôtre. Perdant velle mori : "Que cette volonté qu'ils ont de mourir leur soit inutile, ne leur serve à rien. " Ce sens est fort plausible, mais l'autre paraît plus naturel et plus simple.

(15) Le pâle chercheur d'or des mines des Asturies. - L'Espagne ancienne était célèbre pour ses mines d'or :

Haud aliter Collis scrutator Hiberi,

Quum subiit, longeque diem vitamque reliquit,

(STAT., Thebaid., lib. VI, v. 377.)

Quidquid tellure revulsa Callaicis fodiens rimatur collibus Astur.

(CLAUD., in Consul. Probi et Olybrii, v. 50,)

Quidquid fodit Hiber . . . . . .

(LUCAN., Pharsal., lib. VII, v. 755.)

Voyez J.-J. Rousseau, Fragments sur les Mineurs, dans ses oeuvres.

Astur avarus, . . . . . .

Et redit infelix effosso concolor auro.

(SILIUS ITAL., lib. VII, v, 231,)

(16) Qu'un ennemi barbare empoisonnait. - C'est ce que Jugurtha, roi de Numidie, Mithridate, roi du Pont, et Juba, roi de Mauritanie, avaient fait dans leurs guerres contre les Romains.

(17) Ils rappellent ces pluies abondantes. - Ce sont les pluies dont le poète a parlé plus haut, vers 75 et suiv,

. . A l'horizon épiant un nuage,

Implorent, haletant, la faveur d'un orage.

(ESMENARD, Navigation, chant IV.)

(18) Méroé est une île du Nil.

(19) Le Garamante au corps nu. - Les Garamantes sont un peuple d'Afrique, dans le voisinage de Cyrènes, et qui touche à l'Éthiopie ; il tire son nom de Gammas, fils d'Apollon. Le poète les représente comme nus à cause de la chaleur.

(20) N'oblige pas les vaincus à vaincre avec toi. - Voyez (Guerre civile, liv. I, ch. XXXV) la réponse de César au discours d'Afranius : ce fut César qui, de son propre mouvement, dispensa les vaincus du service.

Id vero militibus fuit pergratum et jucundum, ut ex ipsa significatione potuit cognosci, ut qui aliquid justi incommodi exspectavissent, ultro praemium missionis ferrent. etc. , Il leur fournit même des vivres jusqu'aux bords du Var ; frontière d'Italie. Voyez Guerre civile, liv 1. ch. LXXXVI - LXXXVII.

(21) Un vin fameux recueilli sous un consul inconnu. C'est-à-dire un vin si vieux que le nom du consul qui l'a vu recueillir est devenu illisible sur le vase ou l'amphore :

Capillato diffusum consule . . . .

Cujus patriam titulumque senectus

Delevit multa veteris fuligine testae.

JUVEN., sat. V, v, 30.

Voyez aussi Horace.

(22) Ils ont tant de sang à répandre dans toute la terre. - ll restait encore à César la guerre de Macédoine, celle d'Alexandrie ou d'Égypte, celle d'Afrique, et la seconde guerre d'Espagne contre les fils de Pompée.

(23) Le son de la trompette.

Neque excitatur classico miles truci.

Horatius, Epod.: V, v. 5.)

Martia cui somnos classica pulsa fugant.

(TIBULLUS)

Jamais le chant des coqs ni le bruit des clairons...

(LA FONTAINE.)

(24) La fortune ne fut pas la même partout. - Cet épisode de la guerre Civile a été pris à Lucain par Florus : "Aliquid tamen adversus absentem ducem ausa fortuna est circa Illyricum... Quippe quum fauces Adriatici maris jussi occupare Dolabella et Antonius, ille Illyrico, hic Coreyraeo litore castra posuissent, jam maria late tenente Pompeio, repente castra legatus ejus Octavius Libo cum ingentibus copiis classicorum circumvenit utrumque. Deditionem fauces extorsit Antonio. Missae quoque a Basilo in auxilium ejus rates, quales inopia navium fecerat, nova Pompeianorum arte Cilicum, actis sub mare funibus, captae quasi per indaginem. Duas tamen aestus explicuit : una, quae Opiterginos ferebat, in vadis haesit, memorandumque posteris exitum dedit. Quippe vix mille juvenum manus, circumfusi undique exercitus per totum diem tela sustinuit, et quum exitum virtus non haberet, ne in deditionem veniret, hortante tribuno Vulteio, mutuis ictibus in se concurrit." (Lib. IV, cap II.)

(25) Les murs de Salone. - Salone est célèbre par la retraite et les jardins de Dioclétien. Aujourd'hui elle n'offre plus que des ruines à deux lieues N.-E. de Viscio , petit lieu près du château d'Almissa en Dalmatie, à quatre lieues E, de Castel-Vecchio , cinq lieues S. de Glissa, et six lieues S.-0. de Duaré. Notre poète l'appelle Salone-la-Longue, parce qu'elle s'étendait en longueur sur l'Adriatique.

(26) Où le tiède Iader. - "Iader juxta Salonas mare influit Adriaticum."  (Vibius Sequester.) Pline l'Ancien (liv. IV, ch. XXI et suiv.) parle d'une colonie de Iadera.

(27) La foi des belliqueux Curètes. - Il est assez difficile de savoir au juste quel est ce peuple que notre auteur nomme ici Curètes. Ce ne sont point les habitants de Brindes, descendus des Crétois, comme le veut Sulpitius ; ni des Crétois auxiliaires, comme le prétend Omnibonus ; ce ne sont point non plus les Curètes, peuples d'Acarnanie, dont le nom porte toujours la première syllabe longue. Il s'agit peutêtre des habitants d'une de ces îles que Pline (liv. III, ch. XXVI) appelle crétoises, de Currita, par exemple, que Ptolémée (Géographie, liv. II) place à côté de la Liburnie.

(28) Antoine inventa pour fuir. - C'est C. Antonins, et non M. Antonius, qui se trouvait alors à Brindes, attendant le moment de faire passer en Macédoine les légions de César.

Antoine inventa pour fuir un nouveau moyen. - Cette description n'est pas facile à comprendre ; elle est confuse et pleine d'obscurité. Antoine, à Brindes, mit en usage le même stratagème. "Erat eo tempore Antonius Brundisii ; qui, virtuti militum confisus, scaphas navium magnarum circiter LX cratibus pluteisque contexit, eoque milites delectos imposuit, atque eas in litore pluribus locis separatim disposuit, navesque triremes duas, quas Brundisii faciendas curaverat, etc." Caes., de Bello civili, lib. III, c. XXIV.

(29) Le cerf qu'épouvante la plume odorante. - On faisait brûler ces plumes, et leur odeur faisait fuir les cerfs. Voyez, sur cet appareil, Gratius, poème de la Chasse, v. 75 et suiv. ; Sénèque le Tragique, Hippolyte, v. 46.

Dicta rubenti linea penna

Vano cludat terrore feras.

Puniceaeve agitant pavidos formidine pennae.

(VIRG., Georg., lib. III, v. 372.)

Voyez encore Pline, Hist. Nat., liv. XXI, ch. XXXIX.

(30) Le vaisseau qui portait les Opitergiens. - Opitergium était une ville du pays des Vénètes (États de Venise), aujourd'hui Oderzo.

(31) Il s'approchait du Cancer. - On était en été et l'on touchait au solstice qui tombe dans le Cancer, le plus élevé des signes du zodiaque.

(32) Le Centaure. - Chiron, c'est-à-dire le Sagittaire :

Haemonios arcus violentique ora leonis.

(Ovin., Metam., lib. II, v. 81.)

(33) Un homme capable d'inspirer une semblable résolution. - Il est difficile, en effet, de trouver ailleurs des exemples d'un pareil dévouement. Plutarque n'a point laissé échapper ce trait remarquable de la vie de César. Il cite quelques faits analogues à celui que notre poète raconte en ce moment ; voici le plus digne d'être mis en rapport avec le trépas volontaire de Vulteius et de sa troupe : "En Afrique, Scipion s'était emparé d'un vaisseau de César, monté par Granius Pétron, qui venait d'être nommé questeur. Scipion fit massacrer tout l'équipage, et dit au questeur qu'il lui donnait la vie. Granius répondit que les soldats de César étaient accoutumés à donner la vie aux autres et non pas à la recevoir ; en disant ces mots, il tire son épée et se tue." (Vie de César, ch, XVII.)

(34) Lilybée. - Lilybée était un promontoire de Sicile en face de l'Afrique, comme le cap Pélore est en face de l'Italie, et celui de Pachinum en face de la Grèce.

(35) Les ruines de Carthage. - Carthage, à cette époque, n'était plus qu'à moitié ruinée. Les Romains l'avaient un peu relevée depuis la troisième guerre panique. "Akhybée (en langue da pays Akhybia), autrefois Clupea, appartient aujourd'hui au royaume de Taris. C'était un bon port. Les Romains s'y fortifièrent lors de la première guerre punique, et en firent are place d'armes. " Lepernay, Pharsale.

(36) Sur la rive du Bagrada. - Le Bagrados, appelé aujourd'hui Megerda ou Mesjerda, sort de la Numidie et se jette dans la mer auprès d'Utique. Le pays qu'il arrose porte le nom de Prikia. On connaît l'histoire du serpent monstrueux que Regulus tua sur les bords de ce fleuve :

Turbidus arentes lento pede sulcat arenas Bagrada.

(Sil. ITAL., Lib. VI, v. 140).

(37) Dans les champs de Phlégra. - Ville de Macédoine ; il y avait aussi une ville du même nom dans la Campanie, près de Puteoli, Pouzzoles.

(38) Dédaigne le secours de la terre. - Le poète veut dire que, dans ses combat, Antée dédaigne de se lainer tomber pour chercher des forces contre le sein de sa mère, car il vient de dire qu'il dormait toujours sur la terre nue.

(39) La gloire de Scipion. - L'expédition hardie de Scipion, nommé consul avant l'âge força Annibal de quitter I'ltalie qu'il désolait depuis seize ans, et de repasser la mer pour porter au secours de sa propre ville. Arrivé en Afrique, il perdit la bataille de Zama, qui termina la seconde guerre punique.

Voici l'exacte position de ce camp, selon César : "Id autem est jugum directum, eminens in mare, utraque ex parte praeruptum atque asperum ; sed tamen paulo leniore fastigio ab ea parte, quae ad Uticam vergit. Abest directo itinere ab Utica paulo amplius passuum mille. Sed hoc itinere est fons, quo mare succedit longius, lateque is locus restagnat : quem si quis vitare voluerit, sex millium circuitu in oppidum perveniet. " De Bello civili, Lib. II, c. XXIV.

(40) Ce fut là qu'il établit son camp. - "Ipse cum equitatu antecedit ad castra exploranda Corneliana, quod is locus peridoneus castris habebatur."  (Caesar, de Bello civili, lib II, c. XXIV -XXV.). Là fut le premier camp de Scipion sur la terre d'Afrique, et ce lieu avait continué de s'appeler le camp Cornélien.

(41) Avec des forces trop inégales. - Il avait pris les devants et n'avait avec lui que deux légions et cinq cents cavaliers.

(42) L'Atlas voisin de Gadès. -II faut remarquer que l'auteur prend ses points cardinaux dans le royaume dont il fait la description (Voyez Heeren, Manuel de l'Histoire ancienne, p. 47 et 410). La Mauritanie, soumise à Juba, fut partagée, l'an 42 avant JésusChrist, en deux royaumes : la Mauritanie Césarienne, bornée à l'est par le fleuve Ampsagus, à l'ouest par le fleuve Mulucha ; villes : Igilgilis et Césarée; et la Mauritanie Tingitane, depuis le fleuve Mulucha jusqu'à la mer Atlantique; capitale Tingis.

