Gargantua (page 15)
L. 31 : Le Leon,… ſeulement crainct & reuere le coq blanc ? Le passage auquel Rabelais nous renvoie se trouve au commencement du premier livre des Problèmes d’Alexandre d’Aphrodise, mais il est bon de remarquer que cet auteur n’indique pas la couleur du coq.
L. dernière : Proclus lib. de ſacrificio & magia. « Deinde et animalia sunt solaria niulta, velut leones et galli, numinis cujusdam solaris pro sua natura participes ; unde mirum est, quantum inferiora in eodem ordine cedant superioribus, quamvis magnitudine potentiaque non cedant ; hinc ferunt galluni timeri a leone quamplurimum et coli. » On voit que là encore il ne s’agit pas de la couleur du coq, mais seulement de son pouvoir sur le lion. Ce prétendu pouvoir a donné lieu à la vieille enseigne, où le Coq hardi était représenté sur le dos d’un lion.
Page 42, l. 19 : Selon l’opinion de Ariſtoceles en ſes problemes. Πρὸς μεν τὸ λευϰον ϰαὶ μέλαν ἥϰιστα δυνάμεθα ὰτενιξειν, ἂμφω γαρ λυμαἱνεται τὴν ὄψιν. (Problem., XXXI, 20)
L. 23 : Ainſi que Xenophon eſcript eſtre aduenu à ſes gens. Voyez Anabaſis, 4, 5.
L. dernière : Verrius, Ariſtoteles. Le témoignage de Verrius est invoqué par Pline, livre VII, chap. LIII ; et celui d’Aristote, par Aulu-Gelle, liv. III, chap. XV.
L. dernière : Tite Liue, apres la bataille de Cannes. Tite-Live rapporte (XX, 7) que deux femmes moururent de joie, l’une à la porte de la ville en retrouvant son fils sain et sauf, l’autre en voyant arriver chez elle le sien, dont on lui avait faussement annoncé la mort ; mais, selon lui, ces deux faits se rapportent à la bataille de Trasimène. Pline (VII, LIII) et Aulu-Gelle (III, XV) racontent le second comme arrivé après la bataille de Cannes.
Page 43, l. 2 : Et aultres. On peut ajouter à cette liste déjà longue Valère Maxime, IX, 7.
L. 2 : Diagoras Rodien, Chilo, Sophocles, Diony, tyrant de Sicile, Philippides, Philemon, Polycrata, Philiſtion, M. Iuuenti, & aultres qui moururent de ioye. Les succès remportés dans les jeux de la Grèce causèrent quelques-unes de ces morts violentes : Diagoras vit ses trois fils victorieux le même jour aux jeux olympiques (Aulu-Gelle) ; Chilon en eut un qui obtint la même distinction (Pline, VII, XXXII) ; Sophocle et Denys avaient remporté le prix de tragédie (Pline, VII, LIII) ; Philippides celui de comédie (Aulu-Gelle). D’autres eurent des motifs plus futiles : « Philemon, voyant vn aſne qui mangeoit les figues qu’on auoit apreſté pour le diſner, mourut de force de rire, » ainsi que Rabelais lui-même nous le raconte un peu plus loin (t. I, p. 73. Voy, le commentaire relatif à ce passage). Polycrate, ou plutôt Polycrite, comme la nomme Plutarque, était une noble dame qui, d’après le témoignage d’Aristote, mourut d’un bonheur inattendu (Aulu-Gelle). Il n’est pas question de Philistion dans les auteurs que cite Rabelais ; mais Suidas nous apprend que c’était un poète comique qui mourut d’un excès de rire. Enfin le consul M. Juventius Talua, ou Thalna, périt au milieu d’un sacrifice qu’il faisait après avoir soumis la Corse (Pline, VIII, LIII, et Aulu-Gelle).
