Pharsalia (page 3)

Lucain · Lettres

Texte français, domaine public · Source : remacle.org · 4 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Jamais le premier son de la trompette au moment d'une bataille n'excita plus d'ardeur que la voix de Scaeva. Ses compagnons, frappés de son audace, l'admirent et brûlent de le suivre ; impatients de voir par eux-mêmes, si, enfermé dans un lieu étroit, accablé par le nombre, un homme vaillant peut gagner plus que le trépas. Pour Scaeva, du haut du rempart qui s'écroule, il commence par rouler les cadavres dont les tours sont déjà comblées, et à mesure que les ennemis se succèdent, il les accable sous le poids des morts. Les ruines, les débris, les masses de bois et de pierre, tout devient une arme entre ses mains. Il va jusqu'à menacer les assaillants de sa propre chute. Tantôt il les repousse à coups de pieux et de leviers, tantôt il tranche à coups d'épée les mains qu'il voit s'attacher aux murs. Aux uns il écrase la tête sous la pierre, et, à travers les débris des os qu'il enfonce, le cerveau rejaillit au loin ; à d'autres, il présente des torches allumées ; leurs cheveux s'enflamment, leur visage brûle, et leurs yeux en sont dévorés. Dès que la foule des morts entassés et qui s'accumulent sans cesse a égalé la hauteur du mur, Scaeva se précipite au milieu des armes avec la rapidité d'un léopard qui s'élance sur les épieux. Pressé par d'épais bataillons, enveloppé par une armée entière, partout où il jette les yeux, il porte la mort. Déjà son glaive est émoussé par le sang qui s'y fige : il ne blesse plus, il meurtrit et il brise. Tous les traits de l'ennemi s'adressent à lui seul. Toutes les mains sont sûres, tous les dards vont au but, et les dieux se donnent le spectacle nouveau d'un combat entre un seul homme et la guerre. Son épais bouclier retentit de coups redoublés. Son casque brisé meurtrit sa tête, et son sein se fait une armure des traits dont il est hérissé. Cessez, insensés, de prétendre à lui percer le cœur : le dard, le javelot n'y peuvent plus atteindre ; il faut l'écraser sous la phalarique tournoyant sous l'effort du câble, et sous les débris des remparts ; c'est au bélier pesant, c'est à la baliste à renverser ce nouveau mur qui protège César et résiste à Pompée. Scaeva ne daigne plus se couvrir de ses armes, et, soit pour ne pas laisser oisive la main qui porterait le bouclier, soit pour éviter le reproche d'avoir voulu prolonger sa vie, il s'abandonne sans défense à tous les coups des assaillants. Enfin, accablé sous le poids des flèches dont il est couvert, comme il sent que ses genoux fléchissent, il ne songe plus qu'à choisir un ennemi sur qui tomber.

Tel l'éléphant dans les champs de Libye, percé de lances et de dards, qui n'ont pu pénétrer à travers sa dure enveloppe, les secoue en ridant sa peau ou les brise en repliant sa trompe, ainsi tant de traits, tant de blessures ne peuvent accomplir une seule mort.

Voilà cependant qu'un Crétois tend son arc et vise Scaeva : sa flèche part, et trop fidèle aux vœux de celui qui l'a décochée, atteint Scaeva et lui perce l'œil gauche. Scaeva rompant tous les liens qui attachent le globe sanglant et arrachant d'une intrépide main la flèche et l'œil qu'elle tient suspendu, les foule aux pieds l'un et l'autre. Ainsi, une ourse de Pannonie, furieuse de se sentir blessée du dard qu'un chasseur lui a lancé, se replie sur sa blessure, pour arracher le trait qui la suit en tournant avec elle.

Le front de Scaeva avait perdu sa férocité, une pluie de sang inondait son visage ; les cris de joie des vainqueurs remplissaient l'air, à peine eussent-ils marqué plus d'allégresse si le sang plébéien qu'ils voyaient couler eût été celui de César. Mais Scaeva tenant sa douleur renfermée au fond de son âme :

"Citoyens," dit-il d'un air plein de douceur et comme ayant perdu courage, "citoyens, je vous demande grâce, détournez de moi le fer homicide ; il n'est pas besoin pour m'ôter la vie de me lancer de nouveaux traits ; il vous suffit d'arracher de mon sein ceux dont il est déjà percé. Emportez-moi vivant dans le camp de Pompée ; faites cette offrande à votre chef, il vaut mieux pour lui que l'exemple de Scaeva montre à renoncer à César, qu'à mourir d'une mort honorable. "

Le malheureux Aulus ajoute foi à ce langage plein d'artifice, et sans s'apercevoir que Scaeva tient son épée par la pointe, il se courbe pour l'enlever et l'emporter avec ses armes. Soudain, aussi prompt que la foudre, le glaive de Scaeva est plongé dans son sein. La force revient à Scaeva, et ranimé par ce nouvel exploit : "Ainsi périsse, dit-il, quiconque osera croire avoir réduit Scaeva. Si Pompée veut obtenir la paix de cette épée, qu'il rende les armes à César, qu'il prosterne devant lui ses aigles. Lâches, me croyez-vous timide et tremblant comme vous à l'aspect de la mort ? Sachez que le parti de Pompée et du sénat vous est moins cher qu'à moi l'honneur de mourir." Comme il disait ces mots, un tourbillon de poussière annonce que César arrive avec ses cohortes ; son approche épargne à Pompée le plus accablant des affronts, la honte d'avoir cédé à un seul homme et d'avoir vu son armée entière reculer devant Scaeva. Celui-ci que la chaleur du combat avait soutenu, tombe en défaillance dès que le combat cesse. Ses compagnons l'environnent en foule et le reçoivent. C'est à qui sera chargé de ce glorieux fardeau. Il leur semble qu'une divinité se cache dans ce corps mutilé : ils adorent en lui la vivante image de la plus sublime vertu. Chacun s'empresse de retirer les flèches de ses blessures ; et les temples des dieux, les autels de Mars sont ornés de tes armes, ô Scaeva ! ô nom glorieux à jamais, si devant lui avait fui l'Espagnol indompté ou le Cantabre au court javelot ou le Teuton à la longue pique ! Ô Scaeva ! Tu ne suspendras point aux murs du Capitole les monuments de ta victoire. Rome ne retentira point du bruit de ton triomphe. Malheureux ! Fallait-il employer tant de vertu à te donner un maître !

Nouvelle attaque de Pompée dirigée sur les forts voisins de la mer : il en chasse l'ennemi.

Pompée repoussé sur ce point ne veut pas de trêve : il repousse un lâche sommeil ; telle la mer, quand les vents furieux l'agitent et qu'elle se brise contre ses écueils ou que minant les flancs d'une haute montagne, elle en prépare la chute prochaine dans les flots. Il embarque une partie de ses troupes, leur fait tourner les forts les plus voisins, enlève ces postes par une double attaque, et reculant les bornes de son camp, se déploie dans la campagne et s'applaudit de pouvoir changer de position. Tel l'Éridan, lorsqu'il enfle ses eaux, surmonte les digues qui protègent ses bords et se répand au loin dans les campagnes ravagées. S'il rencontre dans son cours quelque endroit faible qui n'ait pu soutenir l'effort de ses rapides flots, il sort tout entier de sa couche profonde et à travers des terres inconnues va se creuser un nouveau lit. Les laboureurs des champs inondés s'en éloignent, et de nouveaux possesseurs s'emparent du fond que le fleuve a quitté.

À peine César est averti par la lumière allumée sur une tour, il accourt, et trouve ses remparts renversés, la poussière même abattue, et le même silence qui régnerait parmi des ruines antiques. Le calme du lieu, la tranquillité de Pompée, le sommeil qu'on ose goûter après avoir vaincu César, l'enflamment de fureur. Il court, dût-il hâter sa perte, troubler ce repos insultant. Plein de menaces, il se jette sur Torquatus. Celui-ci découvre César qui s'avance ; et aussitôt, avec la même célérité qu'un nocher habile replie ses voiles et les dérobe à la tempête qui le menace, ce guerrier prudent se retire à l'abri d'un moindre  rempart, et va regagner le camp de Pompée pour ramasser toutes ses forces, et se former dans un espace étroit. Dès que Pompée voit que César a passé la première enceinte, il fait descendre toutes ses troupes des collines qu'elles occupent, les déploie autour de César, et l'investit de son armée entière. Lorsque l'Etna, où s'agite Encelade, ouvre tout à coup ses cavernes brûlantes, et se répand lui-même en torrents de feu dans les campagnes d'alentour, l'habitant de ces campagnes en est moins effrayé que ne le fut le soldat de César à cette irruption soudaine. Vaincu, même avant le combat, par la seule poussière qu'il voyait s'élever, dans le trouble et l'aveuglement de sa frayeur il voulait fuir, il se précipitait au-devant de l'ennemi, et, saisi d'épouvante, il courait à sa perte.

Pompée pouvait accabler son rival : trop généreux, il laisse échapper la victoire ; regrets du poète.

Il dépendait de Pompée d'étouffer dans le sang jusqu'aux semences de la guerre civile. Il retint ses glaives altérés de carnage. Rome aujourd'hui serait heureuse, libre, maîtresse d'elle-même, et rétablie dans tous ses droits, si l'impitoyable Sylla se fût trouvé à la place du généreux Pompée ; et c'est un malheur à jamais déplorable que César ait dû son salut à ce qui mettait le comble à ses crimes, à l'injustice d'être eu guerre avec un gendre qui l'aime. Sort cruel ! L'Afrique n'eût pas vu le désastre d'Utique, ni l'Espagne celui de Manda ; le Nil, souillé d'un meurtre abominable, n'eût pas promené sur ses ondes un cadavre plus sacré que ses rois égyptiens ; Juba n'eût pas couvert le sable de Libye de son cadavre dépouillé ; le sang d'un Scipion n'eût pas apaisé les mânes des Carthaginois ; et l'univers n'eût pas pleuré la mort du vertueux Caton. Ô Rome (06) ! Ce jour pouvait être le dernier jour de tes malheurs. Pharsale pouvait s'effacer du livre de tes destinées.

César passe en Thessalie. - Pompée l'y suit, et refuse de se rendre à l'avis de ceux de ses amis qui l'engagent à revenir à Rome.

César abandonne un pays où le sort des armes lui a été contraire, et avec les débris de son armée, il passe dans la Thessalie.

Les amis de Pompée firent tous leurs efforts pour le détourner du dessein de suivre César (07), et pour l'engager à retourner à Rome, et à regagner l'Italie où il n'avait plus d'ennemis. "Non, leur dit-il, je ne veux point, à l'exemple de César, porter la guerre au sein de ma patrie, et Rome ne me reverra qu'après que j'aurai renvoyé mes armées. Lorsque ces troubles se sont élevés, il ne tenait qu'à moi de garder l'Italie, si j'avais voulu faire des places de Rome un champ de bataille, voir assiéger les temples de nos dieux et ensanglanter le Forum. Pourvu que j'éloigne la guerre, je consens à passer au-delà des Scythes, dans les climats glacés du Nord ou à suivre César à travers les régions brûlantes du Midi. Moi Rome, troubler ton repos après ma victoire, moi qui, pour t'épargner les horreurs des combats, ai pu me résoudre à te fuir ! Ah ! que plutôt, pour ta sûreté, César se flatte que tu es à lui !" Après ce discours, il prit sa route vers les contrées de l'Orient, et par des chemins qu'il se fraya lui-même, à travers les montagnes qui séparent l'Illyrie et la Macédoine, il arriva dans la Thessalie, où la Fortune avait marqué le théâtre de la guerre.

Description de la Thessalie : les monts Ossa, Pélion, Othrys, Pinde, Olympe. - La vallée de Tempé, les champs de Phylaoée, Ptélée, Dotion, Trachine, Mélibée, Larisse, Argos, Thèbes ; les fleuves Éas, Inachus, Achéloüs, Évène, etc. - habitants : Bébryces, Lélèges, Dolopes, Centaures. - Art de fondre les métaux ; monnaie.

La Thessalie, du côté où le soleil se lève environné des frimas de l'hiver, est ombragée par le mont Ossa, mais lorsque l'été promène le char de Phébus au milieu et au plus haut du ciel, c'est le mont Pélion qui s'oppose aux premiers traits de sa lumière. Au midi s'élève l'Othrix couronné d'épaisses forêts, qui défendent cette contrée de la race du Lion. Le Pinde lui sert de barrière contre le Zéphyr et l'Iapix ; et les peuples qui vers le nord habitent au pied de l'Olympe, sont à couvert des Aquilons, et ne savent pas que les étoiles de l'Ourse brillent toute la nuit au ciel. Les plaines que ces monts environnent étaient jadis cachées sous les eaux avant qu'à travers le vallon de Tempé les fleuves se fussent ouvert un passage pour se jeter au sein des mers. Ils ne formaient qu'un lac immense : leurs eaux s'accumulaient au lieu de s'écouler. Mais quand le bras d'Hercule eut séparé l'Ossa de l'Olympe, et que Nérée entendit la chute de ces torrents nouveaux, alors sortit des eaux cette Pharsale que les dieux auraient dû laisser à jamais submergée. On vit paraître les champs de Philacée, où régna le premier des Grecs qui descendit au rivage troyen (08)

; et ceux de Ptéléos, et ceux de Dotion, qui depuis ont été célèbres par le malheur de Thamiris, le rival des Muses ; et Trachine, et Mélibée, que protégeaient les flèches d'Hercule ; et Larisse, autrefois puissante ; et ces campagnes où la charrue laboure maintenant la noble Argos ; et cette Thèbes fabuleuse, dont on nous montre encore la place, Thèbes où la malheureuse Agavé ensevelit la tête de Penthée, de ce fils qu'elle-même elle avait immolé dans un accès de ses fureurs.

Les eaux de ce marais immense s'écoulèrent donc par divers canaux, et formèrent autant de fleuves ; le pur et faible Aeas qui, de son humble lit, coule au couchant dans la mer d'Ionie ; et l'Inachus, père d'Isis, qui n'est pas plus fort que l'Aeas ; et l'Achéloüs, qui se vit au moment d'être l'époux de Déjanire ; et l'Évène, qui fut teint du sang de Nessus et qui traverse Calydon, patrie de Méléagre ; et le Sperchius qui va se briser dans les flots du golfe malique ; et l'Amphrise, dont les claires eaux arrosent les prairies où Apollon, berger, garda les troupeaux ; et l'Anaurus, d'où jamais ne s'élève aucun nuage humide et que les vents n'osent troubler ; et nombre de fleuves inconnus à l'Océan qui rendent au Pénée le tribut de leur onde. L'Apidane se jette à flots précipités dans l'Énipe, qui ne devient rapide qu'en s'unissant à lui ; l'Asope reçoit dans son sein le Phénix et le Mélas ; seul le Titarèse (09) se joint au Pénée, mais sans se confondre avec lui, et glisse sur sa surface comme sur le sable de son lit ; on croit qu'il prend sa source dans les marais du Styx ; fier de son origine, il dédaigne de mêler ses eaux avec celles d'un fleure obscur et conserve la vénération des dieux.

Dès que ces fleuves écoulés laissèrent à sec les campagnes, le sillon fertile s'ouvrit sous le soc du Bébryce ; bientôt sous la main du Lélège pénétra la charrue. Les Éolides, les Dolopes brisèrent le sol, avec eux les Magnètes, célèbres par leurs coursiers, les Minyens, par leurs rames. C'est dans les antres de Thessalie que 1a nue fécondée par les embrassements d'Ixion engendra les centaures. Toi, Monychus, qui brisais les durs rochers du mont Pholoé (10) ; toi, fier Rhétus, qui du haut de l'Oeta lançais des chênes arrachés du sommet de cette montagne et que Borée à peine aurait déracinés ; et Pholus, qui se glorifiait d'être l'hôte du grand Alcide ; et toi, Nessus, perfide ravisseur, que perça la flèche empoisonnée ; et toi, sage Chiron, qu'on voit briller au ciel vers le pôle glacé de l'Ourse, l'arc tendu vers le Scorpion. Cette même terre a produit toutes les semences de guerre : ce fut là que du sein du roc, frappé du trident de Neptune, s'élança le coursier thessalien, présage des combats ; ce fut là qu'il reçut de la main du Lapithe, le premier frein qui le dompta, qu'il rongea le mors pour la première fois, et couvrit d'écume les rênes. Ce fut des rives de Pagase que le premier vaisseau qui jamais ait fendu les ondes, emporta l'homme audacieux loin de la terre, son élément, sur l'abîme inconnu des mers. Ce fut encore un roi de Thessalie, Itonus, qui apprit aux humains à fondre les métaux dans d'immenses fournaises, à façonner leur masse brute sous les coups des marteaux brûlants, à réduire l'or en monnaie, à calculer la valeur des richesses : secret fatal qui fut pour les peuples une source de malheurs et de crimes. La Thessalie avait aussi engendré le monstrueux Python qui rampa vers les cavernes de Delphes, c'est pourquoi les jeux pythiens demandent les lauriers de Thessalie, et ces deux enfants d'Aloée, dont l'impiété seconda la révolte des Titans, lorsque sur Pélion, qui touchait presque au ciel, Ossa fut encore entassé et ferma la route des astres.

Campé sur cette terre, chaque parti s'agite dans l'attente du combat.

À peine les deux chefs sont campés dans ces champs proscrits par les dieux, le pressentiment du combat agite l'une et l'autre armée. Tout annonce que le moment d'une action décisive, ce moment si grave et si terrible, approche, les esprits faibles et timides tremblent d'y toucher de si près et ne voient que désastres dans l'avenir. D'autres, mais c'est le petit nombre, s'armant de force contre l'événement, portent dans les hasards un courage mêlé d'espérance et de crainte. Du nombre des lâches était Sextus, l'indigne fils du grand Pompée, qui, dans la suite, échappé des combats et vagabond sur les mers de Sicile, fit le métier infâme de pirate et obscurcit 1a gloire que son illustre père avait acquise sur ces mers.

Sextus, le plus jeune des deux fils de Pompée, veut connaître l'arrêt du destin ; il va consulter une enchanteresse.

L'effroi dont il était saisi dans l'attente de l'avenir lui fit chercher à le connaître, mais ce ne fut ni Delphes, ni Délos, ni Dodone qu'il consulta, Dodone, nourrice féconde des premiers mortels. Il ne chercha point un devin qui sût lire les destinées dans les entrailles des victimes, dans le vol des oiseaux, dans les feux de la foudre, ni observer le cours des étoiles comme les savants Chaldéens (11). S'il est encore quelque moyen caché, mais innocent, d'interroger le sort, ce n'est pas celui qu'il emploie ; c'est un art abhorré du ciel, c'est la. magie qu'il met en usage. Il porte ses vœux aux autels lugubres des Furies ; il évoque les ombres et les dieux des Enfers. Ce malheureux se persuade que les dieux du ciel ne sont pas assez clairvoyants. Ce qui achève de le décider dans son délire, c'est le voisinage des peuples de l'Hémus.

Art magique des Hémonides ou femmes de l'Hémus.

L'art des femmes de cette contrée passe toute croyance. C'est l'assemblage de tout ce qu'on peut imaginer et feindre de plus monstrueux. La Thessalie leur fournit des plantes vénéneuses en abondance et ses rochers comprennent le mystère infernal de leurs enchantements. Partout on y rencontre de quoi faire violence aux dieux. Il y croît des herbes que Médée chercha vainement dans la Colchide.

Ces dieux qui ne daignent pas écouter les vœux du reste des mortels, obéissent aux enchantements de la Thessalienne maudite. Ses accents magiques pénètrent seuls au fond des demeures célestes. Les Immortels n'y peuvent résister, le soin même du monde, les révolutions du ciel ne peuvent les en distraire. Quand le murmure d'une Hémonide a frappé les astres, Babylone et la majestueuse Memphis ouvrent en vain tous les sanctuaires de leurs mages antiques ; il n'est point d'autel qu'un dieu n'abandonnât pour celui de l'enchanteresse. Ses charmes inspirent l'amour à des cœurs qui jamais n'auraient été sensibles (12). Par elle, de sages vieillards brûlent d'une flamme insensée : cette vertu n'appartient pas seulement aux breuvages funestes ou à l'épaisse caroncule ravie sur le front de la jeune cavale que doit aussitôt aimer sa mère, sans filtre ni poison, ses paroles suffisent pour jeter les esprits dans un délire affreux. Deux époux, que ni le penchant, ni le devoir, ni la douce puissance de la beauté n'attire, un nœud magique les enchaîne, et rien ne peut les en dégager. À la voix d'une Thessalienne, l'ordre des choses est renversé, les lois de la nature sont interrompues ; le monde, emporté par son cours rapide, reste tout à coup immobile, et le dieu qui imprime le mouvement aux sphères est tout étonné de sentir que leurs pôles sont arrêtés. Par ces mêmes enchantements, la terre est inondée, le soleil obscurci ; le ciel tonne à l'insu de Jupiter.

L'Hémonide, en secouant ses cheveux, remplit l'air de noires vapeurs et répand au loin les orages ; la mer s'irrite quoique les vents se taisent ; les flots sont retenus dans un calme profond, quoique les vents soient déchaînés ; les airs et les eaux se combattent, les vaisseaux voguent contre les vents ; les torrents qui tombent du haut des rochers demeurent suspendus au milieu de leur chute ; les fleuves remontent vers leur source ; l'été ne soulève plus le Nil ; le Méandre court droit vers son embouchure ; l'Arare presse le Rhône paresseux ; le sommet des monts s'aplanit ; l'Olympe s'abaisse au-dessous des nuages ; les neiges de Scythie fondent au milieu de l'hiver sans que le soleil y darde ses rayons ; la mer repoussée loin du rivage résiste au poids de l'astre qui la presse ; la terre est ébranlée sur son axe incliné, sa masse pesante est poussée hors du centre de son repos et laisse à découvert le ciel qui l'environne.

