Gargantua (page 4)
Luy eſueillé ſecouoit vn peu les aureilles : ce pendent eſtoit apporté vin frais, là beuuoyt mieulx que iamais.
Ponocrates luy remonſtroit que c’eſtoit mauuaiſe diete ainſi boyre apres dormir. C’eſt (reſpondiſt Gargantua) la vraye vie des peres. Car de ma nature ie dors ſallé : & le dormir m’a valu autant de iambon.
Puis commençoit eſtudier quelque peu, & patenoſtres en auant, pour leſquelles mieulx en forme expedier montoit ſus vne vieille mulle, laquelle auoit ſeruy neuf Roys : ainſi marmotant de la bouche & dodelinant de la teſte, alloit veoir prendre quelque connil aux filletz.
Au retour ſe tranſportoit en la cuyſine pour ſçauoir quel rouſt eſtoit en broche.
Et ſouppoit treſbien par ma conſcience, & voluntiers conuioit quelques beuueurs de ſes voiſins, auec leſquelz, beuuant d’autant, comptoient des vieux iuſques es nouueaulx.
Entre aultres auoit pour domeſticques les ſeigneurs du Fou, de Gouruille, de Grignault & de Marigny.
Apres ſoupper venoient en place les beaux euangiles de boys, c’eſt à dire force tabliers, ou le beau flux, vn, deux, troys, ou à toutes reſtes pour abreger, ou bien alloient voit les garſes d’entour, & petitz bancquetz parmy, collations & arriere collations. Puis dormoit ſans deſbrider iuſques au lendemain huict heures.
esté : été
Comment Gargantua feut inſtitué par Ponocrates en telle diſcipline, qu’il ne perdoit heure du iour.
Chapitre XXIII.
vand Ponocrates congneut la vitieuſe maniere de viure de Gargantua, delibera aultrement le inſtituer en lettres, mais pour les premiers iours le tolera, conſiderant que nature ne endure mutations ſoubdaines ſans grande violence.
Pour doncques mieulx ſon œuure commencer, ſupplia vn ſçauant medicin de celluy temps, nommé maiſtre Theodore : à ce qu’il conſideraſt ſi poſſible eſtoit remettre Gargantua en meilleure voye. Lequel le purgea canonicquement auec Elebore de Anticyre, & par ce medicament luy nettoya toute l’alteration & peruerſe habitude du cerueau. Par ce moyen auſſi Ponocrates luy feiſt oublier tout ce qu’il auoit apris ſoubz ſes antiques precepteurs, comme faiſoit Timothé à ſes diſciples qui auoient eſté inſtruictz ſoubz aultres muſiciens.
Pour mieulx ce faire, l’introduiſoit es compaignies des gens ſçauans que là eſtoient, à l’emulation deſquelz luy creuſt l’eſperit & le deſir de eſtudier aultrement & ſe faire valoir.
Apres en tel train d’eſtude le miſt qu’il ne perdoit heure quelconques du iour : ains tout ſon temps conſommoit en lettres & honeſte ſçauoir.
Se eſueilloit doncques Gargantua enuiron quatre heures du matin. Ce pendent qu’on le frotoit, luy eſtoit leue quelque pagine de la diuine eſcripture haultement & clerement, auec pronunciation competente à la matiere, & à ce eſtoit commis vn ieune paige, natif de Baſché, nommé Anagnoſtes. Selon le propos & argument de ceſte leçon ſouuenteſfoys ſe adonnoit à reuerer, adorer, prier & ſupplier le bon Dieu : duquel la lecture monſtroit la maieſté & iugemens merueilleux.
Puis alloit es lieux ſecretz faite excretion des digeſtions naturelles. Là ſon precepteur repetoit ce que auoit eſté leu : luy expoſant les poinctz plus obſcurs & difficiles.
Eulx retornans, conſideroient l’eſtat du ciel, ſi tel eſtoit comme l’auoient noté au ſoir precedent : & quelz ſignes entroit le ſoleil, auſſi la lune, pour icelle iournee.