Page 44, l. 10 : A dormir, boyre, & manger. « Manger, boire, dormir : boire, dormir, & manger. Nous roüons ſans ceſſe en ce cercle. » (Montaigne, Eſſais, liv. II, ch. XIII, t. II, p. 390)
L. 18 : Patroilloit par tous lieux. La longue série de dictons et de proverbes qui commence après cette phrase et s’étend jusqu’à : les petitz chiens de ſon pere mangeaient en ſon eſcuelle (p. 45, l. 30), ne se trouve pas dans l’édition antérieure à 1535. Dans cette première rédaction, la peinture d’un enfant malpropre et indiscipliné est plus naïve et plus fidèle. Ensuite Rabelais en multipliant les expressions populaires a voulu exprimer que Gargantua faisait tout à contretemps, et a cherché à exciter le rire par cette interminable file de quolibets. Leur accumulation était un des procédés comiques du moyen âge ; on en trouve, au XVIIe siècle, le dernier et le plus complet spécimen dans La Comédie des proverbes. Chacune de ces locutions figurera au Glossaire sous le mot le plus caractéristique qu’elle renferme. Noël du Fail se rappelant ce passage de Rabelais, introduit, dans le chapitre des Contes d’Eutrapel intitulé Debats & accords entre pluſieurs honneſtes gens, (t. II, p. 21) un certain Charles Lancelot récusant un juge qui se conduisait à peu près comme le jeune Gargantua : « Couſtumier ordinaire de piſſer contre le vent, » il « embraſſoit & rien n’eſtraignoit. »
Page 46, l. 1 : Et ſabez quez, hillotz ? Que mau de pipe vous byre. Ceci est du patois gascon : « Et savez-vous, mes enfants ? Que le mal de pipe vous vire, » c’est-à-dire que l’ivresse vous retourne. Le mal de pipe, c’est le mal qui vient du tonneau, appelé pipe.
Sommes malades au cerueau
Du mal de pippe.
(Jean le Houx, p. 70)
L. 4 : Harry bourriquet. Cri dont les âniers de la Provence et du Languedoc se servent pour faire avancer leurs bêtes.
Bouriquet, bouriquet, Hanry Bouri l’ane,
Bouriquet, bouriquet, Hanry Bouriquet.
(Farce d’vn qui ſe fait examiner pour eſtre prebſtre, Anc. Théât. franc., t. II, p. 373)
L. 8 : La faire reuenir entre leurs mains. Rabelais a imité ces passe-temps des gouvernantes, et la longue série des synonymes dont elles se servent, du passage du Roman de la Rose qui commence ainsi :
Ie voy ſouuent que ces nourrices,
Dont maintes ſont baudes & nices,
Quand leur enfant tiennent & baignent
Et les manient & applainent,
Les couilles nomment autrement.
Vous ſçauez bien or ſi ie mens.
Lors ſe print Raiſon à ſoubzrire.
(Édit. 1531, ft 43)
L. 8 : Comme vn magdaleon d’entraict. Édition antér. à 1535 : Comme la paſte dedans la mect.
L. 22 : Monſieur ſans queue. Au XVIe siècle, être appelé « monsieur sans queue, » ou, comme nous dirions aujourd’hui, « monsieur, tout court, » c’était être traité comme un prince. Dans les Contes d’Eutrapel de Noël du Fail, des flatteurs qui cherchent à attraper de l’argent à une dupe l’appellent « monſieur sans queue. » (t. II, p. 22)
Page 48, l. dernière : A ceſte heure auons nous le moine. Il est certain que cette locution signifie : nous sommes attrapés ; mais il est assez difficile de savoir pourquoi. Voici ce qu’en pense Burgaud des Marets : « Le moine est un instrument fort ancien, faisant l’office de la bassinoire… Nos ancêtres, amateurs des plaisants tours, substituaient, à l’occasion, un plat de glace au réchaud. Donner ou avoir le moine étaient devenus synonymes de faire ou de subir l’espièglerie dont nous venons de parler. » Cette explication n’est pas dénuée de vraisemblance, mais elle ne pourrait être définitivement adoptée que si elle était appuyée d’un texte quelconque.
Page 49, l. 7 : Voulez vous vne aubeliere ? « Les gamins de Paris ont encore une plaisanterie de carnaval du même genre. Je me déguise en urlubière, disent-ils ; et, si on leur demande ce que c’est, ils font la même réponse que Gargantua, en disant mentonnière, au lieu de muselière. » (Burgaud des Marets)
L. 13 : Foin en corne. Allusion à ce passage d’Horace liv. I, sat. IV, v. 34) :
Fœnum habet in cornu ; longe fuge.
« Il a du foin à la corne ; fuyez au loin. » Il s’agit d’un médisant comparé à un bœuf vicieux à la corne duquel on a attaché une poignée de foin pour indiquer qu’il faut l’éviter.
