Gargantua (page 17)
Page 100, l. 9 : Picrochole, tiers de ce nom. Ce nom, tiré des deux mots grecs πιϰρὸς amer et χολὴ bile, a été quelquefois employé dans notre langue comme un substantif commun : « Vinaygre eſt util aux picrocoles, c’eſt-à-dire abondans en colère. » (Traduction de Galien par Fayard, 1548, p. 4)
Ménage s’exprime ainsi au sujet de ce personnage : « Meſſieurs de Sainte-Marthe m’ont dit que le Picrochole de Rabelais, étoit leur grand oncle Jacques de Sainte-Marthe qui étoit Médecin à Frontevaux. » (Ménagiana, t. II, p. 226)
La Monnoye, qui remarque sur ce passage que Jacques était un « homme pacifique, » est d’avis qu’il s’agit plutôt de « Gaucher de Sainte-Marthe, appelé par Bèze, p. 63 du t. I de son Ecclésiastique, premier Médecin de François I. Ce Gaucher étoit père de Jacques. » Des renseignements analogues, mais d’une date antérieure, sont contenus dans une note en écriture cursive assez ancienne. (Bibliothèque nationale, département des manuscrits, Collection Du Puy, t. 488, fts 77-78). L’auteur de cette note, « le sieur Bouchereau, » mentionne au verso du dernier feuillet, était originaire de Touraine. La terminaison de son nom suffisait pour le faire croire ; mais il ne nous laisse aucun doute à cet égard, car il dit : « noſtre reſſort, » en parlant du Chinonais. Voici en quels termes il s’exprime : « Picrochole eſtoit médecin de madame de Frontevraulx. Il ſe nommoit Scéuole ou Gaucher, ayeul de Gaucher ou Scéuole grand père de messieurs de Sainte Marthe. Il demeuroit à Lerné qui est vng beau vilaige deſpendant de Fronteuraulx. Lequel vilaige madame luy auoit donné ſa vie durant comme elle auoit fait à deulx precedans cauſe qu’il (Rabelais) l’appella tiers de ce nom. Il eſtoit fort cholere. Eſtant en conſultation auce Rabelais, qui eſtoit medecin de l’abbaye de Suilli il frappa Rabelais, qui fut cauſe qu’il l’appella Picrochole, le roy de Lerné, 3. du nom. Il leuoit les cens, rentes & debuoirs de ſa dite ſeigneurie & les loyalles tailles. Indé Roy. Il y eut proces entre aulcuns de Lerné & les moynes de Suilly leur temporel fut ſaiſi entre aultres le clos de l’abbaye qui fut baillé à ferme peu auant les vendanges. Les fermiers s’ingererent de jouir, à quoy s’oppoſa frere Iehan des Entommeures qui eſtoit leur procureur. C’eſt la deffenſe du clos. Marquelt eſtoit beaupere de Picrochole… Gallet eſtoit vng habitant de Lerné. Il y en a encores à Chinon qui y ont nom… » Dans son Dictionnaire étymologique, article Galet, Ménage entre dans quelques détails sur les Galet de Chinon : « Galet, le Joueur, qui a fait bâtir à Paris l’Hôtel de Sully, était de cette famille… Ulrich Galet, Maître des Requêtes de Grandgosier, était de la même famille : ce que j’ai ouï dire à Galet le Joueur. »
Nous sommes fort éloigné de garantir toutes les explications qui précèdent ; nous avons cru toutefois devoir les rapporter parce qu’elles s’accordent beaucoup mieux que les prétendues interprétations historiques, avec les habitudes familières à Rabelais dans tout le cours de son ouvrage. Non seulement le Chinonnais en est le théâtre, et la géographie des environs y trouve sa place, mais encore il y nomme par leur véritable nom plusieurs personnages obscurs, qui n’intéressaient guère le public, mais dont il prenait plaisir à parler, et à qui il a assuré une immortalité fort inattendue et très peu méritée. Nous avons déjà vu que la généalogie de Gargantua « fut trouuee par Iean Audeau, en vn pré qu’il auoit pres l’arceau gualeau, au deſſoubz de L’oliue, tirant à Narſay. » (t. I, p. 10). Ailleurs il est question de « Ian Dodin recepueur du Couldray au gué de Vede » (t. II, p. 113), de « Ian Guymard recepueur » de Seuillé (t. II, p. 451), et de bien d’autres. N’est-il donc pas vraisemblable qu’en créant ses personnages Rabelais s’est souvent rappelé les traits principaux du caractère de ceux qu’il avait connus dans ce pays ?