Ce faict, eſtoit habillé, peigné, teſtonné, accouſtré & parfumé, durant lequel temps on luy repetoit les leçons du iour d’auant. Luy meſmes les diſoit par cueur : & y fondoit quelque cas practicques & concernens l’eſtat humain, leſquelz ilz eſtendoient aulcunes foys iuſques deux ou troys heures, mais ordinairement ceſſoient lors qu’il eſtoit du tout habillé.
Puis par troys bonnes heures luy eſtoit faicte lecture.
Ce faict, yſſoient hors, touſiours conferens des propoz de la lecture : & ſe deſportoient en Bracque ou es prez, & iouoient à la balle, à la paulme, à la pile trigone, galentement ſe exercens les corps comme ilz auoient les ames auparauant exercé.
Tout leur ieu n’eſtoit qu’en liberté, car ilz laiſſoient la partie quant leur plaiſoit & ceſſoient ordinairement lors que ſuoient parmy le corps, ou eſtoient aultrement las. Adoncq eſtoient tres bien eſſuez & frottez, changeoient de chemiſe : & doulcement ſe pourmenans alloient veoir ſy le diſner eſtoit preſt. Là attendens, recitoient clerement & eloquentement quelques ſentences retenues de la leçon.
Ce pendent monſieur l’appetit venoit, & par bonne oportunité s’aſſeoient à table.
Au commencement du repas eſtoit leue quelque hiſtoire plaiſante des anciennes proueſſes, iuſques à ce qu’il euſt prins ſon vin. Lors (ſi bon ſembloit) on continuoit la lecture : ou commenceoient à diuiſer ioyeuſement enſemble, parlans, pour les premiers moys, de la vertus, proprieté, efficace & nature de tout ce que leur eſtoit ſeruy à table. Du pain, du vin, de l’eau, du ſel, des viandes, poiſſons, fruictz, herbes, racines, & de l’apreſt d’icelles. Ce que faiſant, aprint en peu de temps tous les paſſaiges à ce competens en Pline, Athené, Dioſcorides, Iullius pollux, Galen, Porphyre, Opian, Polybe, Heliodore, Ariſtoteles, Ælian & aultres. Iceulx propos tenus, faiſoient ſouuent pour plus eſtre aſſeurez, apporter les liures ſuſdictz à table. Et ſi bien & entierement retint en ſa memoire les choſes dictes, que pour lors n’eſtoit medicin qui en ſceuſt à la moytié tant comme il faiſoit.
Apres, deuiſoient des leçons leues au matin, & paracheuant leur repas par quelque confection de cotoniat, s’ecouroit les dens auecques vn trou de lentiſce, ſe lauoit les mains & les yeulx de belle eaue fraiſche : & rendoient graces à Dieu par quelques beaulx canticques faictz à la louange de la munificence & benignité diuine. Ce faict, on apportoit des chartes, non pour iouer, mais pour y apprendre mille petites gentilleſſes & inuentions nouuelles. Leſquelles toutes yſſoient de Arithmetique.
En ce moyen entra en affection de icelle ſcience numerale, & tous les iours, apres diſner & ſouper, y paſſoit temps auſſi plaiſantement qu’il ſouloit en dez ou es chartes. A tant, ſceut d’icelle & theoricque, & practicque, ſi bien que Tunſtal Angloys, qui en auoit amplement eſcript, confeſſa que vrayement, en comparaiſon de luy, il n’y entendoit que le hault Alemant.
Et non ſeulement d’icelle, mais des aultres ſciences mathematicques, comme Geometrie, Aſtronomie & Muſicque. Car attendens la concoction & digeſtion de ſon paſt, ilz faiſoient mille ioyeux inſtrumens & figures Geometricques, & de meſmes pratiquoient les canons Aſtronomicques. Apres, ſe eſbaudiſſoient à chanter muſicalement à quatre & cinq parties, ou ſus vn theme à plaiſir de gorge.
Au reguard des inſtrumens de muſicque, il aprint iouer du luc, de l’eſpinette, de la harpe, de la flutte de Alemant & à neuf trouz, de la viole & de la ſacqueboutte.
Ceſte heure ainſi employee, la digeſtion paracheuee, ſe purgoit des excremens naturelz : puis ſe remettoit à ſon eſtude principal par troys heures ou d’auantaige : tant à repeter la lecture matutinale que à pourſuyure le liure entreprins, que auſſi à eſcripre & bien traire & former les antiques & Romaines lettres.