L. 13 : Ie te voirray quelque iour pape. C’est une façon de vanter son intelligence. On lit dans Le Moyen de parvenir (p. 73) : « Acheue, mon petit compere, acheue, tu euſſes eſté pape, ſans que tu auois eſté marié à deux veuues. »
L. 21 : Sens dauant & ſens derriere. Sens, impératif du verbe sentir, substitué par équivoque au nombre cent. C’est précisément le contraire qui a lieu dans les auberges, où l’on place sur certaine porte le numéro 100, pour faire penser soit à l’impératif sens, soit à la troisième personne du présent de l’indicatif sent.
L. 29 : Vous auez la bouche fraiſche. C’est-à-dire : vous n’avez pas le gosier desséché, la bouche pâteuse, vous pouvez parler facilement. « Apprennent à deuiſer & bien parler, & auoir la bouche freyche. » (Martial de Paris, dit d’Auvergne, Arreſts d’Amour, LII)
Page 51, l. 1 : Comment Grandgouſier congneut l’eſperit merueilleux de Gargantua à l’inuention d’vn torchecul. Peut-être n’est-il pas inutile de faire d’abord remarquer que beaucoup d’écrivains français, avant Rabelais et de son temps, se sont livrés sans scrupule à des plaisanteries grossières du genre de celles que renferme ce chapitre. La troisième des Repues franches, attribuées à Villon, a pour titre : Des Torcheculs. En 1537, très peu après l’apparition de Gargantua, Eustorg de Beaulieu a publié un Rondeau des Torcheculs. Enfin Montaigne (t. I, p. 408), ayant dit que les Romains « ſe torchoyent le cul… auec vne eſponge, » ajoute : « Il faut laiſſer aux femmes cette vaine ſuperſtition des parolles. » Ce qui prouve que, quelque fondés que paraissent nos scrupules, ils étaient à peine connus et en tout cas très résolument écartés au XVIe siècle. Le récit d’un accident causé à frère Jean par l’emploi imprudent d’une Clementine (t. II, p. 450) peut servir de complément à ce chapitre.
L. 20 : Le plus ſeigneurial. Dans l’édition antérieure à 1535 et dans celle de 1535, avant ces mots on lit : le plus royal.
Page 52, l. 8 : Que le feu ſainct Antoine arde… Cette imprécation, qui revient dans les vers de la page suivante, était fréquente au moyen âge. On la trouve souvent dans notre ancien théâtre comique :
… Le feu ſainct Anthoine t’arde.
(Farce des cinq ſens, Anc. Théât. Franc, t. III, p. 311)
Page 53, l. 5 : As tu prins au pot ? veu que tu rimes deſia ?… Ie rime tant & plus : & en rimant ſouuent m’enrime. Jeux de mots sur les divers sens qu’avait alors rimer. Il se disait, et se dit encore en certains patois, et notamment en saintongeais, des viandes qui, par suite d’une cuisson trop ardente, prennent au pot, s’attachent, comme disent les cuisinières de Paris ; d’un autre côté on disait souvent s’enrimer pour s’enrhumer, ce qui avait donné lieu à un jeu de mots très souvent répété. On lit dans la première Epiſtre au Roy, de Marot (t. I, p. 149) :
En m’eſbatant ie fais rondeaulx en rithme,
Et en rithmant bien ſouuent ie m’enrime.
et dans Le varlet à louer :
Las d’eſtre debout, ie m’aſſied
Pour compoſer en proſe ou rime,
Où le plus ſouuent ie m’enrime,
Si ie n’ay vn peu vin humé.
(Poés. franc. des XV et XVI s. Biblioth. Elzévir., t. I, p. 84)
Page 54, l. 11 : Par la mer dé. « Par la merci Dieu, » locution très fréquente dans notre ancienne langue : « Seignor, nos auons ceſte vile conquiſe, par la Dieu grace & par la voſtre. » (Ville-Hardouin, 2e édit. F. Didot. 1874, p. 48). M. Natalis de Vailly donne comme variantes : le merchi de Dieu ou la mierchi Diu. Cette expression abrégée : mer dé, qui revient plus loin dans Gargantua (p. 98, l. 21, et p. 133, l. 27), a été employée ici pour produire une équivoque sur laquelle il est superflu d’insister.
L. 13 : En la gibbeſiere de ma memoire. Ces périphrases ampoulées étaient fréquentes chez certains prédécesseurs de Rabelais. Jean de Garlande dit, dans la préface de son Dictionnaire composé au XIIIe siècle, que cet ouvrage est un recueil des mots que l’écolier doit garder dans « l’armoire du cœur (in cordis armariolo). » Roger de Collerye dit aussi : « L’armoire de mon eſprit. » (Œuvres, 1855, p. 48. Biblioth. elzévir. et Villon, dans le Petit testament (p. 18) :
Lors ie ſenty dame Memoire
Reſcondre & mectre en ſon aulmoire
Ses eſpeces collaterales.
