Pharsalia
LUCAIN
LA PHARSALE
LIVRE I
introduction livre II livre III livre IV livre V livre VI livre VII livre VIII livre IX livre X
LIVRE PREMIER
Exposition du sujet, la guerre civile entre César et Pompée. - Reproches que le poète adresse aux Romains, à propos de cette fureur qui les arme les uns contre les autres, quand ils ont tant de raisons d'entreprendre d'autres guerres. - Il faut se consoler pourtant de ces malheurs, et s'en réjouir si les destins n'ont pas trouvé d'autre voie pour amener le règne de Néron. - Apothéose anticipée de Néron ; basse flatterie. - Énumération des causes particulières ou générales de la guerre civile. - Portraits de Pompée, de César. - César arrive sur les bords du Rubicon, qui marque la limite de son gouvernement. L'image de la patrie désolée se dresse devant lui et le conjure de ne pas avancer plus loin avec son armée. César, après un moment d'hésitation, passe le fleuve. Prise d'Ariminum pendant la nuit. Les habitants, réveillés par le bruit des trompettes, voient leur ville envahie par une armée, et déplorent en silence leur malheureux sort. Au point du jour, les tribuns, forcés de s'enfuir de Rome, arrivent au camp de César ; l'un deux, Curion, excite César à presser la guerre. - César, enflammé par ce discours, harangue ses soldats et leur parle de marcher sur Rome. Il accable Pompée et le sénat d'invectives, et se promet la faveur des dieux, qui doivent protéger la justice de sa cause. - L'armée se rend à ce discours, et un chef de cohorte, Lélius, proteste qu'il suivra partout César ; que s'il faut égorger pour lui frère, père, épouse, s'il faut détruire Rome, il est tout prêt : toute l'armée fait le même serment. - César rappelle ses légions dispersées dans diverses parties de la Gaule ; énumération de ses forces. - César, à la tête de toutes ses légions rassemblées, envahit l'Italie, et répand de tous côtés une si grande terreur, que le sénat et Pompée lui-même s'enfuient de Rome. - Signes et présages des calamités prochaines. - Tableau de la désolation de Rome et de l'Italie. Autres prodiges sinistres. - On consulte les devins toscans ; Arruns et Figulus sont interrogés. Ils ordonnent de purifier les murs de Rome par des lustrations solennelles ; description de cette cérémonie expiatoire. Arruns égorge une victime, considère ses entrailles, et n'y découvre que des malheurs ; Figulus les annonce. - Fureur prophétique d'une dame romaine qui, inspirée par Apollon prédit les principaux événements de la guerre civile.
Exposition du sujet, la guerre civile entre César et Pompée.
Je chante les guerres plus que civiles dont la Thessalie fut le théâtre ; le crime prenant force de loi, un peuple puissant tournant ses mains victorieuses contre ses entrailles, deux camps unis par les liens du sang, l'Empire déchiré, toutes les forces du monde ébranlé servant à un crime commun, aigle contre aigle, Romain contre Romain (01).
Reproches que le poète adresse aux Romains, à propos de cette fureur qui les arme les uns contre les autres, quand ils ont tant de raisons d'entreprendre d'autres guerres.
O citoyens, quelle fureur ! quel amour insensé des combats ! Est-ce à vous d'assouvir la haine des nations dans le sang de votre patrie ? La superbe Babylone s’enorgueillit de nos trophées (02) ; l'ombre errante de Crassus demande vengeance ; et vous cherchez des combats qui n'auront jamais de triomphes (03) ! Hélas ! quelles conquêtes n'auraient pu payer le sang versé par des mains romaines ? Des régions où naît le jour jusqu'aux bords où la nuit s'ensevelit avec les étoiles, des lieux brûlants que le midi embrase, aux contrées brumeuses où ne règne jamais le doux printemps, où la mer de Scythie est emprisonnée sous les glaces, le Sère, l'Arménien barbare, les peuples, s'il en est, qui voient naître le Nil, tout serait dompté. Alors si telle est ton ardeur pour une guerre détestable, maîtresse du monde entier, ô Rome ! tourne tes mains contre toi-même. Mais as-tu manqué d'ennemis ? Les villes d'Italie s'écroulent sous leurs toits brisés ; leurs murailles ruinées ne sont plus que des débris épars ; les maisons n'ont plus de gardien qui les protège, l'habitant solitaire est errant dans leurs vastes enceintes ; l'Hespérie dès longtemps inculte est couverte de ronces ; les mains du laboureur manquent aux champs qui les demandent.
Ce n'est pas toi, farouche Pyrrhus (04), ce n'est pas toi, fier Hannibal, qui nous as causé tant de maux : le fer étranger ne nous fit jamais de si profondes blessures ; ces coups partent d'une main domestique.
Il faut se consoler pourtant de ces malheurs, et s'en réjouir si les Destins n'ont pas trouvé d'autre voie pour amener le règne de Néron.
Si les Destins n'ont pu frayer à l'arrivée de Néron d'autres chemins, s'il faut payer cher les royautés éternelles des dieux, si l’Olympe n'obéit à Jupiter qu'après la guerre des Géants terribles, cessons de nous plaindre, ô dieux ! J’aime le crime et le sacrilège payés d'un tel prix. Que Pharsale emplisse de carnage ses plaines odieuses, que les mânes des Carthaginois s'abreuvent de notre sang, que les dernières batailles se heurtent sous les murs funestes de Munda (05)
; à ces destins ajoute, César, Pérouse affamée (06), Mutine aux abois (07), nos flottes détruites à Leucade (08), et la guerre des esclaves au pied brûlant de l'Etna (09).
Rome doit cependant beaucoup aux guerres civiles (10), puisque tout fut fait pour toi. Quand s'achèvera ton séjour ici-bas, tu monteras plein de joie vers les astres, le palais de l'Olympe, ta demeure préférée, te recevra avec allégresse. Soit que tu veuilles tenir le sceptre, soit que, monté sur le char étincelant de Phébus, tu préfères éclairer la terre de tes feux errants, qui charment le monde, toute divinité te cédera sa place, et la nature te laissera choisir ta royauté. Mais tu ne prendras pour demeure ni les régions du nord ni les régions brûlées des feux de Sirius et d'où ton astre jetterait sur Rome d'obliques rayons (11).
Si tu pèses sur un point extrême du vaste Éther, l'axe du ciel gémira sous le faix. Garde au centre l'équilibre du monde. Que ce point du ciel soit serein, qu'aucune nuée ne cache César. Qu'alors le genre humain pose les armes, que toutes les nations s'aiment d'un commun amour, et que la paix, descendue sur la terre, ferme les portes de fer du belliqueux Janus. Mais tu es déjà un dieu pour moi. Puisse le poète te recevoir dans son sein, il n'invoquera pas le dieu de Cyrrha, il n'appellera pas Bacchus loin de Nysa. C'est assez de toi pour inspirer les chants d'un Romain.
Énumération des causes particulières ou générales de la guerre civile.
Je veux remonter à la source de nos malheurs ; c'est m'ouvrir une carrière immense.
Quelle est la cause qui entraîna ce peuple aux fureurs des combats, et qui chassa la paix de la terre ? L'envieuse fatalité ; l'arrêt porté par le Destin, que rien d'élevé ne soit stable ; la chute qu'entraîne un trop pesant fardeau ; Rome que sa grandeur accable (12).
Ainsi, lorsque les siècles accumulés amèneront l'instant de la dissolution du monde, tout rentrera dans l'ancien chaos, les astres confondus se heurteront contre les astres, la mer engloutira les étoiles, la terre refusera d'embrasser la mer et la chassera de son lit, Phoebé s'avancera contre son frère, dédaignant l'oblique chemin où marchent ses coursiers, et demandera pour elle l'empire du jour ; l'ébranlement universel de la machine en détruira l'ordre et l'accord.
L'excessive grandeur s'écroule sur elle-même : c'est le terme que les dieux ont mis à la prospérité. La Fortune n'a voulu confier à aucune nation du monde le soin de sa haine contre les Romains : c'est toi, Rome, c'est toi qu'elle a rendue, sous trois tyrans, l'instrument de ta ruine ; c'est leur concorde impie qui t'a perdue (13). Fatale alliance des chefs ! Aveugle ambition ! Pourquoi unir vos forces et vous disputer l'univers en butte à vos coups ?
Non, tant que la terre contiendra la mer, que l'air balancera la terre, que Phoebus se lassera à rouler son char et que la nuit suivra le jour à travers les mêmes signes, jamais il n'y aura de sincère accord dans le partage du rang suprême. L'autorité ne veut point de compagne. N'en cherchons pas les exemples loin de nous ; le fondateur des murs les souilla du sang d'un frère. Et ce n'était pas l'empire du monde qu'on se disputait avec tant de fureur ; un étroit asile divisa ses maîtres.
On vit quelque temps subsister entre Pompée et César une paix simulée et contrainte. Crassus, au milieu de ces deux rivaux, tenait la guerre comme en suspens.
Tel l'isthme étroit soutient seul le choc des deux mers qu'il sépare ; que la terre se retire, la mer Égée va se briser contre la mer d'Ionie. Ainsi la mort déplorable de Crassus en souillant de sang romain les murs assyriens de Carres, nous a livrés à nos propres fureurs. La victoire des Parthes a déchaîné nos haines. Heureux Arsacides ! Dans cette journée vos succès ont passé votre attente : vous avez donné la guerre civile aux vaincus.
L'empire est partagé par le fer, et la fortune d'un peuple puissant, qui embrasse la terre, les mers, le monde entier, ne peut contenir l'ambition de deux hommes.
O Julie ! Seul gage de leur alliance, tu n'es plus. Les flambeaux de ton hymen, allumés sous le plus noir auspice, se sont éteints dans le tombeau. Ô toi ! que les cruelles Parques ont enlevée au monde ! Si le destin t'eût laissé vivre, tu aurais pu, à l'exemple des Sabines, te précipiter entre ton père et ton époux, les retenir, les désarmer, joindre leurs mains dans tes mains pacifiques. Ta mort affranchit Pompée et César des liens de la foi jurée : rien ne s'oppose plus à cette jalousie impatiente, à cette émulation de gloire, qui les presse de ses aiguillons.
Portraits de Pompée, de César.
Toi, Pompée, tu crains que l'éclat de tes anciens travaux ne soit obscurci par de nouveaux exploits, et que la conquête des Gaules n'efface tes triomphes sur les pirates : cette longue suite de prospérités et d'honneurs te remplit l'âme d'orgueil, et ta fortune ne peut se résoudre à partager le premier rang. César ne veut rien qui le domine ; Pompée ne veut rien qui l'égale. Lequel des deux partis fut le plus juste ? On ne peut le dire sans crime. Chacun a pour lui un puissant suffrage. Les dieux se déclarent pour le vainqueur, mais Caton s'attache au vaincu.
Les forces ne sont pas égales. Pompée, sur le déclin des ans (14), amolli par le long usage des dignités pacifiques, avait oublié la guerre au sein du repos, tout occupé de sa renommée, soigneux de plaire à la multitude, poussé par le vent de la faveur populaire, et flatté de recueillir les applaudissements de son théâtre, il se reposait sur son ancienne fortune, sans se préparer des forces nouvelles : il lui restait l'ombre d'un grand nom.
Tel, au milieu d'une fertile campagne, un chêne superbe, chargé des dépouilles des peuples et des trophées des guerriers. Il ne tient à la terre que par de faibles racines ; son poids seul l'y attache encore. Il n'étend plus dans les airs que des branches dépouillées, c'est de son bois, non de son feuillage, qu'il couvre les lieux d'alentour. Mais quoiqu'il chancelle, prêt à tomber sous le premier effort des vents, quoiqu'il s'élève autour de lui des forêts d'arbres robustes, c'est lui seul qu'on révère.
Au nom, à la gloire d'un grand capitaine, César joignait une valeur qui ne souffrait ni repos, ni relâche, et qui ne voyait de honte qu'à ne pas vaincre dans les combats. Ardent, infatigable, où l'ambition, où le ressentiment l'appelle, c'est là qu'il vole, le fer à la main. Jamais le sang ne lui coûte à répandre. Mater ses succès, les poursuivre, saisir et presser la fortune, abattre tout ce qui s'oppose à son élévation, et s'applaudir de s'être ouvert un chemin à travers des ruines : telle était l'âme de César.
Ainsi la foudre que le choc des vents fait jaillir des nuages, brille et remplit l'air d'un bruit qui fait trembler le monde. Elle sillonne le jour, répand la terreur au sein des peuples pâlissants que sa flamme éblouit, frappe et détruit ses propres temples, perce les corps les plus durs, marque sa chute et son retour par un vaste ravage, et rassemble ses feux dispersés.
Aux intérêts cachés de ces deux rivaux, se joignaient les semences publiques de discorde qui ont toujours perdu les États florissants. Dès que Rome triomphante se fut enrichie des dépouilles du monde vaincu, que la prospérité eut corrompu les mœurs, et que le brigandage eut amené le luxe, plus de bornes dans nos richesses, dans nos palais : notre goût dédaigna la frugalité de nos pères ; les hommes disputèrent aux femmes des parures à peine décentes pour elles. La pauvreté, mère féconde des héros, se vit bannie, et l'univers entier fournit ce qui fait la perte des nations ! Ce fut à qui étendrait le plus loin les limites de ses domaines : on vit les champs autrefois sillonnés par la pesante charrue des Camilles, les champs que la bêche antique des Curius avait défrichés, former de vastes campagnes, sous des possesseurs inconnus.
Ce n'était plus ce peuple fait pour goûter une paix innocente et se reposer sur ses armes victorieuses dans le sein de la liberté (15). Alors on vit naître les haines promptes à s'allumer. Le crime ne coûta plus rien, conseillé par l'indigence. On mit l'honneur suprême à se rendre plus puissant que sa patrie, même le fer à la main. De là le droit mesuré sur la force, les lois du Sénat et du peuple violées, les tribuns avec les consuls se disputant la tyrannie, les faisceaux enlevés à prix d'argent, le peuple achetant la faveur du peuple, la brigue, cette peste publique, renouvelant tous les ans dans le champ de Mars l'enchère des dignités vénales, l'usure dévorante, les pactes ruineux, la bonne foi chancelante et la guerre devenue pour beaucoup un besoin.
César arrive sur les bords du Rubicon, qui marque la limite de son gouvernement. L'image de la patrie désolée se dresse devant lui et le conjure de ne pas avancer plus loin avec son armée. César, après un moment d'hésitation, passe le fleuve.
Déjà César avait franchi le sommet glacé des Alpes, l'esprit violemment agité, le cœur plein de la guerre future. À peine fut-il arrivé aux bords étroits du Rubicon (16), une grande ombre lui apparut : c'était l'image de la patrie ! Elle brillait dans l'ombre de la nuit. Elle était tremblante et consternée. De son front couronné de tours, ses cheveux blancs tombaient épars. Debout devant lui, les bras nus, elle prononce ces paroles entrecoupées de gémissements : "Où allez-vous, soldats, où portez-vous mes enseignes ? Si vous respectez les lois, si vous êtes citoyens, arrêtez ! Un pas de plus serait un crime." À ces mots, le cœur de César est saisi d'horreur ; ses cheveux se dressent sur sa tête, et la langueur dont il est abattu enchaîne ses pas au rivage. Mais bientôt : "O Jupiter ! s'écria-t-il, ô toi ! que mes aïeux ont adoré dans Albe naissante, et qui, du haut du Capitole, veilles aujourd'hui sur la reine du monde ; et vous, dieux tutélaires des Troyens, qu'Énée apporta dans l'Ausonie ; et toi, Romulus, qui, enlevé au ciel, devins l'objet de notre culte ; et toi, Vesta, qui vois sur tes autels brûler sans cesse le feu sacré ; et toi, Rome, qui fus toujours une divinité pour moi, favorisez mon entreprise. Non, Rome, ne crois pas voir César te poursuivre, armé du flambeau des Furies. Vainqueur sur la terre et sur les mers, il est encore à toi, si tu le veux ; il est ton soldat, il le sera partout. Celui-là seul sera criminel qui fera de César l'ennemi de Rome." À ces mots, sans plus différer, il fit passer le fleuve à ses troupes.
Tel dans les déserts ardents de la poudreuse Libye, un lion, dès qu'il aperçoit le chasseur, s'arrête, paraît hésiter, et rassemble toute sa fureur. Sitôt qu'il s'est battu les flancs de sa queue, qu'il a dressé sa crinière, et que le bruit sourd du rugissement a retenti dans sa gueule profonde, soit que le Maure léger lui darde sa lance ou lui présente la pointe de l'épieu, il se précipite lui-même, sans crainte, au-devant du fer.
Le Rubicon aux flots rouges, faible dans sa source, roule à peine ses eaux défaillantes sous les signes brûlants de l’été ; il serpente au fond des vallées, et sépare les champs de la Gaule, des campagnes de l'Italie. Mais l'hiver lui donnait alors des forces : trois mois de pluies avaient grossi ses ondes, et les neiges des Alpes, fondues par l'humide haleine du vent du midi, l'enflaient encore de leurs torrents.
Pour soutenir le poids des eaux, la cavalerie s'élance la première, et dans son oblique passage, elle oppose une digue à leur cours. L'impétuosité du fleuve, alors suspendue, permet aux bataillons de s'ouvrir un chemin facile à travers les ondes obéissantes. Déjà César a franchi le fleuve, il touche à la rive opposée ; et dès qu'il a mis un pied rebelle dans cette Italie interdite à ses vœux : "C'est ici, dit-il, c'est ici que je laisse la paix et les lois déjà violées. Fortune ! Je m'abandonne à toi ! Plus de lien qui me retienne. J'ai pris pour arbitre le sort, et la guerre sera mon juge." À l'instant son ardeur infatigable presse les pas de ses guerriers à travers les ombres de la nuit ; il va, plus rapide que la pierre lancée par la fronde du Baléare ou que la flèche du Parthe fuyard. Et le soleil à peine avait effacé les étoiles, lorsque César entra menaçant dans les murailles d'Ariminum (17).
Prise d'Ariminum pendant la nuit. Les habitants, réveillés par le bruit des trompettes, voient leur ville envahie par une armée, et déplorent en silence leur malheureux sort.
Le jour se lève, ce triste jour qui doit éclairer les premiers troubles de la guerre, mais soit que les dieux ou l'Auster orageux eussent assemblé les nuages, leur voile funèbre obscurcit les airs.
Cependant les soldats de César s'étant emparés de la place publique, il ordonne que ses étendards y soient arborés ; et à l'instant même le bruyant clairon, la trompette éclatante donnent le signal d'une guerre impie. Le peuple s'éveille ; les citoyens arrachés au sommeil, se saisissent des armes suspendues autour de leurs dieux domestiques, des boucliers rompus, des lances émoussées, des glaives dévorés par la rouille, tels que les offre une longue paix. Mais lorsqu'ils reconnaissent les aigles romaines, qu'ils aperçoivent la haute taille de César au milieu de ses soldats, la frayeur enchaîne les membres glacés, et ce n'est qu'au fond de leurs cœurs qu'une douleur muette ose former ces plaintes
"O murs trop voisins des Gaulois, à combien de maux votre situation nous condamne ! Tous les peuples jouissent d'une profonde paix, et nous, si des furieux courent aux armes, nous sommes leur première proie, cette enceinte est leur premier camp. Pourquoi le sort ne nous a-t-il pas fait habiter des cabanes errantes sous le char brûlant du soleil, sous les astres glacés de l'Ourse, plutôt que de nous donner à garder les barrières de l'Italie ? Les premiers, nous avons vu les Gaulois y pénétrer (18), les Cimbres s'y répandre (19), les Carthaginois fondre du haut des Alpes (20) ; les courses et les fureurs des Teutons désoler ces bords ; toutes les fois que la Fortune insulte Rome, c'est ici le chemin de la guerre."
Tels sont les gémissements étouffés de ce peuple, la crainte même n'ose paraître, et la douleur n'a point de voix. Le silence de ces murs est égal au silence des forêts, quand les frimas font taire les oiseaux, et à celui de la mer, quand le calme enchaîne les ondes immobiles.
La lumière du jour avait dissipé les froides ombres de la nuit, et César balançait encore ; mais bientôt la Discorde armée de nouveaux feux, vient irriter ses ressentiments et le délivrer du frein de la honte. La Fortune elle-même travaille à légitimer ses projets et à justifier sa révolte.
Au point du jour, les tribuns, forcés de s'enfuir de Rome, arrivent au camp de César ; l'un deux, Curion, excite César à presser la guerre.
Rome, incertaine entre l'obéissance et la révolte, a vu le Sénat, toujours menaçant au seul nom des Gracques, chasser les tribuns au mépris des lois (21). Les tribuns se réfugient sous les drapeaux déjà déployés de César, et Curion, audacieux et vendu (22), les accompagne ; Curion qui fut jadis la voix du peuple, Curion qui osa soulever le peuple contre l'autorité menaçante des grands ; il trouve César agité de pensées diverses et lui parle en ces mots :
"Tant qu'on a permis à ma voix de s'élever en ta faveur, César, nous avons prolongé, en dépit du Sénat, le commandement qu'il t'envie. Alors j'avais le droit de paraître à la tribune et d'entraîner vers toi la multitude flottante des Romains. Mais depuis que la force a fait taire les lois, on nous chasse du sein de nos dieux, et tu nous vois exilés volontaires. C'est à toi, c'est à ta victoire de rendre à Rome ses citoyens. Hâte-toi, César, tout chancelle ; les partis n'ont ni fermeté ni vigueur. Quand tout est prêt, pourquoi différer ? Les dangers ne sont-ils pas les mêmes que tu as bravés tant de fois ? Et combien plus grand en est le prix ! La Gaule, un coin de la terre, t'a coûté dix ans de guerre (23) ; ose livrer quelques combats, dont le succès est facile et sûr, Rome est à toi et le monde avec elle. Ne crois pas que ton retour soit décoré des honneurs du triomphe, le Capitole n'attend pas tes lauriers ; la dévorante envie te refuse tout, à peine te pardonnera-t-elle d'avoir dompté les nations : le gendre a résolu d'éloigner le beau-père, tu ne peux partager le monde, tu peux le posséder seul."
