Gargantua

François Rabelais · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Gargantua (éd. Marty-Laveaux, 1868) · 20 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Prologe de L’auteur.

evvevrs treſilluſtres, & vous Verolez treſprecieux (car à vous non à aultres ſont dediez mes eſcriptz) Alcibiades ou dialoge de Platon, intitulé Le bancquet, louant ſon precepteur Socrates, ſans controuerſe prince des philoſophes, entre aultres parolles le dict eſtre ſemblable es Silenes. Silenes eſtoient iadis petites boites telles que voyons de preſent es bouticques des apothecaires, pinctes au deſſus de figures ioyeuſes & friuoles, comme de Harpies, Satyres, oyſons bridez, lieures cornuz, canes baſtees, boucqs volans, cerfz limonniers, & aultres telles pinctures contrefaictes à plaiſir pour exciter le monde à rire, quel fut Silene, maiſtre du bon Bacchus : mais au dedans l’on reſeruoit les fines drogues comme Baulme, Ambre gris, Amomon, Muſc, ziuette, pierreries : & aultres choſes precieuſes. Tel diſoit eſtre Socrates : par ce que le voyans au dehors & l’eſtimans par l’exteriore apparence, n’en euſſiez donné vn coupeau d’oignon : tant laid il eſtoit de corps & ridicule en ſon maintien, le nez pointu, le reguard d’vn taureau, le viſaige d’vn fol : ſimple en meurs, ruſtiq en veſtimens, pauure de fortune, infortuné en femmes, inepte à tous offices de la republique, touſiours riant, touſiours beuuant d’autant à vn chaſcun, touſiours ſe guabelant, touſiours diſſimulant ſon diuin ſçauoir. Mais ouurans ceſte boyte : euſſiez au dedans trouué vne celeſte & impreciable drogue, entendement plus que humain, vertus merueilleuſe, couraige inuincible, ſobreſſe non pareille, contentement certain, aſſeurance parfaicte, depriſement incroyable de tout ce pourquoy les humains tant veiglent, courent, trauaillent, nauigent et bataillent.

A quel propos, en vouſtre aduis, tend ce prelude, & coup d’eſſay ? Par autant que vous mes bons diſciples & quelques aultres foulz de ſeiour liſans les ioyeux tiltres d’aulcuns liures de noſtre inuention, comme Gargantua, Pantagruel, Feſſepinte, La dignité des braguettes, Des poys au lard cum commento, &c., iugez trop facillement ne eſtre au dedans traicté que mocqueries, folateries, & menteries ioyeuſes : veu que l’enſigne exteriore (c’est le tiltre), ſans plus auant enquerir, eſt communement receu à deriſion & gaudiſſerie. Mais par telle legiereté ne conuient eſtimer les œuures des humains. Car vous meſmes dictes, que l’habit ne faict poinct le moine : & tel eſt veſtu d’habit monachal, qui au dedans n’eſt rien moins que moyne : & tel eſt veſtu de cappe heſpanole, qui en ſon couraige nullement affiert à Heſpane. C’eſt pourquoy fault ouurir le liure, & ſoigneuſement peſer ce que y eſt deduict. Lors congnoiſtrez que la drogue dedans contenue eſt bien d’aultre valeur, que ne promettoit la boite. C’eſt à dire que les matieres icy traictees ne ſont tant folaſtres, comme le tiltre au deſſus pretendoit.

Et poſé le cas, qu’au ſens literal vous trouuez matieres aſſez ioyeuſes & bien correſpondentes au nom, toutesfois pas demourer là ne fault, comme au chant des Sirenes : ains à plus hault ſens interpreter ce que par aduenture cuidiez dict en gayeté de cueur.

Crochetaſtes vous oncques bouteilles ? Caiſgne. Reduiſez à memoire la contenence qu’auiez. Mais veiſtes vous onques chien rencontrant quelque os medulare ? C’eſt, comme dict Platon lib. ij. de rep., la beſte du monde plus philoſophe. Si veu l’auez : vous auez peu noter de quelle deuotion il le guette : de quel ſoing il le guarde : de quel ferueur il le tient, de quelle prudence il l’entomme : de quelle affection il le briſe : & de quelle diligence il le ſugce. Qui le induict à ce faire ? Quel eſt l’eſpoir de ſon eſtude ? Quel bien pretend il ? Rien plus q’vn peu de mouelle. Vray eſt que ce peu, plus eſt delicieux que le beaucoup de toutes aultres : pource que la mouelle eſt aliment elabouré à perfection de nature, comme dict Galen. iij. facu. natural & xj. de vſu parti.

A l’exemple d’icelluy vous conuient eſtre ſaiges pour fleurer, ſentir, & eſtimer ces beaulx liures de haulte greſſe, legiers au prochaz, & hardiz à la rencontre. Puis, par curieuſe leçon & meditation frequente, rompre l’os, et ſugcer la ſubſtantificque mouelle. C’eſt à dire : ce que i’entends par ces ſymboles Pythagoricques, auecques eſpoir certain d’eſtre faictz eſcors & preux à ladicte lecture. Car en icelle bien aultre gouſt trouuerez, & doctrine plus abſconce, laquelle vous reuelera de treſhaultz ſacremens & myſteres horrificques, tant en ce qui concerne noſtre religion, que auſſi l’eſtat politicq & vie œconomicque.

Croiez vous en voſtre foy qu’oncques Homere, eſcriuent L’Iliade & Odyſſee, penſaſt es allegories leſquelles de luy ont calfreté Plutarche, Heraclides Ponticq, Euſtatie, Phornute, & ce que d’iceulx Politian a deſrobé ? Si le croiez : vous n’approchez ne de pieds ne de mains à mon opinion, qui decrete icelles auſſi peu auoir eſté ſongees d’Homere, que d’Ouide en ſes Metamorphoſes, les ſacremens de l’euangile : leſquelz vn frere Lubin vray croquelardon s’eſt efforcé demonſtrer, ſi d’aduenture il rencontroit gens auſſi folz que luy : & (comme dict le prouerbe) couuercle digne du chaudron.

Si ne le croiez : quelle cauſe eſt, pourquoy autant n’en ferez de ces ioyeuſes & nouuelles chronicques ? Combien que les dictans n’y penſaſſe en plus que vous, qui par aduenture beuiez comme moy. Car à la compoſition de ce liure ſeigneurial, ie ne perdiz ne emploiay oncques plus ny aultre temps, que celluy qui eſtoit eſtably à prendre ma refection corporelle : ſçauoir eſt, beuuant & mangeant. Auſſi eſt ce la iuſte heure d’eſcrire ces haultes matieres & ſciences profundes. Comme bien faire ſçauoit Homere paragon de tous Philologes, & Ennie pere des poetes latins, ainſi que teſmoigne Horace, quoy q’vn malautru ait dict, que ſes carmes ſentoyent plus le vin que l’huile.

Autant en dict vn Tirelupin de mes liures, mais bren pour luy. L’odeur du vin, ô combien plus eſt friant, riant, priant, plus celeſte, & delicieux que d’huille ? Et prendray autant à gloire qu’on die de moy, que plus en vin aye deſpendu que en huyle, que fiſt Demoſthenes, quand de luy on diſoit, que plus en huyle que en vin deſpendoit. A moy n’eſt que honneur & gloire d’eſtre dict & reputé bon gaultier & bon compaignon : & et en ce nom ſuis bien venu en toutes bonnes compaignies de Pantagrueliſtes : A Demoſthenes fut reproché par vn chagrin que ſes oraiſons ſentoient comme la ſerpilliere d’vn ord & ſale huillier. Pourtant interpretez tous mes faictz & mes dictz en la perfectiſſime partie, ayez en reuerence le cerueau caſeiforme qui vous paiſt de ces belles billes vezees, & à voſtre pouoir tenez moy touſiours ioyeux.

Or eſbaudiſſez vous, mes amours, & guayement liſez le reſte tout à l’aiſe du corps, & au profit des reins. Mais eſcoutez, vietz dazes, que le maulubec vous trouſque : vous ſoubuienne de boyre à my pour la pareille : & ie vous plegeray tout ares metys.

De la genealogie & antiquité de Gargantua.

Chapitre I.

e vous remectz à la grande chronicque Pantagrueline recongnoiſtre la genealogie & antiquité dont nous eſt venu Gargantua. En icelle vous entendrez plus au long comment les Geands naſquirent en ce monde : & comment d’iceulx par lignes directes yſſit Gargantua, pere de Pantagruel : & ne vous faſchera, ſi pour le preſent ie m’en deporte. Combien que la choſe ſoit telle, que tant plus ſeroit remembree, tant plus elle plairoit à voz ſeigneuries : comme vous auez l’autorité de Platon in Philebo & Gorgia, & de Flacce, qui dict eſtre aulcuns propos telz que ceulx cy ſans doubte, qui plus ſont delectables, quand plus ſouuent ſont redictz.

Pleuſt à dieu q’vn chaſcun ſceuſt auſſi certainement ſa genealogie, depuis l’arche de Noë iuſques à ceſt eage. Ie penſe que pluſieurs ſont auiourd’huy empereurs, Roys, ducz, princes, & Papes, en la terre, leſquelz ſont deſcenduz de quelques porteurs de rogatons & de couſtretz. Comme au rebours pluſieurs ſont gueux de l’hoſtiaire, ſouffreteux, & miſerables, leſquelz ſont deſcenduz de ſang & ligne de grandz roys & empereurs. Attendu l’admirable tranſport des regnes & empires :

Des Aſſyriens es Medes,

Des Medes es Perſes,

Des Perſes es Macedones,

Des Macedones es Romains,

Des Romains es Grecz,

Des Grecz es Francoys.

Et pour vous donner à entendre de moy qui parle, ie cuyde que ſoye deſcendu de quelque riche roy ou prince au temps iadis. Car oncques ne veiſtes homme, qui euſt plus grande affection d’eſtre roy & riche que moy : affin de faire grand chere, pas ne trauailler, poinct ne me ſoucier, & bien enrichir mes amys & tous gens de bien & de ſçauoir. Mais en ce ie me reconforte, que en l’aultre monde ie le ſeray : voyre plus grand que de preſent ne l’auſeroye ſoubhaitter. Vous en telle ou meilleure penſee reconfortez voſtre malheur, & beuuez fraiz ſi faire ſe peut.

Retournant à noz moutons, ie vous dictz que par don ſouuerain des cieulx nous a eſté reſeruee l’antiquité & genealogie de Gargantua, plus entiere que nulle aultre. Exceptez celle du Meſſias, dont ie ne parle, car il ne me appartient, auſſi les diables (ce ſont les calumniateurs & caffars) ſe y oppoſent. Et fut trouuee par Iean Audeau, en vn pré qu’il auoit pres l’arceau gualeau, au deſſoubz de L’oliue, tirant à Narſay. Duquel faiſant leuer les foſſez, toucherent les piocheurs de leurs marres, vn grand tombeau de bronze long ſans meſure : car oncques n’en trouuerent le bout, par ce qu’il entroit trop auant les excluſes de Vienne. Icelluy ouurans en certain lieu, ſigné au deſſus d’vn goubelet, à l’entour duquel eſtoit eſcript en lettres Ethruſques Hic bibitvr, trouuerent neuf flaccons en tel ordre qu’on aſſiet les quilles en Guaſcoigne. Des quelz celluy qui au mylieu eſtoit couuroit vn gros, gras, grand, gris, ioly, petit, moiſy, liuret, plus mais non mieulx ſentent que roſes.

En icelluy fut ladicte genealogie trouuee eſcripte au long, de lettres cancellereſques, non en papier, non en parchemin, non en cere : mais en eſcorce d’vlmeau, tant touteſfoys vſees par vetuſté, qu’à poine en pouoit on troys recongnoiſtre de ranc.

Ie (combien que indigne) y fuz appellé : & à grand renfort de bezicles practicant l’art dont on peut lire lettres non apparentes, comme enſeigne Ariſtoteles, la tranſlatay, ainſi que veoir pourrez en Pantagrueliſant, c’eſt à dire beuuans à gré & liſans les geſtes horrificques de Pantagruel. A la fin du liure eſtoit vn petit traicté intitulé, Les Fanfreluches antidotees. Les ratz & blattes ou (affin que ie ne mente) aultres malignes beſtes, auoient brouſté le commencement : le reſte i’ay cy deſſoubz adiouſté, par reuerence de l’antiquaille.

De ce qu’eſt ſignifié par les couleurs blanc & bleu.

Chapitre X.

e blanc doncques ſignifie ioye, ſoulas, & lieſſe : & non à tort le ſignifie, mais à bon droict & iuſte tiltre. Ce que pourrez verifier ſi arriere miſes voz affections, voulez entendre ce que preſentement vous expoſeray.

Ariſtoteles dict que ſuppoſent deux choſes contraires en leur eſpece : comme bien & mal : vertu & vice : froid & chauld : blanc & noir : volupté & doleur : ioye & dueil, & ainſi de aultres, ſi vous les coublez en telle façon, q’vn contraire d’vne eſpece conuienne raiſonnablement à l’vn contraire d’vne aultre, il eſt conſequent que l’autre contraire compete auecques l’autre reſidu. Exemple : Vertus & Vice ſont contraires en vne eſpece, auſſy ſont Bien & Mal. Si l’vn des contraires de la premiere eſpece conuient à l’vn de la ſeconde comme vertus & bien : car il eſt ſceut que vertus eſt bonne, ainſi feront les deux reſiduz, qui ſont mal & vice, car vice eſt mauluais.

Ceſte reigle logicale entendue, prenez ces deux contraires, ioye & triſteſſe : puis ces deux, blanc & noir. Car ilz ſont contraires phyſicalement. Si ainſi doncques eſt que noir ſignifie dueil, à bon droict blanc ſignifiera ioye.

Et n’eſt ceſte ſignifiance par impoſition humaine inſtituee, mais receue par conſentement de tout le monde, que les philoſophes nomment ius gentium, droict vniuerſel, valable par toutes contrees.

Comme aſſez ſcauez, que tous peuples, toutes nations (ie excepte les antiques Syracuſans & quelques Argiues : qui auoient l’ame de trauers) toutes langues, voulens exteriorement demonſtrer leur triſteſſe, portent habit de noir : & tout dueil eſt faict par noir. Lequel conſentement vniuerſel n’eſt faict que nature n’en donne quelque argument & raiſon : laquelle vn chaſcun peut ſoubdain par ſoy comprendre ſans aultrement eſtre inſtruict de perſonne, laquelle nous appellons droict naturel.

Par le blanc, à meſmes induction de nature, tout le monde a entendu ioye, lieſſe, ſoulas, plaiſir, & delectation.

Au temps paſſé les Thraces & Cretes ſignoient les iours bien fortunez & joyeux, de pierres blanches : les triſtes & defortunez, de noires.

La nuyct n’eſt elle funeſte, triſte, & melancholieuſe ? Elle eſt noire & obſcure par priuation. La clarté n’eſiouit elle toute nature ? Elle eſt blanche plus que choſe que ſoit. A quoy prouuer ie vous pourrois renuoyer au liure de Laurens Valle contre Bartole, mais le teſmoignage euangelicque vous contentera. Math. xvij, eſt dict que à la tranſfiguration de noſtre ſeigneur : veſtimenta eius facta ſunt alba ſicut lux, ſes veſtemens feurent faictz blancs comme la lumiere. Par laquelle blancheur lumineuſe donnoit entendre à ſes troys apoſtres l’idee & figure des ioyes eternelles. Car par la clarté ſont tous humains eſiouiz. Comme d’vne vieille que n’aoit dens en gueulle, encores diſoit elle : Bona lux. Et Thobie (cap. v) quand il eut perdu la veue, lors que Raphael le ſalua, reſpondit : « Quelle ioye pourray ie auoir, qui poinct ne voy la lumiere du ciel ? » En telle couleur teſmoignerent les anges la ioye de tout l’vniuers à la Reſurrection du Saulueur Joan. xx. & à ſon aſcenſion, Act. i. De ſemblable parure veit Sainct Jean Euangeliſte Apocal. iiij, &. vij. les fideles veſtuz en la celeſte & beatifiee Hieruſalem.

Liſez les hiſtoires antiques, tant Grecques que Romaines, vous trouuerez que la ville de Albe (premier patron de Rome) feut & conſtruicte & appellee à l’inuention d’vne truye blanche.

Vous trouuerez que, ſi à aulcun, apres auoir eu des ennemis victoire, eſtoit decreté qu’il entraſt à Rome en eſtat triumphant, il y entroit ſur vn char tiré par cheuaulx blancs. Autant celluy qui y entroit en ouation. Car par ſigne ny couleur ne pouuoyent plus certainement exprimer la ioye de leur venue que par la blancheur.

Vous trouuerez que Pericles duc des Atheniens voulut celle part de ſes genſdarmes eſquelz par ſort eſtoient aduenus les febues blanches, paſſer toute la iournee en ioye, ſolas, & repos : ce pendent que ceulx de l’autre part batailleroient. Mille aultres exemples & lieux à ce propos vous pourrois ie expoſer, mais ce n’eſt icy le lieu.

Moyennant laquelle intelligence pouez reſouldre vn probleme, lequel Alexandre Aphrodiſe a reputé inſolube. Pourquoy le Leon, qui de ſon ſeul cry & rugiſſement eſpouante tous animaulx, ſeulement crainct & reuere le coq blanc ? Car (ainſi que dict Proclus, lib. De ſacrificio & magia) c’eſt parce que la preſence de la vertus du Soleil, qui eſt l’organe & promptuaire de toute lumiere terreſtre & ſyderale, plus eſt ſymboliſante & competente au coq blanc : tant pour icelle couleur que pour ſa proprieté & ordre ſpecificque, que au Leon. Plus dict, que en forme Leonine ont eſté diables ſouuent veuz, leſquelz à la preſence d’vn coq blanc ſoubdainement ſont diſparuz.

Ce eſt la cauſe pourquoy Galli (ce ſont les Francoys ainſi appellez par ce que blancs ſont naturellement comme laict, que les Grecz nomment gala) voluntiers portent plumes blanches ſus leurs bonnetz. Car par nature ilz ſont ioyeux, candides, gratieux & bien amez : & pour leur ſymbole & enſeigne ont la fleur plus que nulle autre blanche, c’eſt le lys.

Si demandez comment par couleur blanche nature nous induict entendre ioye & lieſſe : ie vous reſponds, que l’analogie & conformité eſt telle. Car comme le blanc exteriorement diſgrege & eſpart la veue, diſſoluent manifeſtement les eſpritz vilifz, ſelon l’opinion de Ariſtoteles en ſes problemes, & des perſpectifz, & le voyez par experience quand vous paſſez les montz couuers de neige : en ſorte que vous plaignez de ne pouuoir bien reguarder, ainſi que Xenophon eſcript eſtre actuenu à ſes gens : & comme Galen expoſe amplement lib. x. de vfu partium : tout ainſi le cueur par ioye excellente eſt interiorement eſpart, & patiſt manifeſte reſolution des eſperitz vitaulx. Laquelle tant peut eſtre acreue, que le cueur demoureroit ſpolié de ſon entretien, & par conſequent ſeroit la vie eſtaincte, par ceſte perichairie, comme dict Galen lib. xij. Metho. la v. de locis affectis, & li. ij. de ſymptomaton cauſes. Et comme eſtre au temps paſſé aduenu teſmoignent Marc Tulle, li. j. Queſtio. Tuſcul., Verrius, Ariſtoteles, Tite Liue, apres la bataille de Cannes, Pline. lib. vij, c. xxxij et liij, A. Gellius, li. iij, xv. & aultres, à Diagoras Rodien, Chilo, Sophocles, Diony, tyrant de Sicile, Philippides, Philemon, Polycrata, Philiſtion, M. Iuuenti & aultres qui moururent de ioye. Et comme dict Auicenne in ij. canone, & lib. De viribus cordis, du zaphran, lequel tant eſiouiſt le cueur qu’il le deſpouille de vie, ſi on en prend en doſe exceſſifue, par reſolution & dilatation ſuperflue. Icy voyez Alex. Aphrodiſien, lib. primo problematum c. xix.. Et pour cauſe. Mais quoy, i’entre plus auant en ceſte matiere que ne eſtabliſſois au commencement, icy doncques calleray mes voilles, remettant le reſte au liure en ce conſommé du tout. Et diray en vn mot que le bleu ſignifie certainement le ciel & choses celeſtes, par meſmes ſymboles que le blanc ſignifioit ioye et plaisir.

esté : été

De l’adoleſcence de Gargantua.

Chapitre XI.

argantva depuis les troys iuſques à cinq ans feut nourry & inſtitué en toute diſcipline conuenente par le commandement de ſon pere, & celluy temps paſſa comme les petits enfans du pays, c’eſt aſſauoir à boyre, manger & dormir : à manger, dormir & boyre : à dormir, boyre & manger.

Touſiours ſe vaultroit par les fanges, ſe maſcaroyt le nez, ſe chauffourroit le viſaige, aculoyte ſes ſouliers, baiſloit ſouuent au mouſches, & couroit voulentiers apres les parpaillons, deſquelz ſon pere tenoit l’empire. Il piſſoit ſus ſes ſouliers, il chyoit en ſa chemiſe, il ſe mouſchoyt à ſes manches, il mouruoit dedans ſa ſouppe. Et patroilloit par tout lieux, & beuuoit en ſa pantoufle, & ſe frottoit ordinairement le ventre d’vn panier. Ses dens aguyſoit d’vn ſabot, ſes mains lauoit de potaige, ſe pignoit d’vn goubelet, ſe aſſeoyt entre deux ſelles le cul à terre, ſe couuroyt d’vn ſac mouillé, beuuoyt en mangeant ſa ſouppe, mangeoyt ſa fouace ſans pain, mordoyt en riant, rioyt en mordent, ſouuent crachoyt on baſſin, pettoyt de greſſe, piſſoyt contre le ſoleil, ſe cachoyt en l’eau pour la pluye, battoyt à froid, ſongeoyt creux, faiſoyt le ſucré, eſcorchoyt le renard, diſoit la patenoſtre du cinge, retournoyt à ſes moutons, tournoyt les truies au foin, battoyt le chien deuant le lion, mettoyt la charrette deuant les beufz, ſe grattoyt ou ne luy demangeoyt poinct, tiroit les vert du nez, trop embraſſoyt & peu eſtraignoyt, mangeoy ſon pain blanc le premier, ferroyt les cigalles, ſe chatouilloyt pour ſe faire rire, ruoyt tres bien en cuiſine, faiſoyt gerbe de feurre au dieux, faiſoyt chanter magnificat à matines, & le trouuoyt bien à propous, mangeoyt choux & chioyt pourree, congnoiſſoyt mouſches en laict, faiſoyt perdre les pieds au mouſches, ratiſſoyt le papier, chaffourroyt le parchemin, guaignoyt au pied, tiroyt au cheurotin, comptoyt ſans ſon houſte, battoyt les buiſſons ſans prandre les ozillons, croioyt que nues feuſſent pailles d’arain, & que veſſies feuſſent lanternes, tiroyt d’vn ſac deux mouſtures, faiſoyt de l’aſne pour auoir du bren, de ſon poing faiſoyt vn maillet, prenoit les grues du premier ſault, vouloyt que maille à maille on feiſt les haubergeons, de cheual donné touſiours reguardoyt en la gueulle, ſaultoyt du coq à l’aſne, mettoyt entre deux verdes vne meure, faiſoit de la terre le fouſſé, gardoyt la lune des loups. Si les nues tomboient eſperoyt prandre les alouettes, faiſoyt de neceſſité vertus, foiſoyt de tel pain ſouppe, ſe ſoucioyt auſſi peu des raitz comme des tonduz. Tous les matins eſcorchoyt le renard, les petitz chiens de ſon pere mangeoient en ſon eſcuelle ; luy de meſmes mangeoit auecques eux. Il leurs mordoit les aureilles, ilz luy graphinoient le nez ; il leurs ſouffloit au cul, ilz luy leſchoient les badigoinces.

Et ſabez quey, hillotz ? Que mau de pipe vous byre, Ce petit paillard touſiours taſtonoit ſes gouuernantes cen deſſus deſſoubz, cen deuant derriere, harry bourriquet : & deſia commençoyt exercer ſa braguette, laquelle vn chaſcun iour ſes gouuernantes ornoyent de beaulx boucquets, de beaulx rubans, de belles fleurs, de beaulx flocquars : & paſſoient leur temps à la faire reuenir entre leurs mains comme vn magdaleon d’entraict. Puis ſ’eſclaffoient de rire quand elle leuoit les aureilles, comme ſi le ieu leurs euſte pleu.