Page 104, l. 5 : Ad capltulum capltulantes. « Au chapitre les capitulants, » c’est-à-dire ceux qui ont droit d’y donner leur avis, qui y ont voix.
L. 7 : Contra hoſtium inſidias. « Contre les embûches des ennemis. »
L. 8 : Pro pace. « Pour la paix. »
L. 10 : Frere Iean des entommeures. Il en a été déjà question, dans la note sur la page 100, comme d’un personnage réel. La pièce suivante nous apprend qu’il s’appelait Buinard et était devenu prieur de Sermaise :
A MONSEIGNEVR BVINARD,
relicievx prievr de sermaise,
Quand Rabelais t’appelloit moine,
C’eſtoit ſans queue & ſans doreure :
Tu n’eſtois prieur ne chanoine,
Mais frere Iehan de Lecitanmeure :
Maintenant es en la bonne heure,
Pourueu & beaucoup mieulx à l’aiſe,
Puis que fais paiſible demeure,
En ton prieuré de Sermaiſe.
(Les Contredicts du Seigneur du Pauillon aux faulſes propheties de Noſtradamus. — À Paris, chez Charles Langelier, 1560, dernier des feuillets liminaires.) — Ménage, qui cite ces vers dans son Dictionnaire étymologique, au mot entamer, fait remarquer avec raison qu’au lieu de lecitanmeure il faut lire l’entammeure, synonyme d’entommeure.
L. 17 : Clerc iuſques es dents. Sans doute par allusion à la locution : armé jusqu’aux dents. Un passage du cinquième livre (t. III, p. 171) donne de cette manière de parler une explication bouffonne : « Iadis vn antique Prophete de la nation Iudaïque mangea vn liure, & fut clerc iuſques aux dents. » La Fontaine a dit dans Le Rat & l’Huitre :
N’eſtant point de ces Rats qui les livres rongeans
Se font ſçavans juſques aux dents.
L. 24 : Chanter ini, nim. La série de syllabes qui commence ici forme les mots impetum inimicorum, dont elle représente le plain-chant. L’antienne Contra impetum inimicorum « contre le choc des ennemis » se chante en temps de guerre.
L. 27 : Bien chien chanté. Voyez ci-dessus, p. 78-79.
L. 34 : Da mihi potum. « Donnez-moi à boire. »
Page 105, l. 2 : Le ſeruice diuin ? Mais : (diſt le moyne) le ſeruice du vin. Estienne a reproduit ce jeu de mots dans l’Apologie pour Hérodote (II, p. 489) :
… Mais pour le ſeruice diuin
Vous faites ſeruice de vin.
L. 19 : Qui aymez le vin, le corps Dieu, ſy me ſuyuez. Édit. ant. à 1535 et 1535 : Qui ayme le vin le cor dieu ſy me ſuyue.
L. 28 : Se faiſiſt du baſton de la Croix, qui eſtoyt de cueur de cormier. Brantôme se rappelle ce passage en plus d’un endroit de ses œuvres : « Bon bois de cormier, comme le baſton de la croix de frère Jehan dans Rabelais. » (Œuvres, Grands capitaines : Couronnels françois, t. VI, p. 45 de l’édit. de la Société de l’Histoire de France.) « Le baſton de la croix de frère Jehan des Entommeures dans Rabelais, dont il ſe ſeruoit ſi bien, eſtoit de cormier qui eſt vn bois auſſi bien fort & dur. » (Id., t. VI, p. 242)
Page 106, l. 29 : Luy donnoit dronos. Voici encore un passage auquel Brantôme fait allusion : « & leur bailloient dronos, auſſi bien que frère Jehan des Entommeures, dans Rabelais, le donna à ceux qui vandangeoient le clos de ſa vigne. » (t. VII, Rodomontades…, p. 155)
Page 107, l. 9 : Noſtre Dame de Cunault. De Laurette. Sur les différentes localités où est révérée Notre-Dame, voyez Estienne, Apologie pour Hérodote, ch. XXXVIII, t. II, p. 264.
