Gargantua (page 12)
Il en est de même à l’égard de quelques autres personnages moins importants, tels que Ponocrate & Gymnaste, qui, créés seulement dans le Gargantua, ne paraissent point dans le Pantagruel.
L’antériorité de ce livre semble si bien démontrée, que nul n’aurait songé à la contester, si l’on n’avait cru d’abord à la nécessité de reconnaître, par une forte de conséquence forcée, Rabelais pour l’auteur des grandes Cronicques. Elles paraissent, dans leur ensemble, tellement indignes de lui, que ses nombreux & fervents admirateurs ont mieux aimé nier l’évidence que de les lui attribuer.
Une conjecture fort sensée de M. Gaston Paris est de nature à les tirer d’embarras.
« Je ne doute pas, dit-il, que ce livre, antérieur à 1526, n’ait été revu par Rabelais qui le publia sans doute à Lyon en 1532. En effet le premier livre du Pantagruel est de la fin de 1532, & le Gargantua auquel il est fait allusion dans le prologue était certainement un livre nouveau. Tous deux, le Gargantua revu par Rabelais & le Pantagruel, ont paru, suivant une probabilité qui touche à la certitude, chez le même éditeur lyonnais, à un très-faible intervalle. C’est ce qui rend bien vraisemblable la participation de Rabelais à l’édition revue du Gargantua ; il était à Lyon depuis le commencement de 1532 ».
Ainsi s’explique qu’on trouve de temps à autre, au milieu d’un récit plat & insipide, un détail spirituel & vraiment comique, tout à fait de nature à être attribué à notre auteur.
« N’est-ce rien, dit Charles Nodier, que cette piquante figure d’énuniération qui caractérise avec une précision fantasque l’aplomb imperturbable des menteurs de profession ? Je l’avois regardée jusqu’ici comme une invention de Rabelais, & je la trouve à toutes les pages des Chroniques. Il faudroit donc qu’il l’eût dérobée à ses prédécesseurs, & on ne faisoit guère avant Rabelais de l’esprit à la manière de Rabelais. Il n’a pas conservé, à mon grand regret, ce joli passage des guerres du géant contre les Hollandois & les Irlandois, sous le commandement du roi Artus : « En peu de temps il (Gargantua) en tua cent mille deux cents & dix iustement, & vingt qui faisoyent les mors soubz les aultres. »
Ces traits, spirituellement naïfs, sont plus nombreux encore dans la réimpression des Cronicques de l’année 1533, à laquelle, suivant nous, Rabelais a également mis la main. Ce passage assez plat du texte de 1532 : « Y auoit ſix hommes qui ne ceſſoient de trancher la chair deſſus ledict tranchouer et mettre par quartiers : et chaſcun quartier de beuf ne luy montoit que vng morceau, » devient beaucoup plus piquant en 1533 : « Y auoit vingt hommes qui ne ceſſoyent de decouper la chair, & la mettre par quarties ſeullement Car d’vng beuf il n’en faiſoit que quatre petits morceaulx, et ne oſoit pas les faire plus gros pour cauſe qu’il ſe vouloit monſtrer honneſte a table. Et maſchoit les os comme on faict communement les os des alouettes. »
Ou je me trompe fort, ou c’est là du Rabelais, & du meilleur ; il le montre plus d’une fois aussi dans le dénoûment fort développé ajouté en 1533 aux Grandes Cronicques. Elles se terminent dans ce texte par cette réclame en faveur, tant de Pantagruel, qui venait de paraître, que des suites que son auteur songeait dès lors à lui donner.
« Gargantua… eut vng filz de Badebec ſon eſpouſe, lequel a faict autant de vaillances que Gargantua. Et le pourrez veoir par la vraye Chronicque, laquelle eſt vne partie imprimée. Et quelque iour que meſſieurs de Saine Victor vouldront, on prendra la coppie de la reſte des faicts de Gargantua, & de ſon filz Pantagruel. »
Les Chroniques gargantuines se multiplièrent ensuite sous divers titres, tantôt s’enrichissant de quelques morceaux du nouveau Gargantua & de Pantagruel, tantôt se condensant au contraire sous une forme des plus concises pour rentrer dans les limites restreintes des volumes de la Bibliothèque bleue.