Bouchet s’est rappelé la plaisante expression de Rabelais : « Ce ieune Medecin mettant cela en la gibbeſiere de ſa memoire… » (Dixieſme ſeree. Éd. Lemerre, t. II, p. 213)
L. 26 : Docteur en gaie ſcience. Éd. ant. à 1535, 1535, 1537 et Dolet : Docteur en Sorbone.
Page 56, l. 1 : Comment Gargantua feut inſtitué… L’histoire de l’éducation de Gargantua qui commence ici est le morceau classique de l’ouvrage de Rabelais. Sa valeur n’a été, en aucun temps, contestée par personne. — En 1770, au moment où les archaïsmes de Rabelais et la crudité naïve de son langage effarouchaient une société corrompue, François de Neufchateau déclarait, dans une note de son Epître à Madame la comtesse d’Alsace sur l’éducation de son fils (p. 53), que « ces deux chapitres suffiroient seuls pour démontrer l’immense érudition et la philosophie de Rabelais. » — En 1773, dans sa seconde Lettre à M. de Voltaire, Clément disait : « Je ne crois pas qu’on ait rien dit de plus sensé sur l’éducation. » — Ces jugements toutefois n’avaient eu qu’assez peu de retentissement. Il en fut tout autrement de l’intéressante Étude sur les idées de Rabelais comparées aux pratiques et aux routines de son temps… insérée par Guizot, en 1811, dans les Annales d’éducation (t. II, p. 323). C’est seulement après certaines précautions oratoires que le jeune professeur ose avouer son opinion. « On ne m’entendra pas sans étonnement, dit-il, nommer d’abord Rabelais comme un de ceux qui ont le mieux pensé et le mieux parlé en fait d’éducation avant Locke et Rousseau. » Ce morceau a été confirmé par lui, avec plus d’autorité, à soixante-deux ans de distance, dans L’Histoire de France racontée à mes petits-enfants (t. III, p. 160). — Depuis le moment du reste où Guizot avait risqué sa première appréciation, d’éminents esprits étaient venus l’appuyer. Il faut citer au premier rang Sainte-Beuve, qui avait amplement développé ce thème dans deux longs articles du Constitutionnel consacrés à Rabelais, mais où il n’avait guère osé aborder notre grand satirique que par ce côté. — Récemment un Allemand, M. Arnstaedt, a consacré un assez gros volume à l’examen comparatif des doctrines de Rabelais, de Montaigne et de Rousseau sur l’éducation : François Rabelais, und sein traité d’éducation, mit besonderer Berücksichtigung der pädagogischen Grundsätze Montaigne’s, Locke’s und Rousseau’s. Cet ouvrage consciencieux et complet, qui fournit les documents nécessaires à l’examen de la question et qui la résout en faveur de Rabelais, a offert à M. Albert de Réville l’occasion d’écrire un intéressant article inséré dans la Revue des Deux Mondes du 15 octobre 1872. — Dans le huitième chapitre d’une thèse soutenue en 1876 par M. A. Benoist, et qui a pour titre : Quid de puerorum institutione senserit Erasmus, les opinions d’Érasme sur l’éducation sont comparées à celles de Montaigne et de Rabelais. — Enfin, en 1877, dans un Rapport officiel fait à l’Académie des sciences morales, relativement à un concours pour le prix Bordin, sur l’Histoire critique des doctrines de l’éducation en France (p. 3), M. Gréard, tout en reconnaissant la différence, absolue en quelques points, des idées pédagogiques de Rabelais et de Montaigne, constate que « ce qu’au fond ils attaquent avec une égale hardiesse, c’est ce que Rabelais appelle les brouillamenta Scoti, Montaigne la science livresque, c’est-à-dire ce pédantisme du moyen âge qui enfermait l’enfant dans des « geôles. »
Les chapitres relatifs à l’éducation de Gargantua doivent être rapprochés de la lettre célèbre, réimprimée dans tous les cours de littérature, où Gargantua trace à Pantagruel le plan et presque le programme de ses études. Il faut se rappeler qu’elle a été écrite avant le Gargantua (voyez p. 15-19, ci-dessus), et que, malgré la place qu’elle occupe, elle n’est que le point de départ et l’argument du morceau beaucoup plus complet que nous trouvons ici. Il sera bon aussi, pour se convaincre que le plan de Rabelais était à très peu de chose près mis en pratique par quelques excellents esprits de son temps, de lire le récit des études d’Henri de Mesmes, de 1542 à 1550. Ce morceau, extrait des mémoires de l’auteur et rapporté par Rollin dans le Traité des études (liv. II, chap. II, art. 1), a été reproduit avec plus d’étendue et d’exactitude par M. Édouard Fournier sous ce titre : Comment se faisait une éducation au XVIe siècle (Variétés littéraires, t. X, p. 151).