L. 13 : Si bien qu’on n’en peut ſauluer vn ſeul brin. On prétend qu’il fut au contraire miraculeusement garanti et que le feu n’en consuma que le reliquaire. (Guichenon, Histoire générale de la maison de Savoye, t. I, p. 95)
Page 108, l. 18 : Sans les femmes & petitz enfanz. Voyez, ci-dessus, p. 107, la note sur la p. 65, l. 25.*
* Sans les femmes & petiz enfans. Cette formule revient souvent dans Rabelais à la suite des énumérations de ce genre. Elle est empruntée de l’Écriture : « Ceux qui mangèrent étaient au nombre de cinq mille, sans les femmes et les petits enfants. » (S. Matthieu, XIV, 21)
L. 22 : Es geſtes des quatre filz Haymon. Voyez chap. XXVII, XXX et XXXI. Frère Jean des Entommeurs, n’est pas non plus sans rapport avec Rainouard au tinel, personnage de la chanson d’Aliscans qui, lui aussi, fut moine, comme le témoigne le Moniage Rainouart. Il s’escrime de son tinel, qui n’est autre chose qu’un gros sapin ébranché, d’une manière aussi redoutable que frère Jean du bâton de la croix ; aussi le savant éditeur d’Aliscans, M. Guessard, n’hésite-t-il pas à dire (préface, LXII) : « Nous allons jusqu’à croire que le crayon de Rabelais n’aurait point dédaigné certains traits de cette figure. »
Page 109, l. 25 : Attendent graiſler des chaſtaines, eſcript au foyer auec vn baſton bruſlé d’vn bout… Jean le Houx a imité ce petit tableau (vau de vire XXXV) :
Auecques leurs comperes
Et voisins, en hyuer,
En brazillant les poires,
S’artoyent à deuiſer ;
Chacun faiſant du temps paſſé
Quelque beau compte ;
Se recreans, sans mal talent,
Honneſtement.
L’auteur des Contes d’Eutrapel semble aussi se rappeler ce passage, lorsque faisant le portrait d’un peureux il dit : « ne parloit de la guerre qu’aux bonnes femmes, en cuiſant des chaſtaignes aux cendres. » (t. II, p. 153)
Page 111, l. 23 : Le Baſque ſon laquays. Celui probablement auquel un des convives dit dans le chapitre V, p. 33 : lagona edatera.
Page 121, l. 18 : Sept cens mille & troys Philippus.
« Marqet fut sans doute bien consolé des coups qu’il avait reçus ; outre une charretée d’excellentes foüaces il emboursait une somme équivalente aujourd’hui à 4,305,019 fr. 05 c. Le Philippus était une monnaie d’or frappée par Phillippe II dans les Pays-Bas ; son titre n’était qu’à 0,576 et son poids de 3 gr. 218, ce qui ferait aujourd’hui une valeur de 6 fr. 35 c. (v. le recueil d’Anvers, p. 110). Ce n’était pas, comme le disent quelques commentateurs de Rabelais, une monnaie de nos rois du nom de Philippe. Celles de Philippe de Valois étaient trop anciennes et avaient toutes des noms particuliers autres que celui de Philippus. » (Cartier, Numismatique, p. 339)
Page 123, l. 9 : De la panſe vient la dance. Villon a fait usage de ce proverbe dans son Grand teſtament (strophe 25). Henri Estienne l’explique ainsi dans l’Apologie pour Hérodote, chap. VI, t. I, p. 80 : « Se trouue vn vers grec, lequel en forme de prouerbe dit que quand on eſt bien ſaoul, c’eſt alors qu’on penſe à Venus, & non pas deuant. Ce qui eſt aſſez conforme au prouerbe françois apres la panſe vient la danſe. Car danſe ſe prend ici généralement. »
Page 124, l. 1 : Comment certains gouuerneurs de Picrochole par conſeil precipité le mirent au dernier peril. Ce chapitre est un développement des idées exprimées dans l’entretien de Pyrrhus et de Cynéas, à l’occasion de la guerre d’Italie. Voyez Plutarque, Vie de Pyrrhus, chap. XXX.