Le petit Atlas est sur la côte d'Afrique, en face de Cadix, dont il est séparé par le détroit de Gibraltar.

(43) Hammon, voisin des Syrtes. - Il est éloigné d'environ huit degrés de longitude. Jupiter Hammon est proprement le Jupiter des sables,

mmow. « Cependant il partit pour aller au temple de Jupiter Hammon. Le chemin était long et fatigant ; il offrait partout les plus grandes difficultés. Il y avait deux dangers à courir : la disette d'eau, qui rend ce pays désert pendant plusieurs journées de marche ; l'autre, d'être surpris en traversant ces plaines immenses d'un sable profond, par un vent violent du midi, comme il arriva à l'armée de Cambyse. ce vent ayant élevé de vastes monceaux de sable, et fait de cette plaine comme une mer orageuse, engloutit en un instant cinquante mille hommes dont il ne se sauva pas un seul." Plutarque, Vie d'Alexandre, ch. XXXVII.

Suivant la Fable, Bacchus, à son retour des Indes, avec son armée victorieuse, arriva dans le voisinage des Syrtes. Son armée allait périr de soif au milieu des sables, quand Jupiter lui apparut sous la forme d'un bélier, et fit couler une source d'eau vive. Ce fut en mémoire de ce bienfait qu'un temple fut construit dans ces lieux en l'honneur du Jupiter des sables. Voyez Pharsale, liv IX, v. 5, et liv. X, v. 38.

(44) Le Numide errant, etc. - Voyez Salluste, Guerre de Jugurtha, description de l'Afrique.

Gaetulis, Numidis, Garamantibus Autololisque, Mazuge, Marmarida, Psyllo, Nasamone timetur.

(SIDON. APOLLIN., poema V, v, 337.

(45) Tel l'ichneumon rusé. - Le crocodile a la vue faible et les yeux placés de côté ; ce qui favorise le stratagème de son ennemi.

Pline dit qu'il y a guerre mortelle entre l'ichnenmon et le crocodile. Voyez Pline, Hist. Nat., liv. VIII, ch. XXIV.

(46) Il ne put ni survivre à son malheur, ni penser à la fuite : "Hortatur Curionem Cn. Domitius, praefectus equitum, cum paucis equitibus circumsistens, ut fuga salutem petat, atque in castra contendat, et se ab eo non discessurum pollicetur. At Curio, nunquam, amisso exercitu quem Caesare fidei suae commissum acceperit, se in ejus conspectum reversurum confirmat ; atque ita proelians interficitur." Caes., de Bello civili, lib. II, c. XLIII.

(47) Ébloui par les riches dépouilles de la Gaule. - Curion fut d'abord ennemi de César et partisan de Pompée ; mais ses dettes énormes le mirent dans la nécessité de se vendre, et la guerre des Gaules rendit César assez riche pour l'acheter. "Après le consulat de Marcellus, César laissa puiser abondamment dans les trésors qu'il avait amassés en Gaule tous ceux qui avaient quelque part au gouvernement ; il acquitta les dettes du tribun Curion, qui étaient considérables, etc." Plutarque, Vie de César, ch. XXXII.

(48) Curion la vendit. - Il ne faut point se laisser ici tromper à l'exagération du poète, quelque brillante que soit l'expression de sa

colère républicaine ; il fait trop d'honneur à Curion, quand il prétend que sa trahison perdit tout. Il eût pu ne pas se vendre, que la république n'en eût pas moins péri. Curion ne fut, pour ainsi dire, qu'un instrument de sa chute. Mais sans lui, la destinée eût trouvé quelque autre voie, fata viam invenient.

On croit que c'est Curion que Virgile a voulu peindre et flétrir dans son Enfer, quand il dit : "Vendidit hic auro patriam dominumque potentem imposuit. (Aeneid., lib. VI, v. 621.)

LUCAIN

LA PHARSALE

LIVRE V

introduction

livre I

livre II

livre III

livre IV

livre V

livre VI

livreVII

livreVIII

livre IX

livre X

LIVRE V

Au commencement de l'hiver le sénat est convoqué en Épire. - Discours du consul Lentulus, qui propose de donner à Pompée la conduite de la guerre civile. - Le sénat choisit Pompée, et décerne des honneurs et des récompenses aux rois et aux peuples qui ont bien mérité de la république. - On se prépare au combat - Appius consulte l'oracle de Delphes sur l'issue de la guerre et sur son propre sort. - Détails géographiques et réflexions philosophiques sur le temple et sur l'oracle d'Apollon. - Appius fait ouvrir le temple, et le prêtre fait entrer dans le sanctuaire la jeune Phémonoé, qui veut se soustraire à l'obligation de répondre. - Appius découvre sa ruse, et la force de parler. Elle parle, mais le dieu n'est pas entré dans son sein. - Elle monte enfin sur le trépied, et prédit, sous l'inspiration du dieu, mais en termes obscurs, le résultat de la guerre civile. - Elle meurt quand le dieu s'est retiré d'elle. - Révolte dans l'armée de César. - Plaintes et menaces des soldats. - César se présente hardiment aux séditieux. - Son discours. - Les chefs de la révolte sont punis, et l'armée rentre dans le devoir. - César envoie son armée à Brindes pour rallier sa flotte ; lui-même se rend seul à Rome, où il se fait donner la dictature et le consulat. - Vaine représentation des comices populaires. Plaintes du poète sur la profanation du consulat. Célébration des féries latines. - César arrive à Brindes, où il veut mettre sa flotte en mer, malgré les tempêtes. - Son discours à ce sujet. - Le vent tombe et la flotte court le risque de rester en pleine mer ; mais enfin elle touche la côte d'Épire. - Les deux rivaux sont en présence. - César presse Antoine de lui amener le reste de son armée demeurée à Brindes. - Son impatience. Il sort pendant la nuit de son camp, et va réveiller un pauvre batelier nommé Amyclas, auquel il ordonne de le passer en Italie. - Amyclas y consent. - En voyant la force de la tempête, le batelier se trouble. - César le rassure. - Description de la tempête. - Paroles de César. - Il arrive sain et sauf en Épire. - Plaintes de son armée, qui lui reproche sa téméraire entreprise. - Antoine arrive avec le reste de sa flotte. - Pompée, voyant arriver l'instant de la bataille, envoie son épouse à Lesbos : son discours. - Réponse de Cornélie. - Leur triste séparation.

Au commencement de l'hiver le sénat est convoqué en Épire.

C'était ainsi qu'entre les deux chefs, affaiblis l'un et l'autre par des pertes sanglantes, la fortune, partageant les bons et les mauvais succès (01), leur ménageait des forces égales pour les champs de la Thessalie.

L'Hémus était couvert de la neige de l'hiver, les Pléiades descendaient des voûtes glacées de l'Olympe, et ce jour qui change le titre de nos fastes (02), la fête de Janus approchait.

Les consuls, dont l'année expire (03), en emploient les derniers moments à rassembler en Épire les membres du sénat, que les fonctions de la guerre ont tenu dispersé. Un indigne toit, refuge des voyageurs, reçut les sénateurs de Rome. Des murs étrangers entendirent les conseils de cet ordre auguste. Ce n'est pas un camp, c'est le sénat lui-mème : ses haches, ses faisceaux, sa majesté l'annoncent ; la réunion de cette assemblée vénérable apprend au peuple qu'il n'y a pas un parti de Pompée, mais un parti où se trouve Pompée.

Discours du consul Lentulus, qui propose de donner à Pompée la conduite de la guerre civile.

Dès que les Pères sont rangés dans un grave et triste silence, le consul Lentulus se lève du siée éminent qu'il occupe, et il leur adresse ces mots :

"Si vous avez tous dans le coeur l'antique vertu de vos pères et un courage digne du sang de ces illustres Romains, n'examinez ni quel lieu vous rassemble, ni à quelle distance vous siégez de notre ville captive. Voyez la patrie partout où vous êtes; et avant d'exercer l'autorité suprême, décidez d'abord, Pères conscrits, ce que l'univers reconnaît que c'est en vous que le sénat réside. Que le sort nous envoie sous les astres glacés du nord, ou sous le ciel du midi aux brûlantes vapeurs où les jours et les nuits ne cessent pas d'être égaux, nous serons partout le centre de l'état, et le droit de le gouverner nous accompagnera sans cesse. Quand les torches gauloises mirent le Capitole en cendre, Véies, où se rendit Camille, devint Rome dans ce moment (04). Le siège du sénat peut changer, son pouvoir est immuable. César s'est emparé de nos murs désolés, de nos maisons abandonnées ; les lois sont muettes, le Forum en deuil est fermé, la Curie ne voit plus dans son enceinte que le rebut du sénat et de Rome ; tous ceux que l'exil n'a pas écartés sont ici. Exempts de crimes et vieillis ensemble dans le calme d'une longue paix, il a fallu pour nous disperser toutes les fureurs de la guerre. Mais ce corps est vivant et ses membres se réunissent. Les forces du monde entier, voilà ce que les dieux nous donnent en échange de l'Italie perdue. La mer d'Illyrie vient de submerger une partie des rebelles ; Curion, l'âme du sénat de César, est couché sur les bords poudreux de l'Afrique. Levez vos étendards ; précipitez le cours de nos destins ; secondez les dieux par votre espoir que le succès vous inspire au moins la confiance que vous inspirait, mène dans le malheur, la justice de votre cause. Notre consulat expire avec l'année ; mais vous, dont l'autorité n'a point de terme, délibérez, Pères conscrits, et décernez le commandement à Pompée."

Le sénat choisit Pompée, et décerne des honneurs et des récompenses aux rois et aux peuples qui ont bien mérité de la république.

Au nom de Pompée, tout le sénat répondit par des acclamations, et chargea ce grand homme du soin de son salut et des destins de la patrie. Ensuite on distribua des honneurs aux rois et aux peuples qui, par leur zèle, s'en étaient rendus dignes. On combla de présents la reine de la mer, Rhodes, consacrée à Phébus (05) ; la jeunesse inculte du Taygète glacé (06) ; l'antique Athènes est nommée avec éloge ; Marseille vaut à la Phocide le don de sa liberté. On célèbre Sadales, et le vaillant Cotys, et le fidèle Déjotarus (07), et Rhascupolis, roi d'une région glacée (08). Un décret confirme à Juba la possession du royaume de Libye ; et toi, Ptolémée (09), ô fatalité ! toi, digne chef d'un peuple perfide, toi la honte de la Fortune et le crime des dieux, on couronne ton front du diadème d'Alexandre ; on arme ta main de ce glaive qui doit frapper ton peuple (10). Ton peuple !... plaise au ciel que tu ne frappes que lui ! L'héritage de Lagus sera payé par l'assassinat de Pompée. C'est ainsi qu'on dérobe un sceptre à Cléopâtre (11), un crime à César.

On se prépare au combat -  Appius consulte l'oracle de Delphes sur l'issue de la guerre et sur son propre sort.

Après l'assemblée, le sénat prend les armes; et tandis que les peuples et les chefs, se livrent au sort de la guerre, le timide Appius est le seul qui n'ose en courir les hasards. Appius, pour s'assurer des événements, consulte les dieux et se fait ouvrir le sanctuaire de l'oracle de Delphes, fermé depuis longtemps aux mortels.