L. 2 : Vn Sophiſte. Édit. ant. à 1535, 1535, 1537 et Dolet : Vn theologien, et plus loin (p. 57, l. 11) : Docteur en theologie, au lieu de : docteur ſophiſte.
Page 57, l. 15 : Le Facet, Theodolet, & Alanus in parabolis. Ces trois traités font partie du recueil intitulé : Auctores octo morales, Lugduni, Johannes Fabri, 1490. Le commentateur du premier traité en explique ainsi le titre : « Facetus eſt quidam liber metricus a magiſtro faceto editus loquens de præceptis & moribus, a Cathone, in ſua Ethica omiſſis. Et dicitur facetus per etymologiam quaſi fauens cætui, id eſt placens tam in dictis quam in factis populo. » — Le second ouvrage intitulé Ecloga Theoduli est un dialogue allégorique en 345 vers léonins, entre la Vérité et le Mensonge, dont la dispute est à la fin jugée par la Sagesse. — Les Paraboles d’Alain de Lisle (Alanus ab Inſulis), religieux de Citeaux, datent du XIIe siècle. — Peu de temps après Rabelais, Ramus attaquait vivement l’emploi de ces mêmes ouvrages d’enseignement dans son traité : De ſtudiis philoſophiæ & eloquentiæ conjungendis (1546) et dans le Proœmium reformandæ pariſienſis Academiæ, adressé à Charles IX.
L. 26 : De modis ſignificandi. « Sur les modes de signifier » Traité de Jean de Garlande, que Rabelais enrichit ici des commentaires d’un grand nombre de scoliastes pour lesquels il invente des noms bizarres et ridicules.
L. 32 : De modis ſignificandi non erat ſcientia. « Il n’y avait pas de science relativement aux modes de signifier. »
L. 34 : Le compoſt. « Le comput, » considéré comme une science indispensable aux ecclésiastiques, et dont il existait plusieurs traités qu’on enseignait dans les écoles : « Vng frere du ſuppliant, qui va à l’eſcole & alloiſt eſtudiant le Compenſt. » (Lettres de rémission de 1472, citées par Ducange au mot Computus.)
Page 58, l. 2 : Et fut l’an mil quatre cens & vingt, de la verolle que luy vint. Ceci est la reproduction à peu près textuelle de deux vers de l’épitaphe de frere Iehan l’Eueſque, cordelier, natif d’Orleas, par Clément Marot :
Cy giſt, repoſe & dort Ieans
Le feu eueſque d’Orleans,
I’entens l’eueſque en ſon ſurnom,
Et frere Iehan en propre nom,
Qui mourut l’an cinq cens & vingt,
De la verolle qui luy vint.