L. 6 : Capitaine Merdaille. Le nom de ce personnage est tiré de Marot, qui a dit dans sa deuxième epiſtre du coq à l’aſne :
Le Roy n’entend pas que Merdaille
Tienne le rang des vieux routiers.
L. 23 : Vn noble prince n’a iamais vn fou.
Vn noble, prince ou roy,
N’a iamais pile ne croix,
dit Gabriel Meurier ou Murier dans son Recueil de ſentences notables, Anvers, 1568, in-12. Voyez Leroux de Lincy, Le livre des proverbes françois, seconde édition, t. II, p. 96}. Il est probable que c’est ici la reproduction à peu près textuelle d’un proverbe populaire antérieur à la publication de Gargantua.
Page 125, l. 25 : Le pauure monſieur du pape. Cette addition de la particule nobiliaire est un artifice comique que Rabelais a employé plus d’une fois : « il… vous print monſieur de l’Ours » (t. I, p. 234) ; « de quel meſtier ſerons nous monſieur du roy icy ? » (ibid., p. 369). La Fontaine n’a garde de l’oublier et fait dire au renard dans sa seconde fable :
Et bon jour, Monſieur du Corbeau.
Geofroy Tory attribue aux « plaisanteurs » l’expression « Monsieur du Page. » Voyez ci-après, p. 168.
Page 126, l. 18 et 30 : Que boyrons nous par ces deſers ?… nous ne beumes poinct frais.
J’ai paſſé les deſerts, mais nous n’y bûmes point,
dit, dans la fable de La Fontaine intitulée Le Rat et l’Huître, certain rat, qui, à peine sorti de son trou, tient à se faire passer pour un grand voyageur. On a remarqué avec raison dans ce passage de Rabelais le piquant emploi du verbe au passé, ce qui présente l’expédition projetée comme déjà accomplie. Perrette aussi, à laquelle nous allons revenir tout à l’heure, passe dans ses projets du futur au passé avec une promptitude amusante :
Le porc à s’engraiſſer coûtera peu de ſon ;
Il eſtoit quand je l’eus de groſſeur raiſonnable.
(La Fontaine, La Laitière & le Pot au lait)
Page 128, l. 3 : La farce du pot au laict, duquel va cordouannier ſe faiſoit riche. Nous ne trouvons aucune trace de cette farce. Dans les récits français il est toujours question d’une femme. La XIIe nouvelle de Bonaventure des Périers est intitulée : Comparaiſon des alquemiſtes à la bonne femme qui portoit vne potée de lait au marché. Brantôme mentionne (Grands capitaines françois, t. V, p. 121) : « Picrocole » et « la femme du pot au lait. » La Fontaine (La Laitière & le Pot au lait) :
Pichrocole, Pyrrhus, la Laitière…
Il faut remonter au Pantchatantra pour trouver un homme comme principal personnage de cet apologue. « Riche comme je le suis, dit le rêveur, il convient aussi que ma femme et mes enfants aient en abondance beaux vêtements de couleur. » (Histoire de deux fables de La Fontaine, par M. A. Joly. Mémoires de l’Académie de Caen, 1887, p. 490). On peut remarquer là, au point de départ, l’emploi du présent, comme dans cette phrase de Rabelais : « Cependant que nous ſommes en Méſopotamie, » et dans ces vers de La Fontaine (même fable) :
Et qui m’empêchera de mettre en noſtre eſtable,
Veu le prix dont il eſt, une vache & ſon veau ?