Détails géographiques et réflexions philosophiques sur le temple et sur l'oracle d'Apollon

Au milieu du monde, et à distance égale des rives de l'aurore et des bords du couchant s'élève le double sommet du Parnasse, célèbre par les deux cultes de Bacchus et d'Apollon dont les Ménades thébaines confondent la divinité dans les fêtes triennales de Delphes. Ce fut la seule des montagnes qui dans le déluge domina sur les eaux, et qui servit de borne entre le ciel et l'onde; encore ne laissait-elle voir que la cime de ses rochers : ses flancs se cachaient dans l'abîme. Ce fut là qu'Apollon jeune encore, essaya ses premières flèches contre Python, Apollon vengeur de sa mère exilée du ciel, et pressée des douleurs de l'enfantement.

C'était alors le règne de Thémis : Delphes en rendait les oracles. Mais Apollon, voyant ces cavernes profondes exhaler un souffle prophétique et se remplir d'un esprit divin, s'y enferma lui-même, et caché dans ces antres, il y devint prophète.

Quelle divinité se cache si mystérieusement ? Quel est celui des dieux qui possède les secrets du sombre avenir, qui prévoit l'ordre éternel des choses, et qui du ciel daigne descendre dans les entrailles de la terre, y souffrir l'approche de l'homme, et se communiquer à lui ? Grande et puissante divinité sans doute, soit qu'eue ne fasse qu'annoncer ce qui doit être, soit qu'elle ordonne ce qu'elle annonce, et que sa volonté devienne le destin ! Peut-être qu'enfermée dans le sein de la terre qu'elle gouverne, soutien de ce monde qui se balance dans le vide des airs, l'essence universelle, Jupiter, s'échappe par les antres de Cyrrha, et va se réunir au roi du ciel et de la foudre.

Dès que cet esprit s'est emparé du chaste sein de la prêtresse, le bruit de l'impulsion divine retentit au fond de son coeur, et le souffle prophétique s'exhale de sa bouche, comme la flamme s'élance à flots pressés du sommet brûlant de l'Etna, comme Typhée embrasse les rochers de Campanie frémissant sous le poids éternel d'Inarime (12), son tombeau. Jamais le dieu ne se refuse aux mortels : il répond à qui l'interroge ; mais ce qu'il annonce est irrévocable : il n'est pas même permis de demander qu'il change. Il rejette les voeux du crime ; les sourdes prières des méchants ne pénètrent point jusqu'à lui ; mais favorable aux justes, il leur apprit souvent, comme aux Tyriens, à changer de patrie ; il leur apprit, comme aux Athéniens à Salamine, à vaincre un ennemi puissant ; il enseigne les moyens de faire cesser, en apaisant les dieux, la stérilité des campagnes, ou la contagion de l'air.

Le plus grand malheur de notre siècle (13) fut la perte de cet oracle, lorsque les rois, qu'effrayait l'avenir, imposèrent silence aux dieux. Les prêtresses de Delphes, loin de s'affliger de ce long repos, en jouissent au fond de leur temple interdit. Car une mort soudaine est pour le mortel qui visite le dieu la peine ou le prix de l'enthousiasme. Dans l'accès de la fureur divine, tous les ressorts du corps humain s'ébranlent, et les efforts du dieu qui l'obsède dégagent l'âme de ses liens fragiles.

Appius fait ouvrir le temple, et le prêtre fait entrer dans le sanctuaire la jeune Phémonoé, qui veut se soustraire à l'obligation de répondre.

Ainsi les voûtes de l'antre étaient muettes et les trépieds dès longtemps immobiles, lorsque Appius, pour approfondir les secrets du destin de Rome, va réveiller ces profondeurs. Il ordonne au ministre d'Apollon d'ouvrir le temple et de livrer au dieu la Pythonisse pâlissante.

La chaste Phémonoé, libre de soin, se promenait alors à l'ombre des forêts, au bord des ondes de Castalie. Le pontife la saisit, l'entraîne et la précipite jusqu'au vestibule du temple.

Mais tremblant de toucher le seuil redoutable, elle a recours à la feinte pour dissuader Appius du désir de l'interroger. Inutile artifice.

"O Romain ! quelle funeste espérance de vérité t'entraîne ? Cet antre est dès longtemps muet, ses gouffres se taisent et le dieu n'y réside plus : soit que l'esprit qui l'animait ait abandonné ces lieux, soit que depuis que les torches des barbares ont mis Delphes en cendres, Apollon ne daigne plus s'y cacher parmi les ruines ; soit que le ciel le fasse taire et qu'il juge que c'est assez des vers de l'antique Sibylle pour vous révéler vos destins ; soit que ce dieu, qui dans tous les temps a banni de son temple les coupables, ne trouve plus dans nos jours malheureux de bouche assez pure pour lui servir d'organe."

Appius découvre sa ruse, et la force de parler. Elle parle, mais le dieu n'est pas entré dans son sein.

Appius démêla l'artifice de la prêtresse ; et, par ses menaces, il lui fit avouer que le dieu était encore présent. Alors elle ceignit son front des bandelettes entrelacées, se mit un voile blanc sur la tête, entrelaça de lauriers ses cheveux épars et flottants. Le ministre, qui la voit hésiter et pâlir, la pousse dans l'intérieur du temple. Mais frémissant de pénétrer jusque dans le sanctuaire, elle se tint sous la première voûte, et par un froid enthousiasme imitant l'inspiration, elle rendit un faux oracle : ruse offensante pour Appius, mais plus encore pour Apollon et les sacrés trépieds. Ce n'était point cette sainte fureur qui annonce que le dieu possède sa prêtresse ; ce n'était point ce murmure confus d'une voix étouffée et tremblante, ces paroles obscures et entrecoupées, ni ces sons effrayants dont l'éclat eût rempli la vaste profondeur de l'antre. On ne vit point ses cheveux hérissés secouer le laurier qui couronnait sa tête ; les voûtes du temple ne tremblèrent point, la forêt d'alentour demeura immobile ; tout annonça que la Pythie avait craint de se livrer au dieu qu'elle faisait parler.

Appius qui ne voit pas les trépieds émus, s'irrite, et dit à la prêtresse : "Impie, ta mort va me venger, et venger les dieux dont tu te joues, si à l'instant même tu ne consens à t'enfoncer dans l'antre prophétique, et si, interrogée sur le sort d'une guerre dont l'univers est menacé, tu ne cesses de me parler en ton nom."

Elle monte enfin sur le trépied, et prédit, sous l'ins piration du dieu, mais en termes obscurs, le résultat de la guerre civile.

La vierge épouvantée s'enfuit vers le trépied. D'abord son sein se remplit à regret du dieu. Elle hésite. Tout ce que l'antre recelait de cet esprit, qui depuis tant de siècles ne s'en était point exhalé, la pénètre et se répand en elle avec un impétueux effort. Jamais Apollon ne s'était emparé si pleinement du corps d'une mortelle. L'âme, unie à ce corps fragile en est chassée : le dieu ta force à le lui céder. Éperdue et hors d'elle-même,la Pythie errait dans son antre, roulant sa tête échevelée, et secouant sur son front hérissé les bandelettes sacrées, les lauriers de Phébus. Elle renverse les trépieds qu'elle rencontre sur son passage, le feu divin bouillonne dans ses veines ; elle porte dans son sein Apollon furieux ; et tandis qu'il emploie à l'irriter ses fouets invisibles, ses aiguillons de flamme, il lui met un frein qui la dompte, et il s'en faut bien qu'il lui laisse prédire tout ce qu'il lui laisse prévoir. Les âges se présentent en foule, et ce long amas d'événements accable ses faibles esprits : tant ce tableau de l'avenir est vaste, et tant les siècles accumulés s'empressent de paraître au jour. Les destins semblent lutter au passage, et se disputer la voix qui doit les annoncer. Rien n'échappe à la science de la Pythie, ni le premier jour du monde, ni le dernier, ni l'étendue de l'Océan, ni le nombre de ses grains de sable. Mais telle qu'on vit autrefois dans l'antre d'Eubée, la Sibylle de Cume, dédaignant de répondre à la foule des peuples qui l'interrogeaient, se borner aux destins de Rome, les détacher de l'avenir, et les tracer d'une main superbe ; telle Phémonoé, se bornant à prédire le sort d'Appius, le cherche longtemps, et le démêle à peine dans la multitude innombrable des grands destins qui lui sont offerts. L'écume alors découle de ses lèvres ; elle s'exhale en gémissements ; bientôt elle éclate en murmures aigus, ses tristes hurlements font retentir les voûtes de l'antre sacré, et succombant au dieu qui la domine, elle prononce enfin ces mots : "Romain, je te vois échapper aux coups menaçants de cette guerre. Seul à l'abri de ces grands revers, au fond d'un vallon de l'Eubée, tu jouiras d'un plein repos." Elle supprima tout le reste, et Apollon lui ferma la bouche.

Trépieds dépositaires des destins, confidents des secrets du monde ; et toi, Péan gardien de la vérité, toi, à qui le ciel n'a pas voulu cacher un seul jour du sombre avenir, pourquoi craindre de révéler le décret de notre ruine, la mort des rois, le massacre des chefs, le carnage de tant de peuples de qui le sang va se mêler avec des flots de sang romain ? Est-ce que les dieux n'ont pas encore résolu ces grands attentats ? Est-ce que les astres qui balancent à condamner la tête de Pompée tiennent les destins en suspense. Ou bien veux-tu par ton silence favoriser le crime vengeur du crime, l'expiation des forfaits et le retour du pouvoir légitime aux mains vengeresses des Brutus ?

Elle meurt quand le dieu s'est retiré d'elle

La Pythie heurte de son sein les portes du temple et s'élance. Comme elle n'a pas tout révélé, sa fureur n'est point épuisée ; le dieu qu'elle n'a pu chasser, la possède encore. Sous sa puissance, elle roule des yeux furibonds, et son regard se perd dans l'espace du ciel. Tantôt son visage est glacé, tantôt menaçant et terrible ; il n'est pas deux instants le même, tour à tour couvert d'une pâleur livide et d'une brûlante rougeur. Mais sa pâleur n'est pas celle que cause l'effroi ; elle est effrayante elle-même. Son sein soulevé par de violents soupirs, ressemble aux vagues qui se balancent avec bruit longtemps après que le fougueux Borée a fait enfler les eaux de l'Océan. Et tandis qu'elle repasse, de cette lumière céleste qui l'éclairait sur le sort du monde, à la clarté faible et commune qui conduit les mortels, elle se sent enveloppée de ténèbres : Apollon verse le Léthé dans son âme et en efface les secrets de l'avenir. La vérité chassée du sein de la Pythie se retire vers les trépieds ; et à peine Phémonoé a repris ses sens, qu'elle tombe.

Mais toi, Appius, trompé par l'oracle ambigu, tu n'es pas effrayé par la mort qui est proche ; tu ne songes qu'à t'établir aux champs de l'Eubée, dans les murs de Chalcis, et loin des troubles qui partagent le monde. Insensé ! quel est ton espoir ? et quel autre dieu que la mort peut te garantir du choc de cette guerre et te mettre à l'abri des maux dont tout l'univers gémit ?

Oui, tu reposeras en paix, mais le tombeau sera ton asile ; il t'attend aux bords écartés d'Eubée, là où Caryste resserre les gorges de l'Océan, où Rhamnis adore les divinités qui châtient l'orgueil, où la mer bouillonne dans son gouffre rapide, où l'Euripe perfide entraîne les vaisseaux de Chalcis vers l'Aulide funeste aux flottes (14).

Révolte dans l'armée de César.