L. 5 : Hugutio, Hebrard Greciſme, le doctrinal, les pars, le quid eſt, le ſupplementum, Marmotret de moribus in menſa ſeruandis, Seneca de quatuor virtutibus cardinalibus, Paſſauantus cum commento. Et Dormi ſecure pour les feſtes. — Hugutio a écrit une grammaire. — Greciſmus est le titre d’un traité de philologie grecque en vers, composé en 1112 par Ébrard de Béthune. — Le doctrinal est le fameux doctrinale puerorum composé vers 1242 en vers léonins par Alexandre de Villedieu. — Les pars sont un traité des parties d’oraison ou parties du discours. — Le quid eſt, « qu’est-ce ? » est un livre élémentaire par demandes et par réponses. — Il est assez difficile de savoir au juste ce que c’est que le ſupplementum ; et les commentateurs de Rabelais sont loin d’être d’accord sur ce point. Peut-être notre auteur lui-même n’avait-il pas d’idée bien arrêtée à ce sujet, et voulait-il simplement critiquer la manie, alors fort répandue, de multiplier les additions, les appendices et les suppléments. — Il n’y a pas dans le texte de virgule après Marmotret, mais le sens en demande une. Cet ouvrage, dont Rabelais altère plaisamment le titre pour le rattacher au mot marmot et auquel il a donné une des premières places dans son répertoire de la librairie de Saint-Victor, ou il le nomme : Marmotretus de baboinis & cingis, est réellement intitulé : Mammetractus ſine expoſitio in ſingulis libris Bibliæ, authore Marcheſio. Mayence, Schaifter, 1470, in-fol. — De moribus in menſa ſeruandis, « Sur la manière dont on doit se conduire à table. » Titre d’un traité de Sulpitius Verulanus. — « Sénèque, sur les quatre vertus cardinales, » est un traité d’un certain Martin, évêque de Mondonedo. Ce traité fait partie des Auctores octo morales. — « Passavant, avec commentaire. » Jacques Passavant, moine florentin, est l’auteur d’un Specchio di vera penitenza et de divers traités latins. — Dormi ſecure… « Dors tranquillement. » C’est un recueil de sermons pour les fêtes des saints, ainsi que l’indique le titre : Sermones de Sanctis per annum ſatis notabiles & vtiles omnibus ſacerdotibus paſtoribus & capellanis, qui Dormi ſecure, vel Dormi ſine cura ſunt nuncupaci eo quod abſque magno ſtudio faciliter poſſint incorporari & populo prædicari. Nuremberg, A. Kobergers, 1486. Ces sermons étaient tout remplis de récits légendaires, « Qui voudra voir d’auantage de tels contes, liſe… ſermones Dormi ſecure, » dit H. Estienne dans son Apologie pour Hérodote, ch. XXXIV, p. 108.
Page 60, l. 6 : Il n’a encor douze ans. Édit. antér. à 1535 : Il un pas encor ſeize ans. Édit. de 1535, 1537 et Dolet : Il na encor ſeize ans.
Page 61, l. 9 : Chopiner ſophiſticquement. Édit. antér. à 1535, 1535, 1537 et Dolet : Chopiner theologalement. Henri Estienne commence fort longuement cette expression dans un passage de l’Apologie pour Hérodote, chap. XXII, p. 529, dont voici le commencement : « … Il ne nous faut que conſiderer ce qu’on appelle vin theologal… Car quand il eſt queſtion d’exprimer en vn mot vn vin bon par excellence, & fuſt ce pour la bouche d’vn roy, il faut venir au vin theologal… Quoy qu’il en ſoit, ce n’eſt pas ſans cauſe qu’on dit par prouerbe, Vin theologal, & Table d’Abbé. »
Page 62, l. 11 : Comme aſſez ſçauez que Africque aporte touſiours quelque choſe de noueau. Ce dicton est répété au cinquieſme livre (t. III, p. 19) : « Affrique, diſt Pantagruel, eſt couſtumiere touſiours choſes produire nouuelles & monſtrueuſes. » Pline nous apprend que c’était un proverbe vulgaire de Grèce : « Semper aliquid novi Africam afferre. » (Hist. Natur., VIII, 16)
Page 63, l. 4 : Et fut amenee par mer en troys carracques & vn brigantin. « Cette bonne plaisanterie, dit Burgaud des Marets, n’a point été perdue pour notre grand admirateur de Rabelais, La Fontaine :
Voſtre ſerviteur Gille
............
Tout fraichement en cette ville
Arrive en trois baſteaux, exprés pour vous parler. »
(Le Singe & le Léopard)
Remarquons toutefois que cette locution proverbiale « en trois bateaux » était d’un usage courant quand La Fontaine s’en est servi, et qu’il n’a peut-être pas songé en l’employant aux « troys carracques » de Rabelais. — Nous lisons dans une lettre de Madame de Montmorency, datée du 6 avril 1670, et imprimée dans la Correspondance de Bussy Rabutin (Édit. Charpentier, 1858, t. I, p. 254) : « Il faut avouer que notre ami est très agréable, et que de ces gens-là n’en vient que deux en trois bateaux. »
L. 10 : Si n’eſtoient meſſieurs les beſtes, nous viurions comme clercs. « Les ſeigneurs ſeroient comme bêtes ſi le clergé n’étoit. » (Froissart, Chroniques, liv. III, c. 28. Édit. Buchon, t. II, p. 458). Rabelais, avec sa malice ordinaire, a l’air d’intervertir par pure inadvertance cette espèce de proverbe.