L. 6 : Que pretendez vous par ces belles conqueſtes ? Ce passage, en particulier, est imité de fort près du texte de Plutarque, indiqué plus haut (p. 127, note sur la p. 124, l. 1*), ainsi traduit par Amyot : « Quand nous aurons tout en noſtre puiſſance, que ferons-nous à la fin ? » Pyrrus adonc ſe prenant à rire : « Nous nous repoſerons, dit-il, à notre aiſe, mon amy, & ne ferons plus autre chose que faire feſtins tous les iours, & nous entretenir de plaiſans deuis les vns auec les autres, le plus ioyeuſement, & en la meilleure chere qui nous ſera poſſible. » Cinéas adonc l’ayant amené à ce poinct luy dit : « Et qui nous empeſche, ſire, de nous repoſer des maintenant, & de faire bonne chere enſemble, puiſque nous auons tout preſentement, ſans plus nous trauailler, ce que nous voulons aller chercher auec tant d’effuſion de ſang humain & tant de dangers ? Encore ne ſçauons nous ſi nous y pariuendrons iamais, apres ce que nous aurons souffert & fait souffrir à d’autres des maulx & trauaux infinis. » Boileau, dans son Épiſtre 1 (t. I, p. 156), a ainsi résumé ce discours :
Mais de retour enfin, que pretendez-vous faire ?
Alors, cher Cineas, victorieux, contens,
Nous pourons rire à l’aiſe, & prendre du bon temps.
Hé, Seigneur, dés ce jour, ſans ſortir de l’Epire,
Du matin juſqu’au ſoir qui vous défend de rire ?
* Comment certains gouuerneurs de Picrochole par conſeil precipité le mirent au dernier peril. Ce chapitre est un développement des idées exprimées dans l’entretien de Pyrrhus et de Cynéas, à l’occasion de la guerre d’Italie. Voyez Plutarque, Vie de Pyrrhus, chap. XXX.
L. 18 : Qui Trop… ſe aduenture, perd cheual & mule, reſpondit Malcon. — Les dits de Marcoul & de Salomon ont joui d’une longue vogue : « C’est un dialogue en vers français, dont la plus ancienne rédaction remonte à la fin du XIIe siècle. Salomon et un certain Marcoul, son interlocuteur, disent chacun un proverbe. Le roi-prophète, fidèle à son caractère, prononce toujours une sentence grave, une vérité de la plus haute morale. son interlocuteur lui répond dans le même sens à vrai dire, mais par un proverbe populaire qui rappelle beaucoup la sagesse naïve de Sancho Pança : voici deux exemples :
Qui ſages hom ſera
Ia trop ne parlera,
Ce diſt Salomon.
Qui ia mot ne dira
Grant noiſe ne fera,
Marcol li reſpond.
Bien boiure & bien mangier
Fait homme affoagier,
Ce diſt Salomon.
Et ventre engroiſſier
Fait ceinture alaſcher,
Marcol li reſpond.
L. 27 : Si vous me y faictes votre lieutenant. Il y a après ces mots, dans l’édition antérieure à 1535 : ie renye la chair, la mort & le ſang. Rabelais a sans doute jugé prudent de supprimer ces blasphèmes, dont ses ennemis n’auraient pas manqué de tirer parti contre lui.
L. 28 : Ie tueroys vn pigne pour vn mercier. Il veut dire « je tuerais un mercier pour un peigne, » c’est-à-dire je tuerais un homme pour le motif le plus futile ; mais la langue lui fourche, ce qui produit un effet comique que Rabelais a souvent recherché.
Page 130, l. 25 : Aurum potabile. « Or potable. » Remède très vanté à cette époque et qui passait pour pouvoir remplacer tous les autres.
Page 132, l. 11 : Agios ho theos. Mots par lesquels commence le Trisagion des Grecs, pièce qu’on chante en grec et en latin, dans l’Église Romaine, à la messe du vendredi saint : Ἅγιος Θεος, ἅγιος ἀθάναθος, ἑλέησον ήμᾶς. « Le saint Dieu, le saint fort, le saint immortel, ayez pitié de nous. »
L. 11 : Si tu es de Dieu ſy parle, ſy tu es de l’aultre ſy t’en va. D’Aubigné a dit de même : « Le médecin s’écrie : ſi tu es de Dieu, parle ; ſi tu es de l’autre, va t’en. » (Baron de Fæneſte, III, 24.) — L’aultre est une locution superstitieuse, employée pour désigner le diable qu’on craindrait de voir apparaître en prononçant son nom.