Cependant César revenait vainqueur des plaines de l'Ibérie et portait ses aigles triomphantes en de nouveaux climats ; lorsqu'au milieu de ses prospérités il vit le moment où les dieux en allaient rompre à jamais le cours. Ce chef, que la guerre n'avait pu dompter, fut prêt à perdre, au milieu de son camp, le fruit de toits ses attentats. Le soldat, longtemps fidèle, mais rassasié de sang, avait résolu de l'abandonner, soit que le silence des trompettes eût donné aux esprits le temps de se calmer et que l'épée refroidie dans le fourreau se refusât aux horreurs de la guerre, soit que l'avarice des troupes demandant un plus haut salaire leur eût fait répudier et le chef et sa cause et mettre à prix leurs glaives déjà souillés de sang.

Jamais César mieux que dans cette crise n'avait éprouvé combien peu solide et peu stable était le faîte des grandeur, d'où il voyait à ses pieds le monde, et quels faibles appuis étayaient son pouvoir. Semblable à un corps mutilé dont on a retranché les membres et réduit presque à son épée, lui qui venait de voir marcher tant de peuples sous ses drapeaux, il apprit que les glaives une fois tirés, appartenaient aux soldats et non pas au chef. Ce n'est pas un murmure timide ni un ressentiment caché au fond des coeurs : cette crainte qui réprime les mouvement séditieux d'une populace irritée, et qui la fait trembler devant ceux qui devant elle auraient tremblé ; la crainte de se trouver seul révolté contre le tyran n'arrête pas ici les mutins ; toute l'armée avec la même audace a secoué le frein de l'obéissance ; et quand le crime est celui du grand nombre, il est sûr de l'impunité.

Plaintes et menaces des soldats.

Les soldats se répandirent en menaces. "Laisse-nous, César, dirent-ils, laisse-nous enfin nous soustraire à cette rage impie. Tu ne cherches par mer et par terre que des mains pour nous égorger. Tu nous abandonnes comme une vile proie au premier ennemi qui se présente. La Gaule t'a enlevé une partie de nos légions; une autre partie a succombé aux durs travaux de la guerre d'Espagne ; une autre est couchée dans l'Hespérie : dans tous les pays du monde nous te faisons vaincre en périssant. Que nous revient-il d'avoir arrosé de notre sang les campagnes du Nord et fait couler le Rhône et le Rhin sous tes lois ? Pour récompense de tant de guerres, tu nous donnes la guerre civile ! Quand nous t'avons livré notre patrie, après en avoir chassé le sénat, de quel temple nous as-tu permis le pillage ? Il n'est point de forfaits que nous n'ayons commis : nos armes, nos mains sont criminelles ; notre pauvreté seule nous déclare innocents. Où tendent tes armes ? et quand diras-tu c'est assez, si pour toi c'est trop peu de Rome ? Vois cos cheveux blanchis ; vois nos mains épuisées, nos bras amaigris ; le peu de vie qui nous reste se consume dans les combats. Permets à des vieillards d'aller mourir en paix. Que te demandons-nous enfin ? De ne pas tomber expirants sur le revers d'une tranchée ; de chercher une main qui nous ferme les yeux ; d'expirer sur le sein d'une épouse, arrosés de ses larmes et sûrs d'avoir chacun notre bûcher. Laisse la maladie terminer notre vieillesse ; qu'il y ait sous César une autre mort que celle que donne le fer. Sous quels appas crois-tu nous cacher les forfaits auxquels tu nous destines ? Et de tous les crimes de la guerre civile, ne savons-nous pas quel est celui qui serait payé le plus cher ? Tu nous as vus dans les combats ; tu sais de quoi nous sommes capables. Faut-il encore t'apprendre qu'il n'est rien de sacré pour nous ? pas un lien, pas un devoir qui nous retienne ? Sur le Rhin, César fut notre chef ; il est ici notre complice. Le crime rend égaux tous ceux qu'il souille. Et à quoi bon nous sacrifier pour un ingrat qui méconnaît la valeur et le zèle ? Tout ce que nous faisons, il l'attribue au destin. Qu'il sache que c'est nous qui sommes pour lui le destin. Tu as beau te flatter, César, que tous les dieux te seront soumis, la révolte de tes soldats irrités te dicte la paix."

Après ce discours, ils commencent à se répandre dans la camp, et profèrent des cris de mort contre César. Justes dieux, faites qu'ils persistent ! puisqu'il n'y a plus dans les coeurs ni piété ni bonne foi, et que la perte des moeurs est notre unique ressource ; faites que la révolte termine la guerre civile.

César se présente hardiment aux séditieux

Quel chef n'eût pas été effrayé d'une semblable rébellion ? Mais César, qui se fait une joie de suivre sa destinée à travers des précipices, et d'exercer sa fortune à vaincre les plus grands périls, César se présente, et sans attendre que l'emportement des soldats s'apaise, il se hâte de les surprendre dans l'excès de leur fureur. Si son armée lui eût demandé le pillage des villes, des temples, du Capitole même ; si elle eût voulu qu'on lui livrât les mères et les femmes des sénateurs, César y eût consenti : tout ce qui est violent et cruel lui convient ; c'est le droit, c'est le prix de la guerre. Il ne craint de trouver dans les âmes que la raison et l'équité. Quoi ! César, tu n'as point de honte de chérir une guerre que tes soldats détestent ! Ils seront plutôt que toi rassasiés de sang ! Le droit de l'épée leur est odieux ; et toi seul, par toutes les voies, tu suis tes violents projets ! Commence à te lasser du crime ; consens à te voir désarmé. Qu'espères-tu, cruel ? A quoi veux-tu forcer ces soldats qui te résistent ? C'est la guerre civile qui t'échappe.

César parut appuyé sur le retranchement, avec un visage intrépide ; et inaccessible à la crainte, il mérita de l'inspirer. Il parle, et adresse aux soldats ces mots dictés par la colère.

Son discours.

"Celui qu'absent vous menaciez de l'oeil et de la main, soldats, il est présent : le voici sans défense, et le sein découvert, il s'expose à vos coups. Si vous voulez finir la guerre, frappez ; c'est ici qu'en fuyant il faut laisser vos épées. Une sédition qui n'ose rien de grand, n'annonce que des lâches, qui sont las de marcher sous un chef invincible, et ne demandent qu'à s'enfuir. Retirez-vous, et me laissez accomplir sans vous mes destins. Bientôt ces armes trouveront des mains dignes de les porter. A peine vous aurai-je chassés, que la fortune va m'offrir autant de soldats qu'il vaquera de glaives. Pompée trouve dans sa fuite des peuples nombreux empressés à le suivre ; et à moi la victoire ne me donnerait pas une foule d'hommes obscurs, pour recueillir les fruits d'une guerre dont le succès est décidé ! On les verra, sans avoir reçu de blessures, chargés des dépouilles qui devaient être le prix de vos travaux, suivre mes chars couverts de lauriers. Et vous, vieillards blanchis sous mes enseignes, et dont la guerre a épuisé le sang, confondus avec la populace de Rome, vous serez, comme elle, spectateurs oisifs de mon entrée triomphante. Vous flattez-vous, par votre fuite, de retarder le cours de mes succès ? Si tous les fleuves menaçaient l'Océan de lui dérober le tribut de leurs eaux, l'Océan ne serait pas plus diminué qu'il n'est aujourd'hui gonflé par eux. Croyez-vous avoir donné quelque poids à ma fortune ? Non, non, les dieux ne s'abaissent pas jusqu'à s'occuper de votre salut ou de votre perte. Le monde est subordonné au destin des grands, et le genre humain ne vit que pour un petit nombre d'hommes. Les mêmes soldats qui sous moi ont fait tremper le couchant et le nord, seraient en fuite sous Pompée.  Labiénus était un héros dans mes armées, à présent c'est un vil transfuge qui parcourt la terre et les mers avec le chef qu'il m'a préféré. Et ne croyez pas que je vous sache gré d'être moins parjures que lui, en ne portant les armes ni pour ni contre moi. Celui qui abandonne mes drapeaux, qu'il suive ou non les drapeaux de Pompée, ne sera jamais un des miens. Ah ! je reconnais la protection des dieux, ils ne veulent pas m'exposer à de nouveaux combats avant d'avoir changé d'armée. Et de quel poids ils me soulagent en me donnant lieu de désarmer, et de renvoyer sans aucun salaire, des hommes qui devaient tout attendre de moi, et que la dépouille du monde aurait à peine récompensés ! C'est pour moi désormais que je ferai la guerre.  Sortez de mon camp, quirites ; laissez porter mes drapeaux à des hommes. Je ne retiens que le petit nombre des auteurs de la trahison, et je les retiens, non pour me servir, mais pour subir la peine de leur crime. A genoux, perfides, dit-il à ceux-ci ; prosternez-vous, et tendez la tête au fer vengeur. Et vous, jeune milice qu'on n'a point corrompue, et qui dès à présent faites la force de mes armes, regardez le supplice des traîtres apprenez à frapper, apprenez à mourir."

Les chefs de la révolte sont punis, et l'armée rentre dans le devoir.

Toute l'armée immobile tremble à sa voix menaçante. Cette multitude craint un homme, qu'il dépend d'elle de rendre son égal. Il semble qu'il commande aux épées, et que le fer dans la main des soldats lui obéisse en dépit d'eux. Un moment il craignit que les troupes ne s'opposassent au châtiment qu'il ordonnait ; mais leur soumission passa son espérance. Il ne demandait que leurs glaives, ils lui présentèrent leur sein. César n'avait garde de vouloir perdre des hommes endurcis au crime il n'en fit mourir qu'un petit nombre. Leur sang fut le sceau de la paix : et la révolte fut apaisée.

César envoie son armée à Brindes pour rallier sa flotte ; lui-même se rend seul à Rome, où il se fait donner la dictature et le consulat.

César ordonne à ses troupes de se rendre à Brundusium en dix jours, et d'y rassembler tous les vaisseaux répandus dans les eaux de l'Hydrus et de l'antique Taras, sur les rivages de Leuca, dans les marais Salapiens (15), à l'abri des montagnes de Sépus, aux lieux où le Garganus fertile, exposé à Borée du côté de la Dalmatie, à l'Auster du côté de la Calabre, s'allonge sur les ondes adriatiques sur cette côte de l'Italie. Cependant il marche vers Rome. Quoique sans escorte, il est sans peur. Rome avait appris à fléchir devant la toge. Il se montre facile et bon envers le peuple qui l'implore (16) ; mais il se nomme dictatateur lui-même, et marque nos fastes par son consulat. Et quel titre eût mieux désigné l'an du désastre de Pharsale ? Pour que rien ne manque au droit des armes, il réunit dans ses mains les haches et l'épée, les aigles et les faisceaux ; et sous le vain nom d'empereur, il s'attribue tout le pouvoir d'un maître. Ce fut pour lui qu'on inventa tous ces titres menteurs dont nous avons flatté l'orgueil de nos tyrans.

Vaine représentation des comices populaires. Plaintes du poète sur la profanation du consulat. Célébration des féries latines.

On feint, pour son élection, de tenir les comices, d'assembler les tribus, et de recueillir les noms dans l'urne mensongère. Mais il défend de consulter le ciel. Il a beau tonner, l'oracle est sourd ; il donne même pour un heureux auspice le vol du sinistre hibou. Dès lors tomba sans force et sans honneur cette dignité consulaire si révérée chez nos aïeux. Le consulat ne servit plus qu'à distinguer l'année dans nos fastes. Un consul d'un mois lui donne son nom. On ne laissa pas de célébrer avec la pompe accoutumée la fête de Jupiter Latin (17); et Rome qu'il avait si mal protégée, ne lui en offre pas moins ses sacrifices et ses voeux dans une nuit resplendissante.

César, après cette solennité, prend sa course à travers les campagnes de la Pouille, que le laboureur fugitif a livrées aux ronces et aux herbes sauvages. Il les traverse avec la rapidité de la flamme du ciel ou d'une tigresse qui a perdu ses petits.