Tous les animaux dévorants ennemis de l'homme tremblent devant l'enchanteresse : leur sang et leur venin lui servent à composer ses poisons. Le tigre altéré et le fier lion lèchent ses mains et la caressent. La froide couleuvre rampe à ses pieds et se déploie sur la neige ; la vipère se replie autour d'elle et l'enveloppe de ses nœuds ; les serpents savent que de sa bouche le souffle humain leur est mortel.

Quel pénible soin pour les dieux que d'obéir à ces enchantements ! Qu'ont-ils à craindre s'il les méprisent ? Quelle est la loi qui les enchaîne ? Est-ce de force ou de plein gré qu'ils cèdent ? Est-ce par un culte qui nous est inconnu que l'Hémonide se les concilie ou bien sont-ils intimidés des menaces qu'elle leur fait ? A-t-elle cet empire sur tous les dieux ou ne l'a-t-elle que sur un seul qui peut sur le monde ce qu'elle peut sur lui ? Les étoiles se détachent de la voûte azurée ; la lune, en pleine sérénité, se colore d'un rouge obscur, comme quand l'ombre de la terre lui dérobe l'aspect de l'astre dont elle emprunte ses rayons : le tourment que lui cause le charme ne cesse qu'au moment où elle descend du ciel et vient aux pieds de la Thessalienne écumer sur l'herbe qui la reçoit.

La farouche Érichtho avait abandonné, comme trop doux encore, les rites criminels, les noirs enchantements usités parmi ses compagnes ; elle avait porté les secrets de son art à un plus haut degré d'horreur. Elle s'était interdit la demeure des vivants, et pour être plus chère aux dieux des morts, elle habitait parmi des tombeaux dans l'asile même des ombres chassées de leurs couches. Ni l'air qu'elle respire, ni le ciel dont elle jouit, ne l'empêchent d'entendre ce qui se passe chez les mânes et dans le conseil infernal. Sur le visage de cette femme impie, qu'un jour serein n'éclaira jamais, une maigreur hideuse se joint à la pâleur de la mort. Ses cheveux mêlés sur sa tête sont noués comme des serpents. C'est lorsque la nuit est la plus noire et le ciel le plus orageux qu'elle sort des tombes désertes et qu'elle court dans les champs déserts pour aspirer les feux de la foudre. Ses pas imprimés sur la terre brûlent le germe des moissons fécondes. Elle souffle, et l'air qu'elle respire en est empoisonné. Elle ne daigne pas adresser aux dieux du ciel des vœux suppliants : aux premiers accents de sa voix, ils se hâtent de l'exaucer sans jamais lui donner le temps de redoubler le chant magique. Ses autels ne sont éclairés que par des torches funéraires, et son encens ne fume que sur des brasiers qu'elle a pris aux bûchers des morts. Elle ensevelit des vivants que l'âme anime encore ; le destin leur devait de longues années ; la mort s'en empare à regret. Recommençant à rebours la cérémonie des funérailles, elle rappelle les morts de la tombe et leur fait quitter leur couche. Elle va dérober les os brûlants encore d'un fils, et les flambeaux que des parents ont portés aux funérailles, et les débris à demi consumés du lit où le mort reposait, et les lambeaux de ses voiles funèbres, et ses cendres qui exhalent l'odeur de la chair. Mais a-t-on conservé dans la pierre ces corps dont le principe humide est tari, et dont la substance est durcie et desséchée, elle exerce sa fureur sur eux, plonge ses mains dans leurs yeux, arrache leurs prunelles glacées, ronge la pâle dépouille de leurs mains décharnées ; elle rompt avec ses dents le nœud fatal et le lacet des pendus ; dévore les cadavres, ronge la croix, déchire les chairs battues par l'orage ou brûlées par les feux du soleil. Elle arrache les clous des mains des crucifiés, boit le sang corrompu qui dégoutte de leurs plaies, et si la chair résiste aux morsures, elle s'y suspend. Si on laisse étendu sur la terre un mort privé de sépulture, elle accourt avant les oiseaux, avant les bêtes féroces ; mais elle n'a garde d'employer ses mains ou le fer à déchirer sa proie ; elle attend que les loups la dévorent, et c'est de leur gosier avide qu'elle se plaît à l'arracher. Le meurtre ne lui coûte rien, sitôt qu'elle a besoin d'un sang qui fume encore et qui jaillisse de la plaie ou qu'elle veut pour ses sacrifices, pour ses rites funèbres une chair vive et un cœur palpitant. Elle déchire les entrailles d'une mère et en arrache un fruit prématuré pour l'offrir à ses dieux sur un autel brûlant. S'il lui faut des ombres plus terribles, elle choisit parmi les vivants et fait des mânes à son gré. Toute mort est à son usage : de la joue éteinte des adolescents, elle enlève le duvet tendre ; de celui qui meurt dans la virilité, ce sont les cheveux qu'elle ravit. Elle assiste à la mort de ses proches, et sans pitié pour ce qu'elle a de plus cher, elle se jette sur le mourant, feint de lui donner le dernier baiser et lui tranche la tête ou lui entrouvre la bouche, et attachée au palais, elle murmure sur ses lèvres éteintes et lui confie les noirs secrets qu'elle fait passer aux Enfers.

Dès que la Renommée a fait connaître au fils de Pompée cette exécrable enchanteresse, il se met en marche au milieu de la nuit, à l'heure même où le soleil est à son midi sous notre hémisphère, et il traverse d'affreux déserts. Ses amis, ministres assidus de tous ses vices, après avoir longtemps erré parmi les tombeaux entrouverts et sur les débris des bûchers, aperçurent de loin Érichtho assise dans le creux d'un rocher, du côté où le mont Hémus s'abaisse et se joint aux plaines de Pharsale. Elle essayait des paroles inconnues aux magiciens et aux dieux mêmes de la magie, et composait de nouveaux charmes pour des sortilèges nouveaux, car dans la crainte que le dieu vagabond qui préside aux armes n'entraînât les Romains en de nouveaux climats, et que la Thessalie ne fût privée de tout le sang qui s'allait répandre, elle jetait sur les champs de Philippes, qu'elle arrosait de ses poisons, un charme assez fort pour y fixer la guerre : à elle cet ample carnage, à elle de disposer à son gré de tout le sang de l'univers. Elle s'applaudit d'avance de pouvoir mettre en pièces les cadavres des rois égorgés ; amasser les cendres de l'Italie entière ; recueillir les ossements de tant d'illustres morts et commander à de si grandes ombres. Son plus ardent désir, sa seule inquiétude est de savoir ce qu'on lui laissera du corps de Pompée jeté sur le sable ou du cadavre de César.

Discours de Sextus à l'enchanteresse. Réponse d'Érichtho.

Le lâche Sextus l'aborde et lui parle le premier en ces termes

"Ô toi la gloire des Hémonides, toi, qui peux révéler ou changer l'avenir, je te conjure de me laisser voir sans nuage quelle sera l'issue de cette guerre. Celui qui t'implore n'est pas le moins considérable d'entre les Romains. Le nom de Pompée est assez illustre : tu vois son fils, et l'héritier de sa ruine ou du trône du monde. Mon esprit, dans l'incertitude, est saisi d'un mortel effroi, et je me sens plus de courage pour soutenir un malheur certain. Ôte aux hasards le droit de me surprendre et de m'accabler tout à coup ; force les dieux à s'expliquer ou, sans leur faire violence, tire la vérité de la nuit des tombeaux ; ouvre-moi le séjour des mânes et contrains la mort à t'apprendre quelles seront ses victimes. Ce soin n'a rien qui t'humilie, et l'événement qui se prépare est digne que tu cherches à découvrir, ne fût-ce que pour toi, ce qu'en décidera le sort ?"

La Thessalienne impie s'applaudit de voir son nom devenu célèbre. "Jeune homme, répondit-elle, s'il ne s'agissait que de quelques destins obscurs, il me serait facile d'obtenir des dieux, en dépit d'eux-mêmes, tout ce que tu demanderais. Il est accordé à mon art de prolonger une vie dont les astres pressent la fin ou de trancher des jours qu'ils veulent prolonger jusque dans l'extrême vieillesse. Mais les événements publics forment une chaîne qui, dès l'origine du monde, les tient liés et indépendants. Si l'on y veut changer quelque chose, l'ordre universel en est ébranlé, et tout l'univers s'en ressent. Alors, nous, magiciens de Thessalie, nous avouons que la Fortune est plus forte que nous. Si tu te contentes de prévoir l'avenir, mille routes faciles te seront ouvertes pour arriver à la vérité. La terre, les airs, le chaos, les mers, les campagnes, les rochers de Rhodope, tout va parler. Mais puisqu'un carnage récent nous fournit des morts en abondance, enlevons-en un qui n'ait pas perdu toute la chaleur de la vie et dont les organes encore flexibles forment des sons à pleine voix : n'attendons pas que ses fibres desséchées par le soleil ne puissent plus nous rendre que des accents faibles et confus."

L'antre de l'enchanteresse.

Elle dit, et redoublant par ses charmes les ténèbres de la nuit, elle s'enveloppe la tête d'un nuage impur et va courant sur un champ de morts qui n'étaient point ensevelis. À son aspect, les loups prennent la fuite, les oiseaux détachent leurs griffes de 1a proie, même avant d'y avoir goûté. Cependant la Thessalienne, parmi ces cadavres glacés, en choisit un, dont le poumon, n'ayant reçu aucune atteinte, lui rende les sons de la voix. Elle en trouve plusieurs, et son choix suspendu tient une foule de morts dans l'attente : lequel d'entre eux va revoir la clarté ? Si elle eût voulu relever à la fois toutes ces troupes égorgées et les renvoyer aux combats, les lois de la mort auraient fléchi, et par un prodige de son art puissant, un peuple rappelé des rivages du Styx aurait reparu sous les armes.

Charmes magiques. - Un cadavre répond à sa voix.

À la fin, elle choisit parmi ces morts un interprète des destinées ; et traînant à travers des rochers aigus ce malheureux condamné à revivre, elle va le cacher au fond d'une montagne consacrée à ses mystères ténébreux. Cette caverne se prolonge et descend presque jusqu'aux Enfers. Une sombre forêt la couvre de ses rameaux courbés vers la terre et dont aucun jamais ne se dirigea vers le ciel : l'if au noir feuillage la rend impénétrable au jour. Au-dedans croupissent d'immobiles ténèbres, et l'intérieur de l'antre est revêtu d'une humide moisissure qu'engendre une éternelle nuit. Jamais ce lieu ne fut éclairé que d'une lumière magique : l'air n'est pas plus pesant et plus noir au fond de l'antre du Ténare, sur les confins de ce monde et de l'empire des morts. Aussi les dieux des Enfers ne craignent-ils pas d'envoyer les mânes dans la caverne d'Érichtho, car quoiqu'elle fasse violence aux destins, l'ombre qu'elle évoque peut douter elle-même si elle sort des Enfers ou si elle y entre. L'enchanteresse était vêtue comme les Furies, d'un voile peint de couleurs bizarres. Elle découvre son visage et rejette sa chevelure de vipères entrelacées ; et voyant que les compagnons de Sextus et Sextus lui-même, tremblants à son aspect, avaient la pâleur sur le front et les yeux fixés à terre : "Revenez, leur dit-elle, de la frayeur dont vous êtes atteints ; ce corps va reprendre la vie, et ses traits vont se rétablir dans un état si naturel, que les plus timides pourront sans crainte le voir et l'entendre parler. Je vous pardonnerais de trembler si je vous faisais voir les noires eaux du Styx et les bords où le Phlégéton roule ses ondes enflammées ; si je paraissais moi-même au milieu des Furies, si je vous montrais Cerbère secouant sous ma main sa crinière de serpents, et les Géants enchaînés par le milieu du corps et frémissants de rage ; mais ici, lâches que vous êtes, que craignez-vous devant des mânes, tremblants eux-mêmes devant moi ?"

Alors faisant au cadavre de nouvelles blessures, elle versa dans ses veines un sang nouveau plein de chaleur. Elle a eu soin d'y mêler des flots de l'écume lunaire. Elle y mêle toutes les horreurs de la nature : l'écume du chien qui a l'onde en horreur, les entrailles du lynx, les vertèbres noueuses de l'hyène, la moelle du cerf nourri de serpents, le rémora qui retient le navire, malgré le souffle de l'Eurus gonflant la voile, les yeux du dragon, la pierre sonore que l'aigle couve et réchauffe, le serpent ailé des Arabes, la vipère de la mer Rouge, la membrane du céraste encore vivant (13), la cendre du Phénix sur l'autel de l'Orient. Ayant aussi mêlé les vils poisons et les poisons fameux, elle ajoute des herbes magiques, souillées dans leur germe par sa bouche impure, et tous les venins qu'elle-même a créés.

Alors sa voix plus puissante que tous les philtres se fait entendre aux dieux des morts. Ce n'est d'abord qu'un murmure confus et qui n'a rien de la voix humaine. C'est à la fois l'aboiement du chien, le hurlement du loup, le cri lugubre du hibou, le sifflement des serpents : il tient aussi du gémissement des ondes qui se brisent contre un écueil, du mugissement des vents dans les forêts, et du bruit du tonnerre en déchirant la nue. Toutes paroles qui pénètrent jusque dans le fond, des Enfers.

"Euménides, dit-elle, et vous, crimes et tourments du Tartare ; et toi, Chaos, toujours avide d'engloutir des mondes sans nombre ; et toi, monarque des Enfers, que tourmente sans cesse ton immortalité ; effroyable Styx ; et vous, Champs Elysées, que moi ni mes compagnes nous ne verrons jamais ; toi, Proserpine, qui, pour l'Enfer, as quitté le ciel et ta mère ; toi, qu'on adore là-bas, sous le nom d'Hécate, et par qui les mânes et moi nous communiquons en secret ; et toi, gardien des portes de l'Enfer, toi, qui jettes à Cerbère nos entrailles pour l'apaiser ; et vous, Parques, qui allez reprendre un fil que vous avez coupé ; et toi, nocher de l'onde infernale, qui, sans doute, es las de repasser de l'un à l'autre bord les ombres que j'évoque ; noires divinités, écoutez ma prière, et si ma bouche est assez impure, assez criminelle pour vous implorer, si jamais elle ne vous nomma sans s'être remplie de sang humain, si j'ai égorgé tant de fois sur vos autels et la mère et l'enfant qu'elle avait dans ses flancs, si j'ai rempli les vases de vos sacrifices des membres déchirés de tant d'innocents qui auraient vécu, soyez propices à mes vœux. Je ne demande point une ombre dès longtemps enfermée dans vos cachots et accoutumée aux ténèbres. À peine celle que j'évoque a-t-elle quitté la lumière, elle descend, elle est encore à l'entrée du noir séjour, et la rappeler par mes charmes ce ne sera point l'obliger à passer deux fois chez les morts. Souffrez donc, si la guerre civile est de quelque prix à vos yeux, que l'ombre d'un soldat qui, dans le parti de Pompée, se signalait il y a quelques instants, instruise le fils de ce héros et lui annonce le sort de leurs armes."

Après qu'elle a proféré ces paroles, elle relève la tête, la bouche écumante, et voit debout devant ses yeux l'ombre du mort étendu à ses pieds qui, tremblante elle-même à la vue de ce corps livide et glacé, le considère et frémit de rentrer dans cette odieuse prison. Ces veines rompues, ce sein déchiré, ces plaies profondes l'épouvantent. Le malheureux ! On lui enlève le plus grand bienfait de la mort, l'avantage de ne plus mourir.

Érichtho s'étonne que l'Enfer soit si lent à lui obéir. Elle s'irrite contre le mort, et d'un fouet de couleuvres vivantes, elle frappe à coups redoublés le cadavre encore immobile. Alors, par les mêmes fentes de la terre ouverte à sa voix, elle hurle après les mânes et trouble le silence de l'éternelle nuit.

"Ô Tisiphone ! Et toi, Mégère, vous demeurez tranquilles à ma voix ! Vous ne chassez pas avec vos fouets vengeurs cette âme rebelle à travers les noirs espaces de l'Érèbe ! Tremblez, chiennes d'enfer ! Que je ne vous appelle par les noms que vous méritez ! Que je ne vous traîne hors des Enfers, à la clarté des cieux et que je ne vous y retienne ! Je vous poursuivrai à travers les bûchers et les funérailles dont je vous défendrai l'approche ; je vous chasserai des tombeaux ; je vous écarterai des urnes. Et toi, Hécate, je souillerai, je rendrai livide et sanglante la face que tu prends pour te montrer aux dieux du ciel ; je te forcerai à garder celle que tu as dans les Enfers. Toi, Proserpine, je dirai à quel indigne appât tu t'es laissé prendre et retenir dans les royaumes sombres ; par quel incestueux amour tu t'es livrée au morne roi des morts, et que ta mère, après ton infamie, n'a pas voulu te rappeler. Pour toi, le plus injuste, le plus méchant des dieux, tremble que je n'entrouvre les voûtes infernales ! Oui, j'y ferai pénétrer le jour ! Tu seras tout à coup frappé de sa lumière M'obéirez-vous ? ou faut-il que j'appelle celui dont la terre n'entend jamais prononcer le nom sans frémir ; celui qui d'un œil assuré regarde en face la Gorgone ; celui qui châtie Érinys tremblante sous ses fouets sanglants ; celui qui siège au-dessous de vous et aussi loin que vous l'êtes du ciel, dans les abîmes du Tartare, dont vos yeux mêmes n'ont jamais mesuré la profondeur ; le seul enfin de tous les dieux qui, après avoir juré par le Styx, peut être impunément parjure ?"

À peine elle achevait, une chaleur soudaine pénètre le sang du cadavre ; et ce sang commence à couler dans toutes les veines du corps. Dans son sein glacé jusqu'alors, les fibres tremblantes palpitent, et la vie rendue à ce corps qui en avait oublié l'usage, en s'y glissant, se mêle avec la mort. Les muscles ont repris leur vigueur, les nerfs leur ressort ; le cadavre ne se lève point peu à peu et en s'appuyant sur ses membres, il est repoussé par la terre et il se dresse tout à la fois. Ses yeux ouverts sont immobiles : ce n'est pas le visage d'un homme vivant, mais d'un homme qui va mourir ; la roideur de la mort et sa pâleur lui restent. Il paraît stupide d'étonnement de se voir rendu au monde. Mais aucun son ne sort de sa bouche, l'usage de la voix et de la langue ne lui est rendu que pour répondre à la Thessalienne : "Révèle-moi, lui dit-elle, ce que je veux savoir, et sois sûr de ta récompense ; car si tu me dis vrai, je t'exempte à jamais d'obéir aux évocations de l'Hémus. Je composerai ton bûcher, je charmerai ta tombe de telle sorte que ton ombre ne sera plus obsédée par les enchantements. Tu revis pour la dernière fois, et ni les paroles, ni les herbes magiques ne troubleront pour toi le sommeil du Léthé quand je t'aurai rendu la mort. Les oracles des dieux du ciel ne montrent l'avenir qu'à travers un nuage ; mais celui qui cherche la vérité chez les dieux des Enfers, s'en va, sûr de l'avoir trouvée. Ce sont les oracles de la mort que l'homme courageux consulte. Ne ménage donc pas celui qui t'ose interroger ; ne déguise rien, je t'en conjure ; nomme les choses et les lieux et que la voix qui t'est rendue soit la voix même des destins."

Destins de Pompée.

Elle finit par un nouveau charme, qui a la vertu d'instruire une ombre de tout ce qu'elle veut qui lui soit révélé. Alors le cadavre accablé de tristesse et le visage baigné de pleurs, lui répondit : "Quand tu m'as rappelé du séjour du silence, je n'ai pas eu le temps d'examiner le travail des Parques ; mais ce que j'ai pu savoir des ombres, c'est qu'une discorde effroyable agite celles des Romains, et que la fureur qui les anime trouble le repos des Enfers. Les uns ont quitté les ombrages de l'Élysée, les autres ayant brisé leurs fers se sont échappés du Tartare, et c'est par eux que l'on a su ce que les destins préparaient. Les ombres heureuses paraissent consternées ; j'ai vu les deux Décius, victimes expiatoires de la patrie ; j'ai vu Camille et Curius pleurer sur le malheur de Rome. Sylla se plaint de toi, ô Fortune. Scipion donne des larmes à son malheureux fils qui va périr dans la Libye ; le vieux Caton, l'ennemi de Carthage, prévoit, en gémissant, le sort de son neveu qui ne vivra point sous un maître. Toi seul, ô Brutus ! ô généreux consul ! qui chassas nos premiers tyrans, toi seul entre les justes, tu montres de la joie. Le farouche Catilina, les cruels Marius, Céthégus aux bras nus, rompent leurs chaînes et bondissent de joie. J'ai vu se réjouir aussi les Drusus, ces hardis partisans du peuple, et les Gracques, ces fiers tribuns dont le zèle ne connut aucun frein. Des mains chargées d'éternelles chaînes font retentir d'applaudissements les noirs cachots de Pluton. La foule coupable demande qu'on lui ouvre le champ des justes. Le monarque du sombre empire fait élargir les prisons du Tartare ; il fait préparer des rochers aigus et des chaînes de diamant, et des tortures pour les vainqueurs. Ô jeune homme ! Emporte avec toi la consolation de savoir que les mânes heureux attendent Pompée et ses amis, et que, dans le lieu le plus serein des Enfers, on garde une place à ton père. Qu'il n'envie point à son rival la gloire de lui survivre. Bientôt viendra l'heure où les deux partis seront confondus chez les morts. Hâtez-vous de mourir ! Et d'un humble bûcher descendez parmi nous avec de grandes âmes, foulant aux pieds la Fortune de ces dieux de Rome. Ce qu'on agite à présent entre les deux chefs, c'est de savoir lequel périra sur le Nil ; lequel périra sur le Tibre. Pompée et César ne se disputent que le lieu de leurs funérailles. Pour toi, Sextus, ne cherche pas à t'éclairer sur ton sort, les Parques l'accompliront sans que je te l'annonce. Pompée t'apprendra ce que tu dois savoir dans les champs siciliens : il est pour toi le plus sûr des oracles. Mais, hélas ! il ne saura lui-même où t'envoyer, d'où t'éloigner, quel climat, quel rivage tu dois chercher à fuir. Malheureux, craignez l'Europe, l'Asie et l'Afrique ; la fortune disperse vos tombeaux comme vos triomphes (14).

