Gargantua (page 10)
Pour ſon pourpoinct furent leuees huyt cens treize aulnes de ſatin blanc, & pour les agueillettes quinze cens neuf peaulx & demye de chiens. Lors commença le monde attacher les chauſſes au pourpoinct, & non le pourpoinct aux chauſſes, car c’eſt choſe contre nature, comme amplement a declaré Olkam ſus les exponibles de M. Haultechauſſade.
Pour ſes chauſſes feurent leuez vnze cens cinq aulnes, & vng tiers d’eſtamet blanc, & feurent deſchiſquetez en forme de colomnes ſtriees, & crenelees par le derriere, affin de n’eſchaufer les reins. Et flocquoit par dedans la deſchicqueture de damas bleu, tant que beſoing eſtoit. Et notez qu’il auoit tres belles griefues, & bien proportionnez au reſte de ſa ſtature.
Pour la braguette : feurent leuees ſeize aulnes vn quartier d’icelluy meſmes drap, & fut la forme d’icelle comme d’vn arc boutant, bien eſtachee ioyeuſement à deux belles boucles d’or, que prenoient deux crochetz d’eſmail, en vn chaſcun deſquelz eſtoit enchaſſee vne groſſe eſmeraugde de la groſſeur d’vne pomme d’orange. Car (ainſi que dict Orpheus libro de lapidibus, & Pline libro vltimo) elle a vertu erectiue & confortatiue du membre naturel. L’exiture de la braguette eſtoit à la longueur d’vne canne, deſchiquetee comme les chauſſes, avecques le damas bleu flottant comme dauant. Mais voyans la belle brodure de canetille, & les plaiſans entrelatz d’orfeuerie garniz de fins diamens, fins rubiz, fines turquoyſes, fines eſmeraugdes, & vnions Perſicques, vous l’euſſiez comparee à vne belle corne d’abondance, telle que voyez es antiquailles, & telle que donna Rhea es deux nymphes Adraſtea & Ida, nourrices de Iupiter. Touſiours gualante, ſucculente, reſudante, touſiours verdoyante, touſiours fleuriſſante, touſiours fructifiante, plene d’humeurs, plene de fleurs, plene de fruictz, plene de toutes delices. Ie aduoue dieu s’il ne la faiſoit bon veoir. Mais ie vous en expoſeray bien d’aduantaige au liure que i’ay faict De la dignité des braguettes. D’vn cas vous aduertis, que ſi elle eſtoit bien longue & bien ample, ſi eſtoit elle bien guarnie au dedans & bien auitaillee, en rien ne reſſemblant les hypocriticques braguettes d’vn tas de muguetz, qui ne ſont plenes que de vent, au grand intereſt du ſexe feminin.
Pour ſes ſouliers furent leuees quatre cens ſix aulnes de velours bleu cramoyſi, & furent deſchicquettez mignonement par lignes parallelles ioinctes en cylindres vniformes. Pour la quarreleure d’iceulx furent employez vnze cens peaulx de vache brune, taillee à queues de merluz.
Pour ſon ſaie furent leuez dix & huyt cens aulnes de velours bleu tainct en grene, brodé à l’entour de belles vignettes & par le mylieu de pinthes d’argent de canetille, encheueſtrees de verges d’or auecques force perles, par ce denotant qu’il ſeroit vn bon feſſepinthe en ſon temps.
Sa ceincture feut de troys cens aulnes & demye de cerge de ſoye, moytié blanche & moytié bleu, ou ie ſuis bien abuſé.
Son eſpee ne feut Valentienne, ny ſon poignard Sarragoſſoys, car ſon pere hayſſoit tous ces Indalgos Bourrachous marraniſez comme diables, mais il eut la belle eſpee de boys, & le poignart de cuir bouilly, pinctz & dorez comme vn chaſcun ſoubhaiteroit.
Sa bourſe fut faicte de la couille d’vn Oriflant, que lui donna Her Pracontal, proconſul de Libye.
Pour ſa robbe furent leuees neuf mille ſix cens aulnes moins deux tiers de velours bleu comme deſſus, tout porfilé d’or en figure diagonale, dont par iuſte perſpectiue yſſoit vne couleur innommee, telle que voyez es coulz des tourterelles, qui reſiouiſſoit merueilleuſement les yeulx des ſpectateurs.
Pour ſon bonnet furent leuees troys cens deux aulnes vng quart de velours blanc, & feut la forme d’icelluy large & ronde à la capacité du chief. Car ſon pere diſoit que ces bonnetz à la Marrabeiſe faictz comme vne crouſte de paſté porteroient quelque iour mal encontre à leurs tonduz.
Pour ſon plumart pourtoit vne belle grande plume bleue prinſe d’vn Onocrotal du pays de Hircanie la ſaulvaige, bien mignonement pendente ſus l’aureille droicte.
Pour ſon image auoit en vne platine d’or, peſant ſoixante & huyt marcz, vne figure d’eſmail competent : en laquelle eſtoit pourtraict vn corps humain ayant deux teſtes, l’vne viree vers l’autre, quatre bras, quatre piedz, & deux culz, telz que dict Platon in ſympoſio, auoir eſté l’humaine nature à ſon commencement myſtic : & au tour eſtoit eſcript en lettres Ioniques.
ΑΓΑΠΗ ΟΥ ΖΗΤΕΙ ΤΑ ΕΑΥΤΗΣ.
Pour porter au col, eut vne chaine d’or peſante vingt & cinq mille ſoixante & troys marcz d’or, faicte en forme de groſſes bacces, entre leſquelles eſtoient en œuure gros Iaſpes verds, engrauez & taillez en Dracons tous enuironnez de rayes & eſtincelles, comme les portoit iadis le roy Necepſos. Et deſcendoit iuſque à la boucque du hault ventre. Dont toute ſa vie en eut l’emolument tel que ſcauent les medecins Gregoys.
Pour ſes guands furent miſes en œuure ſeize peaulx de lutins, & troys de loups guarous pour la brodure d’iceulx. Et de telle matiere luy feurent faictz par l’ordonnance des Cabaliſtes de Sainlouand.
Pour ſes aneaulx (leſquelz voulut ſon pere qu’il portaſt pour renouueller le ſigne antique de nobleſſe) il eut au doigt indice de ſa main gauche vne eſcarboucle groſſe comme vn œuf d’auſtruche, enchaſſee en or de ſeraph bien mignonement. Au doigt medical d’icelle, eut vn aneau faict des quatre metaulx enſemble : en la plus merueilleuſe façon, que iamais feuſt veue, ſans que l’aſſier froiſſaſt l’or, ſans que l’argent foullaſt le cuyure. Le tout fut faict par le capitaine Chappuys, & Alcofribas ſon bon facteur. Au doigt medical de la dextre eut vn aneau faict en forme ſpirale, auquel eſtoient enchaſſez vn balay en perfection, vn diament en poincte, & vne eſmeraulde de Phyſon, de pris ineſtimable. Car Hans Caruel, grand lapidaire du roy de Melinde, les eſtimoit à la valeur de ſoixante neuf millions huyt cens nonante & quatre mille dix & huyt moutons à la grand laine : autant l’eſtimerent les Fourques d’Auxbourq.
esté : été
vy : vy
Les couleurs & liuree de Gargantua.
Chapitre IX.
es couleurs de Gargantua feurent blanc & bleu, comme cy deſſus auez peu lire. Et par icelles vouloit ſon pere qu’on entendiſt que ce luy eſtoit vne ioye celeſte. Car le blanc luy ſignifioit ioye, plaiſir, delices, & reſiouiſſance, & le bleu, choſes celeſtes.
I’entends bien que liſans ces motz, vous mocquez du vieil beuueur, & reputez l’expoſition des couleurs par trop indague, & abhorrente : & dictes que blanc ſignifie foy : & bleu, fermeté. Mais ſans vous mouuoir, courroucer, eſchaufer, ny alterer (car le temps eſt dangereux) reſpondez moy ſi bon vous ſemble. D’aultre contraincte ne vſeray enuers vous, ny aultres quelz qu’ilz ſoient. Seulement vous diray vn mot de la bouteille.
Qui vous meut ? qui vous poinct ? qui vous dict que blanc ſignifie foy : & bleu fermeté ? Vn (dictes vous) liure trepelu qui ſe vend par les biſouars & porteballes, au tiltre : Le blaſon des couleurs. Qui l’a faict ? Quiconques il ſoit, en ce a eſté prudent qu’il n’y a poinct mis ſon nom. Mais au reſte, ie ne ſcay quoy premier en luy ie doibue admirer, ou ſon oultrecuidance, ou ſa beſterie.
Son oultrecuidance, qui ſans raiſon, ſans cauſe, & ſans apparence, a auſé preſcripre de ſon autorité priuee quelles choſes ſeroient denotees par les couleurs : ce que eſt l’vſance des tyrans qui voulent leurs arbitre tenir lieu de raiſon : non des ſaiges & ſcauans qui par raiſons manifeſtes contentent les lecteurs.
Sa beſterie : qui a exiſtimé que ſans aultres demonſtrations & argumens valables le monde reigleroit ſes deuiſes par ſes impoſitions badaudes.
De faict (comme dict le prouerbe, à cul de foyrad touſiours abonde merde) il a trouué quelque reſte de niays du temps des haultz bonnetz : leſquelz ont eu foy à ſes eſcripts. Et ſelon iceulx ont taillé leurs apophthegmes & dictez : en ont encheueſtré leurs muletz : veſtu leurs pages, eſcartelé leurs chauſſes, brodé leurs guandz : frangé leurs lictz : painct leurs enſeignes : compoſé chanſons : & (que pis eſt) faict impoſtures & laſches tours clandeſtinement entre les pudicques matrones.
En pareilles tenebres ſont comprins ces glorieux de court & tranſporteurs de noms : leſquelz voulens en leurs diuiſes ſignifier eſpoir, font protraire vne ſphere : des pennes d’oiſeaulx, pour poines : de l’ancholie, pour melancholie : la Lune bicorne, pour viure en croiſſant : vn banc rompu, pour bancque roupte : non & vn alcret, pour non durhabit : vn lict ſans ciel, pour vn licentié. Que ſont homonymies tant ineptes, tant fades, tant ruſticques & barbares, que l’on doiburoit atacher vne queue de renard au collet, & faire vn maſque d’vne bouze de vache à vn chaſcun d’iceulx qui en vouldroit dorenauant vſer en France apres la reſtitution des bonnes lettres.
Par meſmes raiſons (ſi raiſons les doibz nommer, & non reſueries) ferois ie paindre vn penier : denotant qu’on me faict pener. Et vn pot à mouſtarde, que c’eſt mon cueur à qui moult tarde. Et vn pot à piſſer, c’eſt vn official. Et le fond de mes chauſſes, c’eſt vn vaiſſeau de petz. Et ma braguette, c’eſt le greffe des arreſtz. Et vn eſtront de chien, c’eſt vn tronc de ceans, ou giſt l’amour de m’amye.
Bien aultrement faiſoient en temps iadis les ſaiges de Égypte, quand ilz eſcripuoient par lettres qu’ilz appelloient hieroglyphiques. Leſquelles nul n’entendoit qui n’entendiſt, & vn chaſcun entendoit qui entendiſt la vertu, proprieté, & nature des choſes par icelles figurees. Deſquelles Orus Apollon a en Grec compoſé deux liures, & Polyphile au ſonge d’amours en a d’auantaige expoſé. En France vous en auez quelque tranſon en la deuiſe de monſieur l’Admiral : laquelle premier porta Octauian Auguſte.
Mais plus oultre ne fera voile mon equif entre ces gouffres & guez mal plaiſans. Ie retourne faire ſcale au port dont ſuis yſſu. Bien ay ie eſpoir d’en eſcripre quelque iour plus amplement : & monſtrer tant par raiſons philoſophicques, que par auctoritez receues & approuuees de toute ancienneté, quelles & quantes couleurs ſont en nature : & quoy par vne chaſcune peut eſtre deſigné, ſi dieu me ſaulue le moulle du bonnet, c’eſt le pot au vin, comme diſoit ma mere grand.
esté : été
Aux Lecteurs.
Amis lecteurs qui ce liure liſez,
Deſpouillez vous de toute affection,
Et le liſant ne vous ſcandaliſez :
Il ne contien mal ne infection.
Vray eſt qu’icy peu de perfection
Vous apprendrez, ſi non en cas de rire :
Aultre argument ne peut mon cueur elire,
Voyant le dueil, qui vous mine & conſomme.
Mieulx eſt de ris que de larmes eſcripre,
Pource que rire eſt le propre de l’homme.
ris: rires
Aux Lecteurs.
Amis lecteurs qui ce liure liſez,
Deſpouillez vous de toute affection,
Et le liſant ne vous ſcandaliſez :
Il ne contien mal ne infection.
Vray eſt qu’icy peu de perfection
Vous apprendrez, ſi non en cas de rire :
Aultre argument ne peut mon cueur elire,
Voyant le dueil, qui vous mine & conſomme.
Mieulx eſt de ris que de larmes eſcripre,
Pource que rire eſt le propre de l’homme.
⸿ Comment au temps du bon roy Artus il eſtoit vng treſexpert Nigromancien que on appelloit Merlin.
Tovs bons cheualliers et gentilz hommes vous debuez ſcauoir que au temps du bon roy Artus, il eſtoit vng grant philoſophe nomme Merlin, Lequel eſtoit expert en lart de nigromance plus que nul homme du monde. Lequel iamais ne ceſſa de ſecourir leſtat de nobleſſe, dont il merita par ces faictz eſtre appelle prince des nigromanciens. Ledict Merlin fiſt de grandes merueilles, lesquelles ſont fortes a croire a ceulx qui ne les ont veues. Merlin eſtoit du grant conſeil du roy Artus, et toutes les demandes quil faiſoit en la court dudit Roy, luy eſtoyent octroyees, fuſt pour luy ou pour aultres. Il guarentit le Roy et pluſieurs de ſes barons et gentilz hommes de grans perilz et dangiers. Il fiſt pluſieurs grans merueilles. Entre lesquelles il fiſt vne nauire de cinq cens tonneaulx qui alloit vagant ſur terre ainſi que vous en voyez ſur mer. Et pluſieurs aultres merueilles qui ſont trop prolixes a racompter comme vous verrez plus a plain.
⸿ Comment Merlin diſt au roy Artus que il auroit beaucoup daffaires contre ſes ennemys.
Apres pluſieurs merueilles faictes par Merlin, a la louenge & au prouſſit du roy Artus, Merlin dict. Treſchier et magnanime prince vueillez ſcauoir que vous aurez beaucoup daffaires contre voz ennemys. Parquoy ſil vous plaiſt ie y veulx remedier, puis que ſuis a voſtre ſeruice, car touſiours ny pourray eſtre, car ie ſeray trompe & detenu par femmes, mais ſoyez certain que tant que ſeray en mon liberal arbitre ie vous garderay de la main de voz ennemys. Atant parla le roy a Merlin et luy dict. Dea Merlin neſt il poſſible de euiter ce peril pour tout mon royaulme, non pas dict. Merlin pour tout le monde. Adonc dict le Roy que il fiſt ce que il luy plairoit, et quil neſpargne riens de ſon Royaulme. Alors Merlin mercia le roy de loffre quil luy faiſoit. Luy qui ſcauoit toutes choſes, C’eſt a ſcauoir le temps paſſe par ſes ars, et le temps a venir par le vouloir de dieu. Ledit Merlin print congie du bon Roy, & ſe fiſt porter a la plus haulte montaigne de orient, et porta vne ampolle du ſang de Lancelot quil auoit recueillie de ſes playes apres que il auoit tournoyé ou combatu contre aulcun cheuallier. Oultre plus porta la rongneure des ongles des doibs de la belle genieure eſpouſe du roy Artus, qui peſoyent l’eſtimation de .X. liures. Merlin eſtant à la montaigne ſur le hault dicelle fiſt vne enclume dacier groſſe comme vne tour, et les marteaulx conuenables iusques au nombre de troys, Lesquelz par ſes ars il fiſt que ilz frappoyent ſi impetueuſement ſur lenclume que il ſembloit que ſe fuſt fouldre qui deſcendiſt du ciel, et tout par compas.
⸿ Comment Merlin fiſt apporter les oſſemens de deux balleines pour faire le pere et la mere de Gargantua.
Incontinent que Merlin eut entendu les marteaulx, il fiſt apporter les oſſemens de vne balleine maſculine, & les arrouſa du ſang de ladiſte ampolle, & les miſt ſur lenclume, et en brief furent conſommez leſdictz oſſemens et mis en pouldre, & adonc par la challeur du ſoleil de lenclume & des marteaulx fut engendre le pere de Gargantua, moyennant ladicte pouldre. Apres Merlin fiſt apporter les os de vne balleine fumelle, et meſla les ſuſdictz ongles de la royne, puis miſt le tout ſur lenclume comme ia auoit faict. Et de icelle pouldre fut faicte la mere dudict gargantua.
⸿ Comment Merlin fiſt vne merueilleuſe iument pour porter le pere & la mere de Gargantua.
Apres que Merlin eut acheue ceſte merueilleuſe beſongne. Il neuſt pas ſi toſt pouſe la derniere pouldre pour faire la femme que il veiſt lhomme qui eſtoit de la groſſeur dune baleine, & de longueur a lequipollent comme doibt eſtre vng droict homme : ce voyant Merlin getta ſon ſort ſur luy, et le fiſt dormir iusques a neuf iours ausquelz neuf iours debuoit eſtre faicte la femme. Le prince Merlin voyant le geant endormy propoſa luy faire vne beſte pour le porter. Et pource regarda ca & la, et veit les relicques de vne iument que il print, & miſt ſus lenclume & en fiſt vne ſi grant iument & ſi puiſſante quelle pouoit bien porter les deux auſſi facillement que faict vng cheual de dix eſcus vng ſimple homme, & apres ce lenuoya paiſtre aual la montaigne.
⸿ Comment Merlin rompit les enchantemens.
Qvant Merlin eut faicte ceſte grande & merueilleuſe iument il rompit les enchantemens et apperceut que ſa femme eſtoit ia faicte de la grandeur de lhomme, & adonc ledict homme va regarder la femme diſant, que faictz tu la Galemelle, dict la femme, ie attens grant Goſier mon amy. Adonc Merlin ſe print a rire, & leurs dict que les parolles eſtoyent belles, et que il vouloit que ilz euſſent ainſi nom. Adonc aduiſerent ledict Merlin, & luy firent honneur comme a leur ſouuerain ſeigneur, puis Merlin leur fiſt grant chere, & leur dict. Allez aual ceſte montaigne & me admenez vne iument que y trouuerez.
⸿ Comment grant Goſier et Galemelle allerent querir la iument, & engendrerent Garganuta.
Adonc par le commandement de Merlin grant Goſier & Galemelle deſcendirent au bas de la montaigne pour aller querir la grant iument, grant Goſier qui fut le premier au bas de la montaigne regardoit venir Galemelle, & prenoit plaiſir à regarder lentredeux de ſes chauſes (car ilz eſtoyent tous nudz). Adonc que Galemelle fut deſcendue, il luy demanda quelle chauſſe elle auoit la. Adonc luy reſpond en eſlargiſſant ſes cuyſſes quelle auoit celle playe de nature, grant Goſier regardant la playe large et rouge comme le feu ſainct Anthoine, le membre luy dreſſa, lequel il auoit gros comme le ventre dune cacque de haren, & long a laduenant, il diſt à Galemelle que il eſtoit barbier, & que de ſon membre feroit eſprouuette pour ſauoir ſe la playe eſtoit parfonde, a laquelle playe il ne trouua nul fons toutesfoys ſi bien leur agrea le ieu que il engendrerent Gargantua, puis menerent la grant iument a Merlin, & Merlin leur diſt. Vous auez engendre vng filz qui fera grans faictz darmes, et donnera ſecours au roy Artus a lencontre de ſes ennemys, & pourtant vous le debuez bien traicter & nourrir, & le vous commande, et que faciez prouiſion de viures pour quant il ſera ne ſur terre. En oultre ie vous ditz que ie ne feray plus auecques vous, et vous commande ſur peine de me deſobeir que quant voſtre filz ſera en leage de ſept ans, que vous deux ladmenez a la court du roy Artus en la grant bretaigne, & que apportez aulcunes choſes de par deca pour manifeſter & monſtrer voſtre puiſſance. Adonc diſt grant Goſier Treſchier ſeigneur comme trouuerons nous le chemin, quant iamais nous ny fuſmes. Diſt Merlin vous trounerez la teſte de vouſtre iument vers occident, et la laiſſez aller, & elle vous conduyra bien ſans faillir. Et adonc Merlin print congie deulx, dont il demenerent ſi grant dueil que on les euſt bien entenduz de dix lieues, et plouroyent ſi tresfort que deux moulins enflent peu mouldre de leaue qui leurs ſortoit des yeulx.
Grant Gosier et Galemelle ſen vont à la chaſſe pour oblier lennuy quilz auoyent de Merlin, ou ilz trouuerent vne grande trouppe de cerfz, grant Goſier ſen alla apres, et en print vne douzaine des plus grans. Adonc regarda derriere luy, et ne voit point Galemelle, car elle nauoit point de couſtume de demourer derriere. Adonc chargea les douze beſtes a ſon col pour veoir ou elle eſtoit demouree. Quant il fut pres délie il aduiſa que elle eſtoit acouchee, & apperceaut que ceſtoit dung filz maſle. Adonc le nomma Gargantua (lequel eſt vng verbe grec) qui vault autant a dire : comme tu as vng beau filz. Adonc la mere diſt que elle vouloit que il euſt ainſi nom : et le pere fut dacord. Lors prindrent lenfant Gargantua chaſcun par vne main, & le menerent a la montaigne ou ilz faiſoyent leurs demourances. Aulcuns acteurs veullent dire que Gargantua fut totallement nourry de chairs en ſon enfance. Ie dis que non (ainſi que dit Morgain & pluſieurs aultres) car ſa mere pouoit bien porter a chaſcune de ſes mammelles cinquante pippes de laict. Le pere et la mere prenoyent plaiſir a le nourrir, car il leur faiſoit tout plain de petis paſſe temps : aulcunesfoys il ſe eſbatoit a getter des pierres du hault en bas de la montaigne comme font petis enfans : lesquelles neſtoyent point moindres de la peſanteur de troys tonneaulx de vin : et par foys ſen alloit eſbatre en la foreſt comme font petis iouuenceaulx : et quant il veoit aulcun oyſeau pour ſon plaiſir il leur gettoit quelque pierres : lesquelles pierres luy ſembloyent bien petites. Elles neſtoyent pas moins groſſes que deux meulles de moulin. Et ſi luy peſoyent moins en la main, que ne feroit vne demye noix en la main dung homme de maintenant.
⸿ Comment grant Goſier et Galemelle penſerent de leurs affaires pour aller chercher Merlin a la court du Roy Artus.
Grant Gosier aduiſe que leur filz eſt grant & bien nourry & que les ſept ans ſaprochent et que il fault quilz le menent a la court du Roy Artus ainſi que leur a dit Merlin a ſon departement. Lors ſen va grant Goſier dung coſte & ſa femme de lautre pourchaſſer des viures. Tant firent que en peu de temps quilz eurent aſſés pour faire leur voyage. Et les chargerent leſditz viures ſur la grant iument : qui eſtoit bien a leſtimation de cinq cens charges de pain & chairs freſche & ſalee. De vin ne faiſoyent point de prouiſion. Puis tournerent la grant iument la teſte vers les parties doccident : & donnerent a Gargantua vne verge pour la toucher : laquelle eſtoit comme vng grant mas de nauire. Au regard de grant Goſier & Galemelle ilz prindrent chaſcun vng grant rochier ſur leur teſte pour monſtrer leur puiſſance au roy artus quant ilz ſeroyent en ſon royaulme (ainſi que leur auoit conſeille Merlin a ſon departement) desquelz rochiers vous orrez parler plus a plain en lhyſtoire.
⸿ Comment ilz ſe miſdrent a chemin Et des foreſtz de champaigne.
Tant a faict grant Goſier et ſa compaignie quilz ſont arriuez a Romme, & de la ſont venuz en allemaigne, en ſouyce : Et au pays de Lorraine : et de la grant champaigne : ou il y auoit pour ce temps la de grans boys : & de celluy temps ſabbatoyent les grans ſoreſtz Car il failloit paſſer par dedans. Quant la grant iument fut dedans les foreſtz de champaigne les mouches ſe prindrent a la picquer au cul ladicte iument qui auoit la queue de deux cens braſſes. Et groſſe a laduenant : ſe print a eſmoucher : & alors vous euſſiez veu tomber ſes gros cheſnes menu comme greſle : & tant continua ladicte beſte que il ny demoura arbre debout que tout ne fuſt rue par terre : et autant en fiſt en la beaulce : car a preſent ny a nul boys : et ſont contrainctz les gens du pays de eulx chauffer de feurre ou de chaulme. Et Gargantua qui ſuyuoit ladicte iument : & ne la pouoit arreſter ſe miſt vng ecot de boys ou petit orteil qui peſoit plus de deux cens liures. Gargantua ſe trouua blece et ſe print a clocher en diſant a ſon pere & mere que il ſe vouloit repoſer. Alors ſen allerent au riuaige de la mer ou a preſent eſt le mont ſainct michel. Quant grant goſier & galemelle & Gargantua furent au riuaige de la mer ilz furent bien eſbahys de veoir tant deaue. Alors grant Goſier demanda le chemin pour aller en la grant bretaigne ou ſe tenoit le Roy artus : et on luy dict que il leur conuenoit paſſer la mer ſilz y vouloyent aller. Ce pendant Gargantua penſoit ſon petit orteil & y mettoit vne tante que neſtoit pas moins longue de troys toiſes & eſtoit ladicte tante le bout dung clochier dune petite parroiſſe qui eſtoit la aupres : duquel clochier il en auoit oſte la croiſee ou eſtoit le coq : car elle luy euſt faict mal a ſa playe a cauſe des croiſons : & ne miſt guieres la playe a eſtre guerie. Et notez que il failloit quatre cens aulnes de toille pour taire la bande dudit petit orteil ſauf demy quartier iuſtement Car il lauoit vng peu enfle a cauſe du mal quil y auoit eu parauant.
Alors que ſceurent les gens du pays que ilz eſtoyent au riuaige vous euſſiez tant veu venir de gens de toutes pars pour les veoir que ceſtoit vne choſe ineſtimable, dont entre toutes nations qui y vindrent, les bretons leur firent beaucoup de mal. Et deuez ſcauoir que ce quilz portoyent ſur leur teſtes ilz le mirent bas & les viures que portoit la grant iument ſur ſoy : puis lenuoyerent paiſtre parmy les landes : & comme bons meſnagiers ferrerent bien leur bagaige. Mais ne ſceurent ſi bien faire ne garder leur vitaille que en peu dheure vous neuſſiez veu ces Bretons a lentour de ces rochiers caches de peur que on ne les veiſt : & auecques grans couſteaulx lung couppoit vne grant piece de venaiſon, lautre vne groſſe piece de beuf : tant y vindrent de foys que grant goſier les apperceut. Lors iura que ſe ilz namendoyent ce que il luy auoyent deſrobe que ilz mangeroyent toutes les vaches de leur pays. Ce voyant les bretons ilz leur baillerent deux mille vaches pour recompenſe, ſans les veaulx qui ne furent pas du conte. Adonc grant goſier & Galemelle dirent que ilz garderoyent bien que plus ne feuſſent deſrobes par le moyen des deux rochiers, Et alors ledit grant goſier et Galemelle prindrent chaſcun le ſien ſur la teſte ainſi que les auoyent apportez dorient. Et puis ſe mirent en la mer diſant que quant ilz en auroyent affaire qui les pourroyent auſſi bien aller querir comme il les auoyent portez. Et quant grant goſier fut aſſés auant il miſt le lien ſur la riue de la mer lequel rochier a preſent eſt appelle le mont ſainct Michel. Et miſt ledit grant goſier la poincte contre mont : et le puis prouuer par pluſieurs micheletz. Et eſt ledit rochier treſbien garde de preſent au noble roy de France comme vrayes relicques precieuſes. Galemelle vouloit mettre le ſien contre mais grant Goſier dict quelle nen feroit riens & que il le failloit porter plus auant, penſant a luy meſmes que tel pourroit prendre lung qui ne prendroit pas lautre. Galemelle fiſt le commandement, & le porta plus loing. Et eſt ledit rochier de preſent appelle tombelaine. Apres ſen ſont retournes les deux perſonnaiges ou il ont trouue Gargantua qui ſe gardoit que les bretons ne beſongniſſent a ſa perte comme aultresfoys auoyent faict.
⸿ Comment le pere et la mere de Gargantua moururent dune fiebure et comment Gargantua emporta les cloches de noſtre dame de paris.
Apres que grant goſier & Galemelle furent venuz de porter les deux rochiers : il leur print vun fieure continue laquelle ſi tresfort les tourmenta que en brief ilz moururent par faulte dune purgation. Parquoy gargantua ſe cuyda deſeſperer car il ſe arracha les cheueux & ſe gratoit la teſte. Il frappoit du pie contre terre, il ſe detordoit les bras : ceſtoit merueille du dueil quil demenoit. Puis ſon dueil paſſa & luy ſouuint quil auoit ouy dire que Paris eſtoit la plus grant ville du monde il luy print enuie de y aller car il appetoit a veoir choſes nouuelles comme font ieunes gens. Lors il monta ſur ſa grant iument & ſe miſt a chemin, quant il fut pres il ſe miſt a pied & enuoya paiſtre la iument, puis va entrer en la ville et ſe alla aſſeoir ſur vne des tours de noſtre dame, mais les iambes luy pendoyent iusques en la riuiere de ſeine et regardoit les cloches de lune & puis de lautre & ſe print a branſler les deux qui ſont en la groſſe tour lesquelles ſont tenues les plus groſſes de France. Adonc vous euſſiez veu venir les pariſiens tous a la foule qui le regardoyent & ſe mocquoyent de ce que il eſtoit ſi grant. Lors penſa que il emporteroit ces deux cloches & que il les pendroit au col de ſa iument ainſi que il auoit veu des ſonnettes au col des mules. Adonc ſen part & les emporte, qui furent marris ce furent les pariſiens car de force ne falloit point vſer contre luy. Lors ſe mirent en conſeil, et fut dit que lon yroit le ſupplier que il les apportaſt et miſt en leurs places ou il les auoit prinſes et que il ſen allaſt ſans plus reuenir, et luy donnerent troys cens beufz & deux cens moutonſ pour ſon diſner ce que accorda Gargantua puis ſen alla ledit Gargantua ſur le riuaige de la mer dont il eſtoit venu & lors recommenſa ſon dueil : quant il ne veit point ſon pere et ſa mere la ou il les auoit laiſſez mors, car Merlin qui ſcauoit tout eſtoit venu pour le reconforter lequel les auoit faict enterrer. Ledit Melin vint a Gargantua & luy dict ne te deconforte plus pour la mort de ton pere & mere, car ie les ay faict enterrer en ce lieu la. Lors dict Gargantua qui eſtes vous qui ainſi parles, diſt Merlin ie ſuis celluy qui commanda a ton pere que il vint par deca pour te preſenter au Roy artus. Dea dict Gargantua eſſe vous qui auez nom Merlin ouy dict il & pourtant diſpoſe toy pour ten venir auec moy en la grant bretaigne ſeruir le Roy. Alors dict Gargantua, ſire Merlin ie ſuis a vous, ayes pitié du pouure orphelin, puis dict Merlin va querir ta iument et paſſerons la mer car il eſt heure de partir. Gargantua fiſt ſon commandement & amena ladicte iument pres du riuaige de la mer laquelle eut peur de ondes en forte que on leuſt ouye ronfler de dix lieux puis ſe print a ſaulter ruer et courir. Merlin voyant que Gargantua vouloit aller apres luy dict que il la laiſſaſt aller & quelle alloit en flandres et que ladicte iument eſtoit chaulde et pourroit eſtre couuerte de beaulx poulains dont les flamans auroyent de la raſſe & que vne aultrefoys la pourroit recouurer. Mais tant y fut ladicte iument quelle fiſt poulains & poulaines, pourtant ſaichez que de ycelle eſt venu le nom des grans iumens de Flandres.
⸿ Comment Merlin mena Gargantua en la grant bretaigne.
Apres la perte de la grant iument Merlin fiſt venir vne nue qui porta luy & Gargantua ſur le bort de la mer pres Londres. Lors diſt Merlin a Gargantua, tu matendras icy & ie iray vers le bon Roy artus lequel te fera grant chere, & te deliurera vng don qui moult te plaira. Et pourtant ne le refuſe de rien que il te commande, non feray ie diſt Gargantua, ie feray tout voſtre vouloir. Alors ſen va Merlin qui ſalua le Roy puis diſt, Treſpuiſſant prince iamaine vng perſonnaige en vouſtre pays lequel eſt aſſés puiſſant pour deſſaire & mettre affin tous voz ennemys filz eſtoyent aſſemblez en vng oſt : & plus de cent mille hommes darmes dauantaige. Dea diſt le Roy comment eſt il poſſible, moy qui ay tant de vaillans gens de guerre iay perdu deux batailles ceſte ſepmaine paſſee. Sire diſt Merlin a ceſte foys leur monſtrerez que il ne vous doibuent pas venir veoir de ſi pres. Adonc le Roy & les ſeigneurs & barons auec Merlin montent a cheual. Et tantoſt ont trouue Gargantua qui ſe promenoit dont le Roy et les barons furent fort eſmerueilles de ſa groſſeur & haulteur. Lors le roy le ſalua & Gargantua luy rendit ſon ſalut comme a tel prince appartenoit : et le Roy luy demanda ſon nom. Sire de ſon nom ne vous ſoucies car il eſt pour ſe deſſendre en guerre contre ſon homme. Et gargantua leur reſpondiſt que ſil y en auoit trente mil hommes que il ne luy feroyent riens : adonc luy diſt le Roy que ſil vouloit aller combatre contre les Gos & Magos lesquelz luy faiſoyent guerre que il labilleroit de liuree & luy bailleroit gaiges & bouche a court. Lors le mercia Gargantua & diſt que lon luy fiſt vne maſſe de fer de ſoixante piedz de long : & que par le bout elle feuſt groſſe comme le ventre de vne tine. Lors commanda le Roy que len cherchaſſe des fourgerons pour ce faire Au ſurplus le Roy luy diſt que ces Gos et Magos eſtoyent fors & puiſſans & que ilz eſtoyent armez de pierre de taille & que il en auoit vng qui eſtoit ſon priſonnier lequel luy faiſoyt peur quant il le regardoit. Lors diſt Gargantua. Sire vous plaiſt il que ie le voye : et le Roy diſt que ouy : & enuoya querir ledit priſonnier comme diſt eſt. Et quant Gargantua le veit diſt. Sire voulez vous que ſe priſonnier ne vous face plus peur. Lors diſt le Roy faictes ce que vous vouldres. Et ſouldain Gargantua print ledit priſonnier par le collet et le getta deuant tous les Barons ſi treſhault que lon ne le pouuoit veoir puis tomba tout mort auſſi froiſſe que ſi vne tour fuſt tombee ſur luy. Puis diſt Gargantua. Sire ne craignes rien plus ceſtuy icy car il ne vous fera plus de peur.
La maſſue fuſt tantoſt faicte par la ſcience de Merlin tel que il luy failloit et en brief fuſt amenee dedans vne grant charrette comme on faict vne piece dartillerie : et preſentee a Gargantua lequel la print bien legierement & iura deuant tous les aſſiſtens que iamais ne beuroit ne mengeroit que les Gos et Magos neuſſent tous ſentiz que peſoit la maſſe que il tenoit en ſa main. Adonc vint vng poſte par le commandement du Roy artus qui le mena au camp des Gos et Magos & les monſtra audit Gargantua : diſant voyla les traiſtres Gos et Magos qui nuyt et iour nous veulent deſtruire. Et tout ſoudain Gargantua ſe fourre en la bataille comme vng loup, en vng troupeau de brebiz frapant de ſa maſſue ſa et la criant viue le bon Roy artus : car ie vous monſtreray loffence que luy aues faicte. Les Gos et Magos voyant que il eſtoit pire que vng grant dyable pour eulx ne luy ſcauoyent que faire fors tendre le dos : et demandoyent mercy Mais il nauoit pitie de nulz quelz quilz feuſſent. Lors vint larmee du roy artus qui fiſt le pillaige. Et Gargantua retourna a Londres par deuers le roy, et Merlin leur conta le cas : dont le roy fut fort ioyeulx de ſes vertus. Lors commanda le Roy dreſſer les tables pour Gargantua : et commanda faire les feuz de ioye en la cite pour la victoire quil auoit contre ſes ennemys les Gos et Magos. Lors ſe aſſiſt Gargantua a table : & a eſte aſſis preſentement. Et pour entree de table luy fut ſeruy les iambons de quatre cens pourceaulx ſallez : ſans les andouilles et boudins : et dedans ſon potaige la chair de deux cens lieures : & quatre cens pains : dont vng chaſcun peſoit cinquante liures : & la chair de deux cens beufz gras : dont il auoit menge les trippes de lentree de table. Et ne doubtez pas que le tranchouer la ou on luy tranchoit ſa chair ne feuſt merueilleuſement bien grant : car il pouoit bien tenir deſſus ledit tranchouer la chair de troys ou de quatre beufz : & y auoit ſix hommes qui ne ceſſoyent de trancher la chair deſſus ledict tranchouer et mettre par quartiers : et chaſcun quartier de beuf ne luy montoit que vng morceau : Et quatre puiſſans hommes qui ſans ceſſer a chaſcun morceau quil mangeoit luy iectoyent chaſcun vne grande paleree de mouſtarde en la gorge : & pour la deſſerte luy ſeruent quatre tonnettes de pommes cuyttes : et beut dix tonneaulx de cidre a cauſe quil ne beuuoit point de vin.
⸿ Comment Gargantua fut habille de la liuree du Roy artus.
Apres que les tables furent leuees & que Gargantua euſt prins ſa refection legierement non pas comme font vng tas de gallans, mais en eſcoutant les belles parolles et honneſtes ieulx & deuiſes du Roy et des princes qui la aſſiſtoyent, e quoy il prenoit plus de plaiſir cent mille foys quil ne faiſoit a boyre ne a menger. Le roy voyant que graces eſtoyent rendues & acheuees de dire, il manda querir ſon grant maiſtre dhoſtel, et luy commanda que il fiſt faire les habillemens de liuree de Gargantua, & quil fuſt fourny de chemiſe & de tous aultres veſtemens. Lors diſt le maiſtre dhoſtel que ainſi ſeroit il faict, puis que il luy plaiſoit le commander. Puis fut leue par le commandement dudict grant maiſtre dhoſtel, huyt cens aulnes de toille pour faire vne chemiſe audict Gargantua, et cent pour faire les couſſons en ſorte de carreaulx, lesquelz ſont mis ſoubz les eſſelles.
⸿ Pour faire ſon pourpoint fut leue ſept cens aulnes de ſatin, moytie cramoyſi et moytie iaulne, et trente deux aulnes & demy quartier de velours vert pour faire la bordeure dudict pourpoint.
⸿ Pour faire des chauſſes audict Gargantua fut achapte deux cens aulnes deſcarlate, et troys quartiers & demy, cheux le drappier.
⸿ Pour faire le ſaye de liuree fut leue neuf cens aulnes & demy quartier, moytie rouge & iaulne.
⸿ Pour faire la bordure fut achapte .lxx. aulnes de velours cramoyſi : moytie rouge & moytie iaulne, ainſi comme eſt dict par deuant.
⸿ Pour faire le manteau fut leue quinze cens aulnes vng Cartier & demy de drap iuſtement.
⸿ Pour faire ſes ſouliers fut achapte chez les conroyeurs cinquante peaulx de vache & demye.
⸿ Pour faire les courroyes a les fermer fut achapte deux douzaines de peaulx de veau iuſtement.
⸿ Pour carreler leſdicts ſoulliers fut achapte cheux les taneux le cuyr de trente ſix beufz.
⸿ Pour faire ſon bonnet a la coquarde fut baille au bonnetier deux cens quintaux de laine deux liures et demye et vng quart iuſtement.