Ce faict, yſſoient hors leur hoſtel : auecques eulx vn ieune gentilhomme de Touraine nommé l’eſcuyer Gymnaſte, lequel luy monſtroit l’art de cheualerie.
Changeant doncques de veſtemens monſtoit ſus vn courſier, ſus vn rouſſin, ſus vn genet, ſus vn cheual barbe, cheual legier : & luy donnoit cent quarieres, le faiſoit voltiger en l’air, franchir le foſſé, ſaulter le palys, court tourner en vn cercle, tant à dextre comme à ſeneſtre.
Là rompoit non la lance, car c’eſt la plus grande reſuerye du monde, dire, I’ay rompu dix lances en tournoy ou en bataille : vn charpentier le feroit bien, mais louable gloire eſt d’vne lance auoir rompu dix de ſes ennemys.
De ſa lance doncq aſſeree, verde & roide, rompoit vn huys, enfonçoit vn harnoys, acculoyt vne arbre, enclauoyt vn aneau, enleuoit vne ſelle d’armes, vn aubert, vn gantelet.
Le tout faiſoit armé de pied en cap. Au reguard de fanfarer & faire les petitz popiſmes ſus vn cheual, nul ne le feiſt mieulx que luy. Le voltiger de Ferrare n’eſtoit q’vn ſinge en comparaiſon. Singulierement, eſtoit aprins à ſaulter haſtiuement d’vn cheual ſus l’aultre ſans prendre terre, & nommoit on ces cheuaulx deſultoyres, & des chaſcun couſté, la lance au poing, monter ſans eſtriuiers, & ſans bride guider le cheual à ſon plaiſir, car telles choſes ſeruent à diſcipline militaires.
Vn aultre iour ſes exerceoit à la haſche. Laquelle tant bien coulloyt, tant verdement de tous pics coulloyt, tant ſoupplement aualloit en tailles ronde, qu’il feut paſſé cheualier d’armes en campaigne & en tous eſſays.
Puis branſloit la picque, ſacquoit de l’eſpee à deux mains, de l’eſpee baſtarde, de l’eſpagnole, de la dague & du poignart, armé, non armé, au boucler, à la cappe, à la rondelle.
Couroit le cerf, le cheureuil, l’ours, le dain, le ſanglier, le lieure, la perdrys, le faiſant, l’otarde. Iouoit à la groſſe balle & la faiſoit bondir en l’air, autant du pied que du poing.
Luctoit : couroit, ſaultoit, non à troys pas vn ſault, non à clochepied, non au ſault d’alemant. Car (diſoit Gymnaſte) telz ſaulx ſont inutiles & de nul bien en guerre, mais d’vn ſault perſoit vn fouſſé, volloit ſus vne haye, montoit ſix pas encontre vne muraille & rampoit en ceſte façon à vne feneſtre de la haulteur d’vne lance.
Nageoit en parfonde eau, à l’endroict, à l’enuers, de couſté, de tout le corps, des ſeulz pieds, vne main en l’air, en laquelle tenant vn liure, tranſpaſſoit toute la riuiere de Seine ſans icelluy mouiller, & tyrant par les dens ſon manteau, comme faiſoit Iules Ceſar : puis d’vne main entroit par grande force en baſteau, d’icelluy ſe gettoit de rechief en l’eaue, la teſte premiere, ſondoit le parfond, creuzoyt les rochiers, plongeoit es abymes & goufres. Puis icelluy baſteau tournoit, gouuernoit, menoit haſtiuement, lentement, à fil d’eau, contre cours, le retenoit en pleine eſcluſe, d’vne main le guidoit, de l’aultre s’eſcrimoit auec vn grand auiron, tendoit le vele, montoit au matz par les traictz, bourroit ſus les brancquars, adiouſtoit la bouſſole, contreuentoit les bulines, bendoit le gouuernail.
Iſſant de l’eau, roidement montoit encontre la montaigne, & deualloit auſſi franchement, grauoit es arbres comme vn chat, ſaultoit de l’vne en l’aultre comme vn eſcurieux : abaſtoit les gros rameaulx comme vn aultre Milo : auec deux poignards aſſerez & deux poinſons eſprouuez, montoit au hault d’vne maiſon comme vn rat, deſcendoit puis du hault en bas en telle compoſition des membres que de la cheute n’eſtoit aulcunement greué.