Ô malheureuse famille ! vous n'avez pas dans l'univers d'asile plus sûr que les champs de Pharsale."

Le cadavre est rendu au bûcher.

Après que ce corps ranimé eut fait ce qui lui était prescrit, il se tint muet, immobile ; et la tristesse sur le visage, le fantôme redemandait la mort ; mais pour la lui rendre, il fallut un nouvel enchantement, de nouvelles herbes, car les destins ayant exercé leurs droits ne pouvaient plus rien sur sa vie. Érichtho compose un bûcher magique où ce corps vivant va se placer lui-même. Elle y met le feu, se retire et l'y laisse mourir pour ne ressusciter jamais.

Sextus, guidé par Érichtho, rentre au camp de son père.

Elle accompagne Sextus jusqu'au camp de son père ; et comme la lumière naissante commençait à éclairer le ciel, pour donner le temps au fils de Pompée et aux siens de regagner leurs tentes, elle ordonne à la nuit de repousser le jour et de les couvrir de ses ombres.

LIVRE VI

(01) Résolus d'en venir à une bataille. - Florus (liv. IV) n'attribue cette résolution qu'à César : "Les deux camps sont en présence, dit-il, mais les deux chefs nourrissent des projets divers." Caesar pro satura ferox et conficiendae rei cupidus, ostentare aciem, provocare, lacessere. Plus loin : Pompeius adversus hunc nectere moras, tergiversari... - "L'un, Pompée, était abondamment pourvu de toutes les provisions nécessaires à son armée : ses flottes étaient maîtresses de la mer."  César, au contraire, avait à craindre les suites de la famine, qui déjà se faisait sentir dans son camp. Nous le verrons, quelques vers plus loin, envelopper son rival, mais, dans celle position encore, il souffrait, plus que lui du manque de vivres : "Inopia obsidentibus, quam obsessis, erat gravior."

Vell. Paterc., lib. II.

(02) Vers les murs de Dyrrachium. - Ce que le poète dit des fortifications de Dyrrachium et de l'entreprise gigantesque de César, est confirmé par l'histoire. Florus, liv. IV : "Quippe quam vel situs inexpugnabilem faceret."

(03) Appelée Pétra - Ce nom est commun à un grand nombre de lieux remarquables par leurs rochers (en grec petra). On trouve Pétra (Kanak ou Arac), capitale de l'Arabie Pétrée, dans la Gabalène, sur un rocher dont elle prend son nom (Strabon, liv. XVI). Autre ville de Thrace, dans la province nommée Médique, et qui fut prise par Philippe V, roi de Macédoine (Tite-Live, liv.

XL, ch. XXII). Quinte-Curce (liv. VII, ch. XI) parle d'un autre rocher occupé par le Sogdien Arimazanes avec trente mille soldats, et que prit Alexandre à la tête de trois cents Macédoniens. César (de Bell. civ., lib. IIl) parle de la position que prit Pompée sur ce rocher : "Pompeius interclusus Dyrrachio, ubi propositum tenere non potuit, secundo usus consilio, edito loco qui appellatur Petra, castra communit."

(04) Le fort Minutius. - Du nom du Romain qui défendit ce poste. Est-ce le même que Scéva ? (Voyez la note suivante.) Suétone (César, ch. LXVIII) l'appelle Cassius Scaeva, et Valère-Maxime (liv.

IIl, ch, II), Cassius Scaeva.

(05) Ce brave s'appelait Scéva. - Florus (liv. IV) parle de la bravoure du centurion Scéva : "Quo tempore egregia virtus Scaevae centurionis enituit, cujus in scuto CXX tela sedere." César (de Bell. civ., lib. Ill) porte à deux cent vint le nombre de traits qui percèrent le bouclier du guerrier : "Scutoque ad eum relata Scaevae centurionis, inventa sunt in eo foramina CCXX." Suivent les récompenses de sa valeur : il reçut des mains de César deux mille sesterces ; il fut promu au grade de primipile. La cohorte dont il faisait partie, et qui avait secondé son courage, eut à l'avenir double paie, double ration de vivres, double vêtement, "Ejus enim opera (ut ait Caesar ipse) castellum conservatum esse magna ex parte constabat." Suivant l'histoire, il survécut à ses blessures.

(06) Ô Rome, ce jour.... - "Et plût aux dieux qu'il eût consumé dans ses extravagances tout un règne de tyrannie, durant lequel il ravit à la patrie tant d'illustres citoyens impunément, et sans qu'il s'élevât un seul vengeur ! Mais il périt du moment qu'il se fit craindre de l'humble artisan : voilà l'écueil où se brisa le monstre dégouttant du sang des Lamia." Ainsi s'exprime Juvénal à la fin de sa Satire IV. Il a cela de commun avec notre poète qu'il se répand continuellement en plaintes douloureuses sur le triste destin de Rome, et ces regrets, il faut bien le dire, étaient ceux des Tacite, des Helvidius, des Thraséas, de tous les généreux citoyens dont la pensée aimait à se reporter vers une époque de bonheur, de liberté et de gloire. Ces mêmes regrets inspiraient au poète ces vers d'un sens si profond, si vrai, si énergiquement exprimés, sat. VI, v. 292 :

Nunc patimur longe pacis mata : saevior armis

Luxuria incubuit, victumque ulciscitur orbem.

Nullum crimen abest, facinusque libidinis ex quo...

(07)

Les amis de Pompée firent tous leurs efforts pour le détourner. César, vaincu, venait de quitter une contrée où les dieux s'étaient déclarés contre lui : "Petiit Apolloniam, indeque in Thessaliam dum noctu profectus est." dit Appien, liv. II. César, néanmoins, ne convient pas que sa défaite fût aussi complète que le prétendait son rival ; il reproche à ce dernier la jactance avec laquelle il venait d'en annoncer la nouvelle aux provinces : " Simul a Pompeio litteris per omnes provincias civitatesque dimissis, de proelio apud Dyrrarhium facto elatius inflatiusque multo quam res errat gesta, fama percrebuerat pulsum fugere Caesarem, paene omnibus copiis amissis." (De Bello civ., lib. III) Nous ne déciderons point si ce fut une faute ou non de la part de Pompée, d'avoir suivi son rival en Thessalie. L'événement a prononcé, mais ne serait-il pas plus juste d'imputer la défaite prochaine de ce chef aux dispositions mêmes que faisaient paraître ses prétendus amis, plus pressés, comme le dit César, de venir à Rome se partager les dignités, les faveurs du pouvoir, que de poursuivre les conséquences d'une première, mais incomplète victoire ? "Jamque inter se palam de praemiis ac sacerdotiis contendebant... Alii domos bonaque eorum qui in castris erant Caesaris, petebant... adeo ut quidquid intercederet temporis, id morari reditum in Italiam videretur." (De Bello civ., lib III) : "Non, leur dit-il, je ne veux point, à l'exemple de César, paraître en armes au sein de ma patrie. Jamais Rome ne me verra qu'après que j'aurai licencié mon armée... " Voilà du moins, de la part du chef, des motifs puisés dans les sentiments d'une politique généreuse ; mais la générosité n'est pas une vertu à l'usage de tous.

(08) Les champs de Phylacée où régna le premier des Grecs. - Il s'agit de Protésilas, fils d'Iphilcus et frère d'Alcimède, mère de Jason : il fut roi de cette partie de la Thessalie où se trouvaient les villes de Phylacée, d'Antrone, d'Itone et de Ptélée. L'oracle avait prédit que celui qui aborderait le premier au rivage de Troie l'arroserait de son sang. Protésilas réclama ce périlleux honneur, et il fut tué en effet, mais par qui ? Homère ne le dit point. Sa femme, Léodamie, qu'il avait quittée le lendemain de ses noces, se tua de désespoir dès qu'elle apprit sa mort. Les Grecs lui élevèrent un tombeau aux champs de la Troade. Voyez Homère. Iliade, liv. II, v. 205 ; Ovide, Métam., liv. XII ; Strabon ; Hyg., Fab. CIII ; Pline, Hist. Nat., liv. IV, ch. XII ; Lucien, Dial. des Morts, XII.

(09) Le Titarèse. - Le poète dit de ce fleuve, qu'il coule à la surface du Pénée sans jamais mêler ses ondes aux flots de ce dernier. C'est une allusion à un passage d'Homère (Iliade, liv. II, v. 51). Ce fleuve avait pris son nom du mont Titane, où il avait sa source. La mauvaise qualité de ses eaux fit croire aux anciens qu'il les tirait du Styx : de là cette tradition d'Homère.

(10) Monychus, qui brisais les durs rochers de Pholoé. - Du grec mÅnuxow. Ainsi nommé parce que ses pieds, tels que ceux des coursiers, au lieu de se terminer par cinq doigts, avaient la forme de sabots. Il lançait les arbres de même que des javelots. Juvénal, Sat. I, v. 11 :

. . . Quantas jaculetur Monychus ornos.

Voyez Ovide, Métam., liv. XII, ch, XII.

(11) Comme les savants Chaldéens. - Juvénal (sat. VI, v. 55 parle de la confiance qu'inspirait la science des Chaldéens :

Chaldaeis sed major erit fiducia : quidquid

Dixerit astrologus, credent a fonte relatum

Hammonis; quoniam Delphis oracula cessant,

Et genus humanum damnat caligo futuri.

(12) Non fatis adductus amor. - " Id est, minime naturalis, non aetati nec votis conveniens, sed vi veneficiorum immissus." Virgile (Enéide, liv. IV, v. 487) :

Haec se carminihus promittit solvere mentes

Quas velit, ast aliis duras immittere curas.

(13) La membrane du céraste.-

" A cornibus sic dictus quae habere dicebatur." Ce fut également un ancien nom de l'île de Chypre, parce que ses habitants, disait-on, avaient des tumeurs pareilles à des cornes. Il est plus raisonnable, toutefois, de penser que ce nom lui fut donné à cause de ses promontoires auxquels les anciens donnaient souvent le nom de cornes, k¡rata.

(14) Comme vos triomphes. - "Patris vestri, scil. familiae vestrae. Nam filios Pompeii ipsos quidem nunquam triumphasse legimus, tametsi aliquoties felici eventu pugnarint, sed contra cives tamen, de quibus triomphas, ut et Valerius testatur, dari non solet. Pater autem Pompeius de Libycis triumphavit, devicto Domitio et reliquiis Mariani exercitus. Postea et de Hispanis, victo ac debellato Sertorio. Ultimo autem et de Asiaticis, confecto Mithridatico bello, auctore Plutarcho. Quare poetae verba hoc loco ita accipienda videntur, ut sit sensus : fortuna distribuet tumulos vestros iis terrae partibus, de quibus vestri patris triumphi aliquando acti sunt, id est, Europae, Asiae ac Libyae vel Africae."

(Note edit. Lem.)

LUCAIN

LA PHARSALE

LIVRE VII

introduction   livre I  livre II  livre III  livre IV  livre V    livre VI  livre VIII  livre IX  livre X

LIVRE VII

Le soleil levant semble vouloir dérober sa clarté aux champs de Pharsale. - Songe de Pompée avant la bataille ; souvenir de ses triomphes, des acclamations du peuple romain. - Plaintes et regrets du poète. - On demande la bataille dans le camp de Pompée : on accuse sa lenteur, sa timidité. - Cicéron vient lui demander, au nom du sénat et de l'armée, de marcher à l'ennemi : paroles de l'orateur. - Réflexions du poète. - Réponse de Pompée : il cède à regret à la volonté de tous. - On donne l'ordre du combat. - Impatiente fureur des soldats. - Apprêts de la bataille. - Signes effrayants ; pronostics. - Un devin de Padoue annonce ce qui se passe en Thessalie. - Réflexions du poète. - Pompée, dans la postérité, réunira tous les vœux. - Description de l'armée de Pompée qui s'avance au combat. - César s'applaudit de l'occasion, souhaitée tant de fois, de tout décider par le fer. - Son audace, toutefois, doute un moment du succès. - Il harangue ses soldats. - Joie dans le camp de César. - Pompée, qui s'efforce de dissimuler ses craintes, se montre à cheval sur le front de son armée ; son discours à ses soldats. - Les phalanges, des deux côtés, s'avancent animées d'une égale fureur. - Le poète gémit sur le désastre qui s'annonce ; ses résultats déplorables pour Rome, pour tout l'univers. - Bientôt les deux armées sont en présence, et les traits sont prêts à partir. - Crastinus, le premier, lance son javelot. - Description de la bataille. - La cavalerie de Pompée enveloppe les légions de César ; mais elle cède à leurs efforts. - César presse, anime ses soldats ; il est partout ; il indique lui-même où il faut frapper. - Brutus. - Mort de Domitius. - Déroute complète : regrets du poète. - Pompée est réduit à fuir. - Il arrive à Larisse : accueil qu'il y reçoit. - Nouvelle harangue de César à ses soldats après la bataille : il les envoie piller le camp des vaincus. - Leur sommeil ; leurs terreurs. - César contemple sa Fortune dans cet océan de sang. - Reproches amers du poète. - Tableau du champ de carnage. - La Thessalie, terre trop funeste aux Romains.

Le soleil levant semble vouloir dérober sa clarté aux champs de Pharsale.

Jamais, obéissant à l'éternelle loi, le soleil n'avait été si lent à se lever du sein de l'onde ; jamais avec un front si pâle il n'avait commencé sa course ni poussé avec moins d'ardeur ses coursiers vers le haut des cieux. Il aurait voulu s'éclipser pour ne pas luire sur la Thessalie, et il attira d'épais nuages dans lesquels il s'enveloppa.

Songe de Pompée avant la bataille ; souvenir de ses triomphes, des acclamations du peuple romain.

Mais la nuit, la dernière nuit des prospérités de Pompée avait charmé, par une douce erreur, les soins cruels qui agitaient son sommeil. Il crut se voir assis sur les degrés de son théâtre, environné d'un peuple innombrable qui élevait son nom jusqu'au ciel et qui remplissait l'enceinte d'applaudissements redoublés. Il le voyait, ce peuple, tel que dans ces beaux jours où jeune encore, vainqueur des nations qu'entoure l'Ibère rapide, et de tous les peuples qu'avait armés le rebelle Sertorius, maître et pacificateur de l'Occident, il rentra victorieux dans Rome, et qu'aussi vénérable sous la robe blanche que s'il eût été revêtu de la pourpre, il parut, simple chevalier, au milieu des applaudissements du sénat. Soit que son âme inquiète de l'avenir se rejetât sur le passé et cherchât dans ses jours heureux de quoi dissiper ses alarmes, soit que le sommeil qui toujours enveloppe et déguise la vérité sous des apparences contraires, lui fît de la publique joie le présage de la douleur, soit que ne devant plus revoir sa patrie, ô Pompée! le sort voulût encore une fois te la montrer, du moins, en songe.

Plaintes et regrets du poète.

Vous qui veillez autour de lui, respectez son rêve, que la trompette ne frappe l'air d'aucun son ; le silence de la nuit prochaine sera cruel pour ce héros, et le jour ne va lui offrir qu'une guerre affreuse et funeste. Ah ! Si les peuples avaient de pareils songes et une nuit si fortunée ! Ô Pompée ! Ce serait pour Rome et pour toi un bienfait des dieux, qu'un seul jour, où même assuré de votre ruine, vous pussiez vous donner l'un à l'autre un dernier gage de votre amour. Tu as quitté Rome avec l'espérance de venir mourir dans son sein, et Rome qui n'a jamais fait pour toi que des vœux  bientôt exaucés, n'a pu attendre du sort qu'il lui enviât jusqu'aux cendres de son bien-aimé. Sur ton tombeau, les jeunes et les vieux confondant leur deuil, les enfants même auraient versé des larmes ; les femmes romaines, les cheveux épars, se seraient déchiré le sein comme aux funérailles de Brutus (01) ; et lors même qu'ils trembleront devant un injuste vainqueur, que ce soit César en personne qui leur annonce ta mort, ils pleureront, mais, hélas ! en pleurant ils porteront au Capitole l'encens et les lauriers du vainqueur. Malheureux ! dont les gémissements ont dévoré la douleur, et ils ne t'ont pas moins pleuré dans l'amphithéâtre où ton rival occupe ta place.

On demande la bataille dans le camp de Pompée : on accuse sa lenteur, sa timidité.

Le soleil avait effacé l'éclat des astres, un murmure confus s'éleva dans le camp, et toute l'armée en tumulte cédant à la fatalité qui entraînait l'aveugle univers, demanda hautement le signal du combat. Cette foule de malheureux, dont le plus grand nombre ne doit pas voir la fin du jour, environnent les tentes du général, et enflammés d'une ardeur insensée pressent l'heure fatale qui s'avance et qui leur apporte la mort. Une rage cruelle s'empare des esprits, chacun veut voir décider son sort et celui du monde. On accuse Pompée d'être lent et timide, trop patient avec son beau-père (02). On dit qu'il se plaît à régner, qu'il aime à voir sous ses drapeaux tant de nations rassemblées, qu'il craint la paix. Les rois, les peuples de l'Orient se plaignent qu'on prolonge la guerre et qu'on les retienne loin de leur pays. Ô dieux !  Quand vous voulez nous perdre, vous disposez tout pour que notre malheur soit notre ouvrage et devienne notre crime.

Nous courons à notre ruine, nous cherchons les combats où nous devons périr. C'est dans le camp de Pompée qu'on fait des vœux pour Pharsale !

Cicéron vient lui demander, au nom du sénat et de l'armée, de marcher à l'ennemi : paroles de l'orateur.

Le plus éloquent des Romains, Tullius, qui, sous la toge consulaire, avait fait trembler le fier Catilina devant ses pacifiques faisceaux, Tullius fut chargé de porter la parole. Plein d'aversion pour une guerre qui l'éloignait de la tribune et impatient du long silence que lui imposaient les combats, il appuya de toute, son éloquence la témérité d'une mauvaise cause.

"La Fortune, dit-il à Pompée, ne vous demande pour prix de sa longue faveur, que de vouloir en user encore. Les grands de Rome, les rois de la terre, le monde à vos pieds, nous vous conjurons tous de nous laisser vaincre César. César est-il fait pour tenir si longtemps tout l'univers en armes ? Il est honteux pour les nations que Pompée qui les a vaincues avec tant de rapidité soit si lent à vaincre avec elles. Qu'est devenue cette ardeur, cette foi dans les destins ? Ingrat ! Craignez-vous que les dieux ne se rangent du parti du crime ? N'osez-vous leur fier la cause du sénat ? Vos légions, n'en doutez pas, enlèveront d'elles-mêmes leurs étendards et s'élanceront au combat. Rougissez de vaincre par contrainte. Si vous ne commandez ici qu'au nom du sénat, si c'est pour nous que se fait la guerre, dès que nous demandons la bataille c'est à vous de la livrer. Pourquoi détourner de César tant de glaives qui le menacent ? Voyez déjà partir les traits de mille mains impatientes. À peine chacun se contient dans l'attente du signal. Hâtez-vous, avant que vos trompettes ne le donnent malgré vous. Le sénat veut savoir si vous voyez en lui vos soldats ou votre escorte."

Réflexions du poète. - Réponse de Pompée : il cède à regret à la volonté de tous.