César, enflammé par ce discours, harangue ses soldats et leur parle de marcher sur Rome. Il accable Pompée et le Sénat d'invectives, et se promet la faveur des dieux, qui doivent protéger la justice de sa cause.
Tel on voit le coursier d'Élide, impatient de quitter la barrière, où, tête baissée il agite son frein, devenir plus fougueux encore aux cris de la foule, tel, à la voix de Curion, César qui déjà respirait la guerre, s'enflamme d'une nouvelle ardeur. Il commande, et ses soldats armés accourent en foule aux drapeaux. Il apaise d'un regard leurs mouvements tumultueux, et de la main leur imposant silence : "Compagnons de mes travaux (24), leur dit-il, vous qui depuis dix ans n'avez cessé de vaincre avec moi, exposés à des périls sans nombre, voilà donc le prix de notre sang versé dans les plaines glacées du Nord, de nos blessures, de nos trépas et des hivers passés sous les Alpes. Si le Carthaginois les traversait, causerait-il plus de trouble dans Rome ? On grossit les cohortes de nouveaux soldats ; partout les forêts tombent et se changent en vaisseaux ; l'ordre est donné de poursuivre César sur la terre et sur les mers. Que serait-ce, si vaincu moi-même, j'avais laissé le champ de bataille couvert de mes drapeaux ; si je fuyais devant les féroces Gaulois ? Lors même que la Fortune me seconde, que les dieux m'appellent au comble de la gloire, on ose me défier ! Qu'il vienne ce chef amolli par les délices de la paix, Qu'il vienne avec ses soldats faits à la hâte, ses milices revêtues de la toge, ce Marcellus qui harangue sans cesse, et ces Catons, noms imposants et vains. De quel droit des clients à gage le rassasient-ils depuis tant d'années d'une autorité sans bornes ? De quel droit a-t-il triomphé avant l'âge fixé par les lois (25)
? De quel droit prétend-il ne déposer jamais les dignités une fois usurpées ? Parlerai-je des lois supprimées dans tout l'univers, de la famine appelée à Rome pour servir son ambition (26)
? N'avons-nous pas vu ses cohortes répandre l'effroi dans le Forum ? Une enceinte de glaives menaçants, appareil inconnu jusqu'alors, investir le tribunal épouvanté ? Les soldats s'ouvrir un passage à travers l'assemblée des juges, et les satellites de Pompée environner Milon avant qu'il fût jugé (27) ? À présent, pour ne pas languir dans une obscure vieillesse, il nous suscite une guerre coupable, accoutumé qu'il est à porter les armes contre son pays. Sylla, son maître, l'instruisit au crime ; il ira plus loin que Sylla. Comme les tigres, lorsque sur les pas de leurs mères ils ont bu dans les forêts d'Hyrcanie le sang des troupeaux égorgés, ne dépouillent jamais leur férocité, ainsi, Pompée, accoutumé à lécher le sang dont dégouttait le glaive de Sylla, la même soif te tourmente encore, et depuis que tes lèvres ont goûté ce breuvage affreux, ton cœur est insatiable. Cependant quel sera le terme de ta puissance et de tes forfaits ? Que du moins l’exemple de Sylla t'apprenne à descendre du trône. Après avoir défait les pirates vagabonds de Cilicie, après avoir réduit Mithridate à joindre le fer au poison, pour se délivrer du fardeau d'une guerre qui l'accablait, veux-tu couronner tes exploits par la ruine de César ? Pour quel crime ? Pour n'avoir pas obéi quand tu lui ordonnais de déposer ses aigles victorieuses. Mais si l'on m'arrache le prix de mes travaux, qu'on récompense du moins ces guerriers. Ils ont longtemps combattu sans moi ; qu'ils triomphent sans moi, j'y consens, et qu'un autre paraisse à leur tête le jour du triomphe. Où traîneront-ils après la guerre leur vieillesse languissante ? Quelle retraite auront-ils en quittant les drapeaux ? Quels champs donnerez-vous aux vétérans, quel asile aux vieillards ?Ô Pompée ! Leur préfères-tu tes colonies de pirates (28) ? C'en est trop, levez ces étendards dès longtemps victorieux, marchons, et servons-nous des forces que nous ne devons qu'à nous-mêmes. À qui se présente les armes à la main, refuser ce qui lui est dû, c'est accorder tout ; et ne craignez pas que les dieux nous manquent ; ce n'est point au pillage, ce n'est pas à l'empire que je cours ; nous allons chasser de Rome les maîtres superbes qu'elle est prête à servir."
Il dit. Un long murmure, un frémissement sourd répandu dans la foule exprima les mouvements divers dont les esprits étaient combattus. La piété, l'amour du pays ne laissaient pas que d'attendrir ces âmes endurcies au carnage et aveuglées par le succès ; mais leur ardeur pour les combats, leur respect pour César les entraîne.
L'armée se rend à ce discours, et un chef de cohorte, Lélius, proteste qu'il suivra partout César ; que s'il faut égorger pour lui frère, père, épouse, s'il faut détruire Rome, il est tout prêt : toute l'armée fait le même serment.
Alors Lélius, premier centurion, couronné du chêne qui atteste qu'on a sauvé un citoyen dans les combats (29), s'écrie :
"Arbitre suprême des destins de Rome, s'il est permis à la vérité de te parler par ma voix, nous nous plaignons que ta patience ait si longtemps enchaîné nos mains. As-tu cessé de compter sur nous ? Quoi ! Tandis que le sang qui coule dans nos veines échauffe encore notre courage, tu souffriras l'avilissement de la toge et la tyrannie du Sénat ! Est-ce donc un malheur si grand que de vaincre dans la guerre civile ? Mène-nous chez les Scythes barbares, sur les bords inhospitaliers des Syrtes, dans les sables brûlants de la Libye dévorée de feux, je te suivrai. Cette main, pour laisser après toi l'univers subjugué, n'a-t-elle pas enchaîné sous la rame les vagues irritées de l'Océan ? N'a-t-elle pas dompté le Rhin fougueux et fendu ses eaux écumantes ? Dès que tu commandes, rien ne m'arrête, je dois pouvoir tout ce que tu veux. Celui que tes trompettes m'annoncent pour ennemi n'est plus un citoyen pour moi. Je le jure par ces drapeaux qu'ont signalés dix ans de victoires, je le jure par tous les triomphes que tu as remportés sur les nations, si tu m'ordonnes de plonger mon épée dans le sein de mon frère, dans la gorge de mon père, dans les flancs de ma femme au terme de l'enfantement, quoique frémissant, j'obéirai. Faut-il dépouiller les autels, embraser les temples, de notre camp la flamme ira dévorer l'autel de Junon Monéta. Veux-tu camper sur les bords du Tibre toscan, j'irai moi-même, sans trembler, tracer ton camp dans les campagnes de Rome. Nomme les murs que tu veux raser, cette ville fût-elle Rome, mes bras vont pousser le bélier qui en dispersera les débris."
À ce discours, toutes les cohortes applaudirent, et leurs mains élevées s'offrirent à César, quoi qu'il fallût exécuter. Le bruit de l'acclamation fut égal au bruit des forêts de la Thrace, lorsque l'impétueux Borée se précipite et mugit contre les rocs du mont Ossa, et que les chênes courbés jusqu'à leurs racines relèvent leurs branches fracassées avec un long gémissement.
César rappelle ses légions dispersées dans diverses parties de la Gaule ; énumération de ses forces.
Dès que César voit ses soldats embrasser avec joie le parti de la guerre et les destins l'entraîner, pour ne pas laisser ralentir sa fortune, il se hâte de rassembler les légions répandues dans les campagnes de la Gaule et d'investir Rome de toutes parts.
On quitte les tentes plantées aux bords du Léman profond (30), et les camps assis sur les roches escarpées des Vosges pour contenir le belliqueux Lingon aux armes peintes (31). Ceux-ci quittent les bords de l'Isère (32) qui longtemps conduit dans son lit, tombe dans un fleuve d'une renommée plus grande et ne porte pas son nom aux rives de l'Océan. Les blonds Ruthènes (33) sont affranchis d'une longue occupation. Le paisible Atax (34) se réjouit de ne plus porter les barques romaines, et le Var (35) d'être devenu la limite de l'Italie. On quitte le port qui, sous le nom sacré d'Hercule (36), resserre la mer entre ses rochers creux. Le Corus (37) et le Zéphyr ne peuvent rien sur lui. Circius trouble seul ses rivages et défend la station de Monoecum.
La même joie se répandit sur ce rivage que la terre et la mer semblent se disputer quand le vaste Océan l'inonde et l'abandonne tour à tour. Est-ce l'Océan lui-même qui de l'extrémité de l'axe roule ses vagues et les ramène ? Est-ce le retour périodique de l'astre de la nuit qui les foule sur son passage ? Est-ce le soleil qui les attire pour alimenter ses flammes ? Est-ce lui qui pompe la mer et qui l'élève jusqu'aux cieux ? Sondez ce mystère, vous qu'agite le soin d'observer le travail du monde. Pour moi, à qui les dieux t'ont cachée, cause puissante de ce grand mouvement, je veux t'ignorer toujours.
On voit flotter les enseignes et dans les campagnes de Reims, et sur les rives de l'Adour, où l'habitant de Tarbes voit la mer doucement expirer dans un golfe arrondi. Le Santon salue avec allégresse le départ de l'ennemi, le Biturge (38), le Suesson qui manie lestement ses longues armes, le Leuque et le Rémois habiles à darder le javelot, le Séquane qui excelle à faire tournoyer les coursiers, le Belge, habile conducteur du char armé d'éperons, l'Arverne (39), issu du sang troyen et qui se prétend notre frère, le Nervien rebelle, que souille encore le sang de Cotta, le Vangion vêtu des larges braies du Sarmate, le farouche Batave qu'excite le bruit des clairons d'airain, l’habitant des rives de l’errante Cinga (40), celui du Rhône, qui entraîne l'Arare dans ses flots rapides, ceux qui habitent la cime des Cévennes, suspendue sur des roches chenues, et toi aussi, Trévire, tu te réjouis de voir la guerre changer de théâtre. Vous respirez en liberté, Liguriens tondus, jadis préférés aux Comates chevelus, et vous peuples, qui répandez le sang humain sur les autels de Teutatès, de Taranis, et d'Hésus (41), divinités plus cruelles que la Diane de Tauride ; vous recommencez vos chants, bardes, qui consacrez par des louanges immortelles la mémoire des hommes vaillants frappés dans les combats. Et vous, Druides, vous reprenez vos rites barbares, vos sanglants sacrifices que la guerre avait abolis. Vous seuls avez le privilège de choisir entre tous les dieux ceux qu'on doit adorer, ceux qu'on doit méconnaître. Vous célébrez vos mystères dans des forêts ténébreuses ; vous prétendez que les ombres ne vont point peupler les demeures tranquilles de l'Érèbe, les sombres royaumes de Pluton ; mais nos esprits dans un monde nouveau vont animer de nouveaux corps. La mort, à vous en croire, n'est que le milieu d'une longue vie. Cette opinion fût-elle un mensonge, heureux les peuples qu'il console, ils ne sont point tourmentés par la crainte du trépas ; de là cette ardeur qui brave le fer, ce courage qui embrasse la mort, cette honte attachée aux soins d'une vie qui doit renaître.
Ainsi la Gaule a vu les aigles romaines se retirer vers l'Italie ; les légions même destinées à fermer aux Germains la barrière de l'empire abandonnent les bords du Rhin et laissent le monde en proie aux nations.
César, à la tête de toutes ses légions rassemblées, envahit l'Italie, et répand de tous côtés une si grande terreur, que le Sénat et Pompée lui-même s'enfuient de Rome.
Les forces immenses de César, rassemblées autour de lui, l'ayant mis en état de tout entreprendre, il se répand dans l'Italie et s'empare des villes voisines de Rome. Au juste effroi que son approche inspire, la Renommée ajoute ses rumeurs. Elle annonce au peuple sa ruine infaillible, et devançant la guerre qui s'approche à grands pas, ses voix innombrables sont occupées à semer l'épouvante. On dit que des corps détachés ravagent les fertiles campagnes de l'Ombrie, qu'une aile de l'armée s'étend jusqu'aux bords où le Nar coule dans le Tibre, que César lui-même à la tête de ses bataillons s'avance sur plusieurs colonnes, environné de tous ses aigles. On croit le voir, non tel qu'autrefois, mais pareil à un géant terrible ; plus sauvage et plus féroce que les barbares qu'il a domptés; on croit le voir traînant après lui tous ces peuples répandus entre les Alpes et le Rhin, qui, arrachés du sein de leur patrie, viennent, aux yeux des Romains immobiles, saccager Rome et venger César.
Ainsi chacun par sa frayeur grossit le bruit de l'alarme publique (42), et sans chercher de preuves à leurs maux, ils craignent tous ceux qu'ils imaginent. Ce n'est pas seulement le vulgaire qui se sent frappé d'une aveugle terreur, le Sénat, les pères conscrits cherchent leur salut dans la fuite, et par un décret ils chargent les consuls des funestes apprêts de la guerre. Alors ne sachant de quel côté la retraite est plus sûre ou le danger plus pressant, ils vont où la frayeur les emporte. Ils se jettent au milieu d'une multitude éperdue et rompent ces longues colonnes de fugitifs dont le tumulte retarde les pas. Il semble que la flamme ait gagné leurs toits ou que leurs maisons chancelantes menacent de s'écrouler sur eux. C'est ainsi qu'une foule égarée traverse Rome à pas précipités, comme si l'unique espoir qui reste à ces malheureux était de quitter leur patrie.
Tel, quand l'impétueux Auster repousse la mer écumante loin des écueils de la Libye, et qu'on entend les mâts gémissants se briser sous l'effort des voiles, le pilote et le nocher s’élancent dans les flots du haut de la poupe qu'ils abandonnent, et sans attendre que le vaisseau soit entrouvert, chacun se fait à lui-même un naufrage. Tels les Romains abandonnant leurs murs fuyaient au-devant de la guerre.
Aucun n'est retenu, ni par la voix d'un père accablé de vieillesse, ni par les larmes d'une épouse, ni par ses lares qu'il n'a pas même le temps d'implorer. Aucun ne s'arrête sur le seuil de sa demeure, aucun n'ose attacher ses regards sur cette ville chérie qu'il voit peut-être pour la dernière fois. La foule s'enfuit sans que rien puisse l'arrêter.
Oh ! Qu'aisément les dieux nous élèvent au comble du bonheur ! Que malaisément ils nous y soutiennent ! Cette ville habitée par un peuple innombrable, où se rendaient en foule les nations vaincues, et qui semblait pouvoir contenir le genre humain assemblé, des mains lâches et tremblantes la laissent en proie à César, l'abandonnent à son approche. Que sur des bords étrangers le soldat romain soit investi par un ennemi qui le presse, un simple retranchement le met à couvert des surprises de la nuit ; un rempart de gazon fait à la hâte lui assure sous la tente un sommeil paisible. Et toi, Rome, au premier bruit de la guerre te voilà déserte ; on n'ose se confier pour une seule nuit à tes murs. Pardonnons-leur ces frayeurs mortelles ; Pompée fuyait (43), qui n'eût pas tremblé ?
Signes et présages des calamités prochaines. Tableau de la désolation de Rome et de l'Italie. Autres prodiges sinistres.
Pour ne laisser même aux esprits consternés aucun espoir dans l'avenir, le sort manifesta sa colère par les plus terribles présages. Les dieux firent éclater au ciel, sur la terre et sur les mers mille prodiges effrayants.
On vit dans la nuit obscure (44)
des astres inconnus, le ciel embrasé d'obliques lueurs traversant le vide et l'immensité des airs ; l'astre qui change les empires, la comète déployer sa redoutable chevelure. Au milieu d'une sérénité trompeuse, on vit sous mille formes diverses se succéder les éclairs étincelants, tantôt semblables à un javelot, tantôt à la lumière éparse d'une torche. La foudre, sans nuage et sans bruit, partit des régions du nord et tomba sur le Capitole. Les moindres étoiles accoutumées à briller durant les heures muettes de la nuit, apparurent au grand jour. La lune, dont le disque réfléchissait alors la pleine image du soleil, pâlit, comme frappée de l'ombre de la terre. Le soleil lui-même, au plus haut de sa course, enveloppant son char d'une noire vapeur, plongea le monde dans les ténèbres et fit désespérer du jour. Moins sombre fut la nuit qui enveloppa Mycènes, la ville de Thyeste, quand le soleil recula d'horreur vers son berceau. Vulcain courroucé ouvrit les gueules de l'Etna, mais au lieu de lancer sa flamme vers le ciel, il inclina sa cime béante, et répandit sa lave du côté de l'Italie. Charybde roula une mer de sang, les chiens de Scylla poussèrent des hurlements lamentables. Le feu de Vesta, ravi aux autels, se partage en s'élevant, comme la flamme du bûcher des enfants d'Oedipe. La terre s'ébranle sur sa base, et du sommet chancelant des Alpes s'écroulent des monceaux de neiges. Téthys couvre de ses eaux grandissantes les sommets de l'Atlas et ceux de Calpé. Les dieux indigètes pleurent, et les lares expriment par leur sueur l'état où Rome est réduite. Les offrandes des dieux tombent dans le temple. Les oiseaux sinistres souillent le jour, les bêtes sauvages quittent les forêts et font hardiment de Rome leur repaire. La langue des bêtes fait entendre des paroles humaines ; les femmes enfantent des monstres, et la mère est épouvantée de l'enfant qu'elle a mis au jour. Les sinistres prédictions de la prêtresse de Cumes se répandent dans le peuple. Les ministres sacrés de Bellone et de Cybèle errants et furieux, les membres déchirés, les cheveux épars, glacent les peuples par leurs cris lugubres. Les urnes funéraires gémissent ; un bruit horrible d'armes et de voix se fait entendre dans les forêts inaccessibles ; les fantômes hantent les villes ; les peuples voisins de Rome abandonnent les campagnes ; l'effroyable Erinys courait autour des murs, secouant sa torche allumée et sa chevelure de serpents. Telle l'Euménide excitait la Thébaine Agave ou conduisit le glaive du cruel Lycurgue, telle par la volonté de Junon, Mégère épouvantait Hercule que Pluton n'a pu faire pâlir. On entendit le son des trompettes, et un bruit égal aux clameurs des combattants dans la fureur de la mêlée. L'ombre de Sylla sortit de la terre et rendit d'effrayants oracles ; les laboureurs épouvantés virent au bord de l'Anio Marius briser sa tombe, et lever sa tête du sein des morts.
On consulte les devins toscans ; Arruns et Figulus sont interrogés. Ils ordonnent de purifier les murs de Rome par des lustrations solennelles ; description de cette cérémonie expiatoire. Arruns égorge une victime, considère ses entrailles, et n'y découvre que des malheurs ; Figulus les annonce.
On crut devoir, selon l'antique usage, recourir aux devins d'Étrurie (45). Arruns, le plus âgé d'entre eux, retiré dans les murs solitaires de Luca, lisait l'avenir dans les directions de la foudre, dans le vol des oiseaux, dans les entrailles des victimes. D'abord, il demande qu'on jette dans les flammes le fruit monstrueux que la nature égarée forme dans un sein qu'elle condamne à la stérilité. Il ordonne aux citoyens tremblants d'environner les murs de Rome, et de les purifier par des lustrations. Tandis que les sacrificateurs en parcourent les dehors, accompagnés de la troupe inférieure des prêtres vêtus de la robe gabienne. Après eux, marche à la tête des vestales, le front ceint des bandelettes sacrées, la prêtresse qui seule a droit de voir Minerve troyenne. Sur leurs pas s'avancent les dépositaires des oracles (46) et des livres des Sibylles qui, tous les ans, vont laver la statue de Cybèle dans les faibles eaux de l'Almon (47). Ensuite venaient les augures, gardiens des oiseaux sacrés, et les chefs qui président dans les fêtes aux sacrifices des festins, et les prêtres d’Apollon et ceux de Mars, qui portaient à leur cou les boucliers mystérieux, et le grand prêtre de Jupiter qu'on distinguait au voile attaché sur sa tête majestueuse.
Tandis qu'ils suivent à pas lents les vastes détours de l'enceinte de Rome, Arruns ramassa les feux de la foudre (48), et la terre les reçoit dans son sein avec un triste et profond murmure. Il consacre le lieu où il les a cachés ; il fait amener au pied des autels un taureau superbe et commence les libations. La victime, impatiente, se débat longtemps pour se dérober au sacrifice ; mais les prêtres se jetant sur ses cornes menaçantes, lui font plier le genou et présentent sa gorge au couteau. Cependant, au lieu d'un sang vermeil, un noir poison coule de sa plaie ; Arruns lui-même en pâlit d'horreur ; il observe la colère des dieux dans les entrailles de la victime, et la couleur l'en épouvante ; il les voit couvertes de taches livides et souillées d'un sang corrompu. Le foie nage dans cette liqueur impure, le poumon est flétri, le cœur abattu, l'enveloppe des intestins déchirée et sanglante, et, ce qu'on ne vit jamais en vain dans les flancs des animaux, du côté funeste, les fibres enflées palpitent, du côté propice elles sont lâches et sans vigueur. Dès qu'Arruns a reconnu à ces marques les présages de nos calamités, il s'écrie : "O dieux ! Dois-je révéler au monde tout ce que vous me laissez voir ? Non, Jupiter, ce n'est pas à toi que je viens de sacrifier, j'ai trouvé l'enfer dans les flancs de ce taureau. Nous craignons d'horribles malheurs, mais nos malheurs passeront nos craintes. Fasse le ciel que ces signes nous soient favorables, que l'art de lire au sein des victimes soit trompeur, et que Tagès qui l'inventa nous en ait imposé lui-même."
C'est ainsi que le vieillard étrusque enveloppa ses prédictions d'un nuage mystérieux. Mais Figulus (49), qu'une longue étude avait admis aux secrets des dieux, à qui les sages de Memphis l'auraient cédé dans la connaissance des étoiles et dans celle des nombres qui règlent les mouvements célestes, Figulus éleva sa voix : "Ou la voûte céleste, dit-il, se meut au hasard, et les astres vagabonds errent au ciel sans règle et sans guide ou, si le Destin préside à leur cours, l'univers est menacé d'un fléau terrible. La terre va-t-elle ouvrir ses abîmes ? Les cités seront-elles englouties ? Verrons-nous les campagnes stériles ? les airs infectés ? les eaux empoisonnées ? Quelle plaie, grands dieux ! quelle désolation prépare votre colère ? De combien de victimes un seul jour verra la perte ! Si l'étoile funeste de Saturne dominait au ciel, le Verseau inonderait la terre d'un déluge semblable à celui de Deucalion, et l'univers entier disparaîtrait sous les eaux débordées. Si le soleil frappait le Lion de sa lumière, c'est d'un incendie universel que la terre serait menacée ; l'air lui-même s'enflammerait sous le char du dieu du jour. Ni l'un ni l'autre n'est à craindre. Mais toi qui embrases le Scorpion à la queue menaçante, terrible Mars, que nous réserves-tu ? L'étoile clémente de Jupiter est à son couchant, l'astre favorable de Vénus naît à peine, le rapide fils de Maïa languit ; Mars, c'est toi seul qui occupes le ciel. Pourquoi les astres ont-ils abandonné leur carrière, pour errer sans lumière dans le ciel ? Pourquoi Orion qui porte un glaive, brille-t-il d'un si vif éclat ? La rage des combats va s'allumer ; le glaive confond tous les droits ; des crimes qui devraient être inconnus à la terre obtiennent le nom de vertus. Cette fureur sera de longue durée. Pourquoi demander aux dieux qu'elle cesse ? La paix nous amène un tyran ! Prolonge tes malheurs, ô Rome ! traîne-toi d'âge en âge à travers des ruines. Il n'y a plus de liberté pour toi qu'au sein de la guerre civile."
Fureur prophétique d'une dame romaine qui, inspirée par Apollon prédit les principaux événements de la guerre civile.
Ces présages avaient jeté l'épouvante dans le peuple. De plus terribles l'accablent encore. Telle des sommets du Pinde descend la bacchante pleine des fureurs du dieu d'Ogygie, telle à travers la ville consternée s'élance une matrone révélant par ces mots le Dieu qui l'oppresse. "Où vais-je, ô Péan ! Sur quelle terre au-delà des cieux suis-je entraînée ? Je vois le Pangée et ses cimes blanches de neiges, et les vastes plaines de Philippes au pied de l'Hémus. Phébus, dis-moi, quelle est cette vision insensée ? Quels sont ces traits, quelles cohortes romaines en viennent aux mains ? Quoi ! une guerre et nul ennemi ? Où suis-je ailleurs emportée ? Me voici aux portes de l'Orient où la mer change de couleur dans le Nil des Lagides. Ce cadavre mutilé qui gît sur la rive du fleuve, je le reconnais. Je suis transportée aux Syrtes trompeuses, dans la brûlante Libye, où la cruelle Erinys a jeté les débris de Pharsale. Maintenant je suis emportée par-dessus les cimes nuageuses des Alpes, plus haut que les Pyrénées dont le sommet se perd dans les airs. Maintenant je reviens dans ma patrie. La guerre impie s'achève au sein du Sénat. Les partis se relèvent ; je parcours de nouveau l'univers. Montre-moi de nouvelles terres, de nouvelles mers, Phébus, j'ai déjà vu Philippes (50)." Elle dit, et tombe épuisée sous le dernier effort de sa fureur.
NOTES
LIVRE PREMIER
(01) Romains contre Romains. Corneille a imité ce début.
Je leur fais des tableaux de ces tristes batailles,
Où Rome par ses mains déchirait ses entrailles,
Où l'aigle abattait l'aigle, et de chaque côté
Les légions s'armaient contre leur liberté ;
Romains contre Romains, parents contre parents,
Combattaient seulement pour le choix des tyrans.
(Cinna, acte I, sc. 3.)
et Brébeuf :
Guerre plus que civile, où la fureur d'un homme
Fit voir aigle contre aigle et Rome contre Rome.
(Brébeuf, Pharsale, liv. I)
(02) La superbe Babylone. On sait que César, quelque temps ayant sa mort, se proposait d'aller faire la guerre aux Parthes. Voyez Plutarque, Vie de César. Voltaire lui fait déclarer ce projet à Antoine :
Je pars, je vais venger sur le Parthe inhumain
La honte de Crassus et du peuple romain ;
L'aigle des légions, que je retiens encore,
Demande à s'envoler vers les mers du Bosphore.
(La Mort de César, acte I, sc. 1.)
(03) Des combats qui n'auront jamais de triomphe. Parce qu'ils n'ont versé que le sang de citoyens. Plusieurs généraux n'ont pas triomphé, dit Valère-Maxime, parce que leurs victoires, grandes et merveilleuses sans doute, avaient été remportées dans les guerres civiles.
(04) Ce n'est pas toi, farouche Pyrrhus, etc. Voyez Horace, Épode XVI.
Altera jam teritur bellis civilibus aetas,
Suis et ipsa Roma viribus ruit,
Quam neque finitimi valuerunt perdere Marsi...
(05) Ultima funesta concurrant proelia Munda. Ce fut la dernière bataille livrée par César contre les restes du parti de Pompée. Cneius Pompée y mourut. Voyez Florus, liv. IV, ch. II, et Plutarque, Vie de César. Munda était une ville d'Espagne, qu'on suppose avoir été située à environ six lieues de Malaga.
(06) Pérouse affamée. Pérouse, en latin Perusia, et en italien Perugia, ville toscane, et l'une des douze villes bâties par les Étrusques à leur arrivée en Italie. Octave, qui fut depuis Auguste, y assiégea Lucius Antonius, frère du triumvir, et le réduisit par la famine. Voyez Appien, Guerres civiles, liv. III et V.
(07) Mutine. - Aujourd'hui Modène, ville des Boïens, dans la Gaule Cispadane. Antoine y tint Décimus Brutus assiégé, mais, vaincu dans la bataille de Modène par les consuls Hirtius et Pansa qui y périrent, il fut chassé d'Italie par Octave. Voyez Appien, Guerres civiles, liv. III, ch. XLIX et suiv.
(08) Leucade. Promontoire d'Épire, auprès duquel Octave César défit Antoine et Cléopâtre, à la bataille d'Actium. Voyez Florus, liv. II, ch. II, et Virgile, Énéide, liv. VIII, v. 676 :
Totumque instructo Marte videres
Fervere Leucaten.
(09) Au pied de l'Etna. - Il ne s'agit point ici, comme on l'a cru, de la guerre des esclaves, commandés par Eunus le Syrien, dont Plutarque parle dans ses Vies, mais de celle que Sextus Pompée fit ensuite au parti de César, à la tête d'une armée d'esclaves qu'il avait enrôlés.
(10) Rome doit cependant beaucoup aux guerres civiles. M. Villemain s'est demandé, dans l'article LUCAIN de la Biographie universelle, si Néron était encore un bon prince quand le poète écrivait ces vers ou s'il était déjà lancé dans la voie du crime. "À quel temps, dit-il, faut-il rapporter ces adulations trop célèbres qui déshonorent le commencement de la Pharsale, et qui ne sont pas moins choquantes par le mauvais goût que par la bassesse ? On ne peut en assigner l'époque, et l'on ignore si elles se rapportent à ces commencements de Néron affectant quelque vertu ou à Néron déjà coupable. À leur dégoûtante servilité, on croirait assez qu'elles ont été faites pour un tyran déjà connu et redouté. Jamais bon prince ne fut ainsi loué."
(11) D'obliques rayons. Ce vers fut, dit-on, mal accueilli de Néron, qui crut y voir sa caricature.
(12) Rome, que sa grandeur accable. Tous les auteurs, qui ont écrit sur la chute de la puissance romaine, lui ont assigné la même cause : c'est la plénitude qui l'a tuée. Voyez surtout Pétrone, poème de la Guerre civile :
Rerum humanarum divinarumque potestas,
Fors, cui nulla placet nimium diuturna potestas,
Ecquid Romano sentis te pondere victam,
Nec posse ulterius perituram extollere molem.
Orbem jam totum victor Romanus habebat, etc.
et Horace Épode XVI, v. 2 :
Suis et ipsa Roma viribus ruit.
Montesquieu a dit : "Ce fut uniquement la grandeur de la République qui fit le mal. " Ch. IX.
(13) Concorde impie. Il s'agit ici du premier triumvirat, dans lequel César, Pompée et Crassus se partagèrent la République.
(14) Pompée sur le déclin des ans. Rapprocher de ce portrait de Pompée celui que fait Caton au liv. IX. Voir aussi Montesquieu, ch. XI.
(15) Ce n'était plus ce peuple... "Pour lors, Rome ne fut plus cette ville dont le peuple n'avait eu qu'un même esprit, un même amour pour la liberté, une même haine pour la tyrannie... La ville, déchirée, ne forma plus un tout ensemble... On appelle comices une troupe de quelques séditieux." Montesquieu, ch. IX.
(16) Aux bords du Rubicon. Le Rubicon, ainsi nommé à cause des pierres rouges qui se trouvent dans son lit et sur ses bords (Voyez plus bas, vers 213), séparait l'Italie de la Gaule Cisalpine ou Gallia Togata. "La politique n'avait point permis qu'il y eût des armées auprès de Rome, mais elle n'avait pas souffert non plus que l'Italie fût entièrement dégarnie de troupes ; cela fit qu'on tint des troupes considérables dans la Gaule Cisalpine, c'est-à-dire dans le pays qui est depuis le Rubicon, petit fleuve de la Romagne, jusqu'aux Alpes. Mais pour assurer la ville de Rome contre ces troupes, on fit le célèbre sénatus-consulte que l'on voit encore gravé sur le chemin de Rimini à Césène, par lequel on dévouait aux dieux infernaux, et l'on déclarait sacrilège et parricide quiconque avec une légion, avec une armée ou avec une cohorte passerait le Rubicon." Montesquieu, ch. VI.
Lucain raconte en poète ce passage du Rubicon, et dépasse la vérité historique ; cependant il ne fait que donner une forme plus vive et plus saisissante à ce qui se passa réellement : "À ce moment, dit Plutarque, frappé tout à coup des réflexions que lui suggérait l'approche du danger, et qui lui montrèrent de plus près la grandeur et l'audace de son entreprise, il s'arrêta ; et, fixé longtemps à la même place, il pesa, dans un profond silence, les différentes résolutions qui s'offraient à son esprit, balança tour à tour les partis contraires, et changea plusieurs fois d'avis. Il en conféra longtemps avec ceux de ses amis qui l'accompagnaient, parmi lesquels était Asinius Pollion ; il se représenta tous les maux dont le passage de ce fleuve allait être suivi, et tous les jugements qu'on porterait de lui dans la postérité. Enfin, n'écoutant plus que sa passion, et rejetant tous les conseils de la raison, pour se précipiter aveuglément dans l'avenir, il prononça ce mot si ordinaire à ceux qui se livrent à des aventures difficiles et hasardeuses : Le sort en est jeté, etc. "Vie de César, ch. XXXVII.
Voici, du reste, l'inscription latine gravée sur la colonne du Rubicon : IMPERATOR, MILES, TIROVE ARMATE, QUISQUIS ES, HIC SISTITO, VEXILLUM SINITO, ARMA DEPONITO, NEC CITRA HUNC AMNEM RUBICONEM, SIGNA, ARMA, EXERCITUMVE TRADUCITO.
(17) Ariminum. Aujourd'hui Rimini, ville d'Ombrie, sur la voie Flaminienne.
(18) Les Gaulois y pénétrer. Il s'agit ici des Gaulois Sénonais qui, conduits par Brennus, vinrent assiéger Clusium, ville d'Etrurie, alliée des Romains. Fabius Ambustus, envoyé de Rome en qualité de légat pour intervenir en faveur des Clusiens, eut l'imprudence de prendre part à une escarmouche dans laquelle il tua le chef des Gaulois. Ce fut pour venger cet outrage que les Gaulois marchèrent contre Rome, la prirent, et tinrent le Capitole assiégé pendant sept mois, l'an de Rome 365.
(19) Les Cimbres. Il s'agit de l'invasion des Cimbres, qui, après avoir détruit trois armées romaines, furent exterminés par C. Marius, ainsi que les Teutons dont il est parlé à la fin du vers suivant.
(20) Les Carthaginois. - C'est la seconde guerre punique portée par Annibal au cœur de l'Italie.
(21) Chasser les tribuns. Voyez, au liv. Ier des Commentaires de César, l'explication de ses négociations avec le parti de Pompée.
(22) Curion. Curion avait été d'abord partisan de Pompée, mais César l'avait gagné à prix d'argent. Vendidit urbem, dit notre auteur, au dernier vers de son livre IV. C'est de lui, peut-être aussi, que Virgile a dit (Énéide, liv. VI, v. 621) :
Vendidit hic auro patriam, dominumque potentem
Imposuit . . . . . . . . . . . . . . . .
Lucain (liv. IV, 811 et suiv.,) le représente comme un des plus grands hommes que Rome ait portés dans son sein. Velleius Paterculus (liv. II, ch. XLVIII) en porte le même jugement : "Non alius majorem fIagrantioremque, quam C. Curio, tribunus plebis, subjecit facem ; vir nobilis, eloquens, audax, etc.) " Il mourut misérablement en Afrique. Voyez Phars., liv. IV.
Ce fut lui qui, par son éloquence et ses brigues, prolongea pendant dix années un commandement que César n'avait reçu que pour deux.
(23) Dix ans de guerre. Le poète se trompe ici, mais en poète sans doute, sur le nombre d'années que dura la guerre des Gaules : César ne fit que neuf ans la guerre contre les Gaulois, et la dixième année il commença la guerre civile.
(24) Compagnons de mes travaux. Suivant Dion, ce fut Curion lui-même que César chargea de haranguer son armée, et de l'exciter à la révolte par le récit de tout ce qui s'était passé dans Rome.
(25) De quel droit a-t-il triomphé. "Pompée, de retour à Rome, demanda le triomphe, qui lui fut refusé par Sylla, sous prétexte que la loi ne l'accordait qu'à des consuls ou à des préteurs. Si donc Pompée, qui était encore sans barbe, et à qui sa jeunesse ne permettait pas d'être sénateur, entrait triomphant dans Rome, cette distinction rendrait odieuse la puissance dictatoriale, et deviendrait pour Pompée lui-même une source d'envie, etc." (Plutarque, Vie de Pompée, ch. XIII.) Pompée n'avait alors que vingt-quatre ans.
(26) La famine appelée à Rome. "Les Romains, manquant de vivres, envoyèrent Pompée contre les pirates pour leur ôter l'empire de la mer. Gabinius, un de ses amis, en proposa le décret, qui, non seulement conférait à Pompée le commandement de toutes les forces maritimes, mais qui lui donnait. encore une autorité monarchique, et une puissance absolue sur toutes les personnes, sans avoir à en rendre compte." (Plutarque, Vie de Pompée, ch. XXV.) Voyez aussi Appien, Guerres civiles, liv. II.
(27) Environner Milon. Voyez l'admirable exorde du discours pour Milon. Ce fut, dit-on, cet appareil militaire qui intimida le défenseur et nuisit au succès de la défense. Cicéron ne s'en cache même pas dans ses lettres particulières.
(28) Les colonies de pirates. "Réfléchissant que l'homme n'est pas de sa nature un animal farouche et indomptable ; qu'il ne le devient qu'en se livrant au vice contre son naturel ; qu'il s'apprivoise en changeant d'habitation et de genre de vie, il résolut d'éloigner ces pirates de la mer, de les transporter dans les terres, et de leur inspirer le goût d'une vie paisible en les occupant à travailler dans les villes ou à cultiver les champs." (Plutarque, Vie de Pompée, ch. XXIX.)
(29) Couronné du chêne qui atteste. On sait que les récompenses militaires étaient très simples à Rome ; elles étaient honorifiques et non riches : c'était une monnaie de nul prix, mais qui payait les plus nobles vertus. Sur les armes de la ville de Chartres on voit une couronne de chêne avec cette légende :
Servanti civem querna corona datur.
(30) On quitte les tentes plantées eux bords du Léman. C'est-à-dire le pays de Genève et les environs.
(31) Le belliqueux Lingon. Les Lingons habitaient le pays de Langres dominé par les hauteurs des Vosges.
(32) L'Isère. Fleuve de la Gaule narbonnaise, qui perd son nom en se jetant dans le Rhône, et va se perdre avec lui dans la Méditerranée.
(33) Les blonds Ruthènes. Ce sont les habitants du Rouergue, dont la capitale est aujourd'hui Rodez. "Praesidia in Rutenis provincialibus constituit." (Caesar, de Bello Gallico, lib. II, c. VII.)
(34) Le paisible Atax. C'est l'Aude, qui donne son nom a un département du midi. L'Aude est assez paisible (initis) quand il n'est pas gonflé par les pluies d'hiver.
(35) Le Var. - Le texte dit : promoto litore, c'est-à-dire frontière plus avancée. Le Var était devenu la limite de l'Italie, autrefois bornée, du côté de la Gaule, par le Rubicon : Varus nunc Galliam dividit, ante Rubicon, dit Vibius Sequester.
(36) Sous le nom sacré d'Hercule. C'est ce qu'on nomme aujourd'hui le port de Monaco. Ce dernier mot vient de Monaecus, solitaire. Voyez Virgile, Énéide, lis, VI, v. 831 :
Aggeribus socer Alpinis atque arce Monaeci
Descendens.
(37) Circius. Aulu-Gelle dit de ce vent Circius : "Galli ventum ex sua terra flantem quem saevissimum patiuntur Circium appellant."C'est peut-être le Sers du Haut- et Bas-Languedoc.
(38) Le Biturge. Le poète vient de parler de la Saintonge ; c'est peut-être une raison de croire que les Biturges ou Bituriges dont il s'agit en cet endroit sont les Bituriges vivisques, habitants de Burdigala, aujourd'hui Bordeaux. Les Bituriges proprement dits étaient les anciens habitants de Bourges et du Berry.
(39) L'Arverne. - Cette prétention des auvergnats n'est pas très claire. "Inventi sunt qui etiam fratres populi Romani nominarentur." (Cicéron, plaidoyer pour Scaurus). Ce passage a embarrassé les commentateurs : quelques-uns ont voulu, mais à tort, confondre les Auvergnats avec les Éduens, qui donnèrent aux Romains le nom de frères, et le reçurent d'eux. Du reste, s'il est vrai qu'Anténor ait été le fondateur de Clermont-Ferrand (Clarus mons), comme on le dit, la parenté des Auvergnats avec les Romains est très réelle.
(40) Cinga. Ou, comme le veut Strabon, Sulga, aujourd'hui la Sorgue, qui se jette dans le Rhône au-dessus d'Avignon.
(41) Teutatès, Hésus, et Taranis. Teutatès était le Mercure des Gaulois, et le Theuth des Égyptiens. Voyez Platon, dans le Phèdre et dans le Philèbe ; Cicéron, de la nature des dieux, liv. III, ch. XXII, et Tite-Live, liv. XXXVI.
Hésus ou Heus était le Mars des Gaulois, auquel on immolait les prisonniers de guerre. Voyez Jordanès, Histoire gothique.
Taranis paraît ici le nom du Jupiter gaulois, qui est le même que le Thor égyptien. Taranis, id est Tonantis, dit un commentateur. Sur l'autel de ce dieu on immolait des étrangers, comme sur celui de Diane, en Tauride. On trouve dans Sponius, sect. III, p. 73, cette inscription : I. 0. M. TANARO.
(42) L'alarme publique.- "La prise d’Ariminium ouvrit, pour ainsi dire, toutes les portes de la guerre, et sur terre et sur mer ; et César, en franchissant les limites de son gouvernement, parut avoir transgressé toutes les lois de Rome. Ce n'était pas seulement comme dans les autres guerres, des hommes et des femmes qu'on voyait courir éperdus dans toute l'Italie ; les villes elles-mêmes semblaient s'être arrachées de leurs fondements pour prendre la fuite et se transporter d'un lieu dans un autre. Rome elle-même se trouva comme inondée d'un déluge de peuples qui s'y réfugiaient de tous les environs ; et, dans une agitation, dans une tempête si violente, il n'était plus possible à aucun magistrat de la contenir par la raison ni par l'autorité, elle fut sur le point de se détruire par ses propres mains." (Plutarque, Vie de César, ch. XXXVIII.)
(43) Pompée fuyait. "La même frayeur qu'Annibal porta dans Rome après la bataille de Cannes, César l'y répandît lorsqu'il passa le Rubicon. Pompée, éperdu, ne vit, dans les premiers moments de la guerre, de parti à prendre que celui qui reste dans les affaires désespérées : il ne sut que céder et que fuir ; il sortit de Rome, y laissa le trésor public ; il ne put nulle part retarder le vainqueur ; il abandonna une partie de ses troupes, toute l'Italie, et passa la mer. " (Montesquieu, Grandeur et Décadence des Romains, ch. XI.) Voyez aussi Plutarque, Vie de Pompée, ch. LXIV et suivants.
(44) On vit dans la nuit obscure. Tout le monde sait que ce vers et les suivants sont la paraphrase plus que médiocre des beaux vers de Virgile.
(45) Recourir aux devins d'Étrurie. Les Romains tenaient des Étrusques leurs cérémonies et leurs sacrifices. Dans les grandes calamités ils consultaient les devins toscans, et remontaient pour ainsi dire à la source de la science et de la religion.
(46) Les dépositaires des oracles. - C'étaient quinze prêtres qui avaient la charge de livres et le pouvoir d'y chercher l'avenir.
(47) La statue de Cybèle dans les faibles eaux de l'Almon.
"Ante d. VI Kal. (apriles) quo Romae matri Deorum Pompae celebrantur Annales, et carpentum, quo vehitur simulacrum, Almonis undis ablui perhibetur." (Amm. Marcellin, lib. XXIII, ch. III.)
Illic purpurea canus cum veste sacerdos
Almonis dominam sacraque lavit aquis.
(Ovide, Fast., lib.
I, v. 339.)
L'Almon était un petit ruisseau de Rome, près la porte Capène.
(48) Arruns ramasse les feux de la foudre. En général, nous renvoyons le lecteur à la Symbolique de Kreutzer, pour toutes ces cérémonies qu'il serait trop long d'expliquer dans ces notes. Le lieu où le devin avait rassemblé les feux de la foudre s'appelait Bidental. Voyez Juvénal, sat. VI, v. 557, et Perse, Sat. II, v. 26.
(49) Figulus. - Cicéron, Aulu-Gelle et Eusèbe parlent d'un certain Nigidius Figulus, pythagoricien, qui reçut ce nom de Figulus pour avoir dit, a son retour de Grèce, qu'il y avait appris que le monde tournait avec autant de vitesse que la roue d'un potier.
(50) J'ai déjà vu Philippes. - Elle veut dire que le sang romain a déjà trop coulé dans les plaines de Philippes, où l'on combattit trois fois pour l'empire du monde. C'est le même sentiment qui a dicté ces vers de Virgile :
Ergo inter sese paribus concurrere telis
Romanas
acies
iterum videre Philippi
Nec fuit indignum Superis bis sanguine nostro
Emathiam, et latos Haemi pinguescere campos.
(Georg., lib. I, v. 489.)
LUCAIN
LA PHARSALE
LIVRE II
introduction livre I livre III livre IV livre V livre VI livre VII livre VIII livre IX livre X
LIVRE II
Le poète se plaint aux dieux de ce qu'ils découvrent aux humains les calamités qui les menacent. - Abattement de Rome. - Douleur et gémissements des femmes. - Plaintes des soldats. - Tristesse des vieillards qui se rappellent les temps de Marius et les terribles vengeances de Sylla. - M. Brutus, au milieu de la nuit, va trouver Caton : son discours. - Réponse de Caton. - Au retour du jour, Marcia, autrefois cédée par Caton à Hortensius, vient frapper à la porte de son premier époux : son discours. - Caton la reprend, sans nulle cérémonie nuptiale. - Portrait de Caton, ses mœurs et son caractère. - Pompée sort de Rome et se retire à Capoue, qui devient le siège de la guerre. - Description de l'Apennin. - Marche de César, sa vigueur militaire, et les dispositions diverses des villes d'Italie. - Fuite de Libon, de Thermus, de Sylla, de Varus, de Lentulus et de Scipion, lieutenants de Pompée. - Domitius veut défendre Corfinium ; il exhorte ses compagnons. Discours de César aux siens. - Il se rend maître de la ville. Domitius lui est livré par la perfidie de ses soldats. Malgré sa fierté, César lui accorde la vie. - Pompée harangue ses soldats pour sonder leurs dispositions. - Pompée voyant son discours froidement accueilli, se défie de son armée, et va s'enfermer dans Brindes. - Description et histoire de cette ville. - Pompée ne comptant plus sur l'Italie, envoie son fils aîné dans l'Orient, et les consuls en Épire, pour y chercher des secours. - Diligence de César : il tient déjà Pompée assiégé dans Brindes, et tâche de fermer le port avec des digues. - Pompée rompt ces digues, et s'enfuit avec sa flotte. - Tristes réflexions du poète sur cette fuite, et plaintes pathétiques.
Le poète se plaint aux dieux de ce qu'ils découvrent aux humains les calamités qui les menacent.
Déjà la colère des dieux s'est manifestée (01), la nature a donné le signal de la discorde, elle a interrompu son cours, et, par un pressentiment de l'avenir, elle s'est plongée elle-même dans ce désordre qui engendre les monstres. C'est le présage de nos forfaits. Pourquoi donc, ô roi de l'Olympe, avoir ajouté aux malheurs des hommes cette prévoyance qui leur découvre dans de cruels présages les calamités futures ? Soit que dans le développement du chaos (02) ta main féconde ait lié les causes par des nœuds indissolubles, que tu te sois imposé à toi-même une première loi et que tout soit soumis à cet ordre immuable, soit qu'il n'y ait rien de prescrit et qu'un aveugle hasard (03) opère seul dans la nature ce flux et ce reflux d'événements qui changent la face du monde, fais que nos destins arrivent soudain, que l'avenir soit inconnu à l'homme, qu'il puisse du moins espérer en tremblant.
Abattement de Rome.
Dès qu'on connut par ces prodiges à quel prix les oracles des dieux devaient se vérifier, le lugubre justitium règne dans la ville, les dignités se cachèrent sous le plus humble vêtement ; on ne vit plus la pourpre entourée de faisceaux, les citoyens étouffèrent leurs plaintes, la douleur morne et sans voix erra dans cette ville immense.
Douleur et gémissements des femmes.
Ainsi, aux premiers instants qui suivent la mort, le silence règne dans une demeure avant que les premiers accents de la désolation aient éclaté, avant qu'une mère, les cheveux épars, jette de lamentables cris dans les bras de ses esclaves, tandis qu'elle presse le sein de son fils, que la chaleur de la vie abandonne, qu'elle baise cette face livide et ces yeux plongés dans le sommeil de la mort; ce n'est pas encore de la douleur, c'est de l'effroi. Attachée à ce corps, éperdue, elle mesure l'étendue de son malheur.
Les femmes ont dépouillé leur parure, leur foule éplorée assiège les temples : les unes arrosent de larmes les statues des dieux, les autres se prosternent contre terre et répandent, égarées, leur chevelure sur le seuil sacré ; ce n'est plus par des vœux timides, c'est par de longs hurlements qu'elles invoquent le ciel ; le temple de Jupiter n'est pas le seul qu'elles remplissent ; elles se partagent les dieux ; pas un autel n'est négligé par elles ; pas un dieu ne sera jaloux. "C'est à présent, s'écria l'une d'entre elles, en meurtrissant son visage baigné de pleurs, c'est à présent, ô misérables mères ! qu'il faut se frapper le sein et s'arracher les cheveux. N'attendez pas, pour vous désoler, que nos malheurs soient à leur comble ; pleurez, tandis que la Fortune est encore incertaine entre nos tyrans. Dès que l'un d'eux sera vainqueur, il faudra marquer de la joie." C'est ainsi qu'elles irritent et stimulent leur douleur.
Plaintes des soldats.
Les hommes eux-mêmes, en allant se ranger sous les drapeaux des deux partis, chargeaient de justes plaintes la cruauté des cieux. "Malheureux, disaient-ils, que n'avons-nous plutôt vécu dans les temps de Cannes et de Trébie ? Dieux ! Ce n'est point la paix que nous vous demandons : jetez la colère dans le cœur des peuples, soulevez contre nous les nations barbares ; que le monde conjuré coure aux armes ; que les bataillons des Mèdes descendent de Suse, que l'Ister barbare cesse d'enchaîner le Massagète, que des extrémités du Nord, l'Elbe lâche contre nous les blonds Suèves, que le Rhin soulève sa source indomptée ! Rendez-nous, grands dieux ! tous nos ennemis à la fois, mais détournez la guerre civile. Que le Dace d'un côté, de l'autre le Gète nous menacent ; allez combattre l'Ibère, tournez vos drapeaux contre les flèches des hordes orientales ; Rome, tu n'auras pas un bras qui ne combatte. Ou si vous avez résolu, grands dieux ! d'anéantir le nom romain, faites tomber en pluie de feu les airs embrasés par la foudre ; frappez en même temps et les deux chefs et les deux partis ; n'attendez pas qu'ils méritent vos coups. Est-ce pour décider lequel des deux nous opprimera qu'il en doit coûter tant de crimes ? À peine, hélas ! eût-il fallu s'y résoudre pour nous affranchir de tous les deux." C'est ainsi que leur piété impuissante se répandit en inutiles plaintes. Les vieillards accablés de douleur se plaignaient d'avoir trop vécu et maudissaient leurs jours condamnés à la guerre civile. L'un d'eux, pour donner un exemple récent des maux que l'on avait à craindre : "Ô mes amis ! dit-il, l'orage qui nous menace est le même qui s'éleva sur Rome lorsque Marius vainqueur des Teutons et des Numides, se réfugia dans les marais, et que les roseaux de Minturne couvrirent sa tête triomphante, cette tête dont la Fortune leur confiait en dépôt fatal. Découvert, et chargé de chaînes, le vieillard languit longtemps enseveli dans les horreurs d'un cachot. Destiné à mourir consul, à mourir tranquille au milieu des ruines de sa patrie, il portait d'avance la peine de ses crimes ; mais la mort se détourne de lui. En vain un ennemi tient sa vie odieuse entre ses mains ; le premier qui veut le frapper recule saisi de frayeur. Sa main tremblante laissa tomber le glaive. Il a vu à travers les ténèbres de la prison une lumière resplendissante ; il a vu les terribles dieux des forfaits; il a vu Marius dans tout l'éclat de sa grandeur future ; il l'a entendu et il a tremblé. Ce n'est pas à toi de frapper cette tête, le cruel doit au destin des morts sans nombre avant la sienne. Bannis une vaine fureur. Cimbres, si vous voulez être vengés, conservez avec soin les jours de ce vieillard. Ce n'est point la faveur des dieux, c'est leur colère qui veille sur lui. Marius suffit au dessein qu'ils ont formé de perdre Rome. En vain l'Océan furieux le jette sur une plage ennemie ; errant sur les bords inhabités de ces Numides qu'il a vaincus, des cabanes désertes lui servent d'asile ; il foule aux pieds les cendres des armées puniques ; Carthage et Marius se consolent mutuellement de leur ruine, et tous deux abattus pardonnent aux dieux. Mais au premier retour de la Fortune, il allume en son cœur une haine africaine ; il lâche des armées d'esclaves et brise les fers dont ils sont chargés : aucun n'est admis sous ses drapeaux, qu'il n'ait déjà fait l'apprentissage du crime et qu'il n'apporte dans son camp l'exemple de quelques forfaits.
Tristesse des vieillards qui se rappellent les temps de Marius et les terribles vengeances de Sylla. Marius sur les ruines de Carthage.
Ô destin ! Quel jour ! Quel horrible jour que celui où Marius entra victorieux dans Rome ! Avec quelle rapidité la mort étendit ses ravages ! La noblesse tombe confondue avec le peuple ; le glaive destructeur vole au hasard et frappe toute poitrine. Le sang séjourne dans les temples, les pavés en sont inondés et glissants. Nulle pitié, nul égard pour l'âge ; on n'a pas honte de hâter la mort des vieillards au déclin de l'âge, ni de trancher la vie des enfants qui viennent d'ouvrir les yeux à la lumière. Hélas ! Si jeunes encore, par quel crime ont-ils mérité de mourir ? Ils sont mortels, c'est assez. Impitoyable fureur ! Sans perdre le temps à chercher les criminels, on égorge en foule tout ce qui se présente. La main des meurtriers, plutôt que de rester oisive, fait tomber des têtes dont les traits même leur sont inconnus. Il n'est qu'un espoir de salut, c'est d'attacher ses lèvres tremblantes à cette main souillée de sang. Ah ! peuple indigne de tes ancêtres ! Devrais-tu, même à l'aspect de mille glaives qui s'avancent sous les étendards de la mort, devrais-tu consentir à racheter des siècles de vie à ce prix ? Et c'est pour traîner dans l'opprobre le peu de jours que Marius te laisse et que Sylla vient t'arracher !
Dans ce massacre universel comment donner des larmes à chaque citoyen ? Reçois nos regrets, ô Bébius ! ô toi dont une foule d'assassins déchirent les entrailles et se disputent les membres fumants ! Et toi, prophète éloquent de nos malheurs, Antoine, dont la tête dégouttante encore de sang et couverte de cheveux blancs est apportée dans un festin sur la table de Marius ! Les deux Crassus sont égorgés par Fimbria ; le sang des tribuns arrose leur siège ; ils ne t'épargnent pas même, ô Scévola ! Ils t'égorgent devant le sanctuaire de la déesse, devant les feux encore allumés sur l'autel ; mais ta vieillesse épuisée ne verse que peu de sang, insuffisant pour éteindre la flamme. À tant d'horreurs succéda le septième consulat de Marius ; et par là finit cet homme accablé de toutes les rigueurs de la mauvaise Fortune, comblé de toutes les faveurs de la bonne, et qui avait mesuré dans l'une et dans l'autre jusqu'où peut aller le sort d'un mortel.
Que de cadavres sont tombés sous les murs de Sacriportus ! Que de mourants entassés près de la porte Colline, quand la capitale du monde, et avec elle la souveraineté, parut changer de place, quand le Samnite espéra porter à Rome un coup plus terrible que celui des Fourches Caudines !
Sylla qui voulut nous venger, mit le comble à nos pertes immenses : il épuisa le peu de sang qui restait à la patrie. En coupant des membres corrompus, l'impitoyable médecin suivit trop loin les progrès du mal. Il ne périt que des coupables, mais dans un temps où il n'y avait plus que des coupables à sauver.
Sous lui, les haines sont déchaînées, la colère se livre à ses emportements, dégagée du frein des lois. On ne sacrifiait pas tout à Sylla, chacun s'immolait ses victimes. D'un seul mot, le vainqueur a tout ordonné. On vit l'esclave plonger dans les entrailles de son maître le fer sacrilège, le frère vendre le sang du frère, les fils, dégouttants du meurtre de leur père, se disputer sa tête. Les tombeaux sont remplis de fugitifs ; les vivants y sont confondus avec les morts ; les antres des bêtes féroces ne peuvent contenir la foule des fugitifs : l'un attache à son cou le lacet fatal et meurt étranglé ; l'autre se précipite de tout son poids contre terre; ils dérobent ainsi leur mort au sanguinaire vainqueur ; celui-ci élève lui-même son bûcher; il n'attend pas qu'il ait versé tout son sang, il s'élance et, tandis qu'il le peut, s'empare avidement de la flamme funèbre. Rome consternée reconnaît les têtes de ses plus illustres citoyens portées au bout d'une pique et entassées sur la place publique : là se révèlent tous les crimes cachés. La Thrace ne vit pas tant de cadavres pendre aux étables d'Augias, ni la Libye aux portes d'Antée ; la Grèce désolée ne pleura pas tant de victimes égorgées dans la cour du palais de Pise.
Quand les chairs sont pourries, quand les visages n'offrent plus que des traits méconnaissables, les infortunés pères vont recueillir ces restes et les dérobent par un pieux larcin. Moi-même impatient de rendre aux mânes de mon frère les devoirs de la sépulture, il me souvient qu'avant de porter sa tête sur le bûcher, je parcourus ce champ de carnage, ouvrage de la paix de Sylla, pour découvrir parmi tant de corps mutilés celui auquel s'adapterait cette tête défigurée ? Dirai-je par quelles cruautés la mort de Catulus (04) fut vengée sur le frère de Marius ! et quels maux souffrit avant d'expirer cette malheureuse victime ! Mânes qu'on voulut apaiser, vous en fûtes effrayés vous-mêmes ! Nous l'avons vu ce corps défiguré, dont chaque membre était une plaie ; percé de coups, dépouillé par lambeaux, il n'avait pas encore reçu le coup mortel, et, par un excès inouï de cruauté, l'on prenait soin de ménager sa vie. Ses mains tombent sous le tranchant du glaive, sa langue arrachée palpite encore et, toute muette qu'elle est, frappe l'air ; l'un lui tranche les oreilles, l'autre le nez ; celui-ci arrache de leurs orbites ces yeux qui ont assisté au supplice de tous les membres. On ne croira jamais qu'une seule tête ait pu suffire à tant de tourments. Les débris d'un cadavre écrasé sous les ruines sont moins brisés, les corps des malheureux qui ont péri dans un naufrage arrivent moins déchirés sur le sable.
Et quel soin prenez-vous de rendre Marius méconnaissable aux veux de Sylla ? Pour se repaître de son supplice, il eût fallu qu'il reconnût ses traits. Préneste, la ville de la Fortune, voit tous ses habitants moissonnés par le glaive, tout un peuple tombe d'un seul coup. La fleur de l'Italie, la seule jeunesse qui lui restait fut massacrée dans le Champ de Mars, au sein de cette malheureuse Rome qu'elle inonda de son sang. Que tant de victimes périssent à la fois par la famine, par un naufrage, sous un écroulement imprévu, dans les horreurs de la peste ou de la guerre, il y en eut des exemples, mais d'une exécution pareille, il n'y en eut jamais. À peine à travers les flots de ce peuple qu'on égorge, les mains meurtrières peuvent se mouvoir ; à peine ceux qui reçoivent le coup mortel peuvent tomber ; leurs corps pressés se soutiennent l'un l'autre, et dans leur chute ils deviennent eux-mêmes les instruments du carnage : les morts étouffent les vivants.
Sylla, du haut du temple, tranquille spectateur de cette scène, n'a pas même le remords d'avoir proscrit tant de milliers de citoyens. Le gouffre de Tyrrhène reçoit les cadavres qu'on y entasse. Les premiers tombent dans le fleuve ; les derniers tombent sur une couche de corps ; les barques rapides s'y arrêtent ; le fleuve coupé par cette crue affreuse d'un côté s'écoule dans la mer, de l'autre s'enfle et reste suspendu. Les flots de sang se font un passage à travers la campagne et viennent en longs ruisseaux grossir les ondes amoncelées. Déjà le fleure surmonte ses bords et y rejette les cadavres. Enfin se précipitant avec violence dans la mer de Tyrrhène, il fend les eaux par un torrent de sang.
C'est ainsi que Sylla a mérité d'être appelé le salut de la patrie, l'heureux Sylla ; c'est ainsi qu'il s'est fait élever un tombeau dans le Champ de Mars. Voilà ce qui nous reste à éprouver une seconde fois : tel sera le cours de cette guerre et tel en sera le succès. Et plût aux dieux que nos craintes ne fussent pas plus grandes ! Hélas ! il y va de bien plus pour l'univers. Marius et les siens, exilés de leur patrie, ne demandaient que leur retour. Sylla vainqueur ne voulait qu'anéantir les factions ennemies. César et Pompée ont d'autres desseins. Non contents d'un pouvoir partagé, ils combattent pour le rang suprême : aucun d'eux ne daignerait susciter la guerre civile pour être ce que fut Sylla."
Ainsi la vieillesse consternée pleurait sur le passé et tremblait pour l'avenir.
M. Brutus, au milieu de la nuit, va trouver Caton : son discours. Caton le jeune (d'Utique)
Mais cette frayeur n'eut point d'accès dans la grande âme de Brutus (05).
Brutus, au milieu de la désolation publique, ne mêla point ses larmes aux larmes du peuple. Dans le silence de la nuit, tandis que la grande Ourse roule son char oblique, il va frapper au seuil de l'humble demeure de Caton, son oncle ; il le trouve veillant, l'âme agitée des dangers de Rome et du sort du monde, sans crainte pour lui-même. Brutus l'aborde et lui dit : "Ô vous, l'unique gage de la vertu dès longtemps bannie de la terre, vous que le tourbillon de la Fortune ne peut détacher de son parti, sage Caton, soyez mon guide, affermissez mon esprit chancelant, donnez votre force à mon âme. Que d'autres servent Pompée ou César ; Caton est le chef que Brutus veut suivre. Resterez-vous au sein de la paix, seul, immobile au milieu des secousses qui ébranlent le monde ? Ou voulez-vous absoudre la guerre en vous associant aux forfaits et aux malheurs qu'elle produira ? Chacun dans cette guerre criminelle ne prend les armes que pour soi : l'un craint sa maison souillée et les lois redoutables pendant la paix ; l'autre veut écarter, le fer à la main, l'indigence qui le presse et s'enrichir des dépouilles du monde bouleversé, nul n'obéit à la fureur, tous ont un intérêt qui les pousse. Vous seul, aimerez-vous la guerre pour elle-même ? Et que vous servira d'avoir été si longtemps incorruptible au milieu d'un monde corrompu ? Est-ce là le prix de tant de constance ? Les autres sont coupables avant la guerre, toi seul tu deviendras coupable par la guerre. Dieux ! ne permettez pas que des armes parricides souillent ces mains pures, qu'un trait lancé par ces bras se mêle au nuage épais des dards, et qu'une si haute vertu coure un si grand hasard. Sur vous seul retomberait la honte de cette guerre. Et qui ne se vanterait de mourir de la main de Caton quoique frappé d'une autre main ? Non, le calme est votre partage, comme il est le partage des astres : inébranlables dans leur cours, ils remplissent leur vaste carrière, tandis que les régions de l'air sont embrasées par la foudre. La terre est en butte au choc des tempêtes ; l'Olympe repose au-dessus des nuages. Tel est l'ordre immuable de la nature. La discorde agite les petites choses ; les grandes jouissent d'une profonde paix. Quelle joie pour César d'apprendre qu'un citoyen tel que vous aurait pris les armes ! Rangez-vous du parti de son rival, peu lui importe : Caton se déclare assez pour lui, s'il se déclare pour la guerre civile. Déjà une partie du Sénat, les patriciens, les consuls eux-mêmes demandent à servir sous Pompée. Qu'on voie Caton subir le même joug, il n'y a plus au monde que César qui soit libre. Ah ! si c'est pour les lois, pour la patrie, pour la liberté que vous voulez combattre, voyez dans Brutus, non l'ennemi de César, non l'ennemi de Pompée, mais après la guerre, l'ennemi du vainqueur."
Réponse de Caton.
Il dit ; et du sein de Caton, comme du fond d'un sanctuaire, se firent entendre ces paroles sacrées :
"Oui, Brutus, la guerre civile est le plus grand des crimes, mais ma vertu suit sans trembler la fatalité qui m'entraîne. Si les dieux me rendent coupable, ce sera le crime des dieux. Et qui peut voir, exempt de crainte, la ruine de l'univers ? Quand l'inaccessible éther s'écroule, quand la terre chancelle, quand le monde se confond et s'affaisse, qui peut rester les bras croisés ? Quoi ! des nations inconnues s'engagent dans nos querelles ; des rois nés sous d'autres étoiles, séparés de nous par de vastes mers, suivent l'aigle romaine aux combats, et seul je resterais oisif ! Loin de moi, grands dieux, cette cruelle indifférence ! Rome dont la chute ébranlerait le Dace et le Gète, Rome ne peut tomber sans m'écraser. Un père à qui la mort vient enlever ses enfants les accompagne jusqu'à la sépulture, sa douleur même l'y engage ; ses mains portent les noirs flambeaux qui vont embraser leur bûcher. Ainsi, Rome, je ne me détacherai de toi qu'après t'avoir embrassée mourante. Liberté ! Je suivrai ton nom et ton pâle fantôme. Soumettons-nous, les dieux inexorables demandent Rome entière en sacrifice ; ne leur dérobons pas une seule goutte de sang. Ah ! Que ne puis-je offrir aux dieux du ciel et des Enfers cette tête chargée de tous les crimes de ma patrie et condamnée à les expier ! Décius se dévoua et périt au milieu d'une armée ennemie. Que ces deux armées me percent de leurs traits ! Que les hordes barbares du Rhin épuisent sur moi leurs coups ! J'irai, le sein découvert, au-devant de toutes les lances, et je recevrai seul tous les coups de la guerre, heureux si mon sang est la rançon du monde, si mon trépas suffit pour expier les crimes de la corruption romaine ! Eh ! Pourquoi faire périr des peuples dociles au joug et disposés à fléchir sous un maître cruel ? C'est moi seul qu'il faut perdre, moi qui m'obstine à défendre inutilement nos lois et notre liberté. Mon sang versé rendra la paix et le repos à l'Italie. Après moi, qui voudra régner n'aura pas besoin de recourir aux armes. Allons, suivons le parti que Rome autorise. Si la Fortune seconde Pompée, il n'est pas sûr qu'il en abuse pour usurper l'empire du monde. Combattons sous lui, peut-être n'osera-t-il s'attribuer à lui seul les fruits de la victoire."
Telle fut la réponse de Caton, et l'âme du jeune Brutus embrasée d'un feu nouveau, ne respira plus que la guerre civile.
Au retour du jour, Marcia, autrefois cédée par Caton à Hortensius, vient frapper à la porte de son premier époux : son discours.
Alors, comme le soleil chassait les froides ténèbres, on entendit frapper à la porte : c'était la pieuse Marcia qui venait de rendre à Hortensius, son époux, les devoirs de la sépulture. Vierge, elle fut jadis unie à un plus noble époux, mais bientôt Caton, après avoir eu d'elle trois gages d'un saint hyménée, l'avait cédée à son ami, afin qu'elle portât dans une maison nouvelle les fruits de sa fécondité, et que son sang maternel fût le lien de deux familles. Mais à peine l'urne funèbre a-t-elle recueilli les cendres d'Hortensius, qu'elle revient, la pâleur sur le visage, les joues déchirées, les cheveux épars, le sein meurtri, la tête couverte de la poussière du tombeau. Elle eût vainement employé d'autres charmes pour plaire à Caton. Dans sa douleur elle lui parle en ces mots :
"Tant que mon âge et mes forces m'ont permis d'être mère, ô Caton, j'ai fait ce que vous avez voulu : j'ai subi la loi d'un double hyménée. À présent que mes entrailles épuisées ne sauraient plus enfanter, je reviens à vous, dans l'espoir de n'être plus livrée à personne. Rendez-moi les chastes nœuds de mon premier hymen, rendez-moi le nom, le seul nom de votre épouse ; qu'on puisse écrire sur mon tombeau : Marcia, femme de Caton ; et que l'avenir n'ait pas lieu de douter si vous m'aviez cédée ou bannie. Ce n'est point à vos prospérités que je viens m'associer ; c'est de vos peines, de vos travaux que je veux être la compagne. Laissez-moi vous suivre dans les camps. Eh ! Pourquoi resterais-je en sûreté au sein de la paix ? Pourquoi Cornélie verrait-elle de plus près que moi la guerre civile ?"
Caton la reprend, sans nulle cérémonie nuptiale.
Ces paroles fléchirent Caton, et quoique le moment fût peu favorable aux fêtes nuptiales, il consentit à renouer des nœuds sacrés ; mais à la face du ciel et sans l'appareil d'une pompe vaine.
Le vestibule de sa maison n'est point couronné de guirlandes ; la blanche bandelette ne retombe pas sur les portes ; on n'allume pas les flambeaux de l'hymen ; le lit nuptial n'est point élevé sur des marches d'ivoire ; une trame d'or ne brille pas dans les étoffes dont il est couvert. La matrone qui ceint d'une couronne de tours le front de l'épouse, n'empêche pas Marcia de franchir sans y toucher le seuil de la porte. Sa tête n'est point ornée de ce tissu de pourpre qui tombe sur les yeux timides d'une jeune vierge dévouée à l'hymen et qui sert de voile à la timide pudeur. Une ceinture ne retient pas les plis de son manteau orné de pierreries ; un simple collier pare son cou. Une étroite tunique est attachée à ses épaules et presse ses bras nus. Telle qu'elle est et sans déposer le deuil lugubre qui la couvre, elle embrasse son époux comme elle embrasserait ses enfants. Les jeux profanes, la folle ivresse ne sont point appelés à ce grave hyménée; les parents mêmes n'y sont point conviés. Marcia et Caton s'unissent dans le silence et sous l'auspice de Brutus.
Portrait de Caton, ses mœurs et son caractère.
Caton, dès le premier signal de la guerre, avait laissé croître sa barbe hérissée, et ses cheveux blancs ombrageaient son front. Ce front sévère n'admit point la joie ; Caton ne daigna pas même écarter ses longs cheveux de son visage austère et vénérable. Également insensible à l'amour et à la haine, tout occupé à gémir sur les malheurs de l'humanité, il s'interdit le lit nuptial, et la sévérité de sa vertu résista même aux plaisirs légitimes. Telles furent les mœurs de Caton, telle fut sa secte rigide : se borner, suivre les lois de la nature ; vivre et mourir pour son pays ; se croire fait, non pour soi-même, mais pour le monde entier ; n'avoir, au lieu de festins, que l'aliment nécessaire à la vie ; au lieu de palais, qu'un abri contre les hivers ; au lieu de riches vêtements, que l'étoffe grossière dont se couvre le peuple ; borner l'usage de l'amour au soin de perpétuer son espèce ; n'être époux et père que pour le bien de sa patrie ; se faire un culte de la justice ; de l'honnêteté une inflexible loi ; du bien général un intérêt unique. Tel fut cet homme ; et dans tout le cours de sa vie jamais la volupté, idole d'elle-même, ne surprit un seul mouvement de son âme, n'eut part dans aucune de ses actions.
Pompée sort de Rome et se retire à Capoue, qui devient le siège de la guerre.
Cependant, Pompée à la tête d'une multitude tremblante avait gagné les murs de Capoue, fondée par un colon dardanien (06). Il établit le siège de la guerre, et pour s'opposer aux entreprises de César, il envoya des corps détachés vers ces collines ombragées d'où l'Apennin s'élève et où la terre se gonfle et monte le plus près de l'Olympe.
Description de l'Apennin.
Ses flancs s'étendent et se resserrent entre les deux mers. D'un côté, Pise, qui voit se briser sur ses rives la mer Tyrrhénienne ; de l'autre, Ancône, battue par les flots dalmatiques. Dans ses vastes sources, la montagne recèle d'immenses fleuves qu'elle répand pour diviser la double mer. D'un côté se précipite le Métaure fugitif et l'impétueux Crustome, le Sena et le Sapis que l' Isaure enfle de ses eaux, et l'Aufidus dont la rapidité fend les ondes adriatiques ; et l'Éridan, celui de tous les fleuves dont la source est la plus profonde (07), l'Éridan qui roule au sein des mers les forêts brisées sur son passage, l'Éridan qui semble épuiser toutes les eaux de l'Italie. L'Éridan fut le premier des fleuves, dit la fable, dont le peuplier couronna les bords. Ce fut dans son sein que tomba Phaéton, lorsque ayant pris en main les rênes brûlantes des coursiers du dieu du jour, il s'écarta de la route prescrite. La terre était embrasée jusque dans ses entrailles, tous les fleuves étaient desséchés ; l'Éridan lui seul fut capable d'éteindre les flammes du char du soleil. Ce fleuve égalerait le Nil, si, comme le Nil, il pouvait s'étendre et se reposer sur de vastes plaines ; il égalerait le Danube, si le Danube, en parcourant le monde, ne se grossissait des torrents qu'il rencontre et qu'il entraîne avec lui dans l'Euxin.
Les eaux qui coulent sur la pente opposée forment le Tibre et le Rutube escarpé (08) ; puis coulent le Vulturne rapide, et le Sarno nébuleux, et le Liris qui coule à l'ombre des forêts de Marica, et le Siler qui arrose les fertiles champs de Salerne, et le Macra qui roule sur des écueils jusqu'au port de Luna, voisin de sa source, sans pouvoir porter une barque légère.
Où se dresse le plus haut dans l'air la croupe de l'Apennin (09), le mont voit à ses pieds la Gaule et touche le versant des Alpes. Fécond pour le Marse et l'Ombrien, sillonné par la charrue sabellienne, il embrasse de ses roches couvertes de pins tous les peuples indigènes du Latium et ne quitte l'Hespérie que lorsqu’il s est fermé aux ondes de Scylla, et qu'il a étendu ses rocs jusqu'au temple de Junon Lacinienne. Il allait au-delà, mais l'Océan, pesant sur lui, l'a rompu. Les flots ont repoussé la terre. Un détroit s'est formé dans la terre profonde. Pélore, dernière colline de cette chaîne, est restée en Sicile.
Marche de César ; sa vigueur militaire, et les dispositions diverses des villes d'Italie.
César qui respire la guerre et qui ne se plaît à marcher que par des chemins arrosés de sang, gémit de trouver l'Italie ouverte. II se flattait que Pompée lui disputerait le passage et que des débris marqueraient ses pas. On lui ouvre les portes, il voudrait les rompre ; le laboureur tremblant lui laisse envahir ses campagnes ; c'est par le fer, c'est par la flamme qu'il eût voulu les ravager. Il rougit de suivre une route permisse et de paraître encore citoyen.
Les villes d'Italie incertaines et partagées entre la crainte et le devoir, n'attendent pour se livrer à lui que les approches de la guerre ; cependant on élève d'épais remparts, on creuse des fossés, on prépare sur le haut des tours de lourdes masses de rochers et des machines à lancer les traits pour accabler les assiégeants. Le peuple penche du côté de Pompée, et la fidélité balance l'effroi.
Ainsi lorsque le bruyant Auster s'est emparé de l'Océan, toutes les vagues lui obéissent. Si la terre alors, entrouverte d'un second coup du trident d'Éole, lance l'Eurus sur les flots agités, quoique poussés par un vent nouveau, c'est au premier qu'ils cèdent encore, et tandis que l'Eurus domine au ciel et commande aux nuages, le seul Auster règne sur les eaux.
Fuite de Libon, de Thermus, de Sylla, de Varus, de Lentulus et de Scipion, lieutenants de Pompée.
Mais il était facile à la Terreur de changer les esprits, et leur fidélité était flottante comme la Fortune. Bientôt la fuite de Libon (10) laissa l'Étrurie sans défense. Thermus abandonna l'Ombrie. Sylla qui n'eut dans les guerres civiles ni le courage ni le bonheur de son père, prit la fuite au nom de César ; à peine quelques escadrons menacent les murs d'Auximon, Varus (11) en sort épouvanté, jette l'alarme dans les villes voisines et s'échappe à travers les forêts. Lentulus, chassé d'Asculum (12) et suivi de près dans sa fuite, voit ses cohortes dispersées le laisser seul avec ses drapeaux et se tourner du côté du vainqueur. Toi-même, Scipion (13), tu vas bientôt livrer les murs de Lucérie confiés à tes soins, ces murs défendus par la plus vaillante jeunesse. Enlevée à César dans le temps où l'on redoutait les Parthes, elle vint réparer dans le camp de Pompée ses pertes dans les Gaules. En attendant l'heure de nouveaux combats, il avait donné à son beau-père le droit de faire couler ce sang romain.
Domitius veut défendre Corfinium ; il exhorte ses compagnons. Discours de César aux siens.
Corfinium et sa haute enceinte de murs t'occupent, belliqueux Domitius (14), à tes clairons obéissent les recrues opposées autrefois au condamné Milon. Domitius voyant à travers un nuage de poussière, les rayons du soleil réfléchis sur les armures : "À moi, compagnons ! s'écria-t-il, courez au fleuve, coupez le pont. Dieux ! Faites que ce torrent lui-même enfle ses eaux pour le briser ; que ce soit ici le terme de la guerre ; qu'ici du moins l'ardeur de l'ennemi se ralentisse et se consume en longs efforts. Retardons ses progrès rapides. Ce sera pour nous une victoire que d'avoir les premiers arrêté César." Il n'en dit pas davantage, et les cohortes à sa voix accourent au fleuve : il n'est plus temps. César qui s'avance et qui voit de loin qu'on veut lui couper le passage, s'écrie, enflammé de colère : "Hé quoi ! lâches, ce n'est pas assez des murs ténébreux qui vous couvrent, si des fleuves ne nous séparent. Le Gange même, le Gange débordé serait une faible barrière. César a passé le Rubicon ; il n'est plus de fleuve qui l'arrête. Marchez ! Que la cavalerie s'élance ! Que l'infanterie se précipite sur ce pont qui va s'écrouler !"
Il se rend maître de la ville ; Domitius lui est livré par la perfidie de ses soldats. Malgré sa fierté, César lui accorde la vie.
à peine il a donné l'ordre, on lâche la bride aux légers coursiers, la plaine fuit sous leurs pas rapides ; les bras nerveux des archers font voler au-delà du fleuve une grêle de dards. Le pont est abandonné ; César s'en empare et chasse l'ennemi jusque dans ses murs. Il fait construire des machines assez fortes pour lancer d'énormes fardeaux, et des toits, sous lesquels ses soldats soient à couvert au pied des murailles. Mais, ô crime ! ô trahison ! les portes s'ouvrent, et les soldats de Domitius le traînent captif aux pieds de César, aux pieds d'un citoyen superbe. Domitius, loin de laisser abattre par le malheur la noble fierté de son âme, présente â la mort un front menaçant. César sait bien qu'il la désire et qu'il ne craint que le pardon. "Vis malgré toi, lui dit-il, et vois le jour que César te laisse. Sois pour les vaincus l'exemple et le gage de ma clémence. Tu es libre, tu peux tenter de nouveau contre moi le sort des armes, et s'il me livre jamais en tes mains, je te dispense du retour." À ces mots, il ordonne que ses liens soient rompus.
Quelle honte la Fortune eût épargnée à ce Romain, s'il eût obtenu le trépas ! Le dernier supplice pour un citoyen fut de s'entendre pardonner d'avoir suivi Pompée et le Sénat sous les drapeaux de la patrie.
Domitius dissimule et renferme sa rage, mais en lui-même : "Malheureux ! dit-il. Irai-je cacher ma honte au sein de Rome, à l'ombre de la paix ? Fuirai-je les dangers de la guerre, moi qui rougis de voir le jour ? Précipitons-nous à travers mille morts ! Courons au terme d'une vie odieuse ! Échappons au bienfait de César."
Pompée harangue ses soldats pour sonder leurs dispositions.
Ignorant le malheur de son lieutenant, Pompée se préparait à le soutenir. Résolu de marcher le jour suivant, il crut devoir éprouver le zèle de ses troupes, et d'une voix qui imprimait le respect : "Vengeurs des forfaits, leur dit-il, défenseurs de la bonne cause, seule armée de vrais Romains ; vous à qui le Sénat a donné à soutenir, non l'ambition d'un homme, mais la liberté de tous, faites des vœux pour le combat. Le fer et le feu ravagent l'Hespérie ; les Gaulois descendent furieux du sommet des Alpes ; le sang romain a déjà souillé le glaive impie de César. Grâce aux dieux, c'est nous qui avons reçu les premiers outrages de la guerre, c'est sur l'agresseur que le crime en retombe, et Rome qui me confie ses droits nous en demande le châtiment. Ce n'est point un juste ennemi que nous allons combattre, c'est un citoyen rebelle que nous allons punir ; et son attentat mérite aussi peu le nom de guerre, que le complot de Catilina, lorsque, avec Lentulus et Céthégus ses complices, il résolut d'embraser Rome.
César, quelle rage t'aveugle ! Toi, que les Destins appelaient au rang des Métellus et des Camilles, tu préfères grossir le nombre des Marius et des Cinnas ? Viens donc périr comme Lépide a péri sous les coups de Catulus ! Comme Carbon (15), qui subit la hache du licteur et qu'ensevelit un tombeau sicilien ! Comme Sertorius, qui, exilé, souleva le farouche Espagnol ! Mais je rougis de t'associer même à ces noms. Je rougis que Rome occupe mes mains à terrasser un furieux. Que n'est-il revenu vainqueur des Parthes, ce Crassus qui nous délivra de Spartacus : tu périrais sous ses armes. Mais puisque les dieux veulent que ta défaite s'ajoute à mes autres trophées, tu vas éprouver si les ans ont énervé mon bras ou glacé le sang dans mes veines, si, pour avoir souffert la paix, nous sommes effrayés de la guerre. Laissez, laissez dire à César que Pompée est amolli par le repos ; l'âge n'a rien d'effrayant dans un capitaine ; consolez-vous de marcher sous un vieux chef, contre de vieux soldats. Je suis monté au plus haut point de grandeur auquel un citoyen puisse être élevé par un peuple libre. Au-dessus de moi, je n'ai laissé que la place d'un tyran ; celui qui dans l'État veut me surpasser n'aspire plus au rang de citoyen. Voici les deux consuls, voici toute une armée de généraux : César triomphera-t-il du Sénat ? La Fortune, tout aveugle qu'elle soit, aurait honte de balancer. Et de quoi s'enorgueillit cet audacieux ? Est-ce d'avoir employé dix ans à conquérir la Gaule ? Est-ce d'avoir abandonné honteusement les bords du Rhin ? Est-ce d'avoir été chassé du rivage britannique et d'avoir attribué son mauvais succès aux obstacles d'une mer inconstante et pleine d'écueils ? Son audace triomphe-t-elle de voir Rome entière sous les armes s'éloigner du sein de ses dieux ?