L’vne la nommait ma petite dille, l’aultre ma pine, l’aultre ma branche de coural, l’aultre mon bondon, mon bouchon, mon vibrequin, mon poſſouer, ma teriere, ma pendilloche, mon rude eſbat roidde & bas, mon dreſſouoir, ma petite andoille vermeille, ma petite couille bredouille. Elle eſt à moy, diſoit l’vne. C’eſt la mienne, diſoit l’aultre. Moy (diſoit l’aultre), n’y auray ie rien ? par ma foy, ie la couperay doncques. Ha couper, (diſoit l’aultre) vous luy feriez mal, ma dame : coupez vous la choſe aux enfans ? Il ſeroyt monſieur ſans queue.

Et, pour s’eſbattre comme les petitz enfans du pays, luy feirent vn beau virollet des aeſles d’vn moulin à vent de Myrebalays.

esté : été

Des cheuaux factices de Gargantua.

Chapitre XII.

vis affin que toute ſa vie feuſt bon cheuaulcheur, l’on luy feiſt vn beau grand cheual de boys, lequel il faiſoit penader, ſaulter, voltiger, ruer & dancer tout enſemble, aller le pas, le trot, l’entrepas, le gualot, les ambles, le hobin, le traquenard, le camelin & l’onagrier. Et luy faiſoit changer de poil, comme font les moines de courtibaux ſelon les feſtes : de bailbrun, d’alezan, de gris pommellé, de poil de rat, de cerf, de rouen, de vache, de zencle, de pecile, de pye, de leuce.

Luy meſmes d’vne groſſe traine fiſt vn cheual pour la chaſſe, vn aultre d’vn fuſt de preſſouer à tous les iours, & d’vn grand chaiſne vne mulle auecques la houſſe pour la chambre. Encores en eut il dix ou douze à relays & ſept pour la poſte. Et tous mettoit coucher aupres de ſoy.

Vn iour le ſeigneur de Painenſac viſita ſon pere en gros train & apparat, auquel iour l’eſtoient ſemblablement venuz veoir le duc de Francrepas & le comte de Mouilleuent. Par ma foy, le logis feut vn peu eſtroict pour tant de gens, & ſingulierement les eſtables : donc le maiſtre d’hoſtel & fourrier dudict ſeigneur de Painenſac, pour ſçauoir ſi ailleurs en la maiſon eſtoient eſtables vacques, s’adreſſerent à Gargantua, ieunet garſonnet, luy demandans ſecrettement où eſtoient les eſtables des grands cheuaulx, penſans que voluntiers les enfans decellent tout.

Lors il les mena par les grands degrez du chaſteau, paſſant par la ſeconde ſalle, en vne grande gualerie par laquelle entrerent en vne groſſe tour, & eulx montans par d’aultres degrez, diſte le fourrier au maiſtre d’hoſtel, ceſt enfant nous abuſe, car les eſtables ne ſont iamais au hault de la maiſon. C’eſt (diſt le maiſtre d’hoſtel) mal entendu à vous, car ie ſçay des lieux, à Lyon, à La Baſmette, à Chaiſnon & ailleurs, où les eſtables ſont au plus hault du logis, ainſi, peut eſtre que derriere y a yſſue au montouer. Mais ie le demanderay plus aſſeurement. Lors demanda à Gargantua. Mon petit mignon, où nous menez vous ? A l’eſtable (diſt il) de mes grands cheuaulx. Nous y ſommes tantoſt, montons ſeulement ces eſchallons.

Puis, les paſſant par vne aultre grande ſalle, les mena en ſa chambre, et, retirant la porte, voicy (diſt il) les eſtables que demandez ; voylà mon Genet, voylà mon Guildin, mon Lauedan, mon Traquenard, & les chargent d’vn gros liuier, ie vous donne (diſt il) ce Phryzon ; ie l’ay eu de Francfort, mais il ſera voſtre, il eſt bon petit cheuallet, & de grand peine : auecques vn tiercelet d’autour, demye douzaine d’heſpanolz & deux leuriers, vous voylà roy des perdrys & lieures pour tout ceſt hyuer. Par ſainct Iean (dirent ilz) nous en ſommes bien, à ceſte heure auons nous le moine. Ie le vous nye (diſt il). Il ne fut, troys iours a, ceans.

Deuinez icy duquel des deux ilz auoyent plus matiere, ou de ſoy cacher pour leur honte, ou de ryre pour le paſſetemps.

Eulx en ce pas deſcendens tous confus, il demanda. Voulez vous vne aubeliere ? Qu’eſt ce ? diſent ilz. Ce ſont (reſpondit il) cinq eſtroncz pour vous faire vne muſeliere.

Pour ce iourd’huy (diſt le maiſtre d’hoſtel), ſi nous ſommes rouſtiz, ia au feu ne bruſlerons, car nous ſommes lardez à poinct, en mon aduis. O petit mignon, tu nous as baillé foin en corne, ie te voirray quelque iour pape. Ie l’entendz (diſt il) ainſi. Mais lors vous ſerez papillon, & ce gentil papeguay ſera vn papelard tout faict. Voyre, voyre, diſt le fourrier.

Mais (diſt Gargantua) diuinez combien y a de poincts d’agueille en la chemiſe de ma mere. Seize, diſt le fourrier. Vous (diſt Gargantua) ne dictes l’Euangile : car il y en a ſens dauant & ſens derriere, & les comptaſtes trop mal. Quand ? (diſt le fourrier). Alors (diſt Gargantua) qu’on feiſt de voſtre nez vne dille pour tirer vn muy de merde, & de voſtre gorge vn entonnoir pour la mettre en aultre vaiſſeau : car les fondz eſtoient eſuentez. Cor dieu (diſt le maiſtre d’hoſtel) nous auons trouué vn cauſeur. Monſieur le iaſeur, Dieu vous guard de mal, tant vous auez la bouche fraiſche.

Ainſi deſcendens à grand haſte, ſoubz l’arceau des degrez laiſſerent tomber le gros liuier qu’il leurs auoit chargé ; dont diſt Gargantua. Que diantre vous eſtes mauluais cheuaucheurs : voſtre courtault vous fault au beſoing. Se il vous falloit aller d’icy à Cahuſac, que aymeriez vous mieulx, ou cheuaulcher vn oyſon, ou mener vne truye en laiſſe ? I’aymerois mieulx boyre, » diſt le fourrier.

Et, ce diſant, entrerent en la ſale baſſe où eſtoit toute la briguade : & racontans ceſte nouuelle hiſtoire les feirent rire comme vn tas de mouſches.

esté : été

Comment Grandgouſier congneut l’eſperit merueilleux de Gargantua à l’inuention d’vn torchecul.

Chapitre XIII.

vs la fin de la quinte annee Grandgouſier retournant de la defaicte des Ganarriens, viſita ſon filz Gargantua. Là fut reſiouy comme vn tel pere pouoit eſtre voyant vn ſien tel enfant. Et le baiſant & accollant, l’interrogeoyt de petitz propos pueriles en diuerſes ſortes. Et beut d’autant auecques luy & ſes gouuernantes : eſquelles par grand ſoing demandoit, entre aultres cas, ſi elles l’auoyent tenu blanc & nect. A ce Gargantua feiſt reſponſe qu’il y auoit donné tel ordre qu’en tout le pays n’eſtoit guarſon plus nect que luy. Comment cela ? diſt Grandgouſier.

I’ay (reſpondit Gargantua) par longue & curieuſe experience inuenté vn moyen de me torcher le cul, le plus ſeigneurial, le plus excellent, le plus expedient que iamais feut veu. Quel ? dict Grandgouſier. Comme vous le raconteray (diſt Gargantua) preſentement.

Ie me torchay vne foys d’vn cachelet de velours de vne damoiſelle : & le trouuay bon, car la mollice de ſa ſoye me cauſoit au fondement vne volupté bien grande.

Vne aultre foys d’vn chapron d’ycelles, & feut de meſmes.

Vne aultre foys d’vn cachecoul, vne aultre foys des aureillettes de ſatin cramoyſi : mais la dorure d’vn tas de ſpheres de merde qui y eſtoient m’eſcorcherent tout le derriere : que le feu ſainct Antoine arde le boyau cullier de l’orfebure qui les feiſt & de la damoiſelle, qui les portoit.

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