Pompée gémit profondément, il vit le piège de la Fortune et que les destins s'opposaient à la sagesse de ses conseils. "Si c'est, dit-il, le vœu de tous et l'intérêt de la cause commune, que Pompée dans ce moment cesse d'être chef et devienne soldat, j'y consens. Que la Fortune se hâte d'envelopper tous les peuples dans la même ruine, et que ce soit ici le tombeau d'une partie nombreuse du genre humain. Cependant, Rome, je t'atteste que l'on m'impose ce jour de la destruction. Tu pouvais soutenir la guerre sans qu'il t'en eût coûté du sang ; tu pouvais voir, sans tirer l'épée, César vaincu et pris lui-même, réduit à souscrire à la paix dont il a violé les lois. Les insensés ! Quelle est leur ardeur pour le crime  ! (03)  Ils ont peur qu'une guerre civile ne soit pas assez meurtrière ? Ne voit-on pas que nous avons enlevé à l'ennemi des pays immenses ; que nous l'avons chassé de toutes les mers ; que nous avons réduit ses troupes affamées à ravager les moissons en herbes ; qu'il en est au point de désirer périr par le glaive plutôt que par la faim et qu'un même champ de bataille soit couvert de ses combattants confondus avec les miens ? Ne voit-on pas que cette guerre est déjà très avancée par les succès qui ont aguerri notre jeune milice au point de ne pas craindre le signal du combat ? Si toutefois je dois attribuer cette impatience au courage ; car la crainte même du péril fait souvent qu'on s'y précipite. L'homme courageux est celui qui brave le danger s'il le faut, et qui l'évite s'il est possible. Et nous, c'est dans la plus heureuse situation des choses que nous voulons tout abandonner au caprice de la Fortune ! Il y va du sort du monde, et on le livre au hasard d'un moment ? Ces peuples aiment mieux me voir les mener au carnage que leur assurer la victoire. Fortune ! tu m'as donné le destin de Rome à gouverner, je te le remets plus grand que je ne l'ai reçu. Veille sur lui dans les horreurs de la mêlée. Cette guerre ne sera ni à ma gloire, ni à ma honte. César, tes vœux impies l'emportent : combien ce jour coûtera de crimes et de malheurs au monde ! Que de trônes vont tomber ! Quel déluge de sang romain va troubler les eaux de l'Énipe ! Ah ! plût aux dieux, si cette tête n'est plus utile à ma patrie, que la première flèche qu'on lancera vînt la frapper ! Car la victoire sera pour moi sans charme. Ou la défaite de César me dévoue à la haine du peuple ou le nom de Pompée, après cette bataille, ne sera qu'un objet de compassion ; et dans ce désastre, le malheur au vaincu et le crime au vainqueur."

On donne l'ordre du combat. - Impatiente fureur des soldats.

Il dit, permet le combat, et l'impatiente fureur des troupes n'eut plus de barrière. Tel un pilote vaincu par la violence des vents abandonne le gouvernail et se laisse emporter, immobile fardeau, sur la poupe, que son art ne dirige plus.

Le tumulte et le bruit règnent dans tout le camp ; des mouvements opposés suspendent et précipitent tour à tour les battements de ces cœurs féroces ; plusieurs portent sur le visage la pâleur de la mort qui les attend, et sur leur front se peint leur destinée. C'en est fait : les armes vont régler le destin du monde et décider pour l'avenir du sort de Rome. Chacun oublie ses propres dangers, frappé d'un objet plus terrible. Quand l'Océan couvre le rivage, quand la vague inonde la cime des monts, que le soleil quitte le ciel, et que le ciel heurte la terre, dans cette ruine universelle, comment craindre pour soi-même ? Rome et Pompée les occupent tous : ce n'est pas pour soi, c'est pour eux que chacun tremble.

Apprêts de la bataille.

Pour être plus sûr de ses coups, on aiguise la lance sur la pierre, on prépare l'épée, on renouvelle la corde de l'arc, on remplit le carquois de flèches acérées. On ajuste les mors et les rênes, on se munit d'éperons. Ainsi quand les Géants attaquèrent les dieux (s'il est permis de comparer les travaux des hommes à ceux des Immortels), le glaive de Mars fut remis brûlant sur les enclumes de Sicile, le trident de Neptune rougit dans la fournaise, Apollon fit tremper de nouveau les flèches dont il avait blessé Python, Pallas étala sur son égide les cheveux de la Gorgone, et le Cyclope forgea de nouvelles foudres à Jupiter.

Signes effrayants ; pronostics.

La Fortune ne manqua pas d'annoncer, par divers prodiges les revers qu'elle préparait  (04) : dès que les troupes de Pompée entrèrent dans la Thessalie, tout le ciel, pour les arrêter, s'arma de foudres et d'éclairs, de colonnes de feu, de tourbillons de flammes. On croyait voir voler des torches allumées ; la nuée éclatait dans les yeux des soldats, et les éclairs qui en jaillissaient leur faisaient baisser la paupière. La foudre consuma les aigrettes des casques, fondit la lame des épées, fit couler la pointe des dards, et le fer même qui n'en fut pas dissous fut pénétré d'une vapeur de soufre. Les enseignes furent couvertes d'un nuage d'essaims d'abeilles ; la main qui les avait plantées dans la terre ne pouvait plus les en arracher ; une rosée de larmes baignait les étendards, qui seront jusqu'à Pharsale les étendards de la patrie. Un taureau amené aux autels pour y être immolé, s'échappe et s'enfuit à travers les champs de Thessalie. Pompée ne trouve point de victime pour ses malheureux sacrifices.

Mais toi, Caesar, quels sont les dieux que tu invoques ? Les noires déités du Styx, les Euménides, les forfaits, les fureurs, tous les dieux du crime ? Car tu sacrifiais à l'heure où, furieux, tu courais à ce combat impie.

Plusieurs crurent voir le sommet du Pinde et de l'Olympe se heurter, l'Hémus se changer en abîmes, un rapide fleuve de sang traverser le lac Boebéis, qui baigne les pieds de l'Ossa.

On crut entendre, la nuit, dans les airs, les cris des combattants et le fracas des armes. Les soldats sont épouvantés de se distinguer clairement l'un l'autre au milieu des ténèbres, et de voir en plein jour la lumière pâlir, une noire vapeur envelopper leur tête, et les simulacres de leurs parents voltiger devant leurs yeux. Ce qui les rassure, c'est de penser que ces prodiges sont eux-mêmes les présages de leurs forfaits : car ils savent bien qu'ils ont à verser le sang de leurs frères et de leurs pères ; et le trouble et l'égarement qui précède ces parricides leur répond qu'ils seront commis.

Un devin de Padoue annonce ce qui se passe en Thessalie.

Et pourquoi s'étonner que des hommes qui voyaient la lumière pour la dernière fois fussent frappés du pressentiment d'une mort si prochaine, s'il est vrai que l'âme humaine sache prévoir le malheur ? Les Romains même qui se trouvaient alors aux rives de Gadès ou sur l'Araxe ou sur d'autres bords éloignés furent saisis d'une noire tristesse. Ils ignorent la cause de leur abattement, ils se reprochent de s'affliger : ils ne savent pas ce qu'ils vont perdre en Thessalie. S'il faut en croire la renommée, assis sur le mont Euganin, aux lieux où jaillit en fumant l'Aponus, où le Timave répand ses ondes, un augure s'écria : "Voilà le jour suprême ; le sort du monde se décide ; Pompée et César heurtent leurs glaives sacrilèges" soit qu'il eût tiré ses présages des éclats du tonnerre et des traits de la foudre, soit qu'il eût observé la Discorde qui s'élevait parmi les astres ou l'obscure pâleur du soleil et l'éclipse de sa lumière. Il est vrai du moins que la nature marqua ce jour par des caractères que nul autre jour n'avait eus ; et si les hommes avaient tous eu le don d'expliquer les signes du ciel, de tous les lieux du monde on aurait vu Pharsale.

Réflexions du poète. - Pompée, dans la postérité, réunira tous les

vœux.

Ô combien supérieur au reste des mortels un peuple que la Fortune donne en spectacle à l'univers, et dont tout le ciel est occupé à prédire la destinée ! Dans l'avenir le plus éloigné, chez la postérité la plus reculée, soit que la seule renommée transmette ces événements, soit que ce pénible fruit de mes veilles contribue à sauver les grands noms de l'oubli ; en lisant le récit de cette guerre, la crainte, l'espoir, le doute impatient se saisiront de tous les cœurs ; on attendra l'événement comme s'il était à venir. On ne croira pas lire des disgrâces passées, et c'est toi, Pompée, qui réuniras les vœux des races futures.

Description de l'armée de Pompée qui s'avance au combat.

Bientôt les troupes resplendissantes aux rayons naissants du soleil descendent dans la plaine, et les collines étincellent de la lumière qu'y répand l'acier des armes. Ce ne fut pas au hasard que cette malheureuse armée s'étendit et se développa ; Pompée en régla l'ordre et le mouvement. C'est toi, Lentulus, qui commandais l'aile gauche avec la première légion, qui est aussi la plus brave et qu'appuie la quatrième ; à toi, vaillant et malheureux Domitius, la droite de l'armée ; Scipion comme un solide rempart est au centre avec toutes les forces qu'il avait amenées de Cilicie : il n'était là que soldat, il fut bientôt chef en Libye. Sur l'humide bord de l'Énipe étaient placés les montagnards de Cappadoce et les cavaliers du Pont aux rênes flottantes ; plus loin, était rangée cette foule de rois, de tétrarques dont la pourpre s'abaisse devant le fer latin. D'ici devaient partir les flèches des Numides et des Crétois, de là celles des Syriens. D'un côté marchaient les Gaulois sanguinaires et aguerris contre César ; de l'autre s'avançait le belliqueux Ibère qui agite son étroit bouclier. Dérobe les nations au vainqueur, Pompée, et dans le sang du monde entier efface tous tes triomphes.

César s'applaudit de l'occasion, souhaitée tant de fois, de tout décider par le fer. - Son audace, toutefois, doute un moment du succès.

Ce jour-là, César détachait une partie de son armée pour enlever les moissons. Tout à coup il voit l'ennemi descendre dans la plaine, il voit le moment souhaité mille fois de tout décider par le fer. Dès longtemps dévoré d'ambition, brûlant d'arriver à l'empire, il se reprochait comme un crime le peu de lenteur et le délai que la guerre civile avait souffert. Mais lorsqu'il se vit avec Pompée sur le bord du précipice, et qu'il sentit que sa grandeur chancelante et prête à tomber dépendait de cette journée, son ardeur se ralentit ; il douta un moment du succès de ses armes ; si la fortune lui faisait tout espérer, celle de Pompée lui donnait tout à craindre. Mais renfermant ce trouble au-dedans de lui-même, il ne fait voir à son armée que la noble assurance qu'il lui veut inspirer.

Il harangue ses soldats.

"Soldats, dit-il, vainqueurs du monde, auteurs de mes prospérités, la voilà, cette occasion que vous avez tant de fois demandée. Nous n'avons plus de vœux à faire, et notre sort, dépend de nos épées. Vous tenez dans vos mains César, sa Fortune et sa gloire. C'est ce grand jour, il m'en souvient, que vous m'avez promis au bord du Rubicon ; ce fut pour lui que nous prîmes les armes. C'est de lui que nous attendons ces triomphes qu'on nous refuse ; c'est lui qui vous rendra vos enfants, vos foyers et les terres dont le partage doit récompenser vos travaux. C'est lui qui va prouver par le témoignage du sort quel est le parti le plus juste, et déclarer coupable le vaincu. Si c'est pour moi que vous avez porté la flamme et le fer dans le sein de votre patrie, combattez aujourd'hui pour absoudre vos épées, changez l'arbitre du combat, aucune main n'est pure. Ce n'est plus de moi qu'il s'agit : c'est de vous, c'est vous, Romains, que je conjure de vouloir être un peuple libre et souverain de l'univers. Pour moi, je borne mon ambition au repos d'une vie privée, à me voir dans Rome simple citoyen, vêtu de la robe du peuple. Oui, pourvu que vous soyez tout, je consens à n'être plus rien. Régnez aux dépens de ma gloire. Reprenez ce pouvoir suprême ; il vous coûtera peu de sang. Devant vous est une jeunesse recrutée dans les écoles de la Grèce, et qui ne connaît de combats que ses jeux, une foule de nations barbares qui ne s'entendent pas entre elles, dont la mollesse asiatique soutient à peine le poids des armes, et qui vont prendre l'épouvante au premier signal de la bataille, au premier cri des combattants. Ce qu'il peut y avoir de nos citoyens dans cette armée, est peu de chose. C'est de cent peuples étrangers, tous ennemis du nom romain, que se fera le plus grand carnage. Fondez sur ces peuples timides, écrasez l'orgueil de leurs rois ; d'un seul coup terrassez toutes les puissances du monde, et faites voir que ces nations que Pompée, avec tant de faste, a promenées après son char, ne valaient pas ensemble les honneurs d'un seul triomphe. Du reste, pensez-vous qu'aucun de ces étrangers voulût donner une goutte de son sang pour ranger l'Italie sous les lois de Pompée ? Pensez-vous que l'Arménien s'intéresse à voir la puissance romaine aux mains de l'un ou de l'autre chef ? Ils détestent Rome et tous les Romains, et ceux de leurs maîtres qu'ils ont vus de plus près sont ceux qu'ils abhorrent le plus. Pour moi, grâces au ciel, je vois mes intérêts entre les mains de mes amis, de ceux qui dans la guerre des Gaules m'ont eu pour témoin de leurs exploits. En est-il un seul dont l'épée ne me soit connue ? En est-il un dont je ne sois presque assuré de distinguer le javelot sifflant dans les airs ? Si j'en crois des signes auxquels jamais je ne me suis trompé, si j'en crois ces visages terribles, et ces yeux menaçants, amis, la victoire est à nous. Je vois couler des flots de sang, je vois les rois foulés aux pieds, le sénat lui-même épars sur la poussière, et dans un immense carnage les peuples nageant confondus. Mais je retarde nos destins, je vous occupe à m'écouter quand vous brûlez de combattre. Pardonnez-moi ce retard. Vous me voyez tressaillir de joie et de l'espoir que vous m'inspirez. Jamais les dieux ne m'ont promis de si grandes choses et ne sont venus si près de moi. Je touche au terme de mes vœux, je n'ai qu'un pas à faire pour y atteindre. Ce combat livré, la guerre est finie, et alors c'est moi qui donnerai tout ce que ces peuples et ces rois possèdent. Ô Thessalie, de quels intérêts les destins te rendent l'arbitre ! Mais si ce jour porte avec lui les récompenses de la guerre, il en prépare aussi les châtiments. Amis ; si nous sommes vaincus, voyez les chaînes de César, les instruments de son supplice ; voyez sa tête exposée sur la tribune, et tous ses membres dispersés ; voyez surtout l'exécution sanglante qui vous attend au champ de Mars. Pompée a pris les leçons de Sylla, et c'est pour vous que cet exemple m'épouvante ; mon sort à moi est décidé, et ma main seule me l'assure. Ceux de vous qui, dans le combat, regarderaient en arrière, me verraient me plonger mon épée dans le sein. Ô dieux, dont les malheurs de Rome attirent les regards, accordez la victoire à celui qui en usera le mieux, et qui, désarmé par la clémence, ne fera point un crime aux vaincus d'avoir porté les armes contre lui ! Romains, vous savez si Pompée, lorsqu'il nous a tenus enfermés dans un lieu où la valeur ne pouvait agir, vous savez s'il nous a fait grâce, s'il a ménagé notre sang. Loin de l'imiter, je vous conjure d'épargner tout ce qui fuira devant vous ; dans un fuyard ne voyez plus qu'un citoyen. Mais tant qu'on vous résistera, que rien ne vous retienne, pas même la vue d'un père dans les rangs ennemis ; sous les armes, il n'est plus de force respectable. Frappez sans voir quel est le sang où votre main va se plonger. L'ennemi regardera comme un sacrilège le meurtre d'un inconnu. Allons, rasez ce retranchement, comblez le fossé qui l'entoure, afin de sortir tous ensemble sans vous rompre et vous désunir. Ne ménagez pas votre camp ; ce soir vous camperez sur le champ de bataille, dans cette enceinte où vos ennemis viennent périr sous vos coups."

Joie dans le camp de César.

À peine il achevait de parler, chacun va prendre son poste, et se met sous les armes. Ils ont avidement saisi ses paroles comme autant d'oracles ; et foulant aux pieds les débris de leur camp, ils se répandent dans la plaine, troupe sans discipline, et s'abandonnent à leurs destins. Si cette armée eût été composée de rivaux de Pompée et de prétendants à l'empire, ils n'auraient pas volé au combat avec plus d'ardeur.

Pompée, qui s'efforce de dissimuler ses craintes, se montre à cheval sur le front de son armée ; son discours à ses soldats.

Dès que Pompée les voit marcher droit vers lui, et qu'il n'y a plus moyen de différer la bataille, mais que les dieux en ont eux-mêmes marqué le jour, la frayeur dont il est saisi le glace jusqu'au fond de l'âme ; et cette faiblesse, dans un si grand homme, est un présage malheureux. Mais il dissimule sa crainte, et se montrant à son armée, monté sur un coursier superbe :

"Votre valeur, dit-il, ne demandait qu'une bataille, terme des guerres civiles, nous y touchons ; déployez tous vos forces ; c'est le dernier de nos travaux. Le sort des nations sera décidé dans une heure. Que celui qui aime sa patrie et ses dieux, qui veut revoir sa femme, ses enfants, sa famille, les cherche l'épée à la main. C'est au milieu de ce champ de bataille que le ciel a mis tout ce qui vous est cher. La bonne cause a les dieux pour elle. C'est leur main qui conduira vos traits dans le cœur de César. C'est de son sang qu'ils cimenteront l'autorité des lois romaines. S'ils avaient résolu de donner l'empire à César, ils m'auraient épargné le malheur de vieillir ; ce n'est ni pour Rome ni pour le monde une marque de leur colère que d'avoir prolongé mes jours. Tout ce qui assure la victoire se réunit en notre faveur. Une foule d'hommes illustres sont venus partager nos périls ; nous comptons parmi nos soldats les descendants de ces anciens Romains, dont nous révérons les images. Si les destins rendaient au monde les Curius, les Camilles, les Décius, tous ces héros de la patrie qui se sont dévoués pour elle, ils seraient de notre côté. Tous les peuples de l'Orient, des cités, des États sans nombre, des forces telles que la guerre n'en a jamais tant rassemblé, se réunissent sous nos drapeaux. Tout l'univers sert notre cause. Tous ceux qu'embrassent les signes célestes, depuis le midi jusqu'au nord, tous nous avons pris les armes. Il suffit que les ailes de notre armée se déploient pour envelopper l'ennemi ; César n'a pas de quoi nous faire face ; et tandis qu'un petit nombre des nôtres va combattre, le reste n'aura qu'à pousser des clameurs pour épouvanter l'ennemi. Voyez du haut des murs vos mères éplorées et les cheveux épars se pencher vers vous, et vous tendant les bras, vous exhorter à les défendre ; voyez ces vieux sénateurs, que leur grand âge empêche de nous suivre, incliner à vos pieds leurs têtes vénérables et couvertes de cheveux blancs. Voyez Rome entière à genoux, et qui tremble d'avoir un maître. Représentez-vous la race vivante et la race future qui vous demandent l'une à mourir libre, et l'autre à ne pas naître esclave. Après de si grands intérêts, si Pompée osait vous parler des siens, et que la majesté du commandement lui permît de s'abaisser à la prière, vous le verriez lui-même suppliant à vos pieds avec sa femme et ses enfants. Oui, Romains, si vous n'êtes vainqueurs, Pompée est exilé, proscrit, le jouet de César et votre propre honte. C'est tout l'honneur de ma vieillesse et de ma mort que je vous conjure de sauver. Ne me réduisez pas, sur le bord de la tombe, au malheur d'apprendre à servir."

Les phalanges, des deux côtés, s'avancent animées d'une égale fureur.

À ce triste discours, tous les cœurs sont enflammés de zèle. La vertu romaine se ranime ; la mort n'a plus rien d'effrayant, puisque Pompée l'affronte. Les deux partis s'avancent donc avec une fureur égale, l'un dans la crainte d'avoir un maître, l'autre dans l'espoir de le devenir.

Le poète gémit sur le désastre qui s'annonce ; ses résultats déplorables pour Rome, pour tout l'univers.

Leurs mains meurtrières vont causer au monde des pertes que jamais le temps ni la paix ne pourront réparer. Dans ce carnage seront enveloppées même les nations futures. Dans l'avenir la puissance romaine sera mise au nombre des fables : de tant de villes florissantes, Gabies, Véies, Cora, Albe, et les pénates de Laurente, à peine l'Italie conservera-t-elle quelques ruines qu'on cherchera sous la poussière ; nos campagnes ne seront plus qu'un immense désert, où le sénat viendra, la nuit, pour les rites obligatoires imposés par Numa. Ce n'est pas le temps destructeur qui a dévoré ces villes, réduit en poudre ces monuments. Non, tant de villes que nous voyons désertes sont le fruit de la guerre civile. Dans quel épuisement n'a-t-elle pas laissé le genre humain ! Tout ce que la nature a fait depuis pour le renouveler n'a pas suffi pour repeupler nos villes. Rome seule nous contient tous ; l'Hespérie n'est cultivée que par des esclaves ; les toits de nos pères peuvent accomplir leur chute imminente, ils n'écraseront personne ; au lieu de citoyens, Rome n'a plus que la lie du monde ; et cette calamité l'a réduite au point de ne pouvoir, un siècle après, avoir une guerre civile (05). Cannes, Allia, noms funestes, les revers que vous rappelez sont peu de chose auprès de celui-ci. Rome vous a inscrits dans ses fastes ; mais Pharsale n'y sera point nommée. Ô cruelles destinées ! L'air empoisonné, la peste, la faim, l'incendie, les tremblements de terre qui ébranlent les cités, il n'est point de fléau dont le monde n'eût pu réparer les ravages avec le sang que ce jour vit couler. La fortune, ô Rome ! semble avoir voulu étaler à tes yeux tous les dons qu'elle t'avait faits, et rassembler dans un même champ les peuples et les rois qu'elle t'avait soumis, pour te faire voir en tombant toute la hauteur de ta chute, et contempler dans tes ruines l'étendue de ta grandeur. Elle semble n'avoir élevé si rapidement ta puissance que pour la renverser avec plus d'éclat. Tous les ans la guerre avait étendu tes conquêtes et ton empire ; les deux pôles du monde avaient vu la victoire suivre tes aigles. Il ne te restait plus a soumettre qu'un coin de l'Orient, alors la nuit, le jour, l'air ne tournaient plus que pour toi, les astres n'éclairaient plus que des provinces romaines. Mais un jour fait rétrograder tes destins, et seul il détruit l'ouvrage de tant d'années. Ce jour affreux est cause que l'Indien ne redoute plus nos faisceaux ; que le Scythe et le Sarmate errant n'ont point vu la charrue de nos consuls leur tracer l'enceinte des villes où ils devaient se renfermer, et que le Parthe jouit impuni de la défaite de Crassus. Le même jour a vu la liberté, épouvantée de la guerre civile, s'éloigner de nous, et se retirer au-delà du Tigre et du Rhin. Le Scythe, le Germain en jouissent ; et nous qui tant de fois l'avons redemandée à la hache du bourreau, nous avons beau la rappeler, elle ne daigne pas même tourner les yeux vers l'Italie. Plût aux dieux que Rome ne l'eût jamais connue, depuis le jour où Romulus, docile aux présages indiqués par le vol du vautour, éleva ses remparts dans le bois infâme, jusqu'au jour du désastre de Pharsale ! Ô Fortune, tu nous réduis à nous plaindre de Brutus ! Pourquoi avons-nous si longtemps vécu sous le juste empire des lois, et vu ces années qui portent le nom de nos consuls ? Plus heureux l'Arabe et le Mède, et tous les peuples de l'Orient, de ne connaître que la tyrannie ! De toutes les nations qui servent sous un maître, Rome est la plus malheureuse, puisqu'elle a honte de servir. Non, il n'est point de dieu qui veille sur les hommes. C'est le hasard qui préside à tout ; et nous mentons en attribuant le soin du monde à Jupiter. Quoi ! la foudre en main, il sera du haut des cieux tranquille spectateur des crimes de Pharsale ! Il lancera ses traits vengeurs sur Pholoé, sur l'Oeta et sur le Rhodope qui n'ont jamais pu l'irriter ; il exercera son courroux sur de hauts pins, sur de vieux chênes, et laissera à Cassius le soin de frapper César ! Il refusa, dit-on, la lumière du jour au festin de Thyeste ; il répandit sur Argos une soudaine et profonde nuit ; et ces champs qui vont être couverts de mille parricides, où le père, le fils, le frère vont s'égorger, il peut souffrir que le jour les éclaire ! Non, les dieux sont insensibles au sort des malheureux humains. Mais autant qu'on peut être vengé des Immortels, nous le serons : la guerre civile placera nos tyrans à côté d'eux sur les autels. Il y aura des mânes couronnés de lumière ; ils auront la foudre à la main ; et dans les temples de ses dieux Rome jurera par des ombres.

Bientôt les deux armées sont en présence, et les traits sont prêts à partir.

Quand les deux armées eurent franchi l'espace qui les séparait, et qu'il ne resta plus qu'un étroit intervalle, chacun tâchait de reconnaître l'ennemi qui lui faisait face, de voir à qui s'adressait le javelot qu'il allait lancer, de quelle main partirait celui dont il était menacé lui-même. Le père se trouve en présence du fils, le frère en présence du frère, sans qu'ils osent changer de place. Cependant une soudaine horreur les saisit ; et au fond de leur cœur, où frémit la nature, leur sang se retire glacé. On vit les cohortes, le bras tendu, suspendre immobile le javelot prêt à partir.

Crastinus, le premier, lance son javelot.

Que les dieux te punissent, non par le trépas, qui est la peine commune à tous, mais en te laissant, après la vie, le sentiment et le remords, ô Crastinus, toi dont la lance en partant donna le signal du carnage, et la première rougit la Thessalie de sang romain (06). Ô rage impatiente ! Quoi, César même retient ses traits, et une autre main que la sienne donne l'exemple !

Description de la bataille.

Alors les trompettes sonnent la charge, le son perçant des clairons fend les airs ; un bruit effroyable s'élève jusqu'aux cieux et va frapper la voûte lointaine de l'Olympe qui ne connaît ni les nuages, ni les fracas de la foudre ; les vallons de l'Hémus, les cavernes du Pélion, les rochers du Pinde, de l'Oeta et du Pangée en retentissent ; et ce cri de fureur, mille fois redoublé, revient plus effrayant encore aux oreilles des combattants. Des flèches innombrables volent des deux côtés ; les unes désirent frapper, les autres en tombant ne percent que la terre, et les mains qui les ont lancées sont encore innocentes, tout marche au hasard et la fortune fait à son gré des coupables. Mais le fer volant n'exécute que la moindre partie du carnage. L'épée seule est assez meurtrière pour assouvir la rage des deux partis ; elle conduit la main qui l'enfonce dans le flanc fraternel.

Du côté de Pompée, les rangs pressés se tiennent à couvert de leurs boucliers unis ensemble. Cette armée reste immobile, ayant à peine assez d'espace pour remuer ses armes, et le glaive est oisif dans la main du soldat qui en craint la blessure. Mais ceux de César, comme des forcenés, se précipitent sur ces masses profondes. Ils s'efforcent de rompre ces épais bataillons, et malgré l'airain qui les couvre, l'épée et la lance pénètrent, et la pointe homicide va jusque sous l'armure se tremper dans le sang et porter la mort. L'une des deux armées livre le combat, et l'autre le soutient. D'un côté l'épée, est immobile et froide, de l'autre elle est fumante et trempée de sang. La fortune ne balance pas longtemps d'aussi grands intérêts, et le torrent du destin entraîne de vastes ruines.

La cavalerie de Pompée enveloppe les légions de César ; mais elle cède à leurs efforts.

Mais la cavalerie de Pompée, secondée de ses alliés, se déploie sur l'une des ailes pour attaquer en flanc et pour envelopper l'aile opposée de l'armée ennemie. Ce fut là qu'on vit toutes les nations étrangères réunir leurs forces contre les Romains. De toutes parts volent les flèches, les cailloux, les torches et les globes de plomb qui, par leur rapidité, deviennent brûlants dans les airs. Là, les Syriens, les Mèdes, les Arabes sans ordre et sans frein décochent leurs dards sans viser au but ; c'est vers le ciel qu'ils les dirigent, et ils font pleuvoir sur l'ennemi une grêle de traits mortels. Mais ces traits, lancés par des mains étrangères, se trempent sans crime dans le sang romain ; l'atrocité de la guerre civile n'est attachée qu'à nos propres armes. Cependant l'air paraît tissu de flèches, et l'épais nuage qu'elles forment pèse sur la plaine.

César craignant que sa première ligne ne s'ébranlât sous le choc (07), fait avancer d'un pas oblique, et derrière ses étendards, six cohortes qui tout à coup, sans déranger le front de son armée, chargent la cavalerie de Pompée déjà éparse dans la plaine, et rompue par escadrons. Tous les alliés de Pompée renonçant au combat et perdant toute honte, prirent la fuite comme des lâches, et firent voir qu'il ne fallait jamais confier à des étrangers le sort des guerres civiles.

Dès qu'on vit les chevaux mortellement blessés jeter à bas leurs maîtres, et se rouler sur eux ou les fouler aux pieds, toute la cavalerie éperdue tourne le dos, et les premiers rangs, repliés l'un sur l'autre en tumulte, se précipitent sur les derniers, qu'ils rompent eux-mêmes en fuyant. Dès lors la déroute est entière ; c'est un massacre, et non pas un combat. D'un côté, on tendait la gorge, de l'autre, on enfonçait le fer. Une armée suffit à peine à frapper tout ce qui dans l'autre se présente à ses coups. Et plût aux dieux, Pharsale, que ce sang étranger fût le seul qui engraissât tes plaines, et que des flots d'un sang plus précieux ne dussent pas les inonder ! Qu'il te suffise d'être couverte des ossements de ces Barbares ou, si tu aimes mieux que tes champs soient engraissés du meurtre des Latins, épargne au moins tant d'autres peuples ; laisse vivre les Galates, les Syriens, les Cappadociens, les Gaulois et les Ibères relégués aux confins du monde, et les Arméniens et les Ciliciens ; après la guerre civile, ces nations seront le peuple romain.

César presse, anime ses soldats ; il est partout ; il indique lui-même où il faut frapper.

L'alarme une fois donnée, la terreur se répand, et les destins déclarés pour César ont pris le cours le plus rapide. Il arrive au centre des forces de Pompée, au milieu de ses légions. C'est ici que s'arrête la guerre, et que la Fortune de César hésite au moins quelques instants. Ce n'est plus cet amas de peuples et de rois qui ont si mal défendu Pompée, c'est Rome et le Sénat qui combattent. Ici les frères, les pères, les enfants se joignent ; ici se rassemblent la fureur, la rage et tous les crimes de César. Ô ma pensée, écarte loin de toi ce moment affreux de la guerre ! Que les ténèbres l'ensevelissent ! Que l'avenir n'apprenne pas de moi à quel excès peut se porter la fureur des guerres civiles ! Ah ! Périssent plutôt mes larmes, périssent mes plaintes. Oui, Rome, je veux taire ce que tu as fait dans cette bataille. On y voit César animant la fureur du peuple pour ne rien perdre de ses forfaits, voler autour des bataillons, et verser encore un nouveau feu dans les esprits échauffés au carnage ; son œil observe et distingue, parmi cette forêt de glaives, ceux qui se sont plongés tout entiers dans le sang, et ceux dont la pointe seule en est rougie, et l'épée qui tremble dans la main, et celle qui frappe sans hésiter, et les traits lancés mollement, et ceux qui partent d'un vol rapide, et ceux d'entre les soldats qui combattent avec joie, et ceux qui ne font qu'obéir et qui sont cruels à regret, et qui changent de visage en voyant tomber à leurs pieds les citoyens percés de coups. Il parcourt les cadavres épars dans cette vaste plaine ; il ferme lui-même les plaies de ceux des siens qui respirent encore et qui perdent leur sang ; il est partout, il erre au fond de la mêlée, comme on nous peint Bellone secouant son fouet ou Mars au milieu des Thraces qu'il irrite, Mars aiguillonnant ses coursiers que la vue de l'Égide épouvante.

Ce n'est plus qu'un chaos de meurtres et de crimes, un vaste et long mugissement. À cette immense et lugubre plainte se mêle le bruit des épées et le fracas des armes des combattants qui tombent, et qui du sein frappent la terre. L'épée brise l'épée. Dans ce tumulte, on voit César ramassant lui-même les glaives et les traits qu'il tend à ses soldats, en leur criant de frapper au visage. Il presse, excite ses troupes ; il les pousse en avant, et du bois de sa lance il réveille le soldat engourdi. Il défend de toucher les plébéiens ; c'est au sénat qu'il veut qu'on s'attache.  Il sait trop où réside la vie de l'État, l'âme des lois ; il sait par quel endroit il faut attaquer Rome et quels seront les coups mortels pour la patrie et pour la liberté. L'ordre consulaire tombe confondu avec celui des chevaliers ; le fer tranche les têtes sacrées. On égorge les Lépidus, les Métellus, les Corvinus, les Torquatus, ces défenseurs des lois et les plus grands des hommes après toi, Pompée.

Brutus.

Ô Brutus ! ô toi, le dernier de ce nom à jamais illustre, toi, l'honneur de la République et l'unique espoir du Sénat, ici, le visage caché sous le casque d'un légionnaire, inconnu aux yeux de l'ennemi, quelle épée tu tiens dans ta main vengeresse ! Ah ! Garde-toi de te jeter en téméraire au milieu de ces bataillons. La Thessalie sera ton tombeau ; mais il n'est pas temps, ménage-toi jusqu'à Philippes. Ici tu chercherais en vain à percer le cœur de César. Il n'est pas encore arrivé au comble de la tyrannie ; il faut, pour mériter de mourir de ta main, qu'il franchisse les bornes de la grandeur humaine, qu'il vive et qu'il règne pour être une victime digne de Brutus (08).

Mort de Domitius.

Là périt l'élite de la noblesse romaine ; les cadavres des Pères conscrits sont entassés avec ceux du peuple. Dans le massacre de tant d'hommes illustres, on distingua la mort de ce vaillant Domitius, que sa fatale destinée traînait de défaite en défaite. On eût dit que sa présence était partout funeste aux armes de Pompée ; tant de fois vaincu par César, il a du moins l'avantage de mourir libre. Percé de coups, il succombe ; avec la joie de n'avoir pas une seconde grâce à recevoir. César qui le voit se rouler dans son sang, l'insulte et lui dit : " Eh bien ! Domitius, mon successeur (09), tu désertes les drapeaux de Pompée, et la guerre se fera sans toi." Un souffle de vie qui reste à Domitius, lui suffit pour se faire entendre ; sa bouche expirante s'entrouvre, et il répond à César : "En descendant chez les morts, libre, irréprochable et fidèle à Pompée, j'ai la consolation, César, de te laisser, non pas jouissant du fruit de tes forfaits, mais encore incertain de ton sort et au-dessous de ton rival. Il m'est permis, en mourant, d'espérer que Pompée et les siens obtiendront des dieux ton supplice et notre vengeance." En achevant ces mots, la vie l'abandonne, et les ténèbres éternelles s'appesantissent sur ses yeux.

Déroute complète : regrets du poète.

Dans ces funérailles du monde j'aurais honte de donner des larmes à ces morts innombrables, d'observer d'un oeil curieux chacun des mourants, et de dire comment et de quels coups tel ou tel est frappé ; quel soldat foule aux pieds ses propres entrailles éparses sur le sol ; quel autre rejette avec le souffle vital le trait enfoncé dans sa gorge ; qui tombe sous le coup ; qui reste encore debout quand tombent ses membres mutilés ; quelles poitrines sont percées par le dard ou clouées sur le sol par la flèche ; quelle veine rompue laisse le sang jaillir dans l'air et arroser les armes de l'ennemi ; qui perce le sein de son frère, lui tranche la tête et la jette au loin, pour le dépouiller comme un inconnu ; qui déchire le visage de son père, de peur qu'on n'aperçoive que c'est son père qu'il égorge : aucun de ces excès de rage, aucun de ces genres de mort n'est digne d'occuper nos plaintes, et ce n'est pas sur quelques hommes que nous devons gémir. Pharsale ne ressemble point à tant d'autres batailles funestes. Là, Rome ne comptait ses pertes que par le nombre des soldats ; ici, elle compte par le nombre des peuples ; là c'était la mort des citoyens ; ici, c'est la mort d'une nation entière. Au lieu du sang de quelques provinces, Achaïe, Pont, Assyrie, c'est tout le sang des nations qui coule, et celui des Romains se mêlant à ses flots, les grossit et presse leur cours. Ce combat seul excède les pertes qu'un siècle pouvait soutenir ; ses coups s'étendent au-delà des vivants ; le monde à naître en est frappé lui-même, et le glaive y range au nombre des vaincus cette longue suite d'esclaves qui, dans tous les âges, serviront nos tyrans. Ô Romains ! Comment vos enfants, comment vos neveux ont-ils mérité de naître pour la servitude ? Est-ce nous qui avons combattu lâchement à Pharsale ? Est-ce nous qui avons reculé devant les glaives de César ? Hélas! ce joug mérité par la lâcheté de nos aïeux s'est appesanti sur nos têtes. Ô Fortune! en donnant un maître aux fils des vaincus, que ne leur laissais-tu la guerre !

Pompée est réduit à fuir.

Déjà Pompée a reconnu que les dieux et les destins de Rome ont changé de camp, mais à peine sa défaite le force-t-elle à renoncer à sa Fortune. Il s'arrête sur une éminence d'où il découvre ce qu'il n'a pu voir dans le tumulte du combat, toutes ses légions rompues et dispersées dans les campagnes. Il voit combien de têtes il a fallu abattre avant d'arriver à la sienne, combien d'hommes ont péri pour un seul, combien de sang sa ruine a coûté. Mais loin de s'applaudir, comme il arrive aux malheureux, d'entraîner tout dans son naufrage et d'envelopper dans sa perte tant de peuples et tant de rois, pour obtenir que le plus grand nombre de ses défenseurs lui survive, il se résout encore à adresser des vœux aux dieux cruels qui l'ont trahi ; et pour toute consolation, il leur demande le salut du monde.

"Grands dieux ! dit-il, épargnez ces peuples ! Pompée peut être malheureux sans que Rome et l'univers périssent. Si vous voulez me frapper encore, j'ai une femme, j'ai des enfants, otages livrés aux destins. N'est-ce pas assez de moi et des miens pour assouvir la guerre civile ? Notre perte, sans celle des nations, sera-t-elle trop peu pour vous ? Ô Fortune ! Pourquoi t'obstiner à tout détruire ? Rien au monde n'est plus à moi. "

Il dit, et parcourant ses troupes battues et dispersées, il les rappelle du combat où elles courent à une mort certaine. Il dit hautement que c'en est trop pour lui. Il ne manquait à ce héros ni la volonté, ni la force de se jeter au milieu des glaives, la gorge et le sein découverts ; mais il craignait qu'en le voyant tomber son armée ne pût se résoudre à la fuite et que le monde tombât sur le corps de son général. Peut-être voulait-il dérober sa mort aux yeux de César ; mais en vain. Le malheureux, dans quelque lieu qu'il meure, sa tête sera livrée à son beau-père qui en repaîtra ses regards. Toi-même contribues à sa fuite, ô Cornélie ! Il doit te voir encore, le sort veut qu'il meure près de toi, près de toi, absente à Pharsale.

Le coursier que monte Pompée l'éloigne du combat ; le héros se retire, mais sans appréhender les traits qui volent après lui; et conservant dans le malheur extrême une âme plus forte que le malheur, il ne lui échappe ni larmes, ni gémissements, c'est une douleur vénérable qui lui laisse toute sa majesté, une douleur telle, Pompée, que tu la devais aux calamités de Rome. Pharsale ne t'a point vu changer de visage ; et autant l'infidèle Fortune t'a vu au-dessus d'elle durant le cours de tes triomphes, autant tu lui es supérieur encore au comble de l'adversité. Tu t'en vas libre et délivré du poids d'une grandeur qui t'accablait.

C'est à présent que tu peux tout à loisir te rappeler tes jours prospères. Cette espérance qui ne devait jamais se remplir, t'abandonne, et l'ambition de ce que tu voulais être ne t'empêche plus de voir tout ce que tu as été.

Fuis, pompée, fuis les sanglants combats, et prends les dieux à témoin que désormais, si l'on poursuit la guerre, ce n'est plus pour toi. Le reste de cette bataille, après ta fuite, doit aussi peu s'imputer à toi, que les nouveaux revers que Rome éprouvera dans l'Afrique, à Munda sur le Nil. Le nom de Pompée volant de bouche en bouche, ne sera plus dans l'univers le cri d'alarme, le signal des batailles ; les deux champions désormais seront César et la Liberté : la guerre entre eux est implacable ; et le Sénat, en ton absence, prouvera en mourant que ce n'est pas pour toi, mais pour lui qu'il a combattu. Ô Pompée, n'es-tu pas heureux de t'éloigner par l'exil de ce carnage ? de n'avoir pas sous les yeux ces forfaits, et de ne pas voir ces cohortes écumant de rage ? Regarde ces fleuves dont les eaux sont rougies et fumantes, et porte compassion à César. De quel cœur le malheureux va rentrer dans Rome, après ce coupable succès ! Compare son sort avec le tien ; et l'abandon, l'exil chez des peuples barbares, le complot même d'un roi perfide et son exécrable attentat, tout ce qui te reste à souffrir te paraîtra une faveur des dieux. Tout cela vaut mieux qu'une telle victoire.

Défends aux peuples de te donner des larmes, apprends à l'univers à respecter en toi les revers comme les succès ; aborde les rois d'un visage tranquille, et qui n'ait rien d'un suppliant ; parcours les villes que tu as possédées, les royaumes que tu as donnés, l'Égypte, la Libye ; et choisis la terre où tu veux mourir.

Il arrive à Larisse : accueil qu'il y reçoit.

Larisse la première (10), témoin de ta chute, voit cette tête auguste, dont le malheur n'a point abattu la fierté. Dans cette ville, qui lui est fidèle encore, les citoyens se répandent en foule, et volent au-devant de lui comme s'il était triomphant. Ils lui apportent en pleurant leurs richesses ; ils lui ouvrent leurs maisons et leurs temples ; ils demandent à partager ses périls : il lui reste encore, disent-ils, assez de la splendeur de son nom, et Pompée, tout malheureux qu'il est, ne se voit inférieur qu'à lui-même. Il ne tient qu'à lui de ramener les nations au combat, de lutter de nouveau contre les destinées. "Que me servirait, dit-il, dans l'état où je suis, ce zèle généreux que vous me témoignez ? Peuples, donnez-vous au vainqueur." Ô César ! Dans le moment même que sur des monceaux de morts, tu achèves de déchirer les entrailles de ta patrie, ton gendre te cède l'univers ; mais bientôt il s'éloigne sur son coursier, accompagné des gémissements et des larmes d'un peuple qui reproche aux dieux leur rigueur. C'est là, Pompée, que tu l'éprouves dans toute sa pureté, cet amour du monde, que tu as dans tous les temps recherché avec tant de soin ; c'est à présent que tu en goûtes les fruits : l'homme heureux ne sait pas si on l'aime.