Insensé ! On ne te fuit pas, on me suit ! On me suit, moi qui en deux mois ai purgé la mer des pirates, moi qui, plus heureux que Sylla, ai vu ce Mithridate, qu'on ne pouvait dompter, et qui retardait les destins de Rome, errant dans les déserts du Bosphore et de la Scythie, et réduit à se donner la mort. Le monde entier est plein de moi. Toutes les contrées que le soleil éclaire sont remplies de mes trophées. Le Nord m'a vu triompher sur les rives glacées du Phase ; je connais les cieux brûlants de l'Égypte et Syène, où nul objet ne projette son ombre ; l'Occident redoute ma puissance ; je fais trembler ce fleuve, le plus reculé de tous, l'hespérien Bétis qui frappe de ses flots la mer fugitive. Tout me connaît : et l'Arabe vaincu, et l'Hénioque belliqueux, et la Colchide, fameuse par sa Toison ravie ; mes drapeaux font trembler la Cappadoce, le Juif adorateur d'un dieu mystérieux, et la molle Sophène. Arméniens, Ciliciens farouches, habitants du Taurus, j'ai tout dompté. Que te reste-t-il, César ? La guerre civile !"
Pompée, voyant son discours froidement accueilli, se défie de son armée, et va s'enfermer dans Brindes.
Cette harangue ne fut point suivie de l'acclamation des cohortes. Elles ne demandèrent point le signal du combat qu'on leur promettait. Pompée lui-même intimidé par ce silence, crut devoir s'éloigner plutôt que de courir les risques d'un combat. Tel qu'un taureau chassé du troupeau à la première rencontre va se cacher au fond des forêts, exilé dans les champs déserts, il essaye ses cornes contre les troncs des arbres, et ne revient au pâturage que lorsque son front s'est armé et que ses muscles ont grossi. Vainqueur alors, c'est à son tour de conduire à sa suite les troupeaux, en dépit du berger : tel Pompée, inférieur à César, lui abandonne l'Italie et se retire à travers les campagnes de la Pouille dans les murs de Brindes.
Description et histoire de cette ville.
Cette ville fut jadis habitée par des Crétois, que les vaisseaux athéniens déposèrent sur nos bords, quand leurs voiles menteuses annoncèrent la défaite de Thésée. Elle est située vers la pointe de l'Italie, au bord de la mer Adriatique, sur une langue de terre qui s'avance et se courbe en croissant, comme pour embrasser les flots. Ce serait un port mal assuré, s'il n'était couvert par une île dont les rochers brisent l'effort des tempêtes. Des deux côtés du port, la nature a élevé deux chaînes de montagnes qui repoussent la mer, et qui défendent aux vents orageux de troubler l'asile des vaisseaux, que des câbles tremblants y retiennent à l'ancre. De là on gagne librement la pleine mer, soit qu'on fasse voile vers l'île de Corcyre, soit que du côté de l'Illyrie on veuille arriver au port d'Épidaure, tourné vers les flots ioniens. C'est le refuge des nochers, lorsque tous les flots de la mer Adriatique sont soulevés, que les nuages enveloppent les montagnes de l'Épire et que l'île calabraise de Sason disparaît sous les vagues écumantes.
Pompée ne comptant plus sur l'Italie, envoie son fils aîné dans l'Orient, et les consuls en Épire, pour y chercher des secours.
Là, Pompée qui ne pouvait plus compter sur l'Italie ni transporter la guerre chez le sauvage Espagnol dont il était séparé par la chaîne immense des Alpes, dit à l'aîné de ses enfants :
"Va, mon fils, parcours le monde, soulève le Nil et l'Euphrate, arme tous les peuples à qui le nom de Pompée est connu ; toutes les villes où mes exploits ont rendu Rome recommandable. Que les pirates de Cilicie abandonnent les champs que je leur ai donnés et se répandent sur les mers. Appelle à mon secours Ptolémée, dont je suis l'appui, et Tigrane qui me doit sa couronne, et Pharnace ; n'oublie ni les habitants vagabonds de l'une et de l'autre Arménie, ni les nations féroces qui occupent les bords de l'Euxin, ni celles qui couvrent les sommets du Riphée, ni celles dont les chariots voyagent sur les glaces du Palus-Méotide. Allume la guerre dans tout l'Orient, que tout ce que j'ai vaincu sur la terre, embrasse ma défense et que mes triomphes viennent grossir mon camp. Vous, consuls, qui signez de vos noms les fastes romains, au premier souffle de Borée, passez en Épire, allez ramasser de nouvelles forces dans les champs de la Grèce et de la Macédoine, tandis que l'hiver nous laisse respirer. " Il commande, tous lui obéissent et détachent les vaisseaux profonds.
Diligence de César : il tient déjà Pompée assiégé dans Brindes, et tâche de fermer le port avec des digues.
Cependant, César trop ardent pour laisser reposer ses armes, de peur de donner au sort le temps de changer, presse Pompée et le suit pas à pas. Tout autre serait content d'avoir, d'une première course, pris tant de villes, forcé tant de remparts, conquis sans obstacle cette reine du monde, cette Rome, le plus haut prix de la victoire. Mais César qui ne perd jamais un instant et qui compte n'avoir rien fait tant qu'il lui reste à faire (16), César s'attache avec fureur à son rival. Quoiqu'il possède toute l'Italie, si Pompée en occupe le rivage extrême, il lui semble qu'elle leur soit commune, et sa haine ne peut l'y souffrir. Il veut lui interdire les mers (17), et pour lui couper le passage, il entreprend d'élever devant le port une barrière de rochers. Ces immenses travaux sont perdus : les rochers tombent, la mer avide les dévore, et des montagnes entassées sont englouties sous le sable. Ainsi, quand la cime de l'Éryx tomberait dans la mer Égée, les rocs engloutis ne dépasseraient pas la surface des flots. Ainsi le Gaudrus disparaîtrait dans les gouffres de l'immobile Averne. César voyant que ces masses énormes ne trouvaient pas de fond qui les soutînt, prit le parti de faire abattre des forts et de lier les arbres l'un à l'autre par de longues chaînes. L'orgueilleux Xerxès, autrefois, dit-on, se fit sur les flots une route semblable, il joignit l'Europe avec l'Asie, rapprocha Abydos et Sestos par un pont de vaisseaux, et traversa le Bosphore à la tête de son armée tandis que ses voiles passaient au travers du mont Athos. Ainsi les forêts enchaînées et flottantes ferment l'embouchure du port. Les travaux s'avancent, les remparts s'élèvent, et les hautes tours tremblent sur les eaux.
Pompée rompt ces digues, et s'enfuit avec sa flotte.
Pompée, étonné de voir une terre nouvelle s'élever entre la mer et lui, cherche avec un mortel effroi le moyen de s'ouvrir un passage et d'étendre la guerre sur des bords éloignés. Il fait avancer contre la digue des navires armés que les vents poussent à pleines voiles : les pierres, les dards, les torches allumées volent au milieu des ténèbres, les ouvrages s'écroulent et la mer est ouverte. Pompée, à la faveur de la nuit, saisit enfin l'instant de s'échapper : il défend que le son de la trompette, le cri des matelots fassent retentir le rivage, et que l'on donne le signal du départ. La Vierge était à son déclin, le soleil entrait dans le signe de la Balance, lorsque les nefs quittent silencieusement ces bords. On n'entendit pas une seule voix dans le moment qu'on dressa les mâts, qu'on leva l'ancre, et qu'on mit à la voile. Les pilotes glacés de crainte, gardèrent un profond silence ; les matelots suspendus aux cordages furent même attentifs à ne pas les agiter, de peur que le bruit excité dans l'air ne décelât l'évasion de la flotte.
Ô Fortune ! Il te demande comme une faveur, de lui permettre d'abandonner l'Italie, puisque tu lui défends de la conserver. À peine encore les destins y consentent ; l'onde, entrouverte et refoulée par tant de vaisseaux, fit entendre un long mugissement. Alors les soldats de César à qui cette ville infidèle, changeant avec la fortune, avait ouvert ses portes et livré ses murs, gagnent l'embouchure du port par les deux bouts de son enceinte, et frémissent de voir que la flotte ennemie s'est échappée et vogue en pleine mer. Ô honte ! la fuite de Pompée est pour César une faible victoire. Le passage des nefs était plus étroit que celui qui sépare l'Eubée de la Béotie ; deux vaisseaux s'y arrêtent ; des mains de fer prêtes pour cet usage les attirent au bord, et là, pour la première fois, les flots de la mer sont rougis du sang de la guerre civile. Le reste de la flotte s'éloigne et abandonne ces deux vaisseaux. Ainsi quand le navire thessalien se dirigeait vers le Phase, la terre vomit à la surface des eaux les rocs des Cyanées. Argo, privé de sa poupe, échappa aux écueils, et le rocher impuissant frappa vainement la mer.
Tristes réflexions du poète sur cette fuite, et plaintes pathétiques.
Déjà les couleurs dont brille l'Orient annoncent le retour de l'aurore ; sa lumière, teinte d'un rouge vermeil, commence à effacer les étoiles voisines : la Pléiade commence à pâ1ir, l'Ourse languissante se plonge dans l'azur du ciel, et Lucifer lui-même se dérobe à l'éclat du jour. Toi Pompée, tu vogues en pleine mer, mais tu n'as plus avec toi cette Fortune qui t'accompagnait, lorsque tu forçais les pirates à te céder l'empire des mers ; lasse de tes triomphes, elle t'abandonne. Chassé du sein de ta patrie avec ton épouse et tes enfants, chargé de tes dieux domestiques et traînant la guerre après toi, grand encore dans ton exil, tu vois les peuples marcher à ta suite, le destin semble chercher des régions éloignées pour y consommer ta ruine, non que les dieux veuillent te refuser un tombeau dans les murs qui t'ont vu naître, mais en condamnant l'Égypte à porter l'opprobre de ta mort, ils ont fait grâce à l'Italie. Ils ordonnent à la Fortune d'aller cacher son crime sous un ciel étranger : ils veulent épargner à Rome la douleur de voir ses campagnes souillées du sang de Pompée.
LIVRE II
(01) La colère des dieux s'est manifestée. - Voyez Pétrone, Guerre civile :
Continuo clades hominum venturaque damna
Auspiciis patuere Deum.
(02) Soit que dans le développement du chaos. Système des stoïciens.
(03) Soit qu'un aveugle hasard. Système d'Épicure.
(04) La mort de Catulus. Catulus Lutatius, celui que Marius avait eu pour collègue dans le consulat, et qui avait partagé avec lui les honneurs du triomphe, employa ses amis pour intercéder auprès de Marius mais ils n'en purent tirer que cette parole : "Il faut qu'il meure." Catulus s'enferma dans sa chambre, et y fit allumer un grand brasier dont la vapeur l'étouffa.
(05) Brutus. Marcus Brutus, dont il est ici question, descendait de ce Junius Brutus qui chassa les Tarquins, et par sa mère Servilie de Servilius Ahala, qui tua Spurius Mélius. Il était aussi neveu de Caton d'Utique, dont Servilie sa mère était la sœur utérine. Ce fut le même qui conspira contre César, dont il était peut-être le fils, et se tua ensuite à Philippes. Voyez sa Vie dans Plutarque.
(06) Capoue fondée par un colon dardanien. Capoue, fondée, à ce que l'on croit, par Capys, Troyen dont il est parlé au 1er livre de l'Énéide :
At Capys, et quorum melior sententia menti, etc.
(07) L'Éridan, celui de tous les fleuves dont la source. L'Éridan est aujourd'hui le Pô. Virgile l'appelle le roi des fleuves : c'est beaucoup dire, même pour l'Europe, car le Danube est plus grand. Du reste, Lucain se trompe quand il le fait sortir de l'Apennin, ainsi que quelques-uns des fleuves nommés plus haut. Le Pô prend sa source dans les Alpes, au-dessus de Verceil. Le Pô reçoit des fleuves navigables et des lacs immenses, ce qui fait dire à notre poète qu'il épuise toutes les eaux de l'Italie.
(08) Le Rutube escarpé. Le Rutube se jette dans le Tibre, selon Vibius. Pline parle d'un fleuve du même nom qui coule en Ligurie.
(09) L'Apennin. C'est-à-dire la Gaule Cisalpine. L'Apennin se divise en deux bras : l'un s'étend jusqu'à Rhège, sur la mer de Sicile, dans les Abruzzes ; l'autre ne s'arrête que près du cap Colonna, aujourd'hui Cabo delle Colonne, ainsi appelé des colonnes du temple de Junon Lacinienne, élevé par Hercule, vainqueur du brigand Lacinius.
(10) Bientôt la fuite de Libon laissa l'Étrurie sans défense. Voyez Florus, liv. IV, ch., II, XIX ; et César, Guerre civile, liv. I.
(11) Varus. Attius Varus, voyant les décurions d'Auximum prêts à se déclarer pour César, fit sortir la garnison et s'enfuit en Afrique. Voyez César, Guerre civile, liv. I, ch. XIII.
(12) Lentulus chassé d'Asculum. Lentulus Spinther occupait Asculum avec dix cohortes. Apprenant l'arrivée de César, il prit la fuite et essaya d'emmener avec lui ses soldats, qui l'abandonnèrent (César, Guerre civile, liv. I, ch., XV).
(13) Toi-même, Scipion. Ce Scipion était fils de Scipion Nasica, mais il était passé par adoption dans la famille des Metellus, d'où il fut appelé Metellus Scipion. Il était beau-père de Pompée, qui, peu de temps avant la guerre civile, avait épousé sa fille Cornélie. Voyez Plutarque, Vie de Pompée, ch. LVIII.
(14) Belliqueux Domitius. L. Domitius Énobarbus, nommé pour succéder à César dans le gouvernement de la Gaule, s'était retiré à Corfinium, ville des Péligniens, avec vingt cohortes. Il paraît certain que ce Domitius n'était rien moins que brave et belliqueux, mais que Lucain veut faire sa cour a Néron, qui tirait de lui sa naissance (Voyez Suétone, Vie de Néron, ch. I). C'est par le même esprit de flatterie qu'il lui donne le commandement de l'aile droite à Pharsale, et lui prête une belle conduite (Voir liv. VII).
(15) Comme Carbon. Carbon, l'un des chefs du parti de Marius, fut défait, pris et mis à mort en Sicile par Pompée. "On trouva que ce jeune chef insultait avec une sorte d'inhumanité au malheur de Carbon. Si sa mort était nécessaire, comme elle pouvait l'être, il fallait le faire mourir aussitôt qu'il eût été arrêté, et l'odieux en serait retombé sur celui qui l'avait ordonné. Au contraire, Pompée fit traîner devant lui, chargé de chaînes, un Romain illustre, trois fois honoré du consulat ; du haut de son tribunal, il le jugea lui-même en présence d'une foule nombreuse, qui faisait éclater sa douleur et son indignation." (Plutarque, Vie de Pompée, ch. IX.)
(16) Tant qu'il lui reste à faire. Ce trait, dit Voltaire, vaut assurément bien une description poétique (Essai sur la poésie épique, Lucain).
(17) Il veut lui interdire les mers. - Voyez Cicéron, Lettres à Atticus, lettre 9, liv. XIV. L'intention de César était de contraindre Pompée à sortir de Brindes ou de l'y enfermer tout à fait.
LUCAIN
LA PHARSALE
LIVRE III
introduction livre I livre II livre IV livre V livre VI livre VII livre VIII livre IX livre X
LIVRE 3
Navigation de Pompée en Épire. Le fantôme de Julie vient s'offrir a lui pendant son sommeil, et lui présage ses malheurs. - Pompée aborde à Dyrrachium. - César, après avoir envoyé Curion en Sicile et en Sardaigne pour chercher des vivres, se dirige sur Rome et y entre au milieu de la terreur et de l'abattement. - Il convoque le sénat sans droit. - Il veut s'emparer du trésor public ; le tribun Métellus veut l'en empêcher. - Le tribun cède après un discours de Cotta. - Le temple de Saturne est dépouillé. - Énumération des peuples qui entrent dans la querelle de Pompée. - César sort de Rome et passe les Alpes. - Résistance de Marseille et discours de ses députés à César. - Réponse de César. - Il marche vers Marseille pour en faire le siège; premiers travaux. - Description de la forêt sacrée de Marseille que César fait abattre. - César, impatient de tout retard, se rend en Espagne, et laisse à ses lieutenants la continuation du siége : travaux et combats. - Les Marseillais font une sortie nocturne, et brûlent les machines de l'ennemi. - Les Romains veulent tenter la fortune sur mer ; description des deux flottes. - Combat naval, dans lequel les Marseillais sont vaincus; longue et poétique description de la mêlée, de ses accidents terribles et bizarres.
Navigation de Pompée en Épire.
Tandis que l'Auster enflait la voile et poussait la flotte vers la pleine mer, tous les yeux étaient tournés du côté de la mer d'Ionie ; Pompée seul ne put détacher ses regards du rivage de l'Italie. Il voit s'évanouir les ports de la patrie, les côtes qu'il salue pour la dernière fois et les montagnes qui s'effacent au sein des nuages. Épuisé de fatigues, le héros enfin succombe, et se livre au sommeil.
Le fantôme de Julie vient s'offrir a lui pendant son sommeil, et lui présage ses malheurs.
Alors une image pleine d'horreur se présente à ses yeux. La pâle Julie (01) sort du sein béant de ta terre, et telle qu'une furie, lui apparaît debout sur son bûcher : "Chassée de l'Élysée dans le Tartare, la guerre civile m'a bannie de l'asile des âmes justes au noir séjour des mânes criminels. J'ai vu les Euménides s'armer de torches pour les secouer sur vos armes. Le nocher du brûlant Achéron prépare des barques sans nombre. On agrandit les cachots des enfers. Les Furies suffisent à peine à châtier tant de criminels : les mains des Parques se lassent à trancher les jours de tant de victimes.
Il t'en souvient, Pompée ; le temps de notre hymen a été celui de tes triomphes. Tu as changé de fortune en changeant d'épouse. Elle est née pour le malheur de tous ses maris, cette Cornélie, femme sans pudeur (02) ; qui n'a pas rougi d'entrer dans mon lit, quand mon bûcher fumait encore. Qu'elle soit donc sans cesse attachée à tes pas, et sur les mers et dans les camps, pourvu que je trouble ton sommeil auprès d'elle et que je dérobe à ton amour tous les moments que tu lui destines. Que César occupe tes jours et Julie tes nuits. Le Léthé qui donne l'oubli ne t'a point effacé de ma mémoire. Les dieux des enfers m'ont permis de te poursuivre. Tu me verras, au signal du combat, m'élancer entre les deux armées. Mon ombre ne souffrira jamais que tu cesses d'être le gendre de César. Tu crois en vain trancher avec l'épée des nœuds sacrés ; la guerre civile va te rendre à moi. " A ces mots l'ombre se dérobe aux embrassements de son époux tremblant.
Il s'éveille. Les menaces du ciel et des enfers, loin de l'abattre, l'élèvent au-dessus de lui-même. Il voit sa perte, et il y court.
"Pourquoi, dit-il, m'effrayer d'un vain songe ? Ou la mort n'est rien, ou elle ne doit laisser aucun sentiment de la vie."
Pompée aborde à Dyrrachium.
Déjà le soleil à son déclin se plongeait au sein de l'onde et nous cachait de son globe enflammé ce que la lune nous dérobe du sien, lorsqu'elle approche de sa plénitude ou qu'elle commence à s'en éloigner. Ce fut alors que la côte d'Illyrie offrit un asile sûr, un accès facile aux vaisseaux de Pompée. On ploie les voiles, on baisse les mâts, et l'on aborde à l'aide des rames.
Dès que César, à qui les vents enlevaient sa proie, se trouva seul aux bords de l'Italie, loin de se réjouir d'en avoir chassé son rival, il gémit de voir qu'il lui eût échappé. Aucun succès ne flatte cette âme impatiente : la victoire elle-même est trop achetée, s'il faut l'attendre.
César, après avoir envoyé Curion en Sicile et en Sardaigne pour chercher des vivres, se dirige sur Rome et y entre au milieu de la terreur et de l'abattement
Mais oubliant pour un temps la guerre, et tout occupé des soins de la paix, il cherche à se concilier la légère faveur du peuple : il sait que la disette ou l'abondance décide le plus souvent de sa haine ou de son amour ; que celui qui nourrit son oisiveté en est le maître, et qu'il n'est point de crainte qui retienne un peuple affamé. Il charge Curion d'aller dans les villes de la Sicile, dans ces lieux où la mer engloutit ou bien déchira la terre, et s'en fit un rivage. Là, déployant sa fureur, l'Océan lutte sans cesse pour empêcher que les monts, jadis séparés, se rejoignent aujourd'hui. César répand aussi la guerre sur les rives de la Sardaigne. Ces deux îles sont renommées par la richesse de leurs moissons ; nulle autre contrée de la terre n'a tant de fois répandu l'abondance dans l'Italie et rempli les greniers de Rome. A peine la Libye est-elle plus fertile dans les années mêmes où les vents du Midi permettent à Borée d'assembler les nuages vers le milieu de l'axe du monde et d'y verser des pluies abondantes.
Acquitté de ce premier soin, César marche à Rome en vainqueur. Ses légions le suivent, mais désarmées, et portent sur le front le présage de la paix.
Dieux, s'il revenait sans sa patrie vainqueur seulement des peuples de la Gaule et du Nord, quel triomphe pour lui ! Quelle pompe ! Le Rhin, l'Océan lui-même enchaînés, la Gaule captive derrière son char, ainsi que le Breton aux cheveux blonds ! Que de gloire il a perdu en abusant de la victoire ! Les habitants des villes n'accourent point sur sa route avec une joie tumultueuse ; sa vue leur inspire une muette terreur. En aucun lieu le peuple ne se précipite au-devant de ses pas. César s'applaudit cependant de leur inspirer tant de crainte ; à peine eût-il préféré leur amour.