Page 133, l. 22 : Là tournoya plus de cent tours. Sterne reproduit toute, la première partie de ce chapitre, jusqu’à ces derniers mots, en y faisant seulement quelques légères suppressions, et il le donne comme la description des discussions théologiques. Cette singulière citation est ainsi amenée : « Je vous prie, monsieur Yorick, reprit mon oncle Toby, apprenez-moi ce que c’est qu’un théologien polémique. — La meilleure description que j’en aie jamais lue, capitaine Shandy, repartit Yorick, c’est celle qui est faite de deux d’entre eux dans le récit du combat singulier entre Gymnaste et le capitaine Tripet. Je l’ai dans ma poche. — Je voudrais bien l’entendre, dit vivement mon oncle Toby. — Vous l’entendrez, dit Yorick. » (Triſtram Shandy, liv. V, ch. CXLVI, t. I, p. 444.) Et il en commence la lecture.
L. 27 : Par la mer dé. Voyez ci-dessus p. 99, note sur la p. 54, l. 11.*
* Par la mer dé. « Par la merci Dieu, » locution très fréquente dans notre ancienne langue : « Seignor, nos auons ceſte vile conquiſe, par la Dieu grace & par la voſtre. » (Ville-Hardouin, 2e édit. F. Didot. 1874, p. 48). M. Natalis de Vailly donne comme variantes : le merchi de Dieu ou la mierchi Diu. Cette expression abrégée : mer dé, qui revient plus loin dans Gargantua (p. 98, l. 21, et p. 133, l. 27), a été employée ici pour produire une équivoque sur laquelle il est superflu d’insister.
L. 29 : Ab hoſte maligno libera nos, domine. « De l’ennemi malin délivre-nous, Seigneur. »
Page 135, l. 15 : Arbre. Édit. antér, à 1535 : Alne (Alnus, aune) — 1535 : Aſne.
Page 137, l. 12 : Ne craindre les armes ny corps mors. On trouve armes dans les deux premières éditions et dans Juste, 1537 ; les autres portent ames ; mais, comme le remarque Burgaud des Marets, le retour au texte primitif est impérieusement réclamé par le sens et par l’examen du passage d’Élien que traduit Rabelais. (Voyez : De la nature des animaux, liv. XVI, ch. 25)
L. 14 : Vlyſſes mettoit les corps de ses ennemys es pieds de ses cheuaulx, ainſi que raconte Homere. Homère dit tout autre chose : « Ulysse traîne par les pieds les guerriers qui meurent sous le fer de Diomède, et les range de côté, pour que les chevaux de Rhésus passent sans peine. » (Iliade, X, 488)
Page 138, l. 10 : Supplementum Supplementi chronicorum. « Le Supplément du Supplément des chroniques. » Parodie des titres de certains ouvrages historiques du moyen âge où d’interminables suppléments s’ajoutent les uns aux autres. Voyez ci-dessus, p. 103, note sur la p. 58, l. 5.*
* Hugutio, Hebrard Greciſme, le doctrinal, les pars, le quid eſt, le ſupplementum, Marmotret de moribus in menſa ſeruandis, Seneca de quatuor virtutibus cardinalibus, Paſſauantus cum commento. Et Dormi ſecure pour les feſtes. — Hugutio a écrit une grammaire. — Greciſmus est le titre d’un traité de philologie grecque en vers, composé en 1112 par Ébrard de Béthune. — Le doctrinal est le fameux doctrinale puerorum composé vers 1242 en vers léonins par Alexandre de Villedieu. — Les pars sont un traité des parties d’oraison ou parties du discours. — Le quid eſt, « qu’est-ce ? » est un livre élémentaire par demandes et par réponses. — Il est assez difficile de savoir au juste ce que c’est que le ſupplementum ; et les commentateurs de Rabelais sont loin d’être d’accord sur ce point. Peut-être notre auteur lui-même n’avait-il pas d’idée bien arrêtée à ce sujet, et voulait-il simplement critiquer la manie, alors fort répandue, de multiplier les additions, les appendices et les