César arrive à Brindes, où il veut mettre sa flotte en mer, malgré les tempêtes.

En arrivant. à Brundusium, fondée par les fils de Minos, qui lui donnèrent la forme du croissant, il trouve la mer fermée par les vents fougueux du nord, et sa flotte épouvantée par les constellations orageuses. Il parut honteux à César de perdre le temps de la guerre dans une lâche oisiveté et de se tenir enfermé dans un port tandis que la mer était praticable même pour des vaisseaux moins heureux que les siens.

Son discours à ce sujet

Pour encourager ses soldats qui n'étaient point faits à ces dangers, il leur dit : "Si les vents d'hiver s'emparent du ciel et de l'onde avec plus de force, ils y règnent aussi avec plus de constance que les vents du printemps qui suivent les caprices de cette perfide saison. Nous n'avons pas à suivre les détours d'une plage sinueuse, notre route est droite et ne demande que le souffle de l'Aquilon. Que ce vent se lève et fasse ployer nos mâts, il va nous porter sur les bords de la Grèce, sans donner aux vaisseaux ennemis le temps de surprendre nos voiles paresseuses. Hâtons-nous de rompre les liens qui nous enchaînent sur ces bords. Ce temps orageux nous est favorable, nous le perdons dans le repos."

Le vent tombe et la flotte court le risque de rester en pleine mer ; mais enfin elle touche la côte d'Épire.

Le soleil s'était plongé dans l'onde ; les premières étoiles se montraient au ciel, et les corps éclairés par la lune commençaient à jeter leur ombre, quand toute la flotte à la fois dénoue ses câbles et déploie ses voiles. Le nocher courbe les vergues, les tourne au vent qui vient de gauche, et tend les hautes voiles dont les plis recueillent les souffles qui bientôt vont l'abandonner. A peine un souffle léger commence à soulever les voiles, quand tout à coup elles s'affaissent et retombent sur les mâts. Le navire quitte la terre, et le vent qui l'a poussé peut à peine le suivre. Les flots sont enchaînés dans un calme profond. L'eau des marais est moins dormante. On croit voir la surface immobile du Bosphore scythique, quand l'hiver suspend le cours du Danube, que la glace couvre le vaste sein de l'onde, et que l'Hellespont, impraticable aux voiles, offre un chemin solide aux coursiers de la Thrace et aux chars sur lesquels les peuples de l'Hémus vont chercher de plus doux climats. Au silence affreux de ces eaux languissantes, on dirait que la nature engourdie a perdu ses forces et que l'élément liquide a oublié son mouvement. On ne voit pas même frémir la surface des eaux ni trembler l'image du soleil qui s'y réfléchit.

La flotte ainsi retenue était exposée à mille dangers. Les galères ennemies pouvaient l'environner et l'assaillir en sillonnant l'onde à la rame. La faim, plus redoutable encore, pouvait l'assiéger dans ce long repos. Ce nouveau genre de périls produit des voeux non moins étranges : on va jusqu'à souhaiter que les vents se déchaînent et que les flots s'irritent, pourvu qu'ils se dégagent de ce morne engourdissement. On veut bien retrouver une mer furieuse, pourvu que ce soit une mer. Pas de nuage au ciel, pas un murmure sur la mer. Dans les airs, sur les eaux, une triste langueur ne laisse pas même espérer un naufrage. Mais quand la nuit fit place d la lumière, un nuage obscurcit le soleil naissant : la mer s'ébranle dans ses profondeurs. Les monts acrocérauniens semblent s'agiter aux yeux des matelots, la flotte commence à se mouvoir, et à la faveur des vents et des ondes, elle aborde auprès des sables de Paleste.

Les deux rivaux sont en présence.

Le premier champ de bataille où Pompée et César furent en présence, est environné par le tranquille Apsus et le rapide Genuse. L'Apsus, alimenté par l'eau d'un marais, porte de légères barques. Le Genuse est gonflé par les neiges que fond le soleil ou bien accru par les pluies ; mais ni l'un ni l'autre ne fait de longs détours. Ils n'ont à parcourir qu'un très petit espace depuis leur source jusqu'à la mer. Ce fut dans ces lieux que la fortune mit aux prises deux fameux rivaux. Ce malheureux monde espérait qu'en se voyant à si peu de distance, ils détesteraient leurs fureurs ; car de l'un à l'autre camp l'on pouvait distinguer les traits du visage et les sons de la voix ; et César depuis la mort de sa fille et de son petit-fils, ne vit jamais de si près son gendre, si ce n'est, hélas ! sur les sables du Nil.

César presse Antoine de lui amener le reste de son armée demeurée à Brindes.

Quelque ardeur que César eût pour les combats, ce qu'il avait laissé de son armée en Italie, l'obligea de suspendre le cours de ses fureurs. Ces troupes avaient à leur tête l'audacieux Antoine, qui, dans cette guerre, méditait déjà le combat de Leucade. César, impatient, l'appelle avec prières, avec menaces

"O toi la cause des malheurs du monde, pourquoi tenir en suspens les dieux et les destins ? La rapidité de ma course a tout accompli ; cette guerre que j'ai poussée par les plus grands succès, n'attend que toi pour l'achever. Est-ce en Libye que je t'ai laissé ? Sommes-nous séparés par les écueils des Syrtes ? Personne avant toi n'a-t-il osé franchir cet étroit passage ? Et te fais-je courir des dangers inconnus ? Lâche ! César ne te demande pas de le devancer, mais de le suivre. Je te trace la route : j'aborde le premier sur une plage étrangère, au milieu de mes ennemis. Et toi, tu crains mon camp ! Je parle en vain, mes voeux se perdent à travers les vents et les eaux. Le moment de remplir mes destins m'échappe. Ah ! du moins, cesse de retenir mes troupes, qui ne demandent qu'à passer les mers. Si je connais bien ces braves guerriers, ils voudraient, fût-ce par un naufrage, se jeter aux bords où je suis. Laisse parler ma douleur, le monde n'est pas également partagé entre nous ; le sénat tout entier me dispute l'Épire : l'Italie est à toi." Trois et quatre fois il l'appelle ainsi : voeux stériles. Les dieux sont propices à César, mais César fait défaut aux dieux. Alors il prend la résolution de risquer lui-même, au milieu de la nuit, le passage qu'Antoine et les siens n'osent tenter. Il a souvent éprouvé que le ciel favorise les téméraires; et cette mer que redoutent les flottes, il espère la franchir sur un frêle esquif.

Son im patience. Il sort pendant la nuit de son camp, et va réveiller un pauvre batelier nommé Amyclas, auquel il ordonne de le passer en Italie

Le calme de la nuit a dissipé les soins accablants des combats. Cette foule de malheureux à qui leur humble fortune permet le sommeil, goûtent les douceurs du repos. Tout le camp est silencieux, et la troisième heure a vu renouveler la garde de la nuit. César, dans son inquiétude, marche au milieu de ce vaste silence, et va faire lui-même ce que n'eût point osé un esclave. Il n'emmène personne, et ne veut pour compagne que sa fortune. Il s'avance au delà des tentes, et sautant par dessus les gardes endormis, il gémit de voir qu'on puisse les surprendre.  Il suit les détours du rivage, et rencontre une barque attachée aux rocs rongés par la vague. Non loin de là, le tranquille conducteur, le maître de la barque avait sa cabane. Le bois n'en compose pas l'humble structure ; mais le stérile jonc entrelacé au roseau des marais. Une barque renversée protège son flanc nu. César frappe à coups redoublés ; Amyclas se lève du lit d'algue où il reposait paisiblement. "Qui frappe ? dit-il. Est-ce quelqu'un qui a fait naufrage ou que son malheur oblige à chercher refuge dans ma cabane ?" En disant ces mots, il découvre un câble sous un monceau de cendre chaude, et son souffle en tire une flamme étincelante. Que lui fait la guerre ? il sait que les cabanes ne sont point un appas pour la guerre civile. O doux avantage de la pauvreté, ô sûreté d'un humble asile ! présent des dieux dont les mortels n'ont pas encore senti le prix. Quel est le rempart, quel est le temple où César eût frappé sans y jeter l'effroi ? Amyclas ouvre, et César lui dit : "Forme des voeux, étends tes espérances au delà de ta condition : mes bienfaits passeront encore tes espérances si tu fais ce que j'attends de toi, si tu me portes au bord de l'Italie. Tu ne seras plus réduit à tirer ta subsistance de ta barque, et à traîner ta vieillesse indigente dans un dur travail. Confie-toi aux soins d'un dieu qui fient dans ton chétif asile verser tout à coup l'abondance." Ce langage ne convenait pas au vêtement plébéien que César avait pris ; mais il ne pouvait parler en homme du commun. Le pauvre Amyclas lui répond : "Bien des signes défendent de s'exposer cette nuit sur la mer. Le soleil n'a pas plongé avec lui dans la mer des nuages étincelants, et ses rayons n'étaient pas d'accord ; épars dans leur lumière, les uns appelaient le Notus, les autres Borée ; le milieu de son disque languissait, dans son morne déclin, et sa pâle lumière souffrait le regard de l'homme. La lune ne montrait pas à son lever son mince et lumineux croissant. Son globe semblait rongé et la pureté de sa forme altérée ; elle n'allongeait pas ses cornes en ligne droite, et son rouge éclat annonçait le vent ; ensuite, pâle et livide, elle a caché sous les nuages son front sinistre. Je n'aime pas non plus le bruit des forêts agitées, le choc des vagues sur la rire, les bonds capricieux du dauphin qui semble provoquer l'orage, le plongeon cherchant la terre, le héron osant s'élancer dans les airs, confiant dans son aile qui sait nager ; la corneille cachant sa tête sous les flots, comme pour devancer la pluie, et mesurant d'un pas inquiet le rivage ; pourtant si de grands intérêts vous appellent sur l'autre bord, vous pouvez disposer de moi. Je vous passerai, ou les vents et les flots ne l'auront pas souffert. "

En voyant la force de la tempête, le batelier se trouble

A ces mots il détache la barque et livre la voile aux vents. Leur violence précipite les astres qui sillonnent le vide des airs ; elle ébranle les astres mènes qui sont attachés au sommet de cieux. D'épaisses ténèbres couvrent le sein des eaux, la vague à longs replis s'élève et bouillonne, la mer ne sait plus à quel vent obéir, et la tourmente annonce qu'elle a conçu les vents dans son sein. "Voyez-vous, dit Amyclas, quel horrible temps nous menace ? Le zéphyr, l'Eurus, tous les vents vont se déchaîner : la barque est ballottée par la mer ; le Notus règne au ciel ; les murmures de la mer présagent le Corus. Nous n'avons pas même l'espoir d'aller échouer aux côtes d'Italie. Le seul qui nous reste est de regagner le bord d'où nous sommes partis. Laissez-moi retourner en arrière, de peur que le port, qui est encore assez proche, ne soit trop loin de nous dans un moment."

César le rassure.

Certain de dompter les périls, César répond : " Méprise les menaces de la mer et livre ta voile au vent déchaîné. Le ciel te défend de gagner l'Italie, et moi je le veux : marche. Ta terreur n'a qu'une excuse : tu ignores qui tu conduis. C'est un homme que les dieux n'abandonnent jamais, et que la fortune trahit quand elle ne prévient pas ses voeux. Affronte sans pâlir la tempête, je te protège. Le désordre des cieux et des flots n'atteint pas notre barque. Elle porte César, et ce fardeau la défendra de l'orage. La fureur des vents ne durera guère. Cette barque sera utile à la mer. Fuis le rivage voisin ; persuade-toi que nous sommes aux ports de Calabre quand nous n'aurons plus d'autre asile à espérer. Tu ignores la cause de ce bouleversement ; en troublant le ciel et la mer, la fortune essaye ce qu'elle peut sur moi."