L. 32 : Si bien s’eſcarmouchant les eſmoucha, qu’elle en abatit tout le boys… « Ladicte iument… ſe print à eſmoucher : & alors vous euſſiez veu tomber ſes gros cheſnes menu comme greſle : & tant continua ladicte beſte que il ny demoura arbre debout que tout ne fuſt rue par terre. » (Grandes Cronicques, ci-dessus, p. 32)
Page 64, l. 9 : Les Gentil, hommes de Beauce deſieunent de baiſler. Il y avait un grand nombre de dictons sur la pauvreté des gentilshommes beaucerons. Voyez Le Livre des proverbes français, par M. Leroux de Lincy, 2e édit., Delahays, 1859, t. I, p. 314.
Page 65, l. 7 : Fut veu de tout le monde en grande admiration. « Vous euſſiez veu venir les pariſiens tous a la foule qui le regardoyent & ſe mocquoyent de ce que il eſtoit ſi grant. » (Grandes Cronicques, ci-dessus, p. 34)
L. 11 : Vn porteur de rogatons. Les commentateurs de Rabelais ont tous négligé d’expliquer cette expression fort importante pour déterminer le sens général de ce morceau. Les passages suivants de l’Apologie pour Hérodote indiquent qu’à cette époque ce terme désigne des moines colporteurs de reliques : « Qui n’ont ni rente, ni reuenu, qui n’ont pas vn poulce de terre, qui meſmement ſont appelez porteurs de rogatons, pourcequ’ils ne viuent que des aumoſnes des gens de bien. » (ch. XXII, p. 536)
« Si le S. Eſprit eſtoit mors d’vn chien enragé, encore faudroit-il qu’il vint à S. Hubert s’il vouloit eſtre guari. Ce qui fut dict par vn porteur de rogatons ayant des reliques dudict S. Hubert. » (ch. XXXIX, p. 275)
« Ie vien à Menot, lequel appelle porteurs de rogatons portatores rogationum ceux que Maillard nomme… portatores reliquiarum & indulgentiarum, & hullatores. » (ch. VIII, p. 95)
À défaut de ces explications, ce terme pouvait passer pour un synonyme assez banal du mot « baſteleur » qui précède ; mais il prend une énergie singulière en cet endroit, où il se trouve opposé à l’expression de « preſcheur euangelicque, » c’est-à-dire (on l’a cru, et les explications que nous venons de donner rendent ce sens encore plus probable) de pasteur protestant.
L. 15 : Feut contrainct ſoy repoſer ſuz les tours de l’egliſe noſtre dame. « Se alla aſſeoir ſur vne des tours de noſtre dame. » (Grandes Cronicques, ci-dessus, p. 34)
L. 25 : Sans les femmes & petiz enfans. Cette formule revient souvent dans Rabelais à la suite des énumérations de ce genre. Elle est empruntée de l’Écriture : « Ceux qui mangèrent étaient au nombre de cinq mille, sans les femmes et les petits enfants. » (S. Matthieu, XIV, 21)
Page 66, l. 4 : Commencerent à renier & iurer. Ces mots sont suivis, dans l’édition antérieure à 1535, de rénumération suivante : « Les plagues dieu. Ie renye dieu, Frandiene vez tu ben, la merde, po cab de bious, das dich gots leyden ſchend, pote de chriſto, ventre ſainct Quenet, vertus guoy, par ſainct Fiacre de Brye, ſainct Treignant, ie foys veu à ſainct Thibaud, Paſques dieu, le bon iour dieu, le diable memport, foy de gentilhomme, Par ſainct Andouille, par ſainct Guodegrin qui feut martyrize de pomes cuyttes, par ſainct Foutin lapoſtre, par ſainct Vit, par ſaincte mamye. — Les éditions de 1535, 1537 et Dolet présentent la même variante ; seulement : Ia martre ſchend y remplace pote de chriſto ; Carimary, Carimara, foy de gentilhomme ; Nè diâ Mà diâ, par ſainct Vit. — Po cab de bious équivaut à : « Têtebleu. » — Das dich gots leyden ſchend signifie : « Que la passion de Dieu t’envoie [au diable]. » — Pote… pour potere di Chriſto : « Pouvoir de Christ. » Pote est peut-être une allusion au mot libre italien pota, qui servait parfois de juron. — Ia martre ſchend : « Oui, que le martyre t’envoie… » — Né diâ Mà diâ (νὴ Δία, μὰ Δία) : « Oui, par Jupiter ! non, par Jupiter ! » — Quatre des jurons qui précèdent avaient été successivement adoptés par Louis XI, Charles VIII, Louis XII et François Ier ; ce qui avait donné lieu à Roger de Collerye d’écrire son Epitheton des quatre Roys (p. 260) :
Quant la « Paſque Dieu » deceda,
Le « Bon Iour Dieu » luy ſucceda ;
Au « Bon Iour Dieu, » deffunct & mort,
Succeda le « Dyable m’emport. »
Luy decedé, nous voyons comme
Nous duiſt la « Foy de Gentil Homme. »
L. 5 : Carymary, Carymara. Le principal personnage de la Farce de Pathelin s’écrie dans son prétendu délire :
Oſtez ces gens noirs Marmara,
Carimari, carimara.