Nous ne nous arrêterons pas à ces publications informes ; il nous suffit d’avoir attiré l’attention sur l’ouvrage primitif dont nous allons reproduire le texte, & qui a fourni, comme on pourra s’en assurer, de nombreux points de départ aux facétieuses amplifications de Rabelais.
À nos yeux, le seul mérite que puisse présenter la réimpression d’une rareté bibliographique de ce genre, c’est l’exactitude. Nous avons cherché à la pousser si loin que, non content de faire exécuter un fac-simile du titre, nous avons conservé, dans l’ouvrage, les fautes typographiques qui s’y rencontrent en grand nombre. Nous n’avons jugé nécessaire de les accompagner, ni de la mention sic qu’il aurait fallu répéter trop souvent, ni d’aucune note rectificative, car elles sont de nature à être corrigées à première vue par le lecteur, & ne peuvent donner lieu à aucune difficulté.
TOME I
GARGANTUA
Page 1 : Le frontispice qui occupe cette page est la reproduction de celui de la dernière des éditions séparées de Gargantua, que nous avons suivie, pensant avec Brunet, qu’elle renferme, pour ce premier livre, le texte définitif de Rabelais. Elle est décrite en détail dans notre Bibliographie, ainsi que les éditions, de dates antérieures, qui nous ont fourni des variantes.
L. 3 : Pere de Pantagruel. Voyez ci-dessus, p. 18, la remarque que cette qualification a inspirée à Beuchot.
L. 5 : Alcofribas. Ce nom, ainsi isolé, serait difficile à comprendre, mais on lit sur les frontispices de Pantagruel (édit. sans date et édit. de 1533) : Alcofrybas Naſier, anagramme fort exacte de Francoys Rabelais.
L. 5 : Abſtracteur de quinte eſſence. Dans le chap. XXI du liv. V (t. III, p. 80) on voit comment la reine Quinte Essence retint Pantagruel et ses compagnons « en eſtat d’Abſtracteurs. » En les investissant de cet « office » elle leur expose ainsi les droits qu’il leur confère : « Voyez, entendez, contemplez à voſtre libre arbitre, tout ce que ma maiſon contient : vous peu à peu emancipans du ſeruage d’ignorance. »
L. 8 : Liure plein de Pantagrueliſme. Rabelais ne nous a pas fait connaître du premier coup tout ce qu’il entend par ce mot : Pantagruelisme. Ses définitions, comiques et grossières au début, s’étendent et s’épurent à mesure que son œuvre avance. Dans Pantagruel, dont la publication a précédé (comme nous l’avons vu, p. 15) celle de Gargantua, être bon pantagruéliſte, c’est « viure en paix, ioye, ſanté, faiſans touſiours grand chere. » (t. I, p. 384) — Dans Gargantua, l’auteur explique : « en pantagrualiſant » par : « beuuans à gré & liſans les geſtes horrificques de Pantagruel. » (t. I, p. 11) — Dans le Prologue du Tiers liure la bienveillance et la bonne foi sont considérées comme indispensables aux adeptes ; le Pantagruélisme y est défini comme une « proprieté indiuiduale… moienant laquelle iamais en mauluaiſe partie ne prendront choſes quelconques, ilz congnoiſtront ſourdre de bon, franc, & loyal couraige. » (t. II, p. 12) — Enfin, après ces diverses interprétations, Rabelais nous donne, dans le Prologue du Quart liure, celle qu’on doit regarder comme définitive : « c’eſt certaine gayeté d’eſprit conficte en meſpris des choſes fortuites. » (t. II, p. 254). Seul il pouvait caractériser ainsi en quelques mots cette sagesse joyeuse, fruit d’une grande fermeté d’âme et d’une inaltérable sérénité de conscience. Sterne, qui, dans son Tristram Shandy, s’inspire continuellement de Rabelais, décrit en ces termes le Shandéisme, qui n’est qu’un souvenir du Pantagruélisme : « Le vrai Shandéisme… dilate le cœur et les poumons… Si on me laissait, comme à Sancho Pança, le choix de mon royaume… ce serait un royaume de sujets riant de tout cœur… j’ajouterais à ma prière, que Dieu voulût faire à mes sujets la grâce d’être aussi sages qu’ils seraient gais. » (édit. Charpentier, 1842, liv. IV, ch. CXVIII, t. I, p. 296)
Page 2, l. 11 : Pource que rire eſt le propre de l’homme. On lit après ce vers, dans l’édition de 1535, les deux mots suivants imprimés en gros caractères :
VIVEZ IOYEVX.