Nouvelle harangue de César à ses soldats après la bataille : il les envoie piller le camp des vaincus.

Lorsque César croit avoir fait couler assez de sang latin dans la Thessalie, pour laisser reposer le glaive dans les mains de ses soldats, il laisse la vie au reste de l'armée, comme à une multitude vile qui périrait inutilement. Mais de peur que le camp ne rassemble les fugitifs, et que le calme de la nuit ne fasse cesser l'épouvante, il se hâte de s'emparer des retranchements ennemis, tandis que la fortune le seconde et que la terreur lui livre le vaincu. Il ne craint pas que ses soldats, lassés de la bataille, soient rebutés de ce nouvel ordre ; il n'a pas même besoin d'une longue harangue pour les mener au butin.

"Compagnons, dit-il, la victoire est complète : il ne reste plus qu'à payer votre sang (11); car je n'appelle pas vous donner, ce que chacun va se donner lui-même. Voici un camp ouvert et abandonné, qui regorge de trésors : là, se trouve amassé tout l'or de l'Italie ; sous ces tentes sont accumulées toutes les richesses de l'Orient. La fortune de vingt rois et celle de Pompée réunies attendent des maîtres. Hâtez-vous de prévenir ceux que vous chassez devant vous. Ne laissez pas aux vaincus le temps de vous enlever leurs dépouilles."

Il n'en fallut pas davantage pour engager ces furieux, que dévorait la soif de l'or, à se précipiter à travers les débris des armes, et sur les corps sanglants des sénateurs et des chefs qu'ils foulaient aux pieds. Quelle tranchée ou quel rempart arrêterait ces hommes, qui courent à leur proie, et au salaire de leurs forfaits ? Ils brûlent de savoir à quel prix ils se sont rendus coupables. Ils trouvèrent à la vérité de grandes richesses dont on avait dépouillé le monde, pour fournir aux frais de la guerre ; mais ce n'était pas assez pour assouvir leur cupidité ; et en ravissant tout l'or qu'ont produit les mines de l'Ibère, tout celui qu'a produit le Tage, et que l'Arimaspe a laissé sur ses bords, le soldat se plaint que c'est peu pour récompenser tant de crimes. César a promis, s'il était vainqueur, de leur livrer le Capitole, et de mettre Rome entière au pillage ; il les trompe en ne leur donnant que le camp à saccager.

Leur sommeil ; leurs terreurs.

Des cohortes impies dorment sous les tentes des sénateurs ; de vils soldats occupent les couches des rois ; le soldat parricide repose sur le lit de son père et de ses frères. Mais leur repos est un affreux délire, leur sommeil un accès de fureur. Les malheureux roulent dans leur esprit toutes les horreurs de Pharsale. Le crime atroce veille au fond de leur âme. Ils se battent en songe, et leur main serre la poignée du glaive qu'elle croit tenir. On dirait que ces campagnes gémissent, que cette terre coupable enfante des ombres, que l'air est souillé par les mânes, et que l'effroyable nuit des Enfers s'est répandue dans le ciel. La victoire tourmente et punit les vainqueurs. Le sommeil ne leur fait entendre que le sifflement des serpents des Furies, ne leur fait voir que leurs flambeaux. L'ombre des citoyens qu'ils viennent d'égorger, leur apparaît ; chacun a sur lui sa victime qui le presse. L'un reconnaît les traits d'un vieillard, l'autre ceux d'un jeune homme. L'un est poursuivi par le cadavre de son frère, l'autre a son père dans le cœur ; et tous ces spectres réunis assiègent l'âme de César. Le Pélopide Oreste, Penthée dans sa fureur, Agave revenue de son délire, n'étaient pas plus effrayés à l'aspect des Euménides vengeresses. Tous les glaives qu'a vu tirer Pharsale, tous ceux que le jour de la vengeance verra briller dans le Sénat, César les voit cette nuit en songe. I1 se sent déchiré par les fouets vengeurs des Furies. Ah ! si, du vivant de Pompée tel est pour lui le tourment des remords, s'il a déjà tout l'enfer dans le cœur, quel sera bientôt son supplice !

César contemple sa fortune dans cet océan de sang.

Mais enfin délivré des tourments du sommeil, dès que la lumière du jour éclaire les champs de Pharsale, il y promène ses regards que n'effraient pas ces spectacles d'horreurs. Il voit les fleuves qui roulent du sang, des tas de cadavres amoncelés jusqu'au sommet des collines, ces morts en pourriture, il compte les peuples de Pompée ; il fait préparer pour le festin un lieu d'où il pourra reconnaître le visage des victimes (12) ; joyeux, il ne voit plus l'Hémathie, les cadavres lui cachent la vue de la plaine. Il reconnaît dans le sang sa fortune et ses dieux. Il va jusqu'à leur refuser les honneurs de la sépulture (13). L'exemple même d' Hannibal, qui avait rendu ces devoirs funèbres au consul, ne le touche point. Il excepte ses concitoyens d'un droit commun à tous les hommes.

Reproches amers du poète.

Cruel, nous ne demandons pas autant de bûchers qu'il y a de morts, mais un seul qui consume à la fois tous ces peuples. Fais seulement entasser sur eux les forêts de l'Oeta ou du Pinde, et si tu veux encore ajouter au malheur de Pompée, qu'il en découvre la flamme du milieu des mers. Quelle vengeance veux-tu tirer des morts ? Il est égal pour eux que ce soit l'air ou le feu qui les consume. Tout ce qui périt est reçu dans le sein paisible de la nature, et les corps subissent d'eux-mêmes la loi de leur dissolution. Si ce n'est pas aujourd'hui qu'ils brûlent, ce sera quand la terre et les eaux brûleront, dans cet embrasement du monde, où la poussière de nos ossements et la cendre des globes célestes se mêleront dans un même bûcher. Les mânes de tes ennemis et les tiens n'auront qu'un même asile ; tu ne t'élèveras pas plus haut vers le ciel ; tu n'auras pas une meilleure place que les vaincus dans l'éternelle nuit. La mort n'est point esclave de la fortune. La terre engloutit tout ce qu'elle engendre, et celui des morts qui n'a point d'urne, repose sous la voûte du ciel. Mais, toi, qui punis tant de nations en les privant de la sépulture, d'où vient que tu t'éloignes ? Que ne demeures-tu dans ces champs empestés ? Bois, si tu l'oses, ces eaux sanglantes ; respire cet air, si tu le peux.

Tableau du champ de carnage.

Ces cadavres te forcent à leur céder Pharsale. Le champ de bataille leur reste : ils en ont chassé le vainqueur.  L'odeur de cette proie immense attire les loups de la Thrace et les lions de Pholoé. L'air impur qui sème la contagion appelle toutes les bêtes à l'odorat subtil. Les ours quittent leurs tanières, les chiens sinistres, leurs toits domestiques. Les oiseaux voraces qui avaient suivi les camps des deux armées, se  rassemblent. Et vous, voyageurs ailés, qui fuyez pour le Nil, la Thrace et ses frimas, vous retardez votre course vers les tièdes rives du Sud. Jamais de si épaisses nuées d'aigles et de vautours n'avaient pressé l'air de leurs ailes, ni obscurci la lumière du ciel. Des légions d'oiseaux ravisseurs s'élancent des forêts voisines, et une rosée de sang distille de tous les arbres où s'est reposé leur ongle sanglant ; souvent même sur les enseignes et sur la tête des vainqueurs, ils laissent tomber du haut des airs des lambeaux sanglants, dont leurs griffes se lassent de porter le poids, et pourtant il ne reste de ce peuple d'autres débris que les os décharnés. Les bêtes ne suffisent pas à cette pâture, elles dédaignent de fouiller les entrailles, et d'épuiser le cœur sous leur lèvre avide ; elles savourent les membres ; une foule de cadavres gît abandonnés. Le soleil, la pluie, le temps, les mêlent, en pleine dissolution, aux champs Émathiens.

La Thessalie, terre trop funeste aux Romains.

Ô malheureuse Thessalie ! Par quel crime as-tu irrité les dieux, pour être chargée de tant d'horreurs ? Combien de siècles s'écouleront, avant que l'avenir te pardonne les malheurs de cette guerre ? Peux-tu produire des moissons qui ne soient pas empoisonnées, et souillées de taches de sang ? Le soc peut-il ouvrir ton sein, sans troubler le repos des mânes ? Hélas ! Avant que tes campagnes inondées de sang soient desséchées, une nouvelle guerre va les en arroser. Quand Rome rassemblerait les cendres que renferment tous ses tombeaux, cet amas n'égalerait point les monceaux de cendres romaines, que sillonne ici la charrue, ni les tas d'ossements blanchis que brise le fer du

laboureur. Jamais aucun vaisseau n'eût osé aborder à ce rivage malheureux ; jamais le soc n'eût soulevé cette abominable terre ; les peuples auraient abandonné ces champs habités par les mânes ; aucun pasteur n'eût laissé paître à ses troupeaux des herbages engraissés de sang ; et, pareille à ces contrées que les feux brûlants du soleil ou que les glaces d'un éternel hiver rendent inhabitables, la Thessalie serait déserte, si ces campagnes étaient les seules que la guerre civile eût souillées. Mais les dieux n'ont pas voulu donner au reste de la terre le droit de les détester ; ils égalent tous les climats en les chargeant des mêmes crimes, et Munda, Mutine, Actium, nouveaux théâtres de nos malheurs, feront pardonner aux champs de Philippes.

LIVRE VII

(01) Comme aux funérailles de Brutus. - Tite-Live (liv, II, ch, VIII) : "Collegae funus, quanto tum potuit adparatu (Valerius) fecit : sed multo majus morti decus publice fuit maestitia, eo ante omnia insignis, quia matronae annum, ut parentem, eum luxerunt, quod tam acer ultor violatae pudicitiae fuisset."

(02) On accuse Pompée. - Plutarque (Vie de Pompée) : "Illi (Domitius scil., Favonius, Afranius et alii) haec dictitantes Pompeium, existimationis retinendae cupidum, amicorumque verecundia victum compulerunt, uti, optimis consiliis omissis, voluntates ipsorum et spes sequeretur. Quod sane vel navis gubernatorem haud aequum erat facere, multo minus tot gentium atque exercituum imperatorem." Et aucuns le piquaient en l'appelant Agamemnon et le roi des rois (Plut., trad. d'Amyot. )

(03) Les insensés ! Quelle est leur ardeur pour le crime. César raconte que ce fut Labienus qui, prenant la parole après Pompée, le décida, lui et son armée surtout, à livrer bataille. Redoutant les vieilles phalanges du vainqueur des Gaules, il représenta dans le conseil que l'armée de César s'était renouvelée presque entière : "Perexigua pars illius exercitus superest ; magna pars deperiit." Les maladies contagieuses de l'automne, dit-il, en ont détruit une parle en Italie ; d'autres se sont retirées dans leurs foyers ; d'autres sont restées sur le continent... Ce ne sont plus pour la plupart que des recrues levées dans la Gaule Citérieure : les seules bonnes troupes qui lui étaient restées ont succombé dans les deux combats livrés sous les murs de Dyrrachium." Après ce discours, il jure qu'il ne rentrera dans le camp qu'en vainqueur, et exhorte les autres à faire le même serment. César ajoute : "Hoc laudans Pompeius idem juravit : nec vero ex reliquis fuit quisquam, qui jurare dubitaret." (De Bello civ., lib. III)

(04) Par divers prodiges. - Ce que le poète raconte ici des prodiges qui annoncèrent le désastre de Pharsale, est confirmé par l'histoire. Florus, liv. IV ; Plutarque, Vies de Pompée et de César ; Appien, Guerre civile, liv. II ; Dion, liv. XXXI ; César, Comment., liv. III ; Valère-Maxime, liv. I, ch. VI.

(05) Cette calamité l'a réduite au point de ne pouvoir, un siècle après, avoir une guerre civile. - Plutarque (Vie de Jules César) : "Dans le dénombrement des citoyens qu'on fit après la guerre civile, au lieu de trois cent vingt mille chefs de famille qui étaient à Rome, il ne s'en trouva plus que cent cinquante mille, sans compter les pertes du reste de l'Italie et des autres provinces romaines."

(06) Ô Crastinus, toi dont la lance. - Ce que le poète raconte de Crastinus est d'accord avec l'histoire. Florus (liv. IV) " Crastinus engagea le combat en lançant le premier son javelot. (César, Guerre civ., liv. III).

(07) César craigant que sa première ligne, etc, . - César (Guerre civ., liv. III) : "Timens ne multitudine equitum cornu dextrum circumveniretur; celeriter ex tertia acie singulas cohortes detraxit atque ex his quartam (aciem) instituit equitatuique opposuit et quid fieri vellet ostendit, monuitque ejus diei victoriam in earum cohortium virtute constare."

(08) Une victime digne de Brutus. - Plutarque (Vie de Brutus) : "Pompée avait fait mourir le père de Brutus ; mais estimant qu'il fallait préférer les affections publiques aux affections privées, et se persuadant que la cause qui avait fait prendre les armes à Pompée, était meilleure et, plus juste que celle de César, Brutus se rangea du côté de Pompée. Néanmoins, chaque fois qu'il le rencontrait, il ne le daignait pas seulement saluer, pensant que ce serait à lui un grand péché que de parler au meurtrier de son père." - César recommande à ses capitaines et chefs de cohorte de se bien garder de tuer Brutus : "Amenez-le-moi, dit-il, s'il se rend volontairement ; mais s'il se met en défense pour n'être pas pris, laissez-le aller sans lui faire aucun mal." On dit qu'il en agissait ainsi pour l'amour de Servilia, mère de Brutus." (Ibid.) - "Parmi ceux à qui César fit grâce et qu'il reçut à son amitié, était Brutus, celui qui le tua... lequel s'étant venu rendre à lui, il en fut fort joyeux." (Vie de César) Dans d'autres sentiments que ceux de notre poète, Vell. Paterculus (liv. II, ch. LII) dit, au sujet du meurtre de César par Brutus : "Dieux immortels ! quel prix réservait Brutus à l'affection du vainqueur, à sa bonté ! "

(09) "Eh bien! Domitius, mon successeur," etc. - Domitius avait été nommé son successeur dans le gouvernement de la Gaule : "Jussus est ei succedere L. Domitius." (Appian., de Bello civ., lib. II) "Scipioni obvenit Syria, L. Domitio Gallia." (Caesar., Comment., lib. III)

(10) Larisse, la première . - C'était la seule ville de Thessalie qui, à l'arrivée de César, ne se fût pas rendue à lui.

(11) Il ne reste plus qu'à payer votre sang . - Cet assaut, donné au camp de Pompée, est confirmé par César ; mais le motif qu'il indique est différent : "Caesar, Pompeianis ex fuga intra vallum compulsis, nullum spatium perterritis dare oportere existimans, milites cohortatus est ut beneficio fortunae uterentur, castraque oppugnarent : qui etsi magno aestu fatigati (nam ad meridiem res erat perducta) lumen, ad omnem laborem animo parati, imperio paruerunt." (De Bello civ., lib, III.)

(12) Il fait préparer pour le festin  - Remarquons ici, pour être juste, que tout cela n'est qu'une satire amère dirigée contre le destructeur de la liberté de Rome. L'histoire ne le confirme point ; elle fait plus, elle le dément, et César, il faut le dire, était trop politique pour en user ainsi : c'eût été se rendre odieux au monde.

(13) Les honneurs de la sépulture. - Ce fait est démenti par Appien, qui dit, (Guerre civ.), en parlant du centurion Crastinus : "Cadaver ejus seorsim sepeliit Caesar prope communem aliorum tumulum." Vell. Paterculus (liv. II, ch. LII) dit, contrairement au poète : "Quoi de plus admirable, de plus éclatant, de plus glorieux que cette victoire ! La patrie n'eut à pleurer que des citoyens tués en combattant. Mais une fureur obstinée rendit la clémence inutile, les vaincus trouvant moins de plaisir à recevoir la vie, que les vainqueurs à la donner. " (Trad. de Després.)

LUCAIN

LA PHARSALE

LIVRE VIII

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LIVRE VIII

Fuite de Pompée ; il franchit les vallons de Tempé : il s'épouvante du bruit qui se fait sur ses pas. - Sa pensée se reporte vers l'époque de ses triomphes : sa félicité passée s'est changée en opprobre. - Il arrive aux bords de la mer ; il se jette dans une barque et fait voile vers Lesbos. - Cornélie ; ses mortelles inquiétudes. - Le navire aborde, Cornélie s'élance aussitôt et tombe en défaillance. - Enfin, elle reprend ses sens. - Discours du héros. - Cornélie laisse tomber quelques plaintes entrecoupées de sanglots. - Pompée est attendri : tous les assistants fondent en pleurs. - Bon accueil du peuple de Mytilène. - Offres de service ; Pompée refuse et remet à la voile. - On voit s'éloigner avec douleur Cornélie : son éloge. - Navigation de Pompée ; ses entretiens avec le pilote. - Il est rejoint par son fils, par la foule des grands qui lui est restée fidèle. - Discours qu'il adresse à Déjotarus, en lui prescrivant d'aller au fond de l'Asie chercher de nouveaux secours. - Déjotarus part. - Pompée poursuit sa course ; il arrive à Syhédra ; il y délibère sur le parti qu'il doit prendre : son discours aux grands assemblés. - On improuve son dessein. - Lentulus ouvre un second avis : son discours. - Il entraîne tous les esprits. - On décide d'aller en Égypte. - Enfin, on touche au rivage de Péluse. - Effroi de Ptolémée à la nouvelle de l'arrivée de Pompée. - Son conseil délibère. - Achorée rappelle les bienfaits de Pompée ; mais Pothin ose proposer le meurtre du héros : son discours. - On applaudit au crime. - Apostrophe véhémente du poète à Ptolémée. -Le héros s'apprête à descendre ; une barque s'avance au-devant de lui, chargée de ses assassins : on l'invite à y descendre. - Pompée cède à ses funestes destins : il préfère la mort à la crainte. - Reproches de Cornélie. Sa prière n'est point écoutée. - Septimius, Achillas. - Le héros tombe frappé. - Cornélie est témoin de l'affreux spectacle : ses douleurs. - Le vaisseau s'éloigne emportant Cornélie. - La tête de son époux est mise au bout d'une lance et présentée à Ptolémée. - Funérailles de Pompée. - Cordus. - Discours du généreux romain. - Apostrophe du poète à Cordus : il le rassure contre le châtiment qu'il redoute. - L'exiguïté du tombeau de Pompée ne nuira point à sa mémoire. - L'Égypte redira, au sujet de sa sépulture, les merveilles que la Crète raconte du tombeau de Jupiter.

Fuite de Pompée ; il franchit les vallons de Tempé : il s'épouvante du bruit qui se fait sur ses pas.

À travers les bois de Tempé, au-delà de l'étroit passage ouvert par Alcide, gagnant les gorges désertes de la forêt d'Hémonie, Pompée excite son coursier (01) déjà excédé de fatigue, et s'efforce par de longs détours de dérober les traces de sa fuite au vainqueur. Le bruit des vents dans les forêts, le pas de ses compagnons l'épouvante (02), le met hors de lui. Quoique déchu de sa grandeur, il sait de quel prix est encore sa vie, et ne doute pas que César ne payât sa tête aussi cher qu'il payerait celle de César. Mais il a beau chercher des routes solitaires, c'est un nom trop célèbre que celui de Pompée. Les peuples d'alentour, qui accourent à son camp, et à qui la renommée n'a pas encore annoncé sa défaite, le rencontrent, s'étonnent, ne peuvent concevoir un renversement si rapide dans la fortune de ce grand homme, et ont peine à le croire lui-même, quand il leur dit ses désastres. Dans l'état où il est réduit, les témoins l'importunent ; il aimerait mieux être inconnu partout, et pouvoir traverser le monde en sûreté à la faveur d'un nom obscur.

Sa pensée se reporte vers l'époque de ses triomphes : sa félicité passée s'est changée en opprobre.

Mais la Fortune punit de ses propres bienfaits les malheureux qu'elle abandonne ; elle surcharge l'adversité du poids d'une renommée éclatante, et insulte au bonheur passé. À présent, Pompée reconnaît que ses prospérités ont été trop rapides, il se plaint de l'éclat de ses premiers triomphes sous les drapeaux de Sylla ; aujourd'hui, les flottes battues à Coryce et les trophées du Pont pèsent à sa grandeur déchue. C'est ainsi que le malheur d'avoir trop vécu a obscurci la gloire de tant de grands hommes. Si le dernier jour du bonheur n'est pas aussi le dernier de la vie, et si la mort ne prévient les revers, la félicité passée se change en opprobre. Et qui jamais, après cet exemple, osera se livrer à la prospérité sans avoir préparé sa mort ?

Il arrive aux bords de la mer ; il se jette dans une barque et fait voile vers Lesbos.

Arrivé au bord où le Pénée, rougi du sang versé dans les champs de Pharsale, se précipite dans la mer, Pompée se jette dans une barque à peine assez solide pour aller sur un fleuve, et trop fragile pour résister au choc des vents et des flots. C'est sur ce faible esquif que s'échappe, passager tremblant, celui dont les flottes couvrent encore les mers de Corcyre et de Leucade, celui que la Liburnie et la Cilicie reconnaissent pour leur vainqueur. II ordonne qu'on fasse voile vers le rivage de Lesbos, vers cette île dépositaire de ce qu'il a de plus cher au monde.

Cornélie ; ses mortelles inquiétudes.

C'est là, Cornélie, que tu vivais cachée, et dans une inquiétude aussi cruelle que si tu avais été au milieu des champs de Pharsale. De noirs présages t'agitent sans cesse ; ton sommeil est troublé par de violentes frayeurs ; tes nuits se passent en Thessalie, et dès que le jour chasse les ténèbres, errante sur la cime des rochers qui bordent la mer, les yeux attachés sur les flots, tu es la première à découvrir dans le lointain les voiles flottantes d'un vaisseau qui s'avance ; mais tu n'oses demander des nouvelles de ton époux. Tu vois une barque voguer vers toi, voiles déployées ; tu ne sais pas ce qu'elle t'apporte, mais dans un moment toutes tes craintes vont se réaliser. Ô Cornélie ! Celui qui vient t'annoncer le malheur de nos armes, la défaite et la fuite de ton époux ; c'est ton époux lui-même. Pourquoi dérober ces instants au deuil ? Il n'est plus temps de craindre, il est temps de pleurer.

Le navire aborde. Cornélie s'élance aussitôt et tombe en défaillance. Enfin, elle reprend ses sens

Le navire aborde. Cornélie s'élance, et reconnaît Pompée. Elle voit le crime des dieux marqué sur le front pâle du héros, sur cette face vénérable qu'il couvre de ses cheveux blancs, et sur ses vêtements tout souillés de poussière. À cette vue, elle chancelle, l'infortunée ; un nuage répandu sur ses yeux lui dérobe la lumière du ciel, l'excès de la douleur lui ôte le sentiment, tout son corps tombe en défaillance, son cœur reste longtemps immobile et glacé, et la mort qu'elle a invoquée semble avoir exaucé ses vœux.

Pompée descend du navire attaché par un câble au rivage, et s'avance sur cette plage solitaire. À son approche, les fidèles

servantes de Cornélie retiennent leurs cris, et ne se permettent d'accuser le ciel que par des gémissements étouffés. Elles s'efforcent en vain de relever leur maîtresse évanouie sur la terre. Mais son époux l'embrasse, et pressant sur son sein son corps saisi d'un froid mortel, lui rend la chaleur et la vie. Cornélie, dont le sang recommence à couler, reconnaît la main qui la presse, et ses yeux ont la force de soutenir la tristesse profonde qu'elle voit peinte sur son visage. Il lui défend de se laisser abattre par l'infortune, et réprime en ces mots l'excès de sa douleur.

Discours du héros.

"Femme de Pompée, oubliez-vous de quels aïeux vous êtes née ? Est-ce à une âme si courageuse de succomber sous les premiers revers ? Voici le moment d'éterniser la mémoire de vos vertus. La magnanimité de votre sexe n'est point attachée au maintien des lois ni aux travaux des armes ; le malheur d'un époux en est l'unique épreuve. Élevez, affermissez votre âme ; que votre piété envers moi combatte et surmonte le sort ! Aimez votre époux d'autant plus qu'il est vaincu. C'est à présent surtout que je fais votre gloire. Les faisceaux, le sénat, une foule de rois, tout s'éloigne. Commencez à vous regarder comme mon unique compagne, et à me tenir lieu de tout. Il serait honteux, votre mari vivant, de montrer une douleur extrême. Réservez vos larmes pour mon trépas, ce sera le dernier gage de votre foi. Jusque-là, vous n'avez rien perdu ; je respire ; ma Fortune seule a péri, et si c'est elle que vous pleurez, c'est elle que vous avez aimée."

Cornélie laisse tomber quelques plaintes entrecoupées de sanglots.

À ce reproche de son époux, Cornélie soulève à peine sa tête languissante, et son cœur laisse échapper ces plaintes entrecoupées de sanglots. "Ô née pour le malheur de ceux à qui mon sort se lie ! Que ne suis-je entrée dans le lit de César ! J'ai coûté deux fois des larmes au monde. Celles qui présidèrent à mon hyménée furent Érinys et les ombres des Crassus. Vouée à ces mânes, j'ai porté dans le camp de la guerre civile les destins de l'Assyrie. J'ai entraîné tous les peuples dans ta ruine, j'ai éloigné tous les dieux du plus juste parti. Ô mon illustre époux ! Héros dont je n'étais pas digne ! Quoi, le sort a eu le droit de t'opprimer ! Pourquoi formai-je les nœuds impies qui t'allaient rendre malheureux ? Reçois ma mort, que je demande en expiation de mon crime, et pour te rendre la mer plus facile, les rois plus fidèles, l'univers plus soumis, jette dans les flots ta compagne ; plus heureuse si elle s'était dévouée avant les malheurs de tes armes, pour en obtenir le succès, qu'elle te serve au moins à expier tous les maux qu'elle cause au monde ! Ô Julie ! Ombre que j'irritais, où que tu sois, te voilà vengée de mon hymen par les malheurs de la guerre civile. Viens jouir encore de mon supplice, et, apaisée par le trépas de ton odieuse rivale, pardonne à ton époux."

Pompée est attendri : tous les assistants fondent en pleurs.

À ces mots, elle tomba une seconde fois dans les bras de Pompée, et sa douleur arracha des larmes à tous les yeux. La grande âme de Pompée en fut elle-même attendrie, et ce héros qui d'un œil sec avait vu les champs de Pharsale, versa des larmes à Lesbos.

Bon accueil du peuple de Mitylène. Offres de service ; Pompée refuse et remet à la voile.

Alors le peuple de Mytilène (03)

accourant en foule au rivage, lui dit : "Si notre île fait à jamais sa gloire d'avoir eu en dépôt la digne moitié d'un si grand homme, daignez aussi, Pompée, nous vous en conjurons, daignez vous-même, ne fût-ce qu'une nuit, prendre pour asile nos murs, et vous reposer au sein de nos dieux domestiques, sur la foi sainte et inviolable d'un peuple qui vous est dévoué. Faites de Lesbos un lieu mémorable qu'on vienne voir dans tous les siècles, et qui excite la vénération de tous les voyageurs romains. Vous n'avez pas de refuge plus assuré dans votre fuite ; toute autre ville peut espérer de trouver grâce auprès du vainqueur ; Lesbos ne peut plus s'attendre qu'à sa haine. D'ailleurs César n'a point de flottes, et nous sommes entourés de mers. Les sénateurs, sachant où vous êtes, viendront vous retrouver ; il faut un lieu connu pour rallier vos forces. Nos richesses, les trésors mêmes de nos temples vous sont offerts ; et que ce soit sur mer ou sur terre que vous veuillez employer notre brave jeunesse, elle est prête à vous suivre ; disposez de Lesbos et de tout ce qui est en son pouvoir. Enfin, épargnez à un peuple qui croit avoir bien mérité de vous, l'humiliation de laisser croire que vous n'avez compté sur lui que lorsque vous étiez heureux, et que vous avez douté de sa foi dès que le sort vous a été contraire." Pompée ne fut point insensible à la joie de trouver dans les Lesbiens un zèle si pur et si noble ; il s'applaudit pour l'humanité de voir que l'honneur et la foi n'étaient pas encore exilés du monde.

"Non, leur dit-il, il n'est aucun lieu de la terre qui me soit plus cher que Lesbos. Je n'en veux qu'un témoignage : c'est à Lesbos que j'ai confié toutes les affections de mon âme ; c'est ici que j'ai retrouvé ma maison, mes dieux, une seconde Rome aussi. Dans ma fuite, n'ai-je pas cherché à gagner un autre rivage ? Et quoique vous eussiez à craindre les ressentiments de César, je n'ai pas hésité à vous livrer en moi le moyen le plus sûr d'apaiser sa colère. Mais c'est assez de vous avoir rendus coupables une fois ; je dois poursuivre ma Fortune dans tout l'univers. Adieu, Lesbos, peuple à jamais heureux d'avoir acquis par ta vertu une renommée éternelle ; soit que ton exemple

engage les nations et les rois à me secourir, soit que tu aies la gloire d'être le seul qui dans mon malheur me soit resté fidèle, car j'ai résolu d'éprouver en quels lieux de la terre la justice règne, et en quels lieux le crime fait la loi. Dieu, qui veilles sur le dernier de mes vœux : fais-moi trouver partout des peuples comme le peuple de Lesbos, qui, tout malheureux que je suis, aiment mieux s'exposer à la colère de César que d'insulter à ma disgrâce ou d'attenter à ma liberté."

On voit s'éloigner avec douleur Cornélie : son éloge.

Il dit, et il fit porter la triste Cornélie sur le vaisseau qui l'attendait. À la désolation de ce peuple, on eût dit qu'on le forçait lui-même à quitter ses pénates et sa patrie. On n'entendait sur le rivage que des gémissements et des plaintes ; on ne voyait que des mains élevées vers le ciel, et quoique le malheur de Pompée eût affligé tous les cœurs, c'était moins ce héros qu'on plaignait que celle avec qui ce peuple était accoutumé à vivre comme avec une de ses citoyennes, et qu'il voyait avec douleur s'éloigner. Quand même elle irait joindre un époux triomphant, les femmes de Lesbos en lui disant adieu auraient peine à retenir leurs larmes, tant sa pudeur, sa dignité, la modestie répandue sur son chaste visage lui ont attiré leur amour. Ce qui les a le plus touchées, c'est que loin de se rendre incommode à ses hôtes, et loin d'humilier même les plus petits, elle a vécu à Mytilène dans le temps des prospérités et de la gloire de Pompée comme s'il eût été vaincu.

Navigation de Pompée ; ses entretiens avec le pilote.

Le soleil était à demi plongé sous l'horizon, et s'il est vrai qu'il y ait des peuples pour lesquels il se lève en se couchant pour nous, chacun des deux mondes ne voyait alors que la moitié de son globe de flamme. La nuit vient, et les soucis cruels et vigilants dont l'âme de Pompée est remplie, lui font parcourir de la pensée les villes et les peuples alliés des Romains, les cours de l'Orient, leurs mœurs, leur différent génie, et ces régions du Midi qu'une chaleur intolérable défend seule contre César. Souvent l'âme accablée de ces pénibles soins, et rebutée de l'affligeante image que lui présente l'avenir, il écarte pour respirer, ces idées tumultueuses, et l'abattement de ses esprits, qu'un trouble si violent épuise, lui laisse un moment de relâche. Il questionne alors le pilote sur tous les astres, comment on reconnaît les rivages, quel moyen le ciel lui donne de mesurer l'espace parcouru de la mer, quel astre lui montre la Syrie, quels feux du Chariot le font se diriger vers la Libye. L'observateur habile du taciturne Olympe lui répond : "Nous ne suivons pas ces astres qui lentement déclinent dans le ciel étoilé et abusent le pauvre matelot. Non. L'axe sans couchant qui ne se plonge jamais dans les ondes et qu'éclaire le double Arctos, voilà notre guide. Ce point se dresse-t-il au sommet de l'horizon, la petite Ourse domine-t-elle l'extrémité des antennes, nous marchons vers le Bosphore et la mer de Scythie. Mais que l'Arctophylax descende de la cime du mât et que Cynosure se penche vers la surface de la mer, c’est aux portes de la Syrie que se rendra le navire. Puis vous parvenez au Canope, content d'errer sous le ciel austral ; poussez à gauche, au-delà de Pharos le navire touchera les Syrtes. Mais ordonnez où je dois tourner ma voile, incliner mes vergues." Pompée encore irrésolu répond : " N'importe où, sur la mer sans fin, le plus loin, le plus loin possible des bords thessaliens, loin des mers et du ciel d'Italie. Le reste au gré des vents. Naguère confiée à Lesbos, maintenant Cornélie est avec moi ; tout à l'heure je savais quel rivage désirer. Maintenant, que la Fortune me choisisse un port."

Alors le pilote, au lieu de présenter la pleine voile au vent, l'incline ; le navire penche vers la gauche, afin de diriger sa route entre les écueils de la côte d'Asie et du rivage de Chio. On relâche les agrès de la proue, on tend ceux de la poupe. La mer ressentit le mouvement de la voile, et la proue annonça par le bruit des ondes qu'il s'y traçait un sillon nouveau. Tel et avec moins d'adresse, dans la course des chars, un écuyer habile, obligeant ses coursiers à décrire le tour le plus étroit du cirque, effleure la borne et l'évite.

Il est rejoint par son fils, par la foule des grands qui lui est restée fidèle.

Le soleil revient éclairer la terre, et sa lumière efface les astres de la nuit. Bientôt tout ce qui est échappé au naufrage de Thessalie se rassemble auprès de Pompée. Son fils fut le premier qui, du rivage de Lesbos, suivit ses traces sur les mers.

Après lui vinrent une foule fidèle de patriciens, car même depuis sa ruine et la défaite de son armée, la Fortune ne put l'empêcher d'avoir des esclaves couronnés, et dans sa déroute, il traînait après lui tous les rois de la terre, tous les sceptres de l'Orient.

Discours qu'il adresse à Déjotarus, en lui prescrivant d'aller au fond de l'Asie chercher de nouveaux secours. Déjotarus part.

Déjotarus, ayant découvert çà et là les signes épars de sa fuite, venait enfin de le joindre. Pompée l'envoie au fond de l'Asie lui chercher de nouveaux secours. "Ô le plus fidèle de tous les rois, lui dit-il, j'ai perdu tout ce qui sur la terre était au pouvoir des Romains, mais il me reste à éprouver le zèle des peuples du Tigre et de l'Euphrate, où ne s'étend point encore la domination de César. Allez en mon nom soulever l'Orient et le Nord, pénétrez jusque dans le fond des États du Mède et du Scythe, allez dans un monde qu'un autre soleil éclaire, rendez au superbe Arsacide ces paroles que je lui adresse : Si l'ancienne alliance que nous avons jurée, moi par Jupiter Latin, vous par le culte de vos mages, subsiste encore entre Rome et vous, Parthes, remplissez vos carquois, tendez vos arcs, souvenez-vous qu'en chassant devant moi les peuples du Caucase, je vous laissai la liberté d'errer en paix dans vos campagnes, sans vous réduire à chercher dans les murs de Babylone un asile contre moi. J'avais déjà franchi les bornes du vaste empire de Cyrus, et vers le fond de la Chaldée, je touchais aux bords où l'Hydaspe et le Gange vont se jeter au sein des mers. Cependant lorsque la victoire me soumettait tout l'Orient, je voulus bien excepter le Parthe du nombre des peuples que je rangeais sous les lois de Rome, et leur roi fut le seul que je traitai d'égal. Ce n'est pas une fois seulement que les Arsacides m'ont dû la conservation de leur empire, et, après la sanglante défaite de Crassus en Assyrie, quel autre que moi eût apaisé le ressentiment des Romains ? Engagés par tant de bienfaits, ô Parthes ! Voici le moment de passer l'Euphrate qui devait à jamais vous servir de barrière. Courez sur cette rive que vous interdit le fondateur de Zeugma. Venez vaincre en faveur de Pompée ; et Rome elle-même consent à être vaincue à ce prix."

Quelque difficile que fût ce message, Déjotarus voulut bien s'en charger. Il dépose les marques de la royauté et part sous l'habit d'un esclave. Dans les périls, on voit souvent pour sa sûreté, un roi se donner l'apparence d'un homme indigent tant il est vrai que la vie du pauvre est plus tranquille que celle des maîtres du monde.

Pompée poursuit sa course ; il arrive à Syhédra ; il y délibère sur le parti qu'il doit prendre : son discours aux grands assemblés.

Pompée ayant jeté Déjotarus sur le rivage de l'Asie, poursuit sa route, entre les écueils d'Icare. Il laisse derrière lui Éphèse et Colophon à la rade paisible ; et à la faveur d'un vent léger, que l'île de Cos lui envoie, il passe devant Cnide, rase l'île de Rhodes, dorée par le soleil, coupe le golfe de Telmesse, et la côte de Pamphilie se présente devant lui, mais n'y voyant pas encore d'asile assuré, il gagne l'humble ville de Phaselis, où il n'a point à craindre le peu d'habitants que la guerre y a laissés, et qui, tous ensemble, n'égalent pas le nombre des Romains qu'il a sur son vaisseau. Il s'avance et passe à la vue du mont Taurus, d'où tombent les eaux du Dipsante. Pompée eût-il jamais pu croire, dans le temps qu'il chassait de ces mers les pirates de Cilicie, qu'un jour, exposé sur un faible navire, il aurait besoin d'y trouver lui-même un passage tranquille ? Une grande partie du sénat se rallie auprès de son chef fugitif ; enfin il arrive au port de Syhédra, où le Sélinus accueille et renvoie les navires. Là, sa voix, qu'une douleur profonde avait tenue longtemps muette, rompt enfin le silence, et il parle en ces mots

"Compagnons de mes travaux et de ma fuite, vous qui êtes Rome pour moi, quoique nous soyons assemblés sur une plage solitaire, sur les bords de la Cilicie, où je me vois, sans secours et sans armes, abandonné de tout l'univers, j'ose former de nouveaux desseins pour changer la face des choses. Rappelez toutes les forces de vos grandes âmes. Je n'ai bas péri tout entier à Pharsale, et mon malheur ne m'a point tellement abattu, que je ne puisse relever ma tête et me dégager du milieu des ruines où l'on me croit enseveli. Marius errant et caché entre les débris de Carthage ne s'est-il pas relevé de sa chute ? Ne l'a-t-on pas revu dans Rome, précédé des faisceaux ? Ne l'a-t-on pas vu encore une fois inscrire son nom dans nos fastes ? Et si la main de la Fortune s'est moins appesantie sur moi que sur lui, me tiendra-t-elle terrassé ? J'ai mille vaisseaux sur les mers de la Grèce, mille chefs sont sous mes drapeaux. Pharsale a plutôt dispersé que renversé mes forces. La seule réputation que mes anciens travaux m'ont faite dans tout l'univers et un nom longtemps cher au monde suffiraient pour me soutenir. Ce que je vous laisse à examiner, c'est à qui nous aurons recours : de l'Égyptien, du Parthe ou du Numide, et sur les forces et la fidélité duquel on peut le plus compter. Pour moi, je vais vous confier mes inquiétudes secrètes et quelle serait ma résolution. L'enfance du roi d'Égypte m'est suspecte. Pour lutter contre le malheur, le zèle a besoin d'un courage affermi par toute la vigueur de l'âge. Juba n'a pas oublié son origine. D'un autre côté, l'artificieuse duplicité du Maure m'épouvante. Ce peuple a hérité de la haine de Carthage contre les Romains. Le Numide qui occupe le trône a dans le cœur tout l'orgueil d'Hannibal, qui par sa souche oblique souille de son sang ses aïeux Numides. Il n'est déjà que trop fier d'avoir vu Varus suppliant et d'avoir protégé nos armes. Le parti le plus sûr est donc de nous retirer vers l'Orient. L'immense Euphrate partage le monde en deux empires, et les portes Caspiennes servent de barrières à ces vastes contrées qu'un autre ciel éclaire et qu'entoure un Océan d'une autre couleur que le nôtre. Vaincre et dominer sont les plaisirs de ces peuples fiers. Leurs coursiers sont superbes, leur arc est terrible, dès l'enfance et jusque dans la vieillesse ils le tendent avec vigueur. Le trait décoché par leur main porte une mort inévitable. Ils furent les seuls qui arrêtèrent l'impétuosité d'Alexandre. Ils soumirent Bactres et Babylone, le Mède et l'Assyrien. Nos javelots les intimident peu, et depuis le malheur de Crassus, ils savent trop qu'avec les carquois des Scythes, leurs aïeux, ils peuvent défier nos armes. C'est peu pour eux d'aiguiser leurs flèches, ils savent les empoisonner. La plus légère blessure en est fatale, et dès que la pointe pénètre jusqu'au sang, elle y laisse la mort. Et que ne puis-je moins compter sur la valeur des Arsacides ? Leurs destins qui balancent les nôtres ne leur inspirent que trop d'audace, et la faveur des dieux ne les a que trop secondés. Je ferai donc sortir ces peuples des régions où naît le jour, je les ferai marcher vers nos climats et y porter la guerre. Je lancerai l'Orient hors de ses retraites. S'ils me manquent de foi, s'ils trahissent l'alliance jurée, au-delà des bornes du monde habité, je consommerai mon naufrage ; on ne me verra point implorer les rois que j'ai faits, mais sur cette terre éloignée j'aurai la consolation de mourir sans coûter un nouveau crime à César, sans rien devoir à sa pitié. Cependant, plus je me rappelle ma vie passée, plus j'ose croire que mon nom est respecté dans l'Orient. Quelle gloire nos armes n'ont-elles pas acquise au-dessus de l'Euxin, aux bords du Tanaïs, alors que je me montrai à tout l'Orient ? En quelle partie du monde avons-nous eu des succès plus rapides ? des triomphes plus éclatants ? Ô Rome ! Fais des vœux pour le dessein que je médite. Et que peuvent jamais les dieux t'accorder de plus favorable, que d'engager le Parthe dans tes guerres civiles, d'y consumer ses forces redoutables et de l'envelopper dans tes malheurs ? Si le Parthe et César, croisant leur glaive, en viennent aux mains, quel que soit le vainqueur, il faut que la Fortune ou me venge ou venge Crassus !"

On improuve son dessein. Lentulus ouvre un second avis : son discours.

Au murmure qui s'éleva dans l'assemblée, il fut facile à Pompée de juger qu'on désapprouvait son dessein. Lentulus se distingua dans ce conseil par la chaleur de son zèle et la majesté de sa douleur. Il se lève et il fait entendre ces paroles dignes d'un homme, naguère consul :

"Hé quoi, Pompée, le malheur de Thessalie a-t-il jusque-là consterné votre âme ? Un jour a-t-il tout renversé ? Pharsale a-t-elle vu périr jusqu'au dernier espoir de la République ? La plaie enfin est-elle si profonde, et le mal est-il incurable au point qu'il ne vous reste d'autre ressource que d'aller implorer le Parthe, et vous prosterner à ses pieds ? Pourquoi, transfuge de ce monde, aller chercher un ciel nouveau, des astres inconnus, une terre étrangère ? Voulez-vous, esclave du Parthe, vous ranger sous ses lois, vous soumettre à son culte, aller avec les Chaldéens adorer le feu de leurs foyers ? Vous, qui prétendez n'avoir pris les armes que pour l'amour de la liberté, pourquoi, si vous pouvez endurer l'esclavage, en avoir imposé à ce malheureux univers ? Le Parthe, qui frémit d'effroi quand il apprit que Rome vous avait mis à la tête de ses armes, le Parthe, qui vous a vu des forêts de l'Hyrcanie et du rivage de l'Inde traîner les rois captifs après vous, le Parthe vous verra, triste rebut du sort, humilié, tremblant, consterné devant lui !  Quels projets son orgueil ne va-t-il pas fonder sur notre puissance abattue, en se comparant avec Rome, qu'il croira voir en vous, suppliante à ses pieds ? Et que lui direz-vous qui soit digne de votre courage et du rang que vous occupez ? Le barbare ignore votre langue, il faudra que vos larmes, les larmes de Pompée implorent sa compassion. Qu'il vous l'accorde ! Quelle honte pour Rome d'avoir besoin du Parthe pour venger ses malheurs ? Est-ce pour subir cet affront qu'elle vous a fait notre chef ? Pourquoi répandre chez ces barbares le bruit de vos calamités ? Pourquoi leur découvrir des plaies qu'il eût fallu tenir cachées ? Pourquoi leur apprendre à franchir les barrières de leur empire ? La seule consolation de Rome, dans son malheur, était d'écarter tous les rois, et de ne servir qu'un citoyen, et vous, traversant l'univers, vous voulez attirer jusqu'au sein de Rome des peuples qui ne demandent qu'à la déchirer ! Vous reviendrez des bords de l'Euphrate, à la suite des étendards que le Parthe enleva au malheureux Crassus ! Le seul de tous les rois qui, dans le temps que la fortune ne se déclarait point encore, s'est exempté de cette guerre, osera-t-il, instruit de la victoire et des forces de César, s'associer à vos disgrâces et marcher contre lui ? N'en attendez pas ce courage. Les peuples nés dans les frimas du Nord sont belliqueux et indomptables, mais ceux du Levant sont amollis par la douceur de leur climat. Ces robes longues et flottantes dont les hommes y sont vêtus, annoncent-elles des guerriers ? Dans les campagnes de la Médie, dans les champs du Sarmate, dans les vastes plaines qu'arrose le Tigre, le Parthe ayant la liberté de fuir, et de se rallier, est un ennemi invincible. Mais dans un pays hérissé de montagnes, lui fera-t-on gravir des rochers escarpés ? Surpris, attaqué dans la nuit, quel usage ses mains feront-elles de son arc ? S'il faut passer à la nage un fleuve rapide et profond, est-il accoutumé à vaincre l'impétueux courant des eaux ? Et dans les chaleurs de l'été, au milieu des flots de poussière, couvert de sang et de sueur, soutiendra-t-il sous un soleil brûlant tout le poids d'un jour de bataille ? Il ne connaît ni le bélier, ni aucune machine de guerre. Une tranchée à combler est un travail au-dessus de ses forces ; poursuit-il l'ennemi, tout ce qui s'oppose au vol d'une flèche est un rempart contre lui. De légers combats, une guerre fugitive, des escadrons volants, des soldats plus propres à quitter leur poste qu'à chasser l'ennemi du sien : voilà le Parthe ; il est réduit au lâche expédient d'empoisonner ses flèches ; il n'ose approcher l'ennemi, mais du plus loin qu'il peut l'atteindre, il tend son arc, et laisse au vent le soin de diriger ses coups. L'épée impose la vaillance, et c'est l'arme de tous les peuples vraiment belliqueux. Voyez les Parthes dans les combats : désarmés dès la première charge, sitôt que leur carquois est vide, ils sont obligés de s'enfuir ; leurs bras n'ont aucune vigueur : toute leur confiance est au venin dans lequel ils trempent leurs flèches. Et vous, Pompée, vous comptez sur un peuple, à qui, dans les combats, le fer ne peut suffire ! Un si honteux secours vaut-il que vous alliez mourir loin de votre patrie, à l'autre bout de l'univers ? qu'une terre barbare vous couvre, et qu'on vous y accorde une pierre étroite et sans gloire, grâce encore digne d'envie, dans un pays où Crassus est privé de la sépulture ? Toutefois votre sort n'est pas le plus malheureux ; car le trépas est le dernier des maux, et il n'a rien d'effrayant pour des hommes de courage ? Mais que deviendra Cornélie ? Ce n'est pas la mort qui l'attend chez les Parthes. Ignorez-vous comment ces peuples dissolus traitent les plaisirs de l'amour ? Leur usage est l'instinct des bêtes. Un même lit reçoit des épouses sans nombres ; les lois, les nœuds de l'hyménée y sont souillés par ce mélange impur ; ses mystères les plus secrets y sont célébrés sans pudeur, en présence de mille femmes. Cette cour plongée dans l'ivresse et dans les délices des festins, ne s'interdit aucun excès de licence et de volupté.  Les nuits se passent entre ces rivales à rallumer sans cesse les désirs d'un homme, et à les combler tour à tour. Les sœurs, les mères, noms sacrés, partagent la couche des rois. La fable d'Œdipe, quelque involontaire que fût son crime, le rendit horrible aux nations ; combien de fois, avec pleine lumière, un pareil commerce a donné des héritiers aux Arsacides ! Que ne se permet pas un roi, qui se croit permis de donner des enfants à sa mère ! L'illustre fille des Scipions sera donc la millième femme destinée au lit d'un barbare, et la plus exposée sans doute aux outrages d'un amour qu'elle irritera par sa fière sévérité, et par le nom de ses époux ; car un nouvel attrait pour les désirs du Parthe, ce sera de savoir que votre femme fut celle de Crassus. C'est une captive qui lui est échappée dans la défaite des Romains, et qu'il croira que le sort lui ramène. Rappelez-vous, Pompée (04), ce carnage affreux de nos légions dans l'Assyrie ; et vous rougirez, non seulement d'implorer le secours de ce roi funeste, mais d'avoir, à toute chose, préféré la guerre civile. Et quel plus grand crime aux yeux des nations dans le gendre et dans le beau-père, que d'avoir laissé, pour se détruire entre eux, Crassus et les siens sans vengeance ! Il fallait que Rome, avec toutes ses forces et tous ses chefs, fondît à la fois sur Bactres, et que, de peur de n'avoir pas assez d'armes pour l'accabler, laissant l'empire à découvert du côté du Germain et du Dace, elle abandonnât ses frontières, jusqu'à ce que la perfide Suse et Babylone eussent caché sous leurs ruines les tombeaux de nos guerriers. Ô fortune, c'est la guerre avec l'Assyrie que nous te demandons. Si Pharsale a consommé la guerre civile, que le vainqueur marche contre le Parthe. C'est le seul peuple de l'univers dont nous puissions voir avec joie César triomphant. Vous, Pompée, dès le moment que vous aurez passé l'Araxe glacé, attendez-vous à voir le morne fantôme du vieux Crassus, tout percé des flèches du Parthe, vous apparaître et vous parler ainsi : Ô toi ! qu'après ma mort mon ombre errante regardait comme le vengeur de l'outrage fait à ma cendre, tu viens ici parler d'alliance et de paix ! Alors à chaque pas, vous trouverez des monuments de la honte de Rome. Les villes vous offriront les têtes de nos chefs qu'on y a portées en triomphe ; l'Euphrate vous rappellera tous ces morts, dont il a roulé les cadavres ; le Tigre, tous ceux qu'il a engloutis sous la terre, et qu'il a revomis en reprenant son cours. Si vous pouvez aller à travers ces objets, implorer l'amitié du Parthe, allez donc implorer celle de César jusque sur le champ de Pharsale. Mais pourquoi ne pas préférer des peuples amis des Romains ? Si le Numide vous est suspect, si la mauvaise foi de Juba nous effraye, cherchons un asile en Égypte, dans l'héritage de Lagus. D'un côté, les écueils des Syrtes, de l'autre, les sept bouches du Nil, dont les eaux repoussent la mer, défendent l'Égypte. Cette terre fertile est contente des richesses qu'elle produit, elle n'attend rien ni du commerce du monde ni de l'influence du ciel : elle a mis toute sa confiance dans le Nil. Ptolémée, encore enfant, vous doit le sceptre qu'il possède, le royaume et le roi sont sous votre tutelle. Qui peut craindre un fantôme de roi ? Son âge est l'âge de l'innocence. Ce n'est pas dans de vieilles cours qu'il faut chercher la justice, la bonne foi, le respect des dieux : l'habitude de tout pouvoir fait perdre la honte de tout oser ; et on distingue les jeunes rois à la douceur de leur empire."

Il entraîne tous les esprits. On décide d'aller en Égypte.

Ces paroles de Lentulus entraînèrent tous les esprits. Son avis l'emporta sur celui de Pompée, tant l'extrémité du péril rétablit d'égalité entre les hommes. Ils quittent la côte de Cilicie et vont aborder à l'île de Chypre, séjour favori de la déesse à qui la mer de Paphos a donné le jour, si l'on peut croire que les dieux soient nés, et s'il est possible que jamais aucun d'eux ait commencer d'être.

Pompée quitte ces rivages, mesure les roches de Chypre, tournées vers l'Auster, et se laisse entraîner par l'oblique courant de la vaste mer. Sans jeter l'ancre au pied du phare, cher aux matelots, il lutte contre le vent et touche à grande peine aux rives basses de l'Egypte, aux lieux où le Nil divisé s'épand près de Peluse par la septième et la plus large de ses bouches.

Son conseil délibère. Achorée rappelle les bienfaits de Pompée, mais Pothin ose proposer le meurtre du héros : son discours. On applaudit au crime.

C'était le temps où la Balance ne tient qu'un moment en équilibre les heures du jour et celles de la nuit, et va rendre aux nuits de l'automne l'avantage que le Bélier a donné aux jours du printemps. Le jeune roi était sur le mont Casius. Pompée s'y dirige. Ni le soleil ni les voiles ne languissent. Déjà le cavalier en sentinelle sur le rivage, accouru à la hâte, avait jeté l'alarme en apprenant la venue de Pompée. À peine avait-on le temps de tenir conseil ; cependant tous les infâmes courtisans de Ptolémée s'assemblent dans le palais d'Alexandre. Il se trouve parmi eux un homme juste, un vieillard dont les ans ont mûri la sagesse, éteint les passions. Achorée est son nom, Memphis l'a vu naître, Memphis qui du haut de ses murs observe les progrès du Nil lorsqu'il inonde les campagnes, Memphis si fier de ses dieux ! Ce sage avait vu plusieurs fois, dans le cours d'un long sacerdoce, s'accomplir le nombre des révolutions lunaires que doit vivre le bœuf Apis. Il fut le premier qui donna sa voix dans le conseil ; il rappela les bienfaits de Pompée, son amitié pour le père du roi et la sainteté de leur alliance, mais Pothin, plus habile à démêler le caractère d'un mauvais prince, et plus instruit dans l'art de le persuader, osa proposer le meurtre de Pompée. "Ptolémée, dit-il, la justice et le droit tiennent souvent lieu de crime, et si la foi qu'on garde à ceux que trahit la fortune obtient des éloges, elle attire des châtiments. Rangez-vous du parti des dieux et du sort ; honorez les heureux, et repoussez les misérables. Il y a moins de distance entre les astres et la terre, entre le feu et l'eau de la mer qu'entre l'utile et le juste. Toute la force des sceptres s'anéantit dès qu'on pèse leurs droits au poids de l'équité. La pudeur et l'honnêteté renversent les empires. L'autorité ne se soutient que par la liberté du crime et par l'usage illimité du glaive. Le droit d'user de violence ne se conserve qu'en s'exerçant. Que celui qui veut être juste descende du trône ! L'absolu pouvoir ne peut jamais s'accorder avec la vertu, et qui rougit de tout violer aura sans cesse tout à craindre. Punissez Pompée d'avoir méprisé la faiblesse de votre âge, et d'avoir pensé que tout vaincu qu'il est, nous n'oserions lui fermer nos ports. Si vous êtes las de régner, ce n'est pas à lui qu'il faut livrer l'héritage de vos pères ; vous avez une sœur à qui vous le devez ; rappelez-la au trône d'où vous l'avez bannie. Mettons l'Égypte à couvert des armes romaines ; tout ce qui n'aura point été au vaincu sera épargné par le vainqueur. Chassé du monde entier, perdu sans ressource, Pompée cherche avec qui tomber. Les mânes des Romains qu'il a fait périr le poursuivent. Ce n'est pas seulement son beau-père qu'il fuit, il fuit les regards du sénat, dont le plus grand nombre est la proie des vautours de la Thessalie ; il craint les nations qu'il a laissées nageant ensemble dans les flots de leur sang ; il craint cette foule de rois qu'il a entraînés dans son naufrage. Chargé du crime de la Thessalie, rebuté partout, il se jette dans le seul pays qu'il n'ait pas encore ruiné, et c'est ce qui le rend plus coupable envers vous. Pourquoi, Pompée, venir souiller et rendre suspecte à César cette Égypte qui s'est tenue en paix ? Pourquoi la choisir pour le lieu de ta chute, et y transporter les destins de Pharsale et ton propre malheur ? Nous avons déjà un crime à expier par ta mort : c'est de te devoir le sceptre, et d'avoir fait des vœux pour toi. Ce glaive que le sort nous force de tirer était destin, non pas à toi, mais au vaincu. C'est toi, Pompée, qu'il va percer ; nous aurions voulu que ce fût ton beau-père ; nous sommes emportés par le torrent qui entraîne l'univers. Tu offres ta tête au glaive, pouvons-nous ne pas frapper ? Malheureux ! Quelle confiance te livre à nous ? Ne vois-tu pas un peuple sans armes occupé à cultiver ses campagnes encore humides, aussitôt que le Nil a retiré ses eaux ? II faut savoir mesurer ses forces, et avouer son impuissance. Êtes-vous, Ptolémée, un assez ferme appui pour un homme dont la ruine écrase Rome elle-même ? Irons-nous remuer les cendres de Pharsale, et attirer la guerre sur nos bords ? Avant le combat de Thessalie, nous n'avons embrassé aucun parti, et à présent nous suivrions des drapeaux que le monde entier abandonne ! Nous oserions défier un vainqueur dont la puissance et la destinée se déclarent impérieusement ! Il est honteux d'abandonner celui qui tombe dans l'infortune, mais ce n'est qu'autant qu'on l'a suivi dans la prospérité, et personne n'attend, pour choisir ses amis, l'instant où ils sont malheureux."

Tout le conseil applaudit au crime, et le roi, encore dans l'enfance, fut flatté de voir que ses ministres lui déféraient l'honneur, nouveau pour lui, de décider ce grand coup. Achillas est chargé de l'exécution. Aux lieux où la plage perfide se prolonge en laissant le Casius, où les sables égyptiens montrent que les Syrtes y sont unies, il monte avec ses satellites sur une barque qui les contient à peine. Ô dieux ! C'est l'Égypte, c'est la barbare Memphis, c'est la foule énervée des habitants de Canope qui a cette audace ? Est-ce ainsi que la fatalité des guerres civiles accable le monde ? Que Rome succombe ? L'Égypte compte pour quelque chose dans ces désastres ?  Un glaive égyptien contribue à notre perte ? Discorde civile, sois fidèle à tes promesses, interdis du moins le parricide aux mains étrangères ; arme celles d'un parent. La tête de Pompée ne vaut-elle pas un crime de César ? Quoi ! Ptolémée, tu ne crains point d'être accablé sous sa chute ? Le ciel tonne, et toi, être impur, moitié d'homme, tu oses porter ici tes mains profanes ? Respecte en lui non le vainqueur du monde, non celui que le Capitole a vu trois fois traînant les rois après son char, non le vengeur de Rome et du sénat, non le gendre de César enfin, mais ce qui doit suffire à un roi, respecte un Romain dans Pompée. Quels fruits attends-tu de ce parricide ? Tu ne sais plus, prince cruel, ce que tu vas devenir ; tu n'as plus aucun droit au sceptre de l'Égypte, c'est de Pompée que tu le tiens ; sa mort te laisse sans appui.

Le héros s'apprête à descendre ; une barque s'avance au devant de lui, chargée de ses assassins : on l'invite à y descendre.

Le héros avait refusé les voiles au vent, et la rame poussait son vaisseau vers ce détestable rivage. Alors s'avance au-devant de lui la barque qui porte ses assassins. Ils l'assurent en l'abordant que l'Égypte lui est ouverte, mais accusant les bancs de sable qui rendent l'abord difficile aux vaisseaux étrangers, ils l'invitent à descendre de son navire dans leur barque. Si les lois de la destinée et l'irrévocable décret de sa mort ne l'eussent pas entraîné vers les bords où il devait périr, il lui eût été facile de prévoir le complot tramé contre lui, car s'il y avait eu de la bonne foi dans l'accueil qu'on lui faisait, si un zèle sincère eût ouvert le palais de Ptolémée à son bienfaiteur, ce roi lui-même avec toute sa flotte, ne fût-il pas venu le recevoir ? Mais Pompée cède à son mauvais destin ; il descend dans la barque, il laisse ses vaisseaux, il préfère la mort à la crainte.

Cornélie allait se précipiter avec son époux sur la barque ennemie, d'autant plus résolue à ne le pas quitter qu'elle avait un pressentiment de sa perte. "Demeurez, lui dit-il, épouse téméraire, et vous, mon fils, je vous en conjure ; éloignez-vous du rivage, attendez mon sort. Ce n'est qu'au péril de ma tête que je veux éprouver la foi de cette cour."

Reproches de Cornélie. Sa prière n'est point écoutée.

Il dit, mais sourde à sa prière, Cornélie éperdue lui tendait les bras. "Où vas-tu sans moi, cruel ? lui dit-elle. Veux-tu m'abandonner une seconde fois comme aux jours funestes de Thessalie ? Jamais, tu le sais, nous ne nous séparons que sous de malheureux auspices. Ah ! si tu voulais m'écarter de tous les bords où tu descends, pourquoi venir me chercher à Lesbos ? Que ne m'y laissais-tu cachée ? Quoi ! N'est-ce donc que sur les mers que tu me permets de t'accompagner ?"

Quoique ses plaintes ne soient pas écoutées, Cornélie n'en demeure pas moins sur le bord du vaisseau, penchée et prête à s'élancer, et dans l'égarement où la frayeur la jette, elle ne peut ni détourner ses yeux de la barque ni les fixer sur son époux. La flotte de Pompée se tient à l'ancre dans l'inquiétude, et dans l'attente du succès. Elle craignait non la violence ou la trahison de Ptolémée, mais que Pompée ne s'abaissât jusqu'à la prière, et ne fléchit devant un sceptre que lui-même il avait donné.

Septimius, Achillas.

Comme le héros se prépare à descendre, Septime vient le saluer ; Septime, soldat romain, qui avait servi sous ses enseignes, et qui depuis, rougissez, dieux du ciel ! avait quitté les aigles pour les drapeaux d'un roi dont il était le satellite : homme cruel, violent, atroce, et plus affamé de carnage que les bêtes féroces. Ô Fortune, qui n'eût pas cru que tu avais voulu épargner le sang des peuples en dérobant cette main meurtrière à la guerre civile, et en l'éloignant de Pharsale ? Mais, non, tu as  disposé les glaives, de sorte qu'aucun pays du monde ne manque d'être souillé de sang, et que Rome t'offre partout des meurtriers et des victimes. Ô honte éternelle pour les vainqueurs ! Ô souvenir dont à jamais rouissent les dieux ! Ce fut de l'épée d'un Romain qu'un roi se servit pour ce meurtre ! Ce fut, Pompée, sous l'un de tes glaives que Ptolémée fit tomber ta tête !

Quelle sera chez la postérité la mémoire de ce perfide ? Et comment appeler l'attentat de Septime, si l'on donne le nom de parricide à l'action de Brutus?

Le héros tombe frappé.

Pompée touchait à sa dernière heure ; emporté dans la barque, il était tombé au pouvoir de ses ennemis. Les assassins tirent  l'épée, et le héros voyant le fer levé sur lui, s'enveloppe le visage de sa robe ; il s'indigne d'offrir au sort sa tête nue ; il ferme les yeux, et retient son haleine, de peur qu'il ne lui échappe en mourant quelques plaintes ou quelques larmes qui ternissent l'éclat immortel de son nom. Mais sitôt que le perfide Achillas lui a enfoncé l'épée dans le sein, il se laisse tomber sous le coup sans pousser un gémissement. Plein de mépris pour le crime, immobile, il veut que sa mort témoigne de sa grandeur et il roule ces pensées dans son cœur : "Tout l'univers a les

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