Amenez-les moy, amenez.
(Act. II, sc. III)
L. 8 : Leucece, comme diſt Scrabo lib. iiij. La ville de Paris est appelée Λουϰοτοϰία par Strabon ; mais Julien, dans son Misopogon, la nomme Λευϰετία.
L. 15 : Eſtime Ioaninus de Barranco, Libro, de copioſitate reuerentiarum (au livre de l’abondance des révérences), que ſont dictz Parrheſiens en Greciſme, c’eſt à dire fiers en parler. On ne sait qui Rabelais a voulu désigner par le nom de Ioaninus de Barranco ; mais l’étymologie qu’il attribue à ce personnage a été souvent donnée, notamment par Guillaume Breton dans sa Philippide (liv. I.) :
Et ſe Parrhiſios dixerunt nomine Græco,
Quod ſonat expoſitum noſtris audacia verbis.
L. 19 : Conſidera les groſſes cloches que eſtoient eſdictes tours. Voyez Grandes Cronicques, ci-dessus, p. 34.
L. 28 : Faire trembler le lard au charnier. « Ces gens de bien, faiſans leurs queſtes & viſites aniuerſaires, par chacun an deux & trois fois, ſauent ſi dextrement endormir ces pauures femmes… qu’il n’y a andouille à la cheminee, ne iambon au charnier qui ne tremble à la ſimple pronontiation & vois d’vn petit & harmonieux Aue Maria. » (Du Fail, t. II, p. 138)
L. 33 : Celluy de Bourg. « Antoine de Saix, ou Saxanus, Savoiard, Commandeur de St Antoine de Bourg en Bresse, Précepteur de Charles Duc de Savoie & son Aumônier en 1532. Voiez la liste de ses œuvres dans Du Verdier, pages 78 & 79 de sa Biblioth., & dans Guichenon, page 35 de la 1re part, de son Hist. de Bresse. » (Le Duchat)
Page 67, l. 1 : Les nations eſtranges s’eſbahiſſent de la patience des Roys de France. L’édition antérieure à 1535 porte : de la patience, ou (pour mieulx dire) de la ſtupidite des Roys de France.
L. 7 : Pour les mettre en euidence es confraries de ma paroiſſe. Dans l’édition antérieure à 1535, on lit, au lieu de cette phrase : Pour veoir ſi ie ny feroys pas de beaulx placquars de merde.
L. 9 : Neſle. Édit. antér. à 1535, 1535, 1537 et Dolet : Sorbone.
L. 13 : Pro & contra (pour et contre), feut conclud en Baralipton. Les différentes formes de syllogismes sont résumées dans les anciens traités de logique a l’aide de vers techniques ; voici le premier :
Barbara celarent Darii erio baralipton.
L. 15 : De la faculté. Édit. ant. à 1535, 1535, 1537 et Dolet : de la faculté theologale. C’est dans les Cronicques que Rabelais a puisé l’idée d’un discours prononcé pour redemander les cloches. Voyez ci-dessus p. 34.
L. 19 : Vn Sophiſte. Édit. ant. à 1535, 1535, 1537 et Dolet : vn theologien.
Page 68, l. 7 : Eau beniſte de caue. Périphrase plaisante pour désigner du vin.
L. 9 : Touchant dauant ſoy troys vedeaulx à rouge muſeau. « Bedeaux, pedelli, que Rabelais traite de vedeaux à la gasconne, par allusion de bedeau à vedeau fait de vitellus. » (Le Duchat.) Le mot toucher complète l’équivoque en nous montrant Janotus qui chasse devant lui son troupeau à la façon des toucheurs de bestiaux.