suppléments. — Il n’y a pas dans le texte de virgule après Marmotret, mais le sens en demande une. Cet ouvrage, dont Rabelais altère plaisamment le titre pour le rattacher au mot marmot et auquel il a donné une des premières places dans son répertoire de la librairie de Saint-Victor, ou il le nomme : Marmotretus de baboinis & cingis, est réellement intitulé : Mammetractus ſine expoſitio in ſingulis libris Bibliæ, authore Marcheſio. Mayence, Schaifter, 1470, in-fol. — De moribus in menſa ſeruandis, « Sur la manière dont on doit se conduire à table. » Titre d’un traité de Sulpitius Verulanus. — « Sénèque, sur les quatre vertus cardinales, » est un traité d’un certain Martin, évêque de Mondonedo. Ce traité fait partie des Auctores octo morales. — « Passavant, avec commentaire. » Jacques Passavant, moine florentin, est l’auteur d’un Specchio di vera penitenza et de divers traités latins. — Dormi ſecure… « Dors tranquillement. » C’est un recueil de sermons pour les fêtes des saints, ainsi que l’indique le titre : Sermones de Sanctis per annum ſatis notabiles & vtiles omnibus ſacerdotibus paſtoribus & capellanis, qui Dormi ſecure, vel Dormi ſine cura ſunt nuncupaci eo quod abſque magno ſtudio faciliter poſſint incorporari & populo prædicari. Nuremberg, A. Kobergers, 1486. Ces sermons étaient tout remplis de récits légendaires, « Qui voudra voir d’auantage de tels contes, liſe… ſermones Dormi ſecure, » dit H. Estienne dans son Apologie pour Hérodote, ch. XXXIV, p. 108.
Page 141, l. 25 : Grand comme la tonne de Ciſteaulx. « Robert Cenault, qui dans son traité De vera menſurarum ponderumque ratione, aux feuillets 30 & 31 de l’édition de 1547, parle de la tonne prétendue de Cîteaux, dit que de ſon temps elle ſubſiſtoit encore en ſon entier, quoi que la tradition du lieu fût que c’étoit ſaint Bernard qui l’avoit fait conſtruire. Elle tenoit, dit-il, près de 300 muis… Mais Rabelais & tous ceux qui depuis ou avant lui ont parlé de cette prétendue tonne de Cîteaux se sont mépris. Ils dévaient dire de Clervaux. » (Le Duchat)
Page 142, l. 16 : Lors que Gargantua beut le grand traict, cuyderent noyer en ſa bouche. Souvenir des Grandes Croniques : « bent tellement qu’il miſt la dicte riuiere a ſec. Lors les citoyens qui eſtoyent tombez en ſa gueulle furent tous noyés. » (Voyez ci-dessus, p. 47)
L. 23 : Frappa rudement en la faulte d’vne dent creuſe. « Troys qui tomberent dedans ſa dent creuſe. » (Grandes Croniques, édit. de 1533. Voyez ci-dessus p. 47, note 1)
Page 143, l. 20 : Par Dauid. Psaume CXXIII, 2e verset, jusqu’à la fin. En voici la traduction : « Lorsque les hommes s’élevaient contre nous, peut-être nous eussent-ils dévorés vivants. — Lorsque leur fureur s’allumait contre nous, peut-être l’eau nous aurait engloutis. — Notre âme a passé au travers d’un torrent. — Béni le Seigneur, qui ne nous a pas donnés en proie à leurs dents ! — Notre âme, comme un passereau, a été arrachée du lacs des chasseurs. — Le lacs a été rompu, et nous avons été délivrés. — Notre aide… »
L. 21 : Quand nous feuſmes mangez en ſalade. Cette phrase et les suivantes, qui commencent également par quand, font allusion à un vieux cantique des pèlerins de Saint Jacques :
Quand nous partiſmes de France,
Hélas mon Dieu !
Quand nous fuſmes dans la Saintonge,
......
Quand nous fuſmes au port de Blaye,
......
Quand nous fuſmes dedans Saint-Jacques.
Page 145, l. 5 : Depoſita cappa. « La chape ôtée. » Mots qui, dans les rituels, indiquent les cas où l’officiant doit retirer ce vêtement.