Page 3, l. 2 : Beuueurs treſilluſtres, & vous Verolez treſprecieux. De même, en tête du Prologue du Tiers liure : Beuueurs treſilluſtres, & vous Goutteux treſprecieux. Ces épithètes : illuſtres, précieux, sont destinées à parodier les termes pompeux que les auteurs prodiguent à ceux à qui ils adressent des dédicaces ; mais, en même temps, le mot précieux, appliqué aux goutteux et aux vérolés, paraît faire allusion aux remèdes rares et chers employés pour les guérir, et surtout aux métaux qui servaient au traitement de la maladie vénérienne. C’est du moins ce qui semble ressortir de ce passage où Noël du Fail emploie la même expression que Rabelais : « C’eſt le vif argent, dont on a frotté les pauures verolez precieux, lequel… pert, mange, & conſomme tout ce qu’il approche. » (édit. de la Bibl. elzév. t. I, p. 273)
L. 3 : Non à aultres ſont dediez mes eſcriptz. Rabelais développe ailleurs cette idée : « Seulement auois eſguard & intention par eſcript donner ce peu de ſoulaigement que pouois es affligez & malades abſens, lequel voluntiers, quand beſoing eſt, ie fays es preſens qui ſoy aident de mon art & ſeruice. » (t. II, p. 247)
L. 9 : Semblable es Silenes. « À ces Silènes exposés dans les ateliers des statuaires et tenant à la main une flûte ou des pipeaux. En séparant les deux pièces dont sont formées ces statues, on découvre à l’intérieur l’image d’un Dieu. » (Platon, Le Banquet, XXXI). Tabourot fait ainsi allusion à ce passage de Rabelais dans une de ses Touches, intitulée Le Magnifique et dirigée contre les « prothonotaires courtiſans : »
« Ce ſont bouettes d’apothicaires :
Belles dehors & rien dedans.
« CONTRETOVCHE.
« Ils ſeroient mieux s’ils reſſembloient
Aux ſilenes de l’ancien temps,
Qui, comme Socrates, eſtoient
Laides dehors, belles dedans.
« CONSIDERATION.
« Anciennement on appeloit ſilenes, les boëttes d’apothicaires, parce que ſus icelles eſtoient repreſentées pluſieurs figures drolatiques & ridicules, telles que du bon Silenus, maiſtre de Bacchus, dans leſquelles on mettoit les plus fines & precieuſes drogues, ainſi que l’interprete l’Ariſtophane François que i’aime ſuiure plutôt que l’interpretation que donne Eraſme, ſur le prouerbe Sileni Alcibiadis. Or auiourd’huy par le contraire, elles ſont belles exterieurement & n’y a dedans drogue qui guere vaille. » (ve livre, p. 61 de la reproduction de l’édit. de 1588, Bruxelles, 1863)
Les détails suivants, empruntés à un auteur technique, prouvent la rigoureuse exactitude de la description que Rabelais fait des boîtes d’apothicaires : « Les petites boëttes quarrées ſont artiſtement agencées & compoſées de quatre ou cinq petits ais, ſecs, courts, & bien elabourez : on met en icelles les eſcorces, les excroiſſances, les fleurs, les tablettes, les os, cornes, ongles, & autres parties des animaux après qu’elles ſont bien deſſechées… il n’y a que ceſt endroict des boettes & coffrets qui paroît à la veüe de ceux qui entrent en la boutique, qui ſoit orné, & embely de toute ſorte de peintures recreatiues, comme peuuent eſtre cerfs volans, viédazes empennez, centaures cul pelé, oiſons bridez, cannes baſtées, & autres ſemblables, entre leſquelles on a accouſtumé de laiſſer vn petit vuide quarré pour y eſcrire en lettres d’or ou d’azur, le nom de la drogue qui eſt contenüe en vne chacune d’elles ; quant au reſte des boëtes il eſt communément ſans aucune peinture. » (Les Œuures pharmaceutiques du Sr. Iean de Renou… traduites… par M. Louys de Serres. — Lyon, Antoine Chard, M.DC.XXVI. In-fol., p. 483)
Les figures grotesques qui ornaient ces boîtes étaient fort employées au XVIe siècle et au commencement du XVIIe. Regnier décrit ainsi une lanterne renfermant des espèces d’ombres chinoises représentant des sujets analogues :
L’autre qui de ſoy-meſme eſtoit diminutiue,
Reſſembloit tranſparante vne lanterne viue
Dont quelque Paticier amuſe les enfans,
Où des oyſons bridez, Guenuches, Elefans,
Chiens, chats, lieures, renards, & mainte eſtrange beſte
Courent l’vne apres l’autre…
(Sat. XI, p. 89, Collection Lemerre)
Page 4, l. 17 : La dignité des braguettes. Rabelais y revient plus loin : « Ie vous en expoſeray bien d’aduantaige au liure que i’ay faict De la dignité des braguettes. » (t. I, p. 32) — « Par dieu, (dit à ſon tour Panurge, t. I, p. 294) ie feray vn liure de la commodité des longues braguettes, quand i’auray plus de loyſir. De faict en compoſa vn beau & grand liure auecques les figures : mais il n’eſt encores imprimé, que ie ſaiche. » Il ne l’a pas été, à moins qu’on ne veuille considérer comme un échantillon de l’ouvrage le chapitre VIII du Tiers liure intitulé : Comment la braguette eſt premiere piece de harnois entre gens de guerre.
L. 17 : Des poys au lard cum commento. « Avec commentaire. » Ce traité figure honorablement dans le catalogue des « beaulx liures de la librairie de ſainct Victor. » (t. I, p. 247)
Page 5, l. 7 : Veiſtes vous onques chien rencontrant quelque os medulare ? Du Fail s’est rappelé ce passage : « Veiſtes vous oncques vn chien ayant deſrobé vn lopin de lard. » (t. I, p. 82)
L. 8 : C’eſt, comme dict Platon lib. ij de rep., la beſte du monde plus philoſophe. Ἀλλὰ μὴν ϰομψὸν γε φαὶνεται τὸ πάθος αὺτοῦ τῆς φύσεως ϰαὶ ὤς ἀληθῶς φιλόσοφον.
L. 17. : La mouelle eſt aliment elabouré à perfection de nature, comme dict Galen .iij. facu. natural. & xj. de vſu parti. Rabelais détourne un peu de leur sens les deux passages auxquels il renvoie. Galien fait simplement remarquer dans le De facultatibus naturalibus (liv. III, ch. 5) que « comme le sang nourrit les chairs de même la moelle nourrit les os ; » puis, dans le De usu partium (liv. XI, ch. 18), se référant à ce passage, « nous avons démontré, dit-il, que la moelle est l’aliment propre aux os. »
L. 21 : Ces beaulx liures de haulte greſſe. Rabelais mentionne parmi les « liures de la librairie de ſainct Victor… Soixante & neuf breuiaires de haulte greſſe. » Dans ces deux passages cette expression se prête à un de ces doubles sens que notre auteur affectionne. On lit dans une recette du Ménagier de Paris (édit. Crapelet, 1846, t. II, p. 271) où il est question des « oes, poules, chappons deſpeciez par pièces, & mis en paſté, » que « les chappons de haulte greſſe… ne ſe deſpiecent point, » sans doute parce qu’ils sont considérés comme des animaux de choix. Ce mot a le même sens dans cet éloge que Dindenault fait de ses moutons (t. II, p. 290) : « Moutons de Leuant, moutons de haulte fuſtaye, moutons de haulte greſſe ; » et Panurge, prenant dans sa réponse le contre-pied de chacune des expressions que le marchand vient d’employer, lui propose de le payer « en monnoye de Ponant, de taillis, & de baſſe greſſe. » C’est cette signification de morceau exquis, que Du Fail a en vue quand il parle de Phryné comme d’une « putain de haute greſſe ; » (t. II, p. 240) et Henri Estienne quand il dit dans La Précellence du langage françois (édit. Delalain, 1850, p. 134) : « Il a eſté eſcrit de quelque perſonnage, qu’il tenoit en mue vne putain de haute greſſe. » À ce compte, des liures de haute greſſe sont des livres importants, précieux ; mais Rabelais veut faire en même temps allusion à ces livres chargés de graisse par l’usage, comme le bréviaire de Gargantua « peſant tant en greſſe que en fremoirs & parchemin, poy plus poy moins, vnze quintaulx ſix liures. » (t. I, p. 79)
L. dernière : Croiez-vous… qu’oncques Homere, eſcriuent L’Iliade & Odyſſee, penſaſt es allegories leſquelles de luy ont calfreté Plutarche, Heraclides Ponticq. Eſcriuent doit se prononcer eſcriuant. C’est un participe présent et non une troisième personne plurielle. Ces deux manières différentes de prononcer la finale ent n’ont rien qui puisse nous étonner, car elles subsistent encore aujourd’hui, mais dans d’autres circonstances. Nous disons par exemple : le préſident, et : ils préſident. — La pensée exprimée par Rabelais se retrouve dans Montaigne : « Eſt-il poſſible qu’Homere aye voulu dire tout ce qu’on luy fait dire : & qu’il ſe ſoit preſté à tant & ſi diuerſes figures, que les theologiens, legiſlateurs, capitaines, philoſophes, toute ſorte de gents, qui traittent ſcience, pour diuerſement & contrairement qu’ils les traittent, s’appuyent de luy, s’en rapportent à luy : Maiſtre general à touts offices, ouurages, & artiſans : General Conſeiller à toutes entrepriſes ? Quiconque a eu beſoing d’oracles & de predictions, en y a trouué pour ſon faict. Vn perſonnage ſçauant & de mes amis, c’eſt merueille quels rencontres & combien admirables il y faict naiſtre, en faueur de noſtre religion. » (Essais, liv. II, chap. XII, Collection Lemerre, t. II, p. 358)
Page 6, l. 3 : Ce que d’iceulx Politian a deſrobé ? Rabelais se fait ici l’écho de son ami Budé qui appelle Politien « Vir… quidem excellentis doctrinæ, sed animi non satis ingenui, » et l’accuse d’avoir tiré toute sa préface sur Homère d’une vie d’Homère en grec, qui n’était pas encore traduite et qu’on attribuait à tort à Plutarque. (V. Annotationes Gulielmi Budæi… in XXIIII Pandectarum libros, Lugduni, S. Gryphius, 1551, p. 547)
L. 6 : D’Ouide en ſes Metamorphoſes, les ſacremens de l’euangile. Plusieurs rêveurs ont interprété les Métamorphoses d’Ovide d’une manière allégorique. Rabelais a probablement eu en vue un ouvrage, composé d’abord en latin, puis traduit en français, et dont voici le titre : Cy commence Ouide de Salmonen ſon liure jntitule Methamorphoſe, Contenat. XV. liures particuliers moraliſte par maiſtre Thomas waleys… Tranſlate E Compile par Colard manſion. On lit à la fin du volume : « En la noble ville de Bruges en flandres par Colart manſion, citoien de jcelle ou mois de May an de grace mil quatre cens iiij. xx. iiij » — Gr. in-fol. — Cet ouvrage, plusieurs fois réimprimé, est devenu populaire sous le nom de Bible des poètes.
L. 7 : Vn frere Lubin. La ballade, De frere Lubin, par Marot (édit. Picard, Paris, 1868, t. II, p. 64), où se trouvent ces vers :
Pour faire plus toſt mal que bien,
Frere Lubin le fera bien ;
Mais ſi c’eſt quelque bon affaire,
Frere Lubin ne le peult faire.
avait rendu ce nom proverbial.
L. 8 : Gens auſſi folz que luy :&… couuercle digne du chaudron. Regnier a dit dans un sens un peu différent :
… lors qu’on a du bien, il neſt ſi decrepite
Qui ne trouue (en donnant) couuercle à ſa marmite.
(Sat. XIII, p. 110)
L. 13 : Les dictant. C’est le texte de l’édit. Dolet. Celle de Juste porte : Dictans.
L. 15 : Aultre temps, que celluy qui eſtoit eſtably à prendre ma refection corporelle. « De ma part, ſi faut il que les meilleures heures (que i’ay diſpoſé à mon principal eſtude) diſpenſees, ie remue meſnage, ie tracaſſe, ie brouille ces belles beſognes que tu voy, aux heures où les autres coutumierement s’eſcurent les dens. « (Du Fail, t. I, p. 144)
L. 17 : Auſſi eſt ce la iuſte heure. Édit. de Juſte : Auſſi eſt cela iuſte heure.
L. 19 : Homere… & Ennie… ainſi que teſmoigne Horace.
Laudibus arguitur vini vinosus Homerus :
Ennius ipse pater nunquam, nisi potus, ad arma
Prosiluit dicenda… (lib. I, epiſt. XIX, v. 6)
L. 24 : Combien plus eſt friant, riant, priant. Souvenir de ces vers de Clément Marot (Chanſon III, t. II, p. 176) :
La blanche colombelle belle
Souuent ie vois priant criant :
Mais deſſoubz la cordelle d’elle
Me iecte vn œil friant, riant.
Page 7, l. 1 : Ses oraiſons ſentoient comme la ſerpilliere d’vn ord & ſale huillier. « Il fault… qu’elle (la parole) ne ſoit point affettee,… ny auſſi tant elabouree & trauaillée, comme diſoit Pytheas, qu’eſtoit celle de Demoſthenes, luy reprochant qu’elle ſentoit l’huile de la lampe. » Plutarque, Inſtruction pour ceulx qui manient affaires d’eſtat XVIII. Trad. d’Amyot. Édit. de 1801, t. XV, p. 123)
L. 9 : Eſcoutez, vietz dazes, que le maulubec vous trouſque. Les premières éditions portent : eſcoutaz, eſcotaz. « Écoutez, viſages d’ânes, que l’ulcère vous trouſſe. » Rabelais a répété cette imprécation gasconne à la fin du Prologue de Pantagruel (p. 218, l. 6) : « le maulubec vous trouſſe. »
L. 11 : Tout ares metys. « Immédiatement. »
Page 9, l. 3 : Ie vous remectz à la grande chronicque Pantagrueline recongnoiſtre la genealogie & antiquité dont nous eſt venu Gargantua. Pour les conséquences qu’on a voulu tirer de ce passage, voyez ci-dessus page 17, et, pour la Généalogie, t. I, p. 219.