Description de la tempête

Il achevait à peine, un tourbillon rapide ébranle la poupe, rompt les cordages, enlève et fait voltiger la voile au-dessus du fragile mât. La barque gémit sous le coup. Alors tous les périls ensemble fondent sur le héros, tous les vents viennent l'assaillir. Ce fut toi, Corus, qui le premier, élevas ta tête du sein de la mer Atlantique. Le volume immense des flots soulevés t'obéissait, et allait se briser contre le rivage, quand le froid Borée s'élance et les repousse : la mer entre vous suspendue, ne sait auquel des deux céder. Mais vient l'Aquilon furieux, qui emporte les flots roulés sur eux-mêmes, et laisse le sable à découvert. Aucun de ces vents ne parvient à pousser jusqu'au bord les vagues qu'il entraîne ; elles se brisent contre les vagues que pousse le vent opposé ; et quand les vents s'apaiseraient soudain, les flots se heurteraient encore. Il semble que des fougueux enfants d'Éole, aucun ne soit resté dans ses antres profonds. Chacun d'eux défend ses rivages ; et grâce â leurs efforts contraires, la mer se contient dans son lit. Jamais les rochers qui la bordent n'avaient vu ses eaux s'élever avec tant de fureur et de violence. On croit revoir le temps où le Dieu souverain du ciel, las de lancer la foudre sur la terre, remit nos crimes à punir au Trident du dieu des eaux, et lui céda peur quelques jours une partie de son empire. La mer alors ne reconnut d'autres limites que les cieux. Peu s'en fallut qu'il n'en fût de même dans cette nuit, dont les ténèbres rappelaient la nuit des enfers. L'air s'affaisse, la mer s'élance, et le flot va dans les nuages se grossir de nouvelles eaux. Cette horreur profonde n'est pas même éclairée par les terribles feux de la foudre ; ils sont éteints aussitôt qu'allumée dans l'humide épaisseur de l'air. Au bruit du tonnerre et des flots, au choc des vents et des tempêtes, les voûtes du ciel sont ébranlées, et du monde chancelant sur son axe les deux pôle. semblent fléchir. La nature bouleversée frémit de rentrer dans le chaos. On eût dit que les éléments avaient rompu leur alliance, et qu'on allait revoir ce ténébreux désordre où étaient confondus les cieux et les enfers.

Le seul espoir de salut qui reste à César, c'est de voir qu'il n'a pas encore péri dans ce combat des éléments. Quand la barque est portée sur la croupe des flots, le pâle matelot voit l'abîme au-dessous de lui ; et lorsque la barque se précipite dans le vaste sillon des ondes, à peine la cime du mât parait-elle au-dessus des eaux. Tantôt les voiles sont dans les nuages, et tantôt la carène touche au sable de la mer, car toute la masse des eaux divisée en monceaux d'écume, laissé leur intervalle à sec.

Le nocher tremblant a bientôt épuisé toutes les ressources de l'art. Il ne sait plus auquel des vents il doit résister ou obéir. Heureusement leur discorde même rendait leurs efforts inutiles. Les flots qui auraient renversé la barque trouvaient un obstacle dans les flots contraires. Si une vague la fait pencher, une autre vague la relève ; ils ne craignent ni les bas-fonds de Sasone, ni les roches tarpéiennes, ni les rives trompeuses d'Ambracie ; les hautes cimes des Acrocérauniens les effrayent seules.

Paroles de César

César reconnut enfin des dangers dignes de son courage. "Hé quoi ! dit-il, est-ce pour les dieux un si grand travail que de perdre un homme ? et faut-il soulever les mers pour submerger un fragile esquif ? Si je dois trouver sous les eaux la mort que j'affrontais dans les combats, je la reçois d'un visaige intrépide, telle que le ciel me l'envoie ; et quoique ma fin prématurée interrompe de grands desseins, j'ai assez fait pour ma gloire. J'ai dompté les peuples du nord, la crainte a mis à mes pieds les armes de mes ennemis ; Rome m'a vu au-dessus de Pompée ; vainqueur, j'ai forcé le peuple à m'accorder les faisceaux longtemps refusés. L'État n'a point de dignité dont les titres ne me décorent. O Fortune, seule confidente de mes voeux, fais que personne que toi ne sache que César au comble des honneurs, César dictateur et consul, est mort comme un homme privé ! Non, grands dieux ! je ne veux point de funérailles ; retenez au milieu des flots les débris de mon corps déchiré. Je renonce aux honneurs du bûcher et de la sépulture, pourvu qu'on me craigne sans cesse, et que sans cesse on tremble de me voir reparaître de tous les bouts de l'univers."

Il arrive sain et sauf en Épire.

Comme il parlait ainsi, ô prodige incroyable ! une vague énorme enlève la barque, et au lieu de l'engloutir, la dépose au bord de l'Épire, sur une plage unie et sans écueils. En touchant la terre, il recouvre à la fois ses conquêtes et sa fortune, et tant de villes qu'il avait prises, et tant d'États qu'il avait soumis.

Plaintes de son armée, qui lui reproche sa téméraire entreprise.

Mais alors le jour commençait à luire, et le retour de César dans son camp ne fut pas inaperçu comme sa fuite. Ses soldats l'environnent les yeux en larmes, et lui adressent des plaintes dont il n'est pas offensé : "Cruel, lui dirent-ils, où t'emportait une audace si téméraire; et à quoi nous réservais-tu, nous dont la vie est si peu de chose, quand tu donnais à la mer en furie le corps de César à déchirer ? Non, ce n'est pas vertu, c'est inhumanité, d'exposer une vie d'où dépend celle de tant de peuples, et de dévouer à la mort le chef que s'est donné le monde. Est-ce qu'aucun des tiens n'a mérité de ne pas te survivre ? Quoi, tandis que la mer t'emportait, tu nous laissais plongés dans un lâche sommeil ! nous ne pouvons y penser sans honte. Ce qui t'avait déterminé, c'est que tu trouvais trop cruel d'exposer un autre que toi à une mer si furieuse. L'excès du malheur peut engager les hommes dans les entreprises les plus hardies, dans les périls les plus évidents; mais toi, vainqueur et maître du monde, te rendre le jouet de la fureur des eaux, n'est-ce pas défier les dieux ? C'est sans doute un gage bien certain de la faveur du ciel, et du soin que prend de toi la Fortune, que de te voir reporté par les flots sur le bord que tu avais quitté ; mais est-ce à te sauver d'un naufrage que tu dois employer le secours des dieux, ce secours qui doit télever à l'empire du monde ?"

Antoine arrive avec le reste de sa flotte.

Dans le moment même, le soleil achevant de chasser les ombres de la nuit, amène un jour serein, et les vents, calmés par sa présence, laissent la mer apaiser ses flots. Dès qu'Antoine et les siens les virent aplanis et que Borée épurant les airs allait seul dominer sur l'onde, ils levèrent l'ancre ; et, la rame en cadence, secondant la voile, la flotte s'avançait rangée sur la mer, comme une armée dans une vaste plaine ; mais la nuit qui fut orageuse, ne permit pas aux vaisseaux de se tenir ensemble et dans l'ordre qu'ils avaient pris.

Telle, quand les grues chassées par l'hiver quittent le Strymon pour voler sur le Nil aux tièdes ondes, la phalange qu'elles forment dans l'air prend mille figures diverses. Mais si un vent trop violent frappe leurs ailes étendues, elles se dispersent et se rallient par groupes confusément épars; et la lettre qu'elles traçaient se dissipe comme un nuage.

Le vent devenu plus fort au lever du soleil, prit la flotte en poupe, et rendant inutile l'effort qu'on fit pour aborder à Lisse, la poussa dans le port de Nymphée. L'Auster avait chassé l'Aquilon de cette place, et, succédant à Borée, en avait fait un port.

Pompée, voyant arriver l'instant de la bataille, envoie son épouse à Lesbos : son discours.

Pompée voyant que César avait rassemblé toutes ses forces et qu'ils touchaient au moment fatal d'une bataille sanglante et décisive, résolut de mettre en sûreté sa femme, dont la présence le fait trembler. Il envoie Cornélîe à Lesbos, loin du tumulte des armes. Ah ! qu'un saint amour a de pouvoir sur deux âmes vertueuses ! Oui, Pompée, le danger de ton épouse te rendait timide et tremblant à l'approche des combats. Ce fut elle qui te fit craindre de t'exposer au même coup du sort qui menaçait Rome et le monde. Ton âme est préparée à de tristes adieux, mais ta voix s'y refuse encore. Tu te plais même à les différer, à dérober quelques instants au sort cruel.  Ce fut vers la fin de la nuit, quand le sommeil quittait leurs yeux et que Cornélie pressait contre son sein le coeur troublé de son époux, ce fut alors qu'elle s'aperçut que, se refusant à ses chastes baisers, il détournait en soupirant son visage inondé de larmes. Frappée jusqu'au fond de l'âme, elle n'ose paraître l'avoir surpris versant des pleurs ; mais il lui dit en gémissant : "Épouse plus chère pour moi que la vie, je ne dis pas aujourd'hui que la vie m'est odieuse, mais dans mes jours les plus heureux, voici le moment fatal que j'ai trop et trop peu différé. César avec toutes ses forces vient me présenter le combat. Il faut s'y résoudre. Pour vous, Lesbos est un sûr asile. Épargnez-vous d'inutiles prières. Je me suis déjà refusé moi-même. Vous n'aurez pas longtemps à souffrir de mon absence ; tout va bientôt se décider. Quand les choses sont à leur comble, la chute en est rapide ; c'est assez pour vous du bruit de mes dangers sans en être témoin vous-même. Si vous pouviez en soutenir la vue, j'aurais mal connu votre coeur. J'aurais honte à la veille du combat de passer avec vous de douces nuits; j'aurais honte si les trompettes qui donneront l'alarme et le signal au monde me surprenaient entre vos bras. Pompée aurait trop à rougir d'être seul heureux au milieu des calamités de la guerre. Allez m'attendre loin des périls qui menacent tant de peuples et tant de rois. Soyez assez loin pour ne pas ressentir tout le poids de ma chute. Si je péris dans ma défaite, que la meilleure partie de moi-même me survive, et si le malheur m'oblige à fuir, pressé par un cruel vainqueur, qu'il me reste au moins un refuge."o