Iectoit le dart, la barre, la pierre, la iaueline, l’eſpieu, la halebarde : enfonceoit l’arc, bandoit es reins les fortes arbaleſtes de paſſe, viſoit de l’arquebouſe à l’œil, affeuſtoit le canon, tyroit à la butte, au papeguay, du bas en mont, d’amont en val, deuant, de couſté, en arriere comme les Parthes.
On luy atachoit vn cable en quelque haulte tour, pendent en terre : par icelluy auecques deux mains montoit, puis deualoit ſy roidement & ſy aſſeurement que plus ne pourriez parmy vn pré bien eguallé.
On luy mettoit vne groſſe perche apoyee a deux arbres, à icelle ſe pendoit par les mains, & d’icelle alloit & venoit ſans des pieds à rien toucher, que à grande courſe on ne l’euſt peu aconcepuoir.
Et, pour ſe exercer le thorax & pulmon, crioit comme tous les diables. Ie l’ouy vne foys appellant Eudemon, depuis la porte ſainct Victor iuſques à Mont martre. Stentor n’eut oncques telle voix a la bataille de Troye.
Et, pour gualentir les nerfz, on luy auoit faict deux groſſes ſaulmones de plomb, chaſcune du poys de huyt mille ſept cens quintaulx, leſquelles il nommoit alteres ; icelles prenoit de terre en chaſcune main & les eleuoit en l’air au deſſus de la teſte, & les tenoit ainſi, ſans ſoy remuer, troys quars d’heure & daduantaige, que eſtoit vne force inimitable.
Iouoit aux barres auecques les plus fors, et, quand le poinct aduenoit, ſe tenoit ſus ſes pieds tant roiddement qu’il ſe abandonnoit es plus aduentureux en cas qu’ilz le feiſſent mouuoir de ſa place, comme iadis faiſoit Milo. A l’imitation duquel auſſi tenoit vne pomme de grenade en ſa main & la donnoit à qui luy pourroit ouſter.
Le temps ainſi employé, luy froté, nettoyé, & refraiſchy d’habillemens, tout doulcement retournoit, et, paſſans par quelques prez ou aultres lieux herbuz, viſitoient les arbres & plantes, les conferens auec les liures des anciens qui en ont eſcript, comme Theophraſte, Dioſcorides, Marinus, Pline, Nicander, Macer & Galen, & en emportoient leurs plenes mains au logis : deſquelles auoit la charge vn ieune page, nommé Rhizotome, enſemble des marrochons, des pioches, cerfouettes, beches, tranches & aultres inſtrumens requis à bien arborizer.
Eulx arriuez au logis, ce pendent qu’on apreſtoit le ſouper, repetoient quelques paſſaiges de ce qu’auoit eſté leu & s’aſſeoient à table.
Notez icy que ſon diſner eſtoit ſobre & frugal, car tant ſeulement mangeoit pour refrener les haboys de l’eſtomach, mais le ſoupper eſtoit copieux & large, car tant en prenoit que luy eſtoit de beſoing à ſoy entretenir & nourrir. Ce que eſt la vraye diete preſcripte par l’art de bonne & ſeure medicine, quoy q’vn tas de badaulx medicins, herſelez en l’officine des ſophiſtes, conſeillent le contraire.
Durant icelluy repas eſtoit continuee la leçon du diſner tant que bon ſembloit : le reſte eſtoit conſommé en bons propous, tous lettrez & vtiles.
Apres graces rendues, ſe adonnoient à chanter muſicalement, à iouer d’inſtrumens harmonieux : ou de ces petitz paſſetemps qu’on faict es chartes, es dez & guobeletz, & là demouroient, faiſans grand chere & s’eſbaudiſſans aulcunes foys iuſques à l’heure de dormir : quelque foys alloient viſiter les compaignies des gens lettrez, ou de gens que euſſent veu pays eſtranges.
En pleine nuict, dauant que ſoy retirer, alloient au lieu de leur logis le plus deſcouuert veoir la face du ciel : & là notoient les cometes, ