Gargantua (page 9)
Aigles, Gerfaulx, Autours, Sacres, Laniers, Faulcons, Eſparuiers, Eſmerillons,
Et aultres : tant bien faictz & domeſticquez que, partans du chaſteau pour s’eſbatre es champs, prenoient tout ce que rencontroient. La venerie eſtoit vn peu plus loing, tyrant vers le parc.
Toutes les ſalles, chambres & cabinetz, eſtoient tapiſſez en diuerſes ſortes, ſelon les ſaiſons de l’annee. Tout le paué eſtoit couuert de drap verd. Les lictz eſtoient de broderie. En chaſcune arriere chambre eſtoit vn miroir de chriſtallin, enchaſſé en or fin, au tour garny de perles, & eſtoit de telle grandeur qu’il pouuoit veritablement repreſenter toute la perſonne. A l’iſſue des ſalles du logis des dames, eſtoient les parfumeurs & teſtonneurs, par les mains deſquelz paſſoient les hommes, quand ilz viſitoient les dames. Iceulx fourniſſoient par chaſcun matin les chambres des dames d’eau roſe, d’eau de naphe, & d’eau d’ange, & à chaſcune la precieuſe caſſollette, vaporante de toutes drogues aromatiques.
esté : été
Comment eſtoient veſtuz les religieux & religieuſes de Theleme.
Chapitre LVI.
es dames, au commencement de la fondation, ſe habilloient à leur plaiſir & arbitre. Depuis feurent reformeez par leur franc vouloir en la façon que s’enſuyt. Elles portoient chauſſes d’eſcarlatte, ou de migraine & paſſoient leſdictes chauſſes le genoul au deſſus par troys doigtz iuſtement, & ceſte liziere eſtoit de quelque belles broderies & deſcoupeures. Les iartieres eſtoient de la couleur de leurs bracelletz, & comprenoient le genoul au deſſus & deſſoubz.
Les ſouliers, eſcarpins & pantoufles de velours cramoyſi rouge ou violet, deſchiquettees à barbe d’eſcreuiſſe.
Au deſſus de la chemiſe veſtoient la belle Vaſquine de quelque beau camelot de ſoye. Sus icelle veſtoient la Verdugale de tafetas blanc, rouge, tanné, grys, &c. Au deſſus la cotte de tafetas d’argent faict à broderies de fin or & à l’agueille entortillé, ou ſelon que bon leur ſembloit, & correſpondent à la diſpoſition de l’air, de ſatin, damas, velours orangé, tanné, verd, cendré, bleu, iaune clair, rouge cramoyſi, blanc, drap d’or, toille d’argent, de canetille, de brodure, ſelon les feſtes. Les robbes, ſelon la ſaiſon, de toille d’or à frizure d’argent, de ſatin rouge couuert de canetille d’or, de tafetas blanc, bleu, noir, tanné, ſarge de ſoye, camelot de ſoye, velours, drap d’argent, toille d’argent, or traict, velours ou ſatin porfilé d’or en diuerſes protraictures.
En eſté, quelques iours, en lieu de robbes portoient belles Marlottes, des parures ſuſdictes, ou quelques bernes à la Moreſque, de velours violet à frizure d’or ſus canetille d’argent, ou à cordelieres d’or guarnies aux rencontres de petites perles Indicques. Et touſiours le beau panache, ſcelon les couleurs des manchons, & bien guarny de papillettes. En hyuer, robbes de tafetas des couleurs comme deſſus : fourrees de loups ceruiers, genettes noires, martres de Calabre, zibelines, & aultres fourrures precieuſes. Les patenoſtres, anneauls, iazerans, carcans, eſtoient de fines pierreries, eſcarboucles, rubys balays, diamans, ſaphiz, eſmeraudes, turquoyſes, grenatz, agathes, berilles, perles, & vnions d’excellence.
L’acouſtrement de la teſte eſtoit ſelon le temps. En hyuer à la mode Françoyſe. Au prin temps à l’Eſpagnole. En eſté à la Tuſque. Exceptez les feſtes & dimanches, eſquelz portoient accouſtrement Françoys, parce qu’il eſt plus honorable, & mieulx ſent la pudicité matronale. Les hommes eſtoient habilléz à leur mode : chauſſes pour le bas d’eſtamet, ou ſerge drapee, d’eſcarlatte, de migraine, blanc ou noir. les hault de velours d’icelles couleurs, ou bien pres approchantes : brodees & deſchiquetees ſelon leur inuention. Le pourpoint de drap d’or, d’argent, de velours, ſatin, damas, tafetas, de meſmes couleurs, deſchiquettés, broudez & acouſtrez en paragon. Les aguillettes, de ſoye de meſmes couleurs, les fers d’or bien eſmaillez. Les ſayes & chamarres de drap d’or, toille d’or, drap d’argent, velours porfilé à plaiſir. Les robbes autant precieuſes comme des dames. Les ceinctures de ſoye, des couleurs du pourpoint ; chaſcun la belle eſpee au couſté, la poignee doree, le fourreau de velours de la couleur des chauſſes, le bout d’or & de orfeurerie ; le poignart de meſmes.
Le bonnet de velours noir, garny de force bagues & boutons d’or. La plume blanche par deſſus, mignonnement partie à paillettes d’or, au bout deſquelles pendoient en papillettes beaulx rubiz, eſmeraudes, &c. Mais telle ſympathie eſtoit entre les hommes & les femmes que par chaſcun iour ils eſtoient veſtuz de ſemblable parure. Et pour à ce ne faillir, eſtoient certains gentilz hommes ordonnez pour dire es hommes, par chaſcun matin, quelle liuree les dames vouloient en icelle iournee porter. Car le tout eſtoit faict ſelon l’arbitre des dames. En ces veſtemens tant propres & accouſtremens tant riches ne penſez que eulx ny elles perdiſſent temps aulcun, car les maiſtres des garderobbes auoient toute la veſture tant preſte par chaſcun matin : & les dames de chambre tant bien eſtoient aprinſes que en vn moment elles eſtoient preſtes & habillez de pied en cap.
Et pour iceulx acouſtremens auoir en meilleur oportunité, au tour du boys de Theleme eſtoit vn grand corps de maiſon long de demye lieue, bien clair & aſſorty, en laquelle demouroient les orfeures, lapidaires, brodeurs, tailleurs, tireurs d’or, veloutiers, tapiſſiers, & aulteliſſiers, & là œuuroient chaſcun de ſon meſtier, & le tout pour les ſuſdictz religieux & religieuſes.
Iceulx eſtoient fourniz de matiere & eſtoffe par les mains du ſeigneur Nauſiclete, lequel par chaſcun an leurs rendoit ſept nauires des Iſles de Perlas & Canibales, chargees de lingotz d’or, de ſoye crue, de perles & pierreries. Si quelques vnions tendoient à vetuſté, & changeoient de naifue blancheur, icelles par leur art renouuelloient en les donnant à manger à quelques beaulx cocqs, comme on baille cure es faulcons.
esté : été
Comment eſtoient reiglez les Thelemites à leur maniere de viure.
Chapitre LVII.
oute leur vie eſtoit employee non par loix, ſtatuz ou reigles, mais ſelon leur vouloir & franc arbitre. Se leuoient du lict quand bon leur ſembloit : beuuoient, mangeoient, trauailloient, dormoient quand le deſir leur venoit. Nul ne les eſueilloit, nul ne les parforceoit ny à boyre, ny à manger, ny à faire choſe aultre quelconques. Ainſi l’auoit eſtably Gargantua. En leur reigle n’eſtoit que ceſte clauſe. Fay ce que vouldras. Par ce que gens liberes, bien nez, bien inſtruictz, conuerſans en compaignies honneſtes, ont par nature vn inſtinct, & aguillon, qui touſiours les poulſe à faictz vertueux & retire de vice, lequel ilz nommoient honneur. Iceulx quand par vile ſubiection & contraincte ſont deprimez & aſſeruiz, detournent la noble affection, par laquelle à vertuz franchement tendoient, à depoſer & enfraindre ce ioug de ſeruitude. Car nous entreprenons touſiours choſes defendues & conuoitons ce que nous eſt denié.
Par ceſte liberté entrerent en louable emulation de faire tous ce que à vn ſeul voyaient plaire. Si quelq’vn ou quelcune diſoit beuuons, tous buuoient. Si diſoit iouons, tous iouoient. Si diſoit allons à l’eſbat es champs, tous y alloient. Si c’eſtoit pour voller ou chaſſer, les dames, montees ſus belles hacquenees auecques leurs palefroy gourrier, ſus le poing, mignonement enguantelé, portoient chaſcune ou vn Eſparuier, ou vn Laneret, ou vn Eſmerillon : les hommes portoient les aultres oyſeaulx.
Tant noblement eſtoient apprins qu’il n’eſtoit entre eulx celluy ne celle qui ne ſceuſt lire, eſcripre, chanter, iouer d’inſtrumens harmonieux, parler de cinq & ſix langaiges, & en iceulx compoſer tant en carme, que en oraiſon ſolue.
Iamais ne feurent veuz cheualiers tant preux, tant gualans, tant dextres à pied & à cheual, plus vers, mieulx remuans, mieulx manians tous baſtons, que là eſtoient. Iamais ne feurent veues dames tant propres, tant mignonnes, moins faſcheuſes, plus doctes à la main, à l’agueille, à tout acte muliebre honneſte & libere, que là eſtoient.
Par ceſte raiſon, quand le temps venu eſtoit que aulcun d’icelle abbaye, ou à la requeſte de ſes parens, ou pour aultres cauſes, vouluſt iſſir hors, auecques ſoy il emmenoit vne des dames, celle laquelle l’auroit prins pour ſon deuot, & eſtoient enſemble mariez. Et ſi bien auoient veſcu à Theleme en deuotion & amytié, encores mieulx la continuoient ilz en mariaige, d’autant ſe entreaymoient ilz à la fin de leurs iours comme le premier de leurs nopces. Ie ne veulx oublier vous deſcripre vn enigme qui fut trouué aux fondemens de l’abbaye, en vne grande lame de bronze. Tel eſtoit comme s’enſuyt.
esté : été
Enigme en prophetie. Chapitre LVIII.
Pavvres humains qui bon heur attendez,
Leuez vos cueurs, & mes dictz entendez.
S’il eſt permis de croyre fermement
Que par les corps qui ſont au firmament,
Humain eſprit de ſoy puiſſe aduenir
A prononcer les choſes à venir :
Ou, ſi l’on peut par diuine puiſſance
Du ſort futur auoir la congnoiſſance,
Tant que l’on iuge en aſſeuré diſcours
Des ans loingtains la deſtinee & cours,
Ie fois ſçauoir à qui le veult entendre,
Que ceſt hyuer prochain, ſans plus attendre,
Voyre plus toſt, en ce lieu ou nous ſommes
Il ſortira vne maniere d’hommes,
Las du repoz, & faſchez du ſeiour,
Qui franchement iront, & de plein iour,
Subourner gens de toutes qualitez
A different & partialitez.
Et qui vouldra les croyre & eſcouter
(Quoy qu’il en doibue aduenir & couſter),
Ilz feront mettre en debatz apparentz
Amys entre eulx & les proches parents :
Le filz hardy ne craindra l’impropere
De ſe bender contre ſon propre pere,
Meſmes les grandz de noble lieu ſailliz
De leurs ſubiectz ſe verront aſſailliz,
Et le debuoir d’honneur & reuerence
Perdra pour lors tout ordre & difference,
Car ilz diront que chaſcun à ſon tour
Doibt aller hault, & puis faire retour,
Et ſur ce poinct aura tant de meſlees,
Tant de diſcordz, venues, & allees,
Que nulle hiſtoyre, ou ſont les grands merueilles
A faict recit d’eſmotions pareilles.
Lors ſe verra maint homme de valeur,
Par l’eſguillon de ieuneſſe & chaleur
Et croire trop ce feruent appetit,
Mourir en fleur, & viure bien petit :
Et ne pourra nul laiſſer ceſt ouurage,
Si vne fois il y met le couraige,
Qu’il n’ayt emply par noiſes & debatz
Le ciel de bruit & la terre de pas.
Alors auront non moindre authorité
Hommes ſans foy, que gens de verité :
Car tous ſuyuront la creance & eſtude
De l’ignorante & ſotte multitude.
Dont le plus lourd ſera receu pour iuge.
O dommaigeable & penible deluge,
Deluge (dy ie) & à bonne raiſon,
Car ce trauail ne perdra ſa ſaiſon
Ny n’en ſera deliuree la terre :
Iuſques à tant qu’il en ſorte à grand erre
Soubdaines eaux, dont les plus attrempez
En combatant ſeront pris & trempez,
Et à bon droict : car leur Cueur adonné
A ce combat, n’aura point perdonné
Meſme aux troppeaux des innocentes beſtes,
Que de leurs nerfz, & boyaulx deshonneſtes
Il ne ſoit faict, non aux Dieux ſacrifice,
Mais aux mortelz ordinaire ſeruice.
Or maintenant ie vous laiſſe penſer
Comment le tout ſe pourra diſpenſer,
Et quel repoz en noiſe ſi profonde
Aura le corps de la machine ronde.
Les plus heureux, qui plus d’elle tiendront,
Moins de la perdre & gaſter s’abſtiendront,
Et taſcheront en plus d’vne maniere
A l’aſſeruir & rendre priſonniere,
En tel endroict que la pauure deffaicte
N’aura recours que à celluy qui l’a faicte :
Et, pour le pis de ſon triſte accident,
Le clair Soleil, ains que eſtre en occident,
Lairra eſpandre obſcurité ſur elle,
Plus que d’eclipſe, ou de nuict naturelle :
Dont en vn coup perdra ſa liberté,
Et du hault ciel la faueur & clarté,
Ou pour le moins demeurera deſerte.
Mais elle, auant ceſte ruyne & perte,
Aura longtemps monſtré ſenſiblement
Vn violent & ſi grand tremblement,
Que lors Ethna ne feuſt tant agitee,
Quand ſur vn filz de Titan fut iectee ;
Et plus ſoubdain ne doibt eſtre eſtimé
Le mouuement que feit Inarimé
Quand Tiphœus ſi fort ſe deſpita,
Que dens la mer les montz precipita.
Ainſi ſera en peu d’heure rengee
A triſte eſtat, & ſi ſouuent changee,
Que meſme ceulx qui tenue l’auront
Aulx ſuruenans occuper la lairront.
Lors ſera pres le temps bon & propice
De mettre fin à ce long exercice :
Car les grans eaulx dont oyez deuiſer
Feront chaſcun la retraicte aduiſer.
Et toutesfoys, deuant le partement,
On pourra veoir en l’air apertement
L’aſpre chaleur d’vne grand flamme eſpriſe,
Pour mettre à fin les eaulx & l’entrepriſe.
Reſte, en apres ces accidens parfaictz
Que les eſleuz ioyeuſement refaictz
Soient de tous biens, & de manne celeſte,
Et d’abondant par recompenſe honeſte
Enrichiz ſoient. Les aultres en la fin
Soient denuez. C’eſt la raiſon, affin
Que ce trauail en tel poinct terminé,
Vn chaſcun ayt ſon ſort predeſtiné.
Tel feut l’accord. O qu’eſt à reuerer
Cil qui en fin pourra perſeuerer.
La lecture de ceſtuy monument paracheuee, Gargantua ſouſpira profondement, & diſt es aſſiſtans.
Ce n’eſt de maintenant que les gens reduictz à la creance Euangelicque ſont perſecutez. Mais bien heureux eſt celluy qui ne ſera ſcandalizé & qui touſiours tendra au but, au blanc que Dieu par ſon cher Filz nous a prefix, ſans par ſes affections charnelles eſtre diſtraict ny diuerty. Le Moyne diſt. Que penſez vous, en voſtre entendement, eſtre par ceſt enigme deſigné & ſignifié ? Quoy ? diſt Gargantua, le decours & maintien de verité diuine. Par ſainct Goderan (diſt le Moyne) Telle n’eſt mon expoſition. Le ſtille eſt de Merlin le prophete. Donnez y allegories & intelligences tant graues que vouldrez. Et y rauaſſez, vous & tout le monde, ainſy que vouldrez : de ma part, ie n’y penſe aultre ſens enclous qu’vne deſcription du Ieu de Paulme ſoubz obſcures parolles. Les ſuborneurs de gens ſont les faiſeurs de parties, qui ſont ordinairement amys. Et apres les deux chaſſes faictes, ſont hors le ieu celluy qui y eſtoyt & l’aultre y entre. On croyt le premier qui dict ſi l’eſteuf eſt ſus ou ſoubs la chorde. Les eaulx ſont les ſueurs : les chordes des raquettes ſont faictes de boyaux de moutons ou de cheures. La machine ronde eſt la pelote ou l’eſteuf. Apres le ieu on ſe refraiſchit deuant vn clair feu & change l’on de chemiſe. Et voluntiers bancquete l’on, mais plus ioyeuſement ceulx qui ont guaingné. Et grand chere.
Imprimé a Lyon par Frãcoys Juste.
esté : été
Comment Gargantua naſquit en façon bien eſtrange.
Chapitre VI.
vlx tenens ces menuz propos de beuuerie, Gargamelle commença ſe porter mal du bas. Dont Grandgouſier ſe leua deſſus l’herbe, & la reconfortoit honeſtement, penſant que ce feut mal d’enfant, & luy diſant qu’elle s’eſtoit là herbée ſoubz la ſaulſaye, & qu’en brief elle feroit piedz neufz, par ce luy conuenoit prendre couraige nouueau au nouuel aduenement de ſon poupon, & encores que la douleur luy feuſt quelque peu en faſcherie, toutesfoys que ycelle ſeroit briefue, & la ioye qui touſt ſuccederoit, luy tolliroit tout ceſt ennuy : en ſorte que ſeulement ne luy en reſteroit la ſoubuenance. Couraige de brebis (diſoyt il) depeſchez vous de ceſtuy cy, & bien touſt en faiſons vn aultre. Ha (diſt elle) tant vous parlez à voſtre aize, vous aultres hommes. Bien de par dieu ie me parforceray, puis qu’il vous plaiſt. Mais pleuſt à dieu que vous l’euſſiez coupé. Quoy ? diſt Grandgouſier. Ha (diſt elle) que vous eſtes bon homme, vous l’entendez bien. Mon membre (diſt il) ? ſang de les cabres, ſi bon vous ſemble, faictes apporter vn couſteau. Ha (diſt elle ia dieu ne plaiſe. Dieu me le pardoint, ie ne le dis de bon cueur : & pour ma parolle n’en faictes ne plus ne moins. Mais ie auray prou d’affaires auiourd’huy, ſi dieu ne me ayde, & tout par voſtre membre, que vous feuſſiez bien ayſe.
Couraige, couraige (diſt il) ne vous ſouciez au reſte, & laiſſez faire au quatre bœufz de deuant. Ie m’en voys boyre encores quelque veguade. ſi ce pendent vous ſuruenoit quelque mal, ie me tiendray pres : huſchant en paulme ie me rendray à vous.
Peu de temps apres elle commença à ſouſpirer, lamenter & crier. Soubdain vindrent à tas ſaiges femmes de tous couſtez. Et la taſtant par le bas, trouuerent quelques pellauderies aſſez de mauluais gouſt, et penſoient que ce feuſt l’enfant, mais c’eſtoit le fondement qui luy eſcappoit, à la mollification du droict inteſtine, lequel vous appellez le boyau cullier, par trop auoir mangé des tripes, comme auons declairé cy deſſus.
Dont vne horde vieille de la compaignie, laquelle auoit reputation d’eſtre grande medicine, & là eſtoit venue de Brizepaille, d’aupres Sainct Genou, deuant ſoixante ans, luy feiſt un reſtrinctif ſi horrible que tous ſes larrys tant feurent oppilez & reſerrez, que à grande poine, auecque les dentz, vous les euſſiez eſlargiz, qui eſt choſe bien horrible à penſer. Meſmement que le diable à la meſſe de ſainct Martin, eſcripuant le quaquet de deux gualoiſes, à belles dentz alongea ſon parchemin.
Par ceſt inconuenient feurent au deſſus relaſchez les cotyledons de la matrice, par leſquelz ſurſaulta l’enfant, & entra en la vene creuſe, & grauant par le diaphragme iuſques au deſſus des eſpaules (ou ladicte vene ſe part en deux) print ſon chemin à gauche, & ſortit par l’aureille ſeneſtre.
Soubdain qu’il fut né, ne cria comme les aultres enfans, mies, mies. Mais à haulte voix ſ’eſcrioit, à boire, à boire, à boire, comme inuitant tout le monde à boire. ſi bien qu’il fut ouy de tout le pays de Beuſſe & de Bibaroys.
Ie me doubte que ne croyez aſſeurement ceſte eſtrange natiuité. Si ne le croyez, ie ne m’en ſoucie, mais vn homme de bien, vn homme de bon ſens, croit touſiours ce qu’on luy dict, & qu’il trouue par eſcript.
Eſt ce contre noſtre loy, noſtre foy, contre raiſon, contre la ſaincte eſcripture ? De ma part, ie ne trouue rien eſcript es bibles ſainctes qui ſoit contre cela. Mais ſi le vouloir de Dieu tel euſt eſté, diriez vous qu’il ne l’euſt peu faire ? Ha pour grace, ne emburelucocquez iamais vos eſpritz de ces vaines penſees, car ie vous diz, que à Dieu rien n’eſt impoſſible. Et s’il vouloit les femmes auroient doreſnauant ainſi leurs enfans par l’aureille.
Bacchus ne fut il engendré par la cuiſſe de Iupiter ?
Rocquetaillade naſquit il pas du talon de ſa mère ?
Crocquemouche de la pantofle de ſa nourrice ?
Minerue naſquit elle pas du cerueau par l’aureille de Iupiter ?
Adonis par l’eſcorce d’vn arbre de mirrhe ?
Caſtor & Pollux de la cocque d’vn œuf pont & eſclous par Leda ?
Mais vous ſeriez bien d’aduantaige eſbahys & eſtonnez ſi ie vous expouſoys preſentement tout le chapitre de Pline, auquel parle des enfantemens eſtrange, & contre nature. Et toutesfoys ie ne ſuis poinct menteur tant aſſeuré comme il a eſté. Liſez le ſeptieſme de ſa naturelle hiſtoire, capi. iij, & ne m’en tabuſtez plus l’entendement.
esté : été
Comment le nom fut impoſé à Gargantua : & comment il humoit le piot.
Chapitre VII.
e bon homme Grandgouſier beuuant, & ſe rigollant avecques les aultres, entendit le cry horrible que ſon filz auoit faict entrant en lumiere de ce monde, quand il braſmoit demandant, à boyre, à boyre, à boyre, dont il diſt, que grand tu as, ſupple le gouſier. Ce que ouyans les aſſiſtans, dirent que vrayement il debuoit auoir par ce le nom Gargantua, puis que telle auoir eſté la premiere parolle de ſon pere à ſa naiſſance, à l’imitation & exemple des anciens Hebreux. A quoy fut condeſcendu par icelluy, & pleut treſbien à ſa mere. Et pour l’appaiſer, luy donnerent à boyre à tyre larigot, & feut porté ſus les fonts, & là baptiſé, comme eſt la couſtume des bons chriſtiens.
Et luy feurent ordonnees dix & ſept mille neuf cens treze vaches de Pautille & de Brehemond, pour l’alaicter ordinairement, car de trouuer nourrice ſuffiſante n’eſtoit poſſible en tout le pays, conſideré la grande quantité de laict requis pour icelluy alimenter. Combien qu’aulcuns docteurs ſcotiſtes ayent affermé que ſa mere l’alaicta : & qu’elle pouuoit traire de ſes mammelles quatorze cens deux pipes neuf potees de laict pour chaſcune foys. Ce que n’eſt vray ſemblable. Et a eſté la propoſition declairee mammallement ſcandaleuſe, des pitoyables aureilles offenſiue : & ſentent de loing hereſie.
En ceſt eſtat paſſa iuſques à vn an & dix moys : onquel temps par le conſeil des medecins on commença le porter : & fut faicte vne belle charette à bœufs par l’inuention de Iehan Denyau : dedans icelle on le pourmenoit par cy, par là, ioyeuſement, & le faiſoit bon veoir, car il portoit bonne troigne, & auoit preſque dix & huyt mentons : & ne crioit que bien peu : mais il ſe conchioit à toutes heures : car il eſtoit merueilleuſement phlegmaticque des feſſes : tant de ſa complexion naturelle, que de la diſpoſition accidentale qui luy eſtoit aduenue par trop humer de puree ſeptembrale. Et n’en humoyt goutte ſans cauſe.
Car s’il aduenoit qu’il feuſt deſpit, courrouſſé, faſché ou marry, s’il trepignoyt, s’il pleuroit, s’il crioit, luy apportant à boyre, l’on le remettoit en nature, & ſoubdain demouroit coy et ioyeulx.
Vne de ſes gouuernantes m’a dict, iurant ſa fy, que de ce faire il eſtoit tant couſtumier, qu’au ſeul ſon des pinthes & flaccons, il entroit en ecſtaſe, comme s’il gouſtoit les ioyes de paradis. En ſorte qu’elles, conſiderans ceſte complexion diuine, pour le reſiouir au matin faiſoient dauant luy ſonner des verres auecques vn couſteau, ou des flaccons avecques leur toupon, ou des pinthes avecques leur couuercle. Auquel ſon il s’eſguayoit, il treſſailloit, & luy meſmes ſe breſſoit en dodelinant de la teſte, monichordiſant des doigtz, & barytonant du cul.
esté : été
Comment on veſtit Gargantua.
Chapitre VIII.
vy eſtant en ceſt eage, ſon pere ordonna qu’on luy feiſt habillemens à ſa liuree : laquelle eſtoit blanc & bleu. De faict on y beſoigna, & furent faictz, taillez, & couſuz à la mode qui pour lors couroit.
Par les anciens pantarches qui ſont en la chambre des comptes à Montſoreau, ie trouue qu’il feut veſtu en la façon que s’enſuyt :
Pour ſa chemiſe, furent levees neuf cens aulnes de toille de Chaſteleraud, & deux cens pour les couſſons en ſorte de carreaulx, leſquelz on miſt ſoubz les eſſelles. Et n’eſtoit poinct froncee, car la fronſure des chemiſes n’a eſté inuentee ſinon depuis que les lingieres, lors que la poincte de leur agueille eſtoit rompue, ont commencé beſoigner du cul.