La faible Cornélie eut à peine la force de l'entendre et de soutenir l'excès de sa douleur. D'abord frappée comme de la foudre, elle perdit l'usage de ses sens. Enfin, dès que sa voix put se faire entendre : "O Pompée, je ne me plains, dit-elle, ni des dieux ni du sort. Ce n'est ni leur rigueur, ni celle de la mort qui rompt les noeuds d'un saint amour. C'est, mon époux lui-mème qui me chasse comme une femme répudiée ; c'est la loi du divorce que je parais subir. Oui, hâtons-nous de nous séparer à l'approche de l'ennemi, apaisons par là ton beau-père. O Pompée! est-ce ainsi que ma foi t'est connue ? Crois-tu qu'il y ait pour moi au monde d'autre sûreté que la tienne ? Mon sort n'est-il pas dès longtemps inséparable du tien ? Tu veux, cruel, qu'en m'éloignant de toi, je laisse ma tête exposée à la foudre et à cette ruine  effroyable dont l'univers est menacé ! Tu parles d'un aile assuré pour moi, dans le moment mème où je t'entends faire des voeux pour cesser de vivre ! Quelque résolue que je sois à ne pas me voir l'esclave de tes ennemis et à te suivre dans la nuit du tombeau, ne vois-tu pas qu'en m'éloignant de toi tu me forces à te survivre, au moins le temps d'apprendre ton trépas ? Tu fais plus, tu m'accoutumes à souffrir la vie ; tu as la cruauté de  m'apprendre à vaincre ma douleur ! Pardonne, je crains d'y résister et de supporter la lumière. Que si les dieux daignent m'entendre, si le succès répond à mes souhaits, veux-tu que ta femme soit la dernière à se réjouir du bonheur de tes armes ? Tu seras vainqueur ! et moi, errante et désolée sur le rivage de Lesbos, je frémirai de voir arriver le vaisseau qui m'en portera la nouvelle ! Que dis-je ? ta victoire même pourra-t-elle me rassurer ? n'aurai-je pas à craindre encore que, dans un lieu isolé, sans défense, César en fuyant ne vienne m'enlever ? Le rivage qui servira d'exil à la femme du grand Pompée, ne sera que trop célèbre. Qui ne saura que c'est à Lesbos que tu auras voulu me cacher ? Ah ! je t'en conjure, pour ma dernière grâce, si le sort des armes ne te laisse d'autre ressource que la fuite, en cherchant ton salut sur les mers, éloigne-toi des bords où je serai et choisis un plus sûr asile. " En parlant ainsi, elle se lève éperdue ; et pour ne pas prolonger le tourment de son départ, elle s'arrache des bras de Pompée et se refuse la douceur de le presser encore une fois dans les siens. Ce dernier fruit d'un si constant amour fut perdu pour l'un et pour l'autre. Ils abrègent leurs plaintes, ils étouffent leurs soupirs, et aucun des deux en s'éloignant n'a la force de dire adieu. Ce fut le plus triste jour de leur vie, car leur âme endurcie au mal heur soutint courageusement tout le reste.

Cornélie tombe entre les bras de ses esclaves. Ses esclaves la portent jusqu'au bord de la mer. Mails là, se jetant par le sable, elle embrasse en pleurant ce rivage. On l'entraîne enfin sur le vaisseau. Hélas ! ce n'était pas ainsi qu'elle avait quitté sa patrie, dont César s'était emparé. Fidèle compagne de Pompée, tu t'en vas seule; tu le laisses; lui-même il t'oblige à le fuir. Oh 1 quelle nuit va suivre son départ! Pour la première fois, seule, et sans époux, dans un lit baigné de ses larmes, peut-elle y trouver le repos qu'elle goûtait à ses côtés! Combien de fois dans le sommeil ses mains errantes et trompées, croyant l'embrasser, n'embrassèrent qu'une ombre ! Combien de fois, oubliant sa fuite, elle le chercha vainement ! Car malgré le feu secret qui la dévore, elle n'ose s'agiter dans tout son lit, et lui garde sa place.   Elle ne prévoit que les maux de l'absence. Ah ! malheureuse Cornélie ! d'autres malheurs t'attendent, les dieux ne vont que

trop presser l'instant qui doit te réunir à Pompée !

LIVRE V

(01) La fortune partageant les bons et les mauvais succès. - Pompée avait perdu l'Italie, Marseille et l'Espagne ; mais César avait éprouvé une défaite navale dans l'Adriatique, et Curion venait de périr avec son armée en Afrique.

(02) Ce joug qui change le titre de nos fastes. -Les fastes étaient des registres publics où s'écrivait année par année l'histoire de Rome. Depuis l'expulsion des rois, les années étaient marquées par le nom des consuls. Ce jour qui inscrivait de nouveaux noms dans les fastes était celui des calendes de janvier.

(03) Les consuls dont l'année expire. - Ces deux consuls étaient Lentulus et Marcellus. Il s'agit de savoir s'il y avait alors deux ou quatre consuls. César (décembre, an 49) avait échangé la dictature contre le consulat, et s'était donné pour collègue P. Servilius Isauricus: "Dictatore habente comitia Caesare consules creantur Julius Caesar et P. Servilius."

(04) Veïes... devint Rome. - Corneille s'est approprié les traits principaux du discours de Lentulus :

Je n'appelle plus Rome un enclos de murailles

Que ses proscriptions comblent de funérailles;

Ces murs dont le destin fut autrefois si beau,

N'en sont que la prison ou plutôt le tombeau

Mais pour revivre ailleurs dans sa première force,

Avec les faux Romains elle a fait plein divorce;

Et comme autour de moi j'ai tous ses vrais appuis,

Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis.

(Sertorius, acte III, sc. 2.)

(05) Rhodes consacrée à Phébus. - Rhodes est une île de la mer appelée autrefois Carpathienne. Le poète dit qu'elle est chère à Phébus à cause de Rhodes, jeune vierge, qui lui donna son nom et qui fut aimée du dieu de la lumière. Aussi dit-on que, même dans les jours les plus sombres, cette île reçoit au moins un regard du soleil, Soyez Pindare, Olympiq. VII, et Horace, liv. I, Od. VII.

(06) La jeunesse inculte dit Taygète glacé. - C'est le peuple de Lacédémone, ville située au pied du mont Taygète, et sur les bords de l'Eurotas, en Laconie.

(07) Le fidèle Dejotarus. - Roi de Galatie qui avait amené à Pompée six cents cavaliers. Il reste un plaidoyer de Cicéron en faveur de ce roi.

(08) Et Rhascupolis, roi d'une région glacée. - Il était roi de Macédoine, et avait envoyé deux cents cavaliers.

(09) Et toi, Ptolémée. - Ptolémée Lagus avait eu le royaume d'Égypte pour sa part des conquêtes d'Alexandre. C'est pourquoi Lucain appelle ailleurs Ptolémée Pellaeum regem. Alexandre d'ailleurs était le fondateur d'Alexandrie.

(10) Ce glaive qui doit frapper ton peuple. - Ptolémée Dionysies, fils de Ptolémée Aulète, fut un roi cruel et toujours en guerre avec ses sujets. Il avait eu pour tuteur Pompée.

(11) C'est ainsi qu'on dérobe un trône à Cléopâtre. - Plolémée Aulète chercha à assurer par son testament la couronne à ses enfants, en nommant pour ses successeurs, sous la surveillance du peuple romain, les deux aînés , Ptolémée Dionysies, âgé de treize ans, et Cléopâtre sa soeur, âgée de dix-sept ans, qu'il devait épouser. Quant aux deux plus jeunes, Ptolémée Néotéros et Arsinoé, leur père invoquait pour eux la protection du sénat romain. Des dissensions entre Cléopâtre et son frère furent excitées et entretenues par l'eunuque Pothin qui avait la direction des affaires. Cléopâtre, obligée de sortir de l'Égypte, se réfugia en Syrie, où elle leva des troupes pour soutenir ses droits par les armes, au temps où César poursuivant Pompée, après la bataille de Pharsale, entra dans Alexandrie et se porta, au nom de Rome, pour médiateur entre le frère et la soeur.

(12) Sous le poids éternel d'Inarime - Ile de la Campanie ; elle avait encore d'autres noms. Voyez Pline, liv. III, ch. III.

Inarime Jovis imperiis imposta Typhaeo.

(Virg., lib. VI, Aeneid. v. 716.)

(13) Le plus grand malheur de notre siècle. - "II y a des vers de Lucain qui ne sont pas aussi connus que le traité de Plutarque, de la Cessation des Oracles, et qui méritent cependant de l'être. Ce sont des choses qu'il faut abandonner aux réflexions du lecteur accoutumé à faire le départ des vérités." (De Maistre, Soirées de Saint-Pétersbourg, XIe entretien, note p. 253.) Ce sont ceux que nous traduisons ici.

(14) Vers l'Aulide. - Depuis la guerre de Troie, l'Aulide passait pour retenir les vaisseaux dans ses ports.

(15) Dans les marais Salapiens (page 1G8). - Il y avait en Apulie une ville de ce nom, célèbre par les amours d'Annibal avec une femme du pays. Voyez Pline, liv. III, ch. II.

(16) Le peuple qui l'implore. - C'est une cruelle ironie de la part du poète. César, qui est dictateur, se nomme lui-même consul pour plaire au peuple, qu'il prive aussi du droit d'élire ses magistrats.

(17) La fête de Jupiter Latin. - Les nouveaux consuls devaient la célébrer tous les quatre ans, aux flambeaux, sur le mont Albain, en mémoire de l'alliance renouvelée entre Tarquin le Superbe et les Latins. Voyez Macrobe, Saturnales, liv. I, ch. XVI . Les divinités honorées dans ces fêtes étaient Vesta, le Feu éternel, et le Jupiter Latial.

LUCAIN

LA PHARSALE

LIVRE VI

introduction   livre I  livre II  livre III  livre IV  livre V  livre VII  livre VIII  livre IX  livre X

LIVRE VI

Les deux rivaux sont en présence. - César appelle de tous ses vœux l'heure fatale qui va décider de sa fortune. - Ne pouvant forcer Pompée d'en venir à une bataille, il lève son camp, et marche sur Dyrrachium (aujourd'hui Durazzo) ; mais Pompée l'a prévenu. - Fortification de cette ville. - Pompée campe sur une hauteur qui protège la ville : César, pour assiéger son ennemi, trace au loin l'enceinte d'un immense retranchement. - Description de ces travaux. Cause première de la contagion. - Elle désole le camp de Pompée ; la famine ; celui de César. - Pompée résout aussitôt de forcer les barrières dont l'a su envelopper son ennemi. - Attaque du fort Minutium. - Un centurion, du nom de Scaeva, soutient seul le choc. - Eloge du guerrier. - Il harangue ses compagnons qu'il ramène au combat. - Sa bravoure, ses blessures, son stratagème, sa mort. - Nouvelle attaque de Pompée dirigée sur les forts voisins de la mer : il en chasse l'ennemi. - Efforts impuissants de César, qui est accouru au secours des siens. - Pompée pouvait accabler son rival : trop généreux, il laisse échapper la victoire ; regrets du poète. - César passe en Thessalie. - Pompée l'y suit, et refuse de se rendre à l'avis de ceux de ses amis qui l'engagent à revenir à Rome. - Description de la Thessalie : les monts Ossa, Pélion, Othrys, Pinde, Olympe. - La vallée de Tempé, les champs de Phylaoée, Ptélée, Dotion, Trachine, Mélibée, Larisse, Argos, Thèbes ; les fleuves Éas, Inachus, Achéloüs, Évène, etc. - habitants : Bébryces, Lélèges, Dolopes, Centaures. - Art de fondre les métaux ; monnaie. - Campé sur cette terre, chaque parti s'agite dans l'attente du combat. - Sextus, le plus jeune des deux fils de Pompée, veut connaître l'arrêt du destin ; il va consulter une enchanteresse. - Art magique des Hémonides ou femmes de l'Hémus. - Discours de Sextus à l'enchanteresse. Réponse d'Érichtho. - L'antre de l'enchanteresse. - Charmes magiques. - Un cadavre répond à sa voix. - Destins de Pompée. - Le cadavre est rendu au bûcher. - Sextus, guidé par Érichtho, rentre au camp de son père.

Les deux rivaux sont en présence.

Dès que les chefs, résolus d'en venir à une bataille (01), se furent établis sur les hauteurs voisines, et que les dieux tinrent dans la lice ces deux rivaux qu'ils voulaient voir aux mains, César dédaigna de s'occuper à prendre les villes de la Grèce. Il ne veut plus devoir à sa fortune d'autre victoire que sur Pompée.

César appelle de tous ses vœux l'heure fatale qui va décider de sa fortune.

Tous ses vœux ne tendent qu'à voir l'heure fatale qui entraînera la chute de l'un des deux partis. Il aime à penser qu'un seul coup du sort anéantira l'un ou l'autre.

Ne pouvant forcer Pompée d'en venir à une bataille, il lève son camp, et marche sur Dyrrachium (aujourd'hui Durazzo) ; mais Pompée l'a prévenu.

Trois fois il déploie son armée sur les collines qu'il occupe, et fait lever ses étendards. Signal menaçant des combats, pour  annoncer qu'il est toujours près à consommer le malheur de Rome. Mais rien ne peut attirer Pompée, il refuse la bataille et ne se confie que dans les retranchements de son camp ; César quitte le sien, et à travers les bois, il cache sa route, et s'avance d'un pas rapide vers les murs de Dyrrachium (02), qu'il espère enlever d'assaut. Pompée, qui suit le rivage de la mer, le devance, et va s'établir sur une éminence appelée Pétra (03), d'où il protège la ville. Cette ville, fondée par les Corinthiens, est par elle-même imprenable. Ce qui la défend n'est pas l'ouvrage de ses fondateurs : ce n'est point un rempart élevé par l'industrie et les efforts de l'homme. Les travaux des humains, quelque hardis et solides qu'ils soient, cèdent sans peine au ravage des guerres et des ans qui renversent tout.

Fortification de cette ville.

La force de cette place est telle que le fer ne peut l'ébranler : c'est l'assiette du lieu, rochers où se brisent les flots. Sans une colline étroite qui la joint à la terre, Dyrrachium serait une île. Des écueils formidables aux matelots sont les fondements de ses murs, et lorsque la mer d'Ionie est soulevée par le rapide vent du midi, la vague ébranle les maisons et les temples, l'écume s'élance jusqu'au faîte des toits.

Pompée campe sur une hauteur qui protège la ville : César, pour assiéger son ennemi, trace au loin l'enceinte d'un immense retranchement. - Description de ces travaux.

L'impatience et l'ardeur de César le détournèrent d'une entreprise douteuse et lente. Il résolut d'assiéger lui-même ses ennemis à leur insu, en s'emparant des hauteurs d'alentour, et en élevant au loin un rempart dont l'enceinte embrasserait leur camp. Il mesure des yeux la campagne ; il ne se contente pas d'y construire à la hâte un fragile mur de gazon ; il fait tirer d'énormes rochers des entrailles de la terre, il fait démolir et transporter les murailles des villes voisines, et de leurs débris il bâtit un rempart à l'épreuve du bélier, et des efforts de l'art destructeur de la guerre. Les montagnes sont aplanies, les abîmes comblés, et l'ouvrage de César se prolonge à travers les hauteurs et les précipices. Un fossé profond règne au pied du rempart, et sur les sommets les plus escarpés on établit des forts. Dans une vaste enceinte, il enferme des champs cultivés, des déserts stériles, de vastes forêts dont il enveloppe les fauves habitants.

Ni les moissons ni les pâturages ne manquent à Pompée, et dans les limites que César lui trace, il a la liberté de changer de camp. On voit des fleuves commencer, poursuivre et finir leur cours dans cet enclos immense, et César ne saurait parcourir toute l'étendue de ses travaux sans se reposer dans sa course. Que la Fable nous vante à présent les murs de Troie qu'elle attribue aux dieux ! Que le Parthe fuyard admire les murs de Babylone environnés d'une brique fragile ! Autant de pays qu'en abreuve le Tigre et le rapide Oronte, autant en contient le royaume assyrien, autant en renferme cet enclos, construit subitement et dans le tumulte des armes. Tant de travaux, qui sont perdus, auraient suffi pour combler le Bosphore et réunir les bords de l'Hellespont, pour couper l'isthme de Corinthe, et pour épargner aux vaisseaux le tour pénible et dangereux du promontoire de Malée ou pour changer utilement la face de tel autre lieu de la terre, quelque obstacle que la nature eût opposé aux efforts de l'art.

La guerre s'enferme en champ clos. Ici s'amasse tout le sang qui doit bientôt inonder le monde, ici sont rassemblées toutes les victimes que la Thessalie et l'Afrique doivent dans peu voir égorger. Toute la rage de la guerre civile fermente, retenue dans cette arène étroite.

Les premiers travaux avaient trompé la vigilance de Pompée. Tel au milieu des champs de la Sicile, le laboureur repose en sûreté, et n'entend pas le mugissement des flots contre les rochers de Pelure ; tels les Bretons de la Calédonie, au centre de leur île, ne sont point frappés du bruit de l'Océan qui se brise contre leurs bords. Mais lorsque Pompée aperçoit le terrain investi d'un immense rempart, il quitte le camp de Pétra, et répand son armée sur plusieurs éminences, pour engager César à diviser ses troupes, et pour le fatiguer en lui donnant sans cesse toute son enceinte à garder. De son côté, il se retranche ; et du terrain que César lui laisse, il se réserve un espace égal à celui qui sépare le Capitole altier de l'humble bois d'Aricie où Diane est adorée, égal au cours du Tibre, depuis les murs de Rome jusqu'à sa chute dans la mer, s'il ne faisait aucun détour.

On n'entend point le son des trompettes ; les traits se croisent dans les airs ; mais c'est de plein gré que le soldat les lance, et des Romains, pour s'exercer, percent le cœur à des Romains.

Cause première de la contagion

Un soin plus pressant que celui de la guerre occupe les chefs, et leur ôte l'envie de mesurer leurs armes. La terre épuisée ne donnait plus d'herbages ; les prairies foulées aux pieds des chevaux, et endurcies sous leurs pas rapides sont dépouillées de leur vert gazon. Ces coursiers belliqueux périssaient de langueur dans les campagnes dépouillées : leurs jarrets tremblants fléchissaient ; ils s'abattaient au milieu de leur course ou devant des crèches pleines d'un chaume aride, ils tombaient mourants de faiblesse ; la bouche ouverte, et demandant en vain un herbage frais qui leur rendit la vie.

Elle désole le camp de Pompée ; la famine ; celui de César.

La corruption dissout les cadavres infects. L'air croupissant se remplit de mortelles exhalaisons, qui, condensées en nuage, couvrirent le camp de Pompée. Telle est la vapeur infernale qui s'élève des rochers fumants de Nésis ou des cavernes d'où Typhon exhale sa rage et souffle la mort. Les soldats tombent en langueur. L'eau, plus facile encore et plus prompte que l'air à contracter un mélange impur, porte dans les entrailles contractées un poison dévorant. La peau se sèche et se noircit, les yeux sortent de leurs orbites, enflammés, un rouge ardent colore les joues ; la tête, lasse et appesantie, refuse de se soutenir. Le ravage que fait le mal est à chaque instant plus rapide. Il n'y a plus aucun intervalle de la pleine vie à la mort. Dès qu'on se sent frappé, on expire. La contagion se nourrit et s'accroît par le nombre de ses victimes ; les vivants sont confondus avec les morts, et l'unique sépulture accordée à ces malheureux, c'est de les traîner hors des tentes. Cependant ces souffrances eurent un terme quand le vent de mer s'éleva derrière le camp, que l'Aquilon purifia l'air, et que des vaisseaux apportèrent des grains étrangers.

L'ennemi, libre sur des collines spacieuses, n'avait à souffrir ni de la corruption d'une eau dormante, ni de la pesante inertie d'un air infect. Mais il était tourmenté d'une famine aussi cruelle que s'il eût été resserré par le siège le plus étroit. Avant que les épis ne soient élevés sur leur tige grandissante, on voit les hommes, pressés par la faim, disputer la pâture aux animaux, brouter la feuille des buissons, et mordre à l'écorce des arbres. On les voit déraciner les plantes dont la nature leur est inconnue, et qui peuvent être des poisons mortels. Tout ce que le feu peut amollir, tout ce qui cède à une dent avide, tout ce qui peut passer dans les viscères, même en déchirant le palais, des mets jusqu'alors inconnus à l'homme, les soldats se les arrachent, et ils ne laissent pas de tenir assiégé un ennemi chez lequel tout abonde.

Pompée résout aussitôt de forcer les barrières dont l'a su envelopper son ennemi. - Attaque du fort Minutium.

Dès que Pompée vit le moment de forcer les barrières qui l'environnaient et de se rendre la terre libre, il ne prit pas, comme pour s'échapper, une heure où la nuit l'eût couvert de ses ombres : il dédaigne une fuite dérobée à César et un chemin frayé sans le secours des armes. Il veut sortir à travers de vastes ruines, sur les débris du rempart et des tours, s'ouvrir un passage au milieu des glaives et par le carnage et par la mort. Il choisit pour l'attaque un endroit du rempart qui, depuis, s'est appelé le fort Minutius (04) et qu'environne un bois épais sur une colline escarpée. Il y fait marcher son armée en silence et sans qu'il s'élève aucun nuage de poussière qui le trahisse ; et soudain il arrive au pied du rempart. À l'instant toutes ses trompettes sonnent, toutes ses aigles brillent, et sans donner au fer le temps de hâter leur défaite, la frayeur et la surprise les ont déjà vaincus. Leur plus grand effort de courage est de tomber, percés de coups, dans le poste où ils sont placés. La flèche qui vole sur les murs n'y rencontre plus de victimes. Des nuages de traits se perdent dans les airs. Alors les torches de bitume portent le feu de toutes parts. Les tours embrasées chancellent et menacent de s'écrouler ; le boulevard retentit des coups redoublés du bélier qui l'ébranle. Déjà sur le haut du rempart on voyait les aigles du sénat arborées, l'univers rentrait dans ses droits.

Un centurion, du nom de Scaeva, soutient seul le choc. - Éloge du guerrier. Il harangue ses compagnons qu'il ramène au combat.

Mais ce poste que mille légions n'auraient pas gardé, que César et sa fortune eussent peut-être mal défendu, un seul homme le dispute à l'ennemi ; tant qu'il est vivant et qu'il a les armes à la main, la victoire n'est pas décidée. Ce brave s'appelait Scaeva (05).

Il avait langui dans la foule obscure des légions, jusqu'à la conquête des Gaules, où il avait obtenu, par son courage et au prix de son sang, le cep de vigne du centurion, homme voué à tous les forfaits, et qui ne savait pas que contre son pays la valeur est un crime. Sitôt qu'il vit ses compagnons renoncer au combat et chercher leur salut dans la fuite : "Romains ! s'écrie-t-il, où vous porte une terreur impie, une frayeur inconnue dans les armées de César ? Vils fugitifs ! Troupeau d'esclaves ! Quoi ! Sans verser une goutte de sang vous présentez le dos à la mort ? Quoi ! Vous supporterez la honte de n'être pas au nombre de ces braves qu'on entasse sur le même bûcher, qu'on cherche dans la foule des morts ? Si le zèle ne peut vous retenir, que l'indignation vous retienne ! De tous les postes que l'ennemi pouvait attaquer, c'est le nôtre qu'il a choisi. Non ! Ce jour ne passera point sans coûter du sang à Pompée. Il eût été plus heureux pour moi de mourir aux yeux de César, mais si la fortune m'envie un témoin si cher, j'emporterai chez les morts les éloges de son rival. Que les traits s'émoussent sur l'airain qui nous couvre et que la pointe des épées se brise dans notre sein. Déjà la poussière s'élève et se répand, déjà le bruit de ces ruines retentit jusqu'aux oreilles de César. Il nous entend. Amis ! la victoire est à nous ! Le voilà ! Tandis que nous mourons, il vient nous venger !"

Sa bravoure, ses blessures, son stratagème, sa mort.

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