L. 14 : Platon in Phileho & Gorgia. Édit. de 1537 et Dolet : Gorgialt. Édition de Juste : Gorgias. Socrate dit dans Philèbe : « C’est, à mou avis, une bonne maxime que celle qui ordonne de revenir jusqu’à deux et trois fois sur ce qui est bieii dit ; » et dans Gorgias : « Il est beau, dit-on, de dire et de considérer jusqu’à deux et trois fois les belles choses. »
L. 15 : Flacce. Allusion à ce vers d’Horace :
Hæc placuit semel ; hæc decies repetita placebit.
(Ars poetica, v. 365).
Page 10, l. 5 : Attendu l’admirable tranſport des regnes & empires :
Des Aſſyriens es Medes,
Des Medes es Perſes,
Des Perſes es Macedones.
Racine fait dire à Petit Jean :
Quand je voy les Eſtats des Babiboniens
Transferés des Serpans, aux Nacedoniens.
(Les Plaideurs, act. III, sc. III, Petite Bibliothèque littéraire, Lemerre, t. II ; p. 66)
L. 24 : Retournant à noz moutons. Dans le chapitre de ses Recherches intitulé : De quelques Adages & mots que nos anceſtres tirerent de la Farce de Patelin (liv. VIII, chap. LIX, édit de 1621, p. 683), Pasquier s’exprime ainsi : « Quand il aduient qu’en commun deuis quelqu’vn extrauague de l’on premier propos, celuy qui le veut remettre ſur ſes premieres brizées, luy dit. Reuenez à vos moutons, dont a vſé à meſme effect Rabelais en ſon premier liure de Gargantua. »
Voici le passage de la Farce de Maiſtre Pierre Pathelin (Édit. Geoffroy-Chateau, p. 81, act. III, sc. VI) auquel cette locution se rapporte :
pathelin.
Il eſt deſia ſi empreſſé,
Qu’il ne ſcet où il l’a laiſſé :
Il faut que nous luy reboutons.
le ivge.
Suz, reuenons à nos moutons :
Qu’en fut il ?
le drappier.
Qu’en fut il ? Il en print ſix aulnes.
L. 24 : Par don ſouuerain des cieulx. Édit. ant. à 1535 et 1535 : Par vn don ſouuerain de dieu. Édit. de 1537 et Dolet : Par vng don ſouuerain.
L. 27 : Exceptez celle du Meſſias, dont ie ne parle. Édit. ant. à 1535 et 1535 : De dieu ie ne parle.
L. 33 : Vn grand tombeau de bronze. « Dans un lieu appelé Civaux, à deux lieues de Chauvigni dans le bas Poitou, on trouve encore, preſque à fleur de terre, quantité de Tombes de pierre, qui occupent un terrain de près de deux lieues de tour, particulièrement vers la Vienne, où même on croit qu’il entre pluſieurs de ces Tombes. C’eſt à quoi Rabelais fait ici alluſion, & la Tradition du païs veut qu’elles aient ſervi à renfermer les Corps d’un prodigieux nombre de Viſigots Arriens, défaits par Clovis. » (Le Duchat, édit. de 1711)
Page 11, l. 4 : Hic bibitvr. « Ici on boit. »
L. 5 : En tel ordre qu’on aſſiet les quilles en Guaſcoigne. « Sur trois lignes parallèles, trois quilles ſur chaque ligne. » (Le Duchat)
L. 8 : Plus mais non mieulx ſentent que roſes. Regnier s’est servi de cette expression proverbiale dans la description qu’il a faite d’un pédant :
Ainſi ce perſonnage en magnifique arroy,
Marchant pedetentim s’en vint iuſques à moy
Qui ſentis à ſon nez, à ſes leures décloſes,
Qu’il fleuroit bien plus fort, mais non pas mieux que roſes.