Déjà il a passé la haute citadelle d'Anxur (03), l'humide chemin qui partage les marais Pontins, et la forêt consacrée à la Diane de Scythie (04), et la route des faisceaux latins (05) vers Albe-la-Haute ; déjà il découvre d'une roche élevée, cette Rome qu'il n'a pas vue depuis la guerre des Gaules. Il s'étonne lui-même de l'état où il l'a réduite, et il lui adresse ces mots : " Est-il possible, ô séjour des dieux, que l'on abandonne tes murs sans y être forcé par la guerre ! Et quelle ville méritera qu'on la défende ? Heureusement ce n'est ni le Parthe, ni le Dace uni au Gète, ni le Sarmate secondé du Pannonien qui te menace : la Fortune n'oppose qu'un citoyen qui t'aime au chef timide qui n'ose te garder. Bénis la guerre civile "
Bientôt César entre dans Rome où règne l'épouvante (06) ; on s'attend qu'il va la livrer aux flammes comme une ville prise d'assaut, ensevelir les dieux sous les ruines. On ne doute pas qu'il ne veuille tout ce qu'il peut ; il n'est rien qu'on ne craigne ; on ne feint même pas de le voir avec joie et de faire des vœux pour lui : à peine la haine peut-elle s'exhaler.
Il convoque le sénat sans droit
Les sénateurs, du fond de leur retraite, se rendent au temple d'Apollon. C'est la première fois qu'un citoyen ose convoquer le sénat. On n'y voit point briller les insignes des consuls, point de préteurs, point de chaises curules ; César est tout, et c'est pour entendre la volonté d'un homme que le sénat est assemblé. Les pères conscrits prennent place, résolus de consentir à tout, soit qu'il demande un trône ou des autels, l'exil ou la mort du sénat lui-même. Grâces aux dieux, César eut honte d'exiger ce que Rome n'eût pas eu honte de permettre.
Il veut s'emparer du trésor public ; le tribun Métellus veut l'en empêcher.
Cependant, la liberté indignée osa se révolter encore et tenter par l'organe d'un citoyen si les lois pourraient résister à la force. Le fougueux Métellus (07) voyant qu'on allait enlever le trésor du temple de Saturne, accourut, se fit un passage à travers le cortège de César, et se présenta sur le seuil du temple qu'on allait ouvrir. L'avarice est donc la seule passion qui brave le fer et la mort ! On foule aux pieds les lois sans que personne s'arme pour elles ; et le plus vil de tous les biens, l'or, excite un soulèvement. Métellus s'oppose au pillage du temple, et, d'une voix haute, s'adressant à César : "Tu n'ouvriras ces portes, lui dit-il, qu'après m'avoir percé le sein, et tu n'emporteras les dépouilles du temple que souillé du sang inviolable d'un tribun. Non, les dieux ne laisseront pas impunément souiller cette dignité sainte ; les Euménides l'ont vengée de l'impiété de Crassus. Tire ce glaive ! et frappe sans rougir ! Tu n'as point à craindre les yeux du peuple ; nous sommes seuls, Rome est déserte. Que veux-tu ? Livrer la patrie en proie à tes soldats ? Il te reste encore tant de province, tant de villes à ruiner ! Qu'as-tu besoin trésors de la paix ? n'as-tu pas tous ceux de la guerre ?"
Le tribun cède après un discours de Cotta
Ce discours alluma la colère du vainqueur. "Tu te flattes en vain, lui dit-il, d'obtenir de moi une mort honorable ; non, Métellus, ma main ne sera point souillée d'un sang aussi vil que le tien. Il n'est point d'honneur qui te rende digne de mon ressentiment. C'est donc à toi qu'est confiée la défense de la liberté ? Certes, le temps a bien changé les choses, si les lois aiment mieux s'appuyer sur Métellus que de fléchir devant César !" Alors impatient de voir que le tribun ne quittait point la porte du temple, il regardait les glaives de ses soldats rangés autour de lui et allait oublier le caractère pacifique dont il s'était revêtu, si Cotta n'eût dissuadé Métellus d'une résistance
imprudente.
"Sous l'autorité d'un seul, dit-il, la liberté se détruit par la liberté même ; vous en conserverez l'ombre, si, en cédant à la nécessité, vous semblez vouloir tout ce qu'elle exige. Vaincus, nous avons subi tant de lois injustes ! La seule excuse que peut avoir une si lâche obéissance, c'est l'impuissance de résister. Qu'ils se hâtent d'emporter loin de nous ces trésors, fatales semences de guerre ! La ruine de l'État regarde et intéresse un peuple libre ; la misère d'un peuple esclave lui est moins onéreuse qu'à ses tyrans."
Le temple de Saturne est dépouillé.
Métellus s'éloigne à ces mots, et la roche Tarpéienne retentissant du bruit des portes annonce à Rome que le temple est ouvert. Du fond de ce temple fut alors tiré ce dépôt si longtemps inviolable des revenus du peuple romain : le tribut des Carthaginois (07), celui de Persée et de Philippe, tout l'or que Pyrrhus fugitif laissa dans tes mains, ô Rome ! cet or, au prix duquel Fabricius avait refusé de te trahir ; ce qu'avait épargné la frugalité de nos pères ; ce que l'opulente Asie avait payé de tributs aux Romains ; ce que Métellus avait rapporté de l'île de Crète (08) et Caton des bords lointains de Chypre (09), enfin les dépouilles de l'Orient captif et les richesses de tarit de rois étalées tout récemment encore dans les triomphes de Pompée, tout fut envahi ; le temple fut livré à la plus affreuse rapine, et dès lors, exemple inouï ! César fut plus riche que Rome (10).
Énumération des peuples qui entrent dans la querelle de Pompée.
Cependant la fortune de Pompée soulevait les nations destinées à la même chute que lui ; la Grèce qui voyait de plus près la guerre s'empressa d'y contribuer. Des campa;gnes de la Phocide, de Cyrrha, et des deux sommets du Parnasse, des champs de Béotie que borde le Céphise prophétique (11), des environs de Thèbes où coule Dircé, de l'Élide qu'arrose l'Alphée, avant de traverser la mer, on voit les peuples accourir. L'Arcadien quitte le Ménale ; le Thessalien, l'Oeta, tombeau d'Hercule. Le Thesprote et le Dryope accourent ; les Selles, descendus des montagnes de l'Épire, fuient leurs chênes désormais silencieux ; quoique épuisée de soldats, Athènes (12) arme encore quelques vaisseaux dans le port de Phoebus, et trois navires semblent partir (13) pour une nouvelle Salamine (14). La Crète antique et aimée de Jupiter (15) vient au combat avec ses cent peuples ; Gnosse savante à vider le carquois, Gortyne dont la flèche le dispute à celle des Parthes. On voit venir l'habitant de la dardanienne Oricon (16), et l'Athamas errant (17) et dispersé dans les profondeurs des forêts, Enchélée (18), au nom antique, témoin de la mort de Cadmus et de sa métamorphose, l'habitant de Colchis et d'Absyrte (19), battue de l'écume des flots adriatiques, et ceux qui cultivent les campagnes du Pénée (20), et dont les mains laborieuses poussent la charrue thessalienne dans les champs de l'hémonienne Iolcos (21), Iolcos d'où partit le premier navire qui fendit la mer, quand le grossier Argo mêla des nations inconnues, viola leur rivage, et pour la première fois mit les mortels aux prises avec les vents, les ondes furieuses, et leur apporta un nouveau genre de mort. On déserte l'Hémus de Thrace (22), et Pholoé, berceau fantastique des Centaures (23), et le Strymon (24), qui envoie jusqu'aux tièdes rives du Nil l'oiseau de ses bords, et la barbare Coné, où l'Inter aux cent bouches perd dans la mer ses ondes glacées dont il arrose l'île de Peucé ; et la Mysie (25), et Idalis que féconde l'eau fraîche du Caïque, et Arisbé, aux maigres sillons, et l'habitant de Pitané (26), et Célène (27) qui maudit tes présents, ô Panas ! et la victoire d'Apollon ; et les bords où le rapide Marsyas, courant en ligne droite, rencontre le Méandre vagabond, se mêle à lui et remonte vers sa source ; et la terre qui laisse le Pactole sortir de ses mines d'or, et les guérets qu'arrosa l'Hermus (28) aussi riche que le Pactole. Les Troyens eux-mêmes, avec leurs tristes présages, accourent sous ces drapeaux, dans ce camp condamné à périr, rien ne les retient, ni la fable de Troie, ni César qui se prétend issu du Phrygien Iule. Voici venir les peuples de Syrie ; on déserte l'Oronte et Ninive l'Heureuse (tel est son nom), et Damas battue des vents (29), et Gaza (30), et l'Idumée, riche en palmiers (31), et la capricieuse Tyr, et Sidon, riche en pourpre ; sans faire de détour sur la mer, les vaisseaux de ces ports voguent vers le théâtre de la guerre, conduits sûrement par Cynosure (32). Les premiers, s'il en faut croire la Renommée, les Phéniciens (33) osèrent figurer par des signes grossiers la parole désormais fixée; Memphis ne savait pas encore tisser l'écorce née sur les rites du fleuve (34) ; des oiseaux, des bêtes gravés sur la pierre conservaient seuls son mystérieux langage: On abandonne les bois du Taures, Tarse, fille de Persée (35), l'antre de Corycie (36) aux roches rongées par l'eau ; Mallos (37) et la lointaine Aega (38) résonnent du bruit des navires, et le Cilicien, renonçant au métier de pirate, accourt sur un vaisseau régulier. Le bruit de la guerre remue les peuples les plus reculés de l'Orient, et sur les rives du Gange qui, seul de tous les fleuves, ose déboucher dans l'Océan. en face du berceau du Soleil et lance ses flots contre l'Eurus qui les repousse (39) ; c'est là que le héros de Pella, s'arrêtant, s'avoua vaincu par l'immense univers.
Le même signal retentit sur l'Indus, ce fleuve qui se jetant au sein des mers par deux bouches profondes ne s'aperçoit pas dans sa rapidité que l'Hidaspe se mêle à ses eaux. En même temps s'unissent pour marcher aux combats, les peuples qui boivent sur ces bords la douce ligueur qu'un roseau distille (40) ; et ceux qui teignent leur chevelure dans le jaune safran (41) et qui sèment de pierreries le long tissu dont ils s'enveloppent ; et ceux qui dressent eux-mêmes leurs bûchers (42) et se jettent vivants au milieu des flammes. O quelle gloire n'est-ce pas pour eux de disposer ainsi d'eux-mêmes, et, rassasiés de la vie, d'en donner les restes aux dieux !
Viennent les farouches Cappadociens, et les hôtes du sauvage Amanus, et l'Arménien répandu le long du Niphate, qui roule des rocs ; les Coastres quittent leurs forêts qui touchent aux nuages ; Arabes, vous passez dans un monde inconnu et vous vous étonnez que l'ombre des bois ne se dessine plus à votre gauche (43). La fureur romaine soulève le lointain Horète et les chefs Carmanes (44), dont l'horizon incliné vers l'Auster ne voit pas l'Ourse se plonger entièrement dans les flots ; au sein des nuits courtes, le rapide Bouvier ne brille qu'un instant ; et la terre d'Éthiopie qui ne verrait à cette région du ciel aucune constellation, si, incliné sur son jarret, le Taureau agenouillé ne laissait voir l'extrémité de son pied ; et les lieux où le vaste Euphrate lève sa tête près du Tigre rapide ; la Perse les fait naître tous deux d'une même source, et si la terre mêlait leurs eaux, on ne saurait quel nom donner à leur cours. Débordé dans les plaines, le fertile Euphrate remplit en ces lieux le même rôle que le Nil égyptien ; quant au Tigre, soudainement engouffré dans la terre profonde, il cache sa source mystérieuse, et renaissant par une source nouvelle, il ne refuse pas à la mer le tribut de son onde.
Entre César et les drapeaux ennemis, le Parthe belliqueux balance hésitant, il lui suffit d'avoir fait deux rivaux. Les hordes errantes de Scythie trempent leurs flèches dans le poison, comme font les habitants du Bactre glacé (45) et des forêts immenses d'Hyrcanie. De là, l'Hénioque (46), issu de Lacédémone, cavalier terrible et redoutable ; le Sarmate et le Mosque cruel, son voisin, et l'habitant de Colchos où le Phase roule l'or de ses ondes, et l'Halys fatal à Crésus (47) ; là, où tombant du Riphée, le Tanaïs donne à ses rives le nom de deux univers ; limite commune entre l'Europe et l'Asie; il sépare ces deux contrées, et selon qu'il fléchit à droite ou à gauche, agrandit chaque région. On s'arme aux lieux où l'Euxin, mer torrentueuse (48), chassant les ondes méotides, ravit leur gloire aux colonnes d'Hercule, et refuse à Gadès l'honneur de recevoir seule l'Océan. Puis ce sont les nations d'Essédonie, et vous, Arimaspes, qui rattachez vos chevelures avec un nœud d'or ; et le vaillant habitant d'Aria (49), et le Massagètes (50) ennemi du Sarmate, qui dans ses longues guerres apaise sa faim par la chair du cheval qui le porte, et le Gélon rapide comme l'oiseau.
Non, quand Cyrus menait ses bataillons des rives de l'Aurore, ni quand Xerxès comptait ses soldats par les traits qu'ils lançaient (51), ni quand le vengeur de Ménélas, de son frère outragé (52), sillonnait la mer écumante sous ses flottes, jamais on ne vit tant de rois sous un seul chef ; jamais on ne vit s'assembler des nations si différentes de mœurs, de costumes et de langage.
La Fortune a soulevé tous ces peuples pour les mêler à cette ruine immense, pour faire à Pompée de dignes funérailles. Hammon (53), le dieu cornu, ne se lassa pas d'envoyer au combat ses bandes africaine, depuis le pays Maurique à l'occident, et les arides sables de Lybie, jusqu'aux Syrtes parétonniennes (54), à l'orient de ces rivages. Pour que l'heureux César reçût tout ensemble ; Pharsale lui donne à vaincre l'univers entier d'un seul coup.
César sort de Rome et passe les Alpes
Dès que César est sorti des murs de Rome consternée, il semble donner à ses légions des ailes pour franchir les Alpes nuageuses.
Résistance de Marseille et discours de ses députés à César.
Mais tandis que les autres nations frémissent au nom de César, Marseille, colonie de Phocée ose rester fidèle à son alliance (55), garde la foi jurée ; et toute grecque qu'elle est, préfère le parti le plus juste au plus heureux. Cependant elle veut essayer par un langage pacifique de fléchir la fureur indomptable de César et la dureté de cette âme superbe. Ses députés s'avancent, l'olive de Minerve dans les mains, au-devant de César et de ses légions.
"Romains, dirent-ils, vos annales attestent que, dans les guerres du dehors, Marseille a, dans tous les temps, partagé les travaux et les dangers de Rome ; aujourd'hui même, si tu veux, César, chercher dans l'univers de nouveaux triomphes, nos mains vont s'armer et te sont dévouées : mais si dans les combats où vous courez, Rome, ennemie d'elle-même, va se baigner dans son propre sang, nous n'avons à vous offrir que des larmes et un asile. Les coups que Rome va se porter nous seront sacrés. Si les dieux s'armaient contre les dieux, ou si les géants leur déclaraient la guerre, la piété des humains serait insensée d'oser vouloir les secourir par des vœux ou par des armes ; et ce n'est qu'au bruit du tonnerre que l'homme, aveugle sur le destin des dieux, saurait que Jupiter règne encore aux cieux. Ajoutez que des peuples sans nombre accourent de toutes parts, et que ce monde corrompu n'a pas assez le crime en horreur pour que vos guerres domestiques manquent de glaives. Et plût aux dieux que la terre entière pensât comme nous, qu'elle refusât de seconder vos haines, et que nul étranger ne voulut se mêler à vos combattants ! Est-il un fils à qui les armes ne tombassent des mains à la rencontre de son père ? Est-il des frères capables de lancer le javelot contre leur frère ? La guerre est finie, si vous êtes privés du secours de ceux à qui elle est permise. Pour nous, la seule grâce que nous vous demandons, c'est de laisser loin de nos remparts ces drapeaux, ces ailes terribles, de daigner vous fier à nos murs, et de consentir que nos portes soient ouvertes à César et fermées à la guerre. Qu'il reste sur la terre un asile inaccessible et sûr où Pompée et toi, si jamais le malheur de Rome vous touche et vous dispose à un accord, vous puissiez venir désarmés. Du reste, qui peut t'engager, quand la guerre t'appelle en Espagne, à suspendre ici ta marche rapide ? Nous ne sommes d'aucun poids dans la balance des destins du monde. Depuis que ce peuple, exilé de son ancienne patrie, a quitté les murs de Phocée livrés aux flammes (56), quels ont été nos exploits ? Enfermés dans d'étroites murailles, et sur un rivage étranger, notre bonne foi seule nous rend illustres. Si tu prétends assiéger nos murs et briser nos portes, nous sommes résolus à braver le fer et la flamme, et la soif et la faim. Si tu nous prives du secours des eaux, nous creuserons, nous lécherons la terre ; que le pain nous manque, nous nous réduirons aux aliments les plus immondes. Ce peuple aura le courage de souffrir pour sa liberté tous les maux que supporta Sagonte assiégée par Hannibal. Les enfants arrachés des bras de leurs mères, presseront en vain leurs mamelles taries et desséchées par la faim et seront jetés fans les flammes : l'épouse demandera la mort à son époux chéri, les frères se perceront l'un l'autre, et cette guerre domestique leur fera moins d'horreur que celle où tu veux nous forcer. "
Réponse de César.
Ainsi parlèrent les guerriers grecs ; et César dont la colère enflammait les regards, la laisse éclater en ces mots : "Ces Grecs comptent vainement sur la rapidité de ma course. Tout impatient que je suis de me rendre aux extrémités de la terre, j'aurai le temps de raser ces murs. Réjouissez-vous, soldats, le sort met sur votre passage de quoi exercer votre valeur. Comme les vents ont besoin d'obstacles pour ramasser leurs forces dissipées et comme la flamme a besoin d'aliment, ainsi nous avons besoin d'ennemis. Tout ce qui cède nous dérobe la gloire de vaincre que la révolte nous offrirait. Marseille consent à m'ouvrir ses portes, si j'ai la bassesse de m'y présenter seul et sans armes. C'est peu de m'exclure, elle veut m'enfermer ! Croit-elle se dérober à la guerre qui embrase le monde ? Vous serez punis d'avoir osé prétendre à la paix ! et vous apprendrez que du temps de César, il n'y a point d'asile plus sûr au monde que la guerre sous mes drapeaux. "
Il marche vers Marseille pour en faire le siège; premiers travaux.
Il dit, et marche vers les murs de Marseille, où nul ne tremble. Il trouve les portes fermées et les remparts couverts d'une armée nombreuse et résolue.
Non loin de la ville est une colline dont le sommet aplani forme un terrain spacieux. Cette hauteur, où il est facile à César de se retrancher par une longue enceinte, lui présente un camp avantageux et sûr. Du côté opposé à cette colline, et à la même hauteur, s'élève un fort qui protège la ville, et dans l'intervalle sont des champs cultivés.
César trouve digne de lui le vaste projet de combler le vallon et de joindre les deux éminences. D'abord, pour investir la ville du côté de la terre, il fait pratiquer un long retranchement du haut de son camp jusqu'à la mer. Un rempart de gazon couvert d'épais créneaux, doit embrasser la ville et lui couper les eaux et les vivres qui lui viennent des champs voisins. Ce sera pour la ville grecque un honneur immortel, un fait mémorable dans tous les âges, d'avoir soutenu sans abattement les approches de la guerre, d'en avoir suspendu le cours ; et tandis que l'impétueux César entraînait tout sur son passage, de n'avoir seule été vaincue que par un siège pénible et lent. Quelle gloire, en effet, de résister aux destins, et de retarder si longtemps la Fortune impatiente de donner un maître à l'univers !
Les forêts tombent de toutes parts et sont dépouillées de leurs chênes ; car il fallait que, le milieu du rempart n'étant comblé que de légers faisceaux couverts d'une couche de terre, les deux bords fussent contenus par des pieux et des poutres solidement unies, de peur que ce terrain mal affermi ne s'écroulât sous le poids des tours.
Description de la forêt sacrée de Marseille que César fait abattre.
Non loin de la ville était un bois sacré, dès longtemps inviolé, dont les branches entrelacées écartant les rayons du jour, enfermaient sous leur épaisse voûte un air ténébreux et de froides ombres. Ce lieu n'était point habité par les Pans rustiques ni par les Sylvains et les nymphes des bois. Mais il cachait un culte barbare et d'affreux sacrifices. Les autels, les arbres y dégouttaient de sang humain ; et, s'il faut ajouter foi à la superstitieuse antiquité, les oiseaux n'osaient s'arrêter sur ces branches ni les bêtes féroces y chercher un repaire ; la foudre qui jaillit des nuages évitait d'y tomber, les vents craignaient de l'effleurer. Aucun souffle n'agite leurs feuilles ; les arbres frémissent d'eux-mêmes. Des sources sombres versent une onde impure ; les mornes statues des dieux, ébauches grossières, sont faites de troncs informes ; la pâleur d'un bois vermoulu inspire l'épouvante. L'homme ne tremble pas ainsi devant les dieux qui lui sont familiers. Plus l'objet de son culte lui est inconnu, plus il est formidable. Les antres de la forêt rendaient, disait-on, de longs mugissements ; les arbres déracinés et couchés par terre se relevaient d'eux-mêmes ; la forêt offrait, sans se consumer, l'image d'un vaste incendie ; et des dragons de leurs longs replis embrassaient les chênes. Les peuples n'en approchaient jamais. Ils ont fui devant les dieux. Quand Phébus est au milieu de sa course, ou que la nuit sombre enveloppe le ciel, le prêtre lui-même redoute ces approches et craint de surprendre le maître du lieu.
Ce fut cette forêt que César ordonna d'abattre, elle était voisine de son camp, et comme la guerre l'avait épargnée, elle restait seule, épaisse et touffue, au milieu des monts dépouillés. à cet ordre, les plus courageux tremblent. La majesté du lieu les avait remplis d'un saint respect, et dès qu'ils frapperaient ces arbres sacrés, il leur semblait déjà voir les haches vengeresses retourner sur eux-mêmes.
César voyant frémir les cohortes dont la terreur enchaînait les mains, ose le premier se saisir de la flache, la brandit, frappe, et l'enfonce dans un chêne qui touchait aux cieux. Alors leur montrant le fer plongé dans ce bois profané : "Si quelqu'un de vous, dit-il, regarde comme un crime d'abattre la forêt, m'en voilà chargé, c'est sur moi qu'il retombe." Tous obéissent à l'instant, non que l'exemple les rassure, mais la crainte de César l'emporte sur celle des dieux. Aussitôt les ormes, les chênes noueux, l'arbre de Dodone, l'aune, ami des eaux, les cyprès, arbres réservés aux funérailles des patriciens ; virent pour la première fois tomber leur longue chevelure, et entre leurs cimes il se fit un passage à la clarté du jour. Toute la forêt tombe sur elle-même, mais en tombant elle se soutient et son épaisseur résiste à sa chute.
à cette vue tous les peuples de la Gaule gémirent, mais captive dans ses murailles, Marseille s'en applaudit. Qui peut se persuader, en effet, que les dieux se laissent braver impunément et cependant combien de coupables la Fortune n'a-t-elle pas sauvés ! Il semble que le courroux du ciel n'ait le droit de tomber que sur les misérables.
Quand les bois furent assez abattus, on tira des campagnes voisines des chariots pour les enlever ; le laboureur consterné vit dételer ses taureaux, et, obligé d'abandonner son champ, il pleura la perte de l'année.
César trop impatient pour se consumer dans les longueurs d'un siège, tourne ses pas du côté de l'Espagne et ordonne à la guerre de le suivre vers cette extrémité du monde.
Le rempart s'élève sur de solides palissades, et reçoit deux tours de la même hauteur que les murs de la citadelle. Ces tours ne sont point attachées à terre, mais elles roulent sur des essieux obéissant à une force cachée. Les assiégés, du haut de leur fort, voyant ces masses s'ébranler, en attribuèrent la cause à quelque violente secousse qu'avaient donnée à la terre les vents enfermés dans son sein ; et ils s'étonnèrent que leurs murailles n'en fussent pas ébranlées ; mais tout à coup, du haut de ces tours mouvantes, tombe sur eux une grêle de dards. De leur côté, volent sur les Romains des traits plus terribles encore ; car ce n'est point à force de bras que leurs javelots sont lancés : décochés par le ressort de la baliste, ils partent avec la rapidité de la foudre, et au lieu de s'arrêter dans la plaie, ils s'ouvrent une large voie à travers l'armure et les os fracassés, y laissent la mort et volent au delà avec la force de la donner encore.
Cette machine formidable lance des pierres d'un poids énorme, et qui, pareilles à des rochers déracinés par le temps et détachés par un orage, brisent tout ce qu'elles rencontrent. C'est peu d'écraser les corps sous leur chute, elles en dispersent au loin les membres ensanglantés.
Mais à mesure que les assiégeants s'approchaient des murs, à couvert sous la tortue (57), les traits qui de loin auraient pu les atteindre, passaient au-dessus de leurs têtes; et il n'était pas facile aux ennemis de changer la direction de la machine qui les lançait. Mais la pesanteur des rochers leur suffit pour accabler tout ce qui s'approche; et ils se contentent de les rouler à force de bras du haut des murailles. Tant que les boucliers des Romains sont unis et qu'ils se soutiennent l'un l'autre, ils repoussent les traits qui les frappent, comme un toit repousse la grêle qui, sans le briser, le fait retentir. Mais sitôt que la force du soldat épuisée laisse rompre cette espèce de voûte, chaque bouclier seul est trop faible pour soutenir tous les coups qu'il reçoit. Alors on fait avancer le mantelet (58) couvert de terre, sous cet abri, sous ce front couvert, on se prépare à battre les murs et à les ruiner par la base. Bientôt le bélier dont le balancement redouble les forces, frappe et, tente de détacher ces longues couches de pierre qu'un dur ciment tient enchaînées et que leur poids même affermit. Mais le toit qui protège les Romains, chargé d'un déluge de feu, ébranlé par les masses qu'on y fait tomber et par les poutres qui, du haut des murs, travaillent sans cesse à l'abattre, ce toit tout à coup s'embrase et s'écroule, et, accablés d'un travail inutile, les soldats regagnent leur camp.
Les Marseillais font une sortie nocturne, et brûlent les machines de l'ennemi
Les assiégés n'avaient d'abord espéré que de défendre leurs murailles, ils osent risquer une attaque au dehors. Une jeunesse intrépide sort à la faveur de la nuit : elle n'a pour armes ni la lance, ni l'arc terrible, ses mains ne portent que la flamme cachée à l'ombre des boucliers.
L'incendie se déclare : un vent impétueux le répand sur tous les travaux de César. Le chêne vert a beau résister, les progrès du feu n'en sont pas moins rapides; partout où les flambeaux. s'attachent, le feu s'élance sur sa proie, et des tourbillons de flamme se mêlent dans l'air à d'immenses colonnes de fumée. Non seulement les bois entassés, mais les rochers eux-mêmes sont embrasés et réduits en poudre. Tout le rempart s'écroule en même temps, et dans ses débris dispersés, la masse en paraît agrandie.
Les Romains veulent tenter la fortune sur mer ; description des deux flottes
Les Romains, sans ressource du côté de la terre, tentent la fortune sur mer. Déjà Brutus sur le vaisseau Prétorien, semblable à une forteresse, avait abordé aux îles Stéchades, accompagné d'une flotte que le Rhône avait vu construire et qu'il avait portée à son embouchure. On y joint des navires faits à la hâte, non de bois peints et décorés, mais de chênes grossièrement taillés, et tels qu'ils tombaient des montagnes ; du reste, fortement unis et formant un plancher solide et commode pour le combat.
Marseille, de son côté, s'est résolue à courir avec toutes ses forces le hasard d'un combat. Les vieillards eux-mêmes ont pris les armes et viennent se ranger parmi les jeunes citoyens. Non seulement les vaisseaux en état de servir, mais ceux qui dans le port tombaient en ruine et qu'on a réparés, sont chargés de combattants.
Le soleil matinal répandait sur la face des eaux ses rayons brisés par les ondes. Le ciel était sans nuage, les vents en silence laissaient régner dans. l'air le calme et la sérénité, et la mer semblait s'aplanir pour la bataille. Alors chaque navire quitte sa place, et d'un mouvement égal, s'avancent des deux côtés ceux de Marseille et ceux des Romains. D'abord, la rame les ébranle, et bientôt à coups redoublés elle les soulève et les fait mouvoir. La flotte des Romains était rangée en forme de croissant. Les solides galères et les navires à quatre rangs de rames forment un demi-cercle de bâtiments innombrables. Cette force redoutable fait face à la pleine mer. Au centre du croissant rentrent les vaisseaux liburniens, fiers de leur double rang de rames. Au-dessus de tous s'élevait la poupe du vaisseau de Brutus. Six rangs de rameurs lui faisaient tracer un sillon vaste au sein de l'onde, et ses rames les plus élevées s'étendaient au loin sur la mer.
Combat naval, dans lequel les Marseillais sont vaincus ; longue et poétique description de la mêlée, de ses accidents terribles et bizarres.
Dès que les flottes ne sont plus séparées que par l'espace qu'un vaisseau peut parcourir d'un seul coup d'aviron, mille voix remplissent les airs, et l'on n'entend plus à travers ces clameurs ni le bruit des rames, ni le son des trompettes. On voit les rameurs balayer les flots et renversés sur les bancs se frapper la poitrine de leurs rames. Les proues se heurtent à grand bruit, les vaisseaux virent de bord, mille traits lancés se croisent dans l'air, bientôt la mer en est couverte. Déjà les deux flottes se déploient et les vaisseaux divisés se donnent un champ libre pour le combat. Alors, comme dans l'Océan, si le flux et le vent sont opposés, la mer avance et le flot recule; de même les vaisseaux ennemis sillonnent l'onde en sens contraire, la masse d'eau que l'un chasse est à l'instant repoussée par l'autre. Mais les vaisseaux de Marseille étaient plus propres à l'attaque, plus légers à la fuite, plus faciles à ramener par de rapides évolutions, enfin plus dociles à l'action du gouvernail. Ceux des Romains, au contraire, avaient pour eux l'avantage d'une assiette solide, et l'on y pouvait combattre comme sur la terre ferme.
Brutus dit donc à son pilote assis sur la poupe : "Pourquoi laisser les deux flottes se disperser sur les eaux, est-ce d'adresse que tu veux combattre ? Engage la bataille, et que nos vaisseaux présentent le flanc à la proue ennemie." Le pilote obéit et présente son vaisseau en travers de l'ennemi. Dès lors chaque vaisseau qui, de sa proue, heurte le flanc des vaisseaux de Brutus, y reste attaché, vaincu par le choc, et retenu captif par le fer qu'il enfonce. D'autres sont arrêtés par des griffes d'airain , ou liés par de longues chaînes. Les rames se tiennent enlacées, et les deux flottes couvrant la mer forment un champ de bataille immobile. Ce n'est plus le javelot, ce n'est plus la flèche qu'on lance ; on se joint, on combat l'épée à la main. Chacun du haut de son bord se penche au-devant du fer ennemi ; les morts tombent hors du bord qu'ils défendent. Les eaux sont couvertes d'une écume de sang, la mer profonde en est épaissie, et les cadavres suspendus entre les flancs des vaisseaux, rendent impuissants les efforts que fait l'un des deux pour attirer l'autre. Parmi les combattants, les uns qui respirent encore en tombant, boivent leur sang avec l'onde amère ; d'autres luttant contre une mort lente, sont tout à coup ensevelis avec leur vaisseau qui s'entrouvre. Les traits qui volent en vain ne tombent pas de même, et s'ils ont manqué leur première victime, il s'en trouve mille à frapper sur les eaux. L'une de nos galères, environnée de celles de Marseille, avait déployé ses forces sur ses deux bords et les défendait en même temps avec une égale intrépidité. Ce fut là que le brave Catus, combattant du haut de la poupe et voulant enlever le pavillon ennemi, reçoit deux flèches par de qui se croisent en lui perçant le cœur. D'abord son sang hésite, incertain par quelle plaie il va s'écouler ; mais repoussant à la fois les deux flèches, il s'ouvre à grands flots l'un et l'autre passage, et semble, en divisant l'âme de ce guerrier, payer un double tribut à la mort.
Dans ce combat s'était engagé le malheureux Télon, celui des Phocéens qui maîtrisait le mieux un navire dans la tempête. Jamais pilote n'a mieux prévu les variations de l'air annoncées par le soleil ou par le croissant de la lune ; toujours ses voiles étaient disposées pour le vent qui allait se lever. Il avait brisé du fer de sa proue le flanc du vaisseau qu'il attaquait. Mais un javelot lui perça le sein ; et le dernier effort de sa main défaillante fut de détourner son vaisseau. Giarée va pour le remplacer et saute sur sa poupe. Le trait mortel le cloue au moment qu'il s'élance, l'attache et le tient suspendu au navire.
Il y avait deux jumeaux, la gloire de leur féconde mère. Les mêmes flancs les avaient conçus pour des destins bien différents. La cruelle mort distingua ces frères (59) que leurs parents confondaient tous les jours. Hélas ! cette douce erreur est détruite : l'un d'eux a péri, et celui qui leur reste, éternel objet de leurs larmes, nourrit sans cesse leur douleur en leur offrant l'image de celui qui n'est plus. Ce malheureux jeune homme, voyant les rames de son vaisseau entrelacées avec celles d'un vaisseau romain, osa porter la main sur le bord ennemi (60) : un fer pesant tombe sur sa main et la coupe, mais sans lâcher prise, elle se roidit, attachée au bois qu'elle a saisi. Le malheur ne fit qu'irriter le courage du guerrier mutilé. De l'intrépide main qui lui reste, il veut reprendre celle qu'il a perdue ; mais un nouveau coup lui détache le bras et la main dont il combattait. Alors, sans bouclier, sans armes, il ne va point se cacher au fond du vaisseau ; mais de son corps exposé aux coups, il fait un rempart à son frère. Percé de flèches, il se tient debout, et après le coup qui suffit à sa mort, il en reçoit mille, qui tous seraient mortels, et qu'il épargne à ses amis. Enfin, comme il sent que son âme va s'échapper par tant de plaies, il la ramasse et la retient dans ce corps défaillant ; il emploie tout le sang qui lui reste à tendre un moment les ressorts de ses membres, et consumant dans un dernier effort tout ce qu'il a de vie et de force, il se précipite sur le bord ennemi pour nuire au moins par le poids de sa chute.
Ce vaisseau, comblé de cadavres, regorgeant de sang, brisé par les coups redoublés des proues, s'entrouvre enfin de toutes parts. L'eau perce à travers ses flancs fracassés, et, dès qu'il est plein jusqu'aux bords, il s'engloutit, et dans son tourbillon il enveloppe les flots qui l'entourent. L'onde recule, l'abîme s'ouvre, la mer retombe et le remplit.
Dans ce jour, le sort des combats étala sur la mer ses prodiges. Le fer recourbé que les Romains jetaient sur une galère ennemie atteignit un guerrier nommé Licidas, et il l'entraînait dans les flots. Ses compagnons veulent le retenir ; les jambes qu'ils saisissent leur restent ; le haut du corps en est détaché ; son sang ne s'écoule pas avec lenteur, comme par une plaie, mais il jaillit à la fois par tous ses canaux brisés, et le mouvement de l'âme qui circule de veine en veine est tout à coup interrompu. Jamais la source de la vie n'eut pour s'épancher une voie aussi vaste. La moitié du corps, qui n'avait que des membres épuisés de sang et d'esprit, fut à l'instant la proie de la mort ; mais celle où le poumon respire, où le cœur répand la chaleur, lutta longtemps avant que de subir le sort de l'autre moitié de lui-même.
Tandis qu'une troupe, obstinée à la défense de son vaisseau, se presse en foule sur le bord qu'on attaque et laisse sans défense le flanc qui n'a point d'ennemis, le navire penché du côté qu'elle appesantit, se renverse, et couvre d'une voûte profonde et la mer et les combattants. Leurs bras ne peuvent se déployer et ils périssent comme enfermés dans une étroite prison.
Alors on ne voit partout que l'affreuse image d'une mort sanglante. Tandis qu'un jeune homme se sauve à la nage, deux vaisseaux qui vont se heurter le percent du bec de leurs proues ; et ses os brisés par ce choc terrible n'empêchent pas l'airain de retentir. De ses entrailles écrasées, de la bouche le sang jaillit au loin dans les airs ; et lorsque les deux vaisseaux s'éloignent, son corps transpercé tombe au sein des eaux. Une foule de malheureux prêts à périr et se débattant contre la mort tâchent d'aborder une de leurs galères ; mais dès qu'ils veulent s'y attacher, comme elle chancelle et va périr sous une charge trop pesante, du haut du bord, un fer impie coupe les bras sans pitié. Ces bras suppliants restent suspendus, les corps s'en détachent et tombent dans l'abîme, car l'eau ne peut plus soutenir le poids de ces corps mutilés.
Déjà les combattants ont épuisé leurs traits, mais leur fureur invente des armes. Les uns chargent l'ennemi à coups de rames, les autres saisissent les antennes et les lancent à force de bras. Les rameurs arrachent leurs bancs et les font voler d'un bord à l'autre. On brise le vaisseau pour combattre. Ceux-ci foulant aux pieds les morts, les dépouillent du fer dont ils sont percés ; ceux-là blessés d'un trait mortel, le retirent de la plaie et la ferment d'une main pour que le sang retenu dans les veines donne à l'autre main plus de force ; qu'il s'écoule après que le javelot est parti, c'est assez.
Mais rien ne fit dans ce combat autant de ravage que le feu, cet ennemi de l'Océan. La poix brûlante, le soufre, la cire enflammée répandent l'incendie avec elles. L'onde ne peut vaincre la flamme et des vaisseaux brisés dans le combat; un feu dévorant poursuit et consume les débris épars sur les eaux. L'un ouvre son navire aux ondes, pour éteindre l'incendie, l'autre pour éviter d'être submergé, s'accroche aux poutres brûlantes. De mille genres de mort., le seul que l'on craigne est celui dont on se voit périr. Le naufrage même n'éteint pas la valeur. On voit ceux qui nagent encore ramasser les traits répandus sur la mer et les fournir à leurs compagnons qui combattent sur les vaisseaux, ou, d'une main mal assurée s'efforcer de les lancer eux-mêmes. Si le fer manque, l'onde y supplée, l'ennemi s'attache avec fureur à son ennemi, leurs bras et leurs mains s'entrelacent et chacun d'eux s'enfonce avec joie pour submerger l'autre avec lui.
Il y avait dans ce combat, parmi les Phocéens, un homme exercé à retenir son haleine sous les eaux ; soit qu'il fallût aller dégager l'ancre qui ne cède plus au câble, ou chercher au fond de la mer ce que le sable avait dévoré. Dès que ce plongeur redoutable avait noyé son adversaire, il revenait sur l'eau triomphant. Mais à la fin croyant remonter sans obstacle, sa tête rencontre le fond d'une galère et il reste englouti.
On en vit s'attacher aux rames d'un vaisseau ennemi pour retarder sa fuite ; on en vit même se suspendre en mourant à la poupe de leur navire pour rompre le choc d'un navire opposé. Leur plus grand souci était que leur mort ne fût pas perdue.
Un Phocéen, nommé Ligdamus, instruit dans l'art des Baléares, fait partir de sa fronde un plomb rapide. Tyrrhénus qui commandait du haut de sa poupe en est atteint : le plomb mortel lui brise les tempes, et ses yeux dont tous les liens sont rompus, tombent, chassés de leurs orbites par des flots de sang ;, immobile et dans l'étonnement de ne plus voir la lumière, il prend ces ténèbres pour celles de la mort, mais bientôt se sentant plein de vie : "Compagnons, dit-il, employez-moi comme une machine à lancer les traits. Allons, Tyrrhénus, abandonnons ce reste de vie aux fureurs de la guerre, et de mon cadavre tirons encore cet avantage de l'exposer aux coups destinés aux vivants." Il dit, et ses traits aveuglément tancés, ne laissent pas de porter atteinte. Argus, jeune homme d'une naissance illustre, en est frappé à l'endroit où le ventre se courbe vers les en-trailles ; et en tombant sur le fer il l'enfonce.
Sur le même vaisseau et à l'extrémité opposée était la malheureux père d'Argus, guerrier illustre dans sa jeunesse, et qui ne le cédait en valeur à aucun des Phocéens. Mais ici, courbé sous le poids des ans et tout consumé de vieillesse, c'était un exemple et non pas un soldat.
Témoin de la mort de son fils, il se traîne à pas chancelants, et, de chute en chute, le long du navire, il arrive jusqu'à la poupe et il y trouve son fils expirant. On ne voit point ses larmes couler ni ses mains frapper sa poitrine ; mais, comme il tend les bras, tout son corps se roidit, ses yeux se couvent d'épaisses ténèbres; il regarde son fils et il ne le reconnais plus. Celui-ci, dès qu'il aperçoit son père, soulève sa tête penchée sur son cou languissant. Il veut parler, la voix lui manque, seulement sa bouche muette demande à son père un dernier baiser et invite sa main à lui fermer les yeux. Dès que le vieillard est revenu à lui-même et que la cruelle douleur a repris des forces : "Je ne perdrai point, dit-il, le moment que me laissent les dieux cruels ; je percerai ce cœur vieilli. Argus, pardonne à ton père de fuir tes embrassements et les derniers soupirs de ta bouche. Le sang bout encore dans tes blessures ; tu respires, tu peux me survivre encore." à ces mots, quoique son épée fût tout entière plongée dans son sein, il se hâte de se précipiter dans les flots, impatient de précéder son fils ; il n'ose se confier à une seule mort.
La victoire n'est plus douteuse, le sort des combats s'est déclaré. La plupart des vaisseaux de Marseille sont abîmés sous les eaux, le reste ayant changé de matelots, reçoit et porte les vainqueurs ; un petit nombre gagnent la mer et cherchent leur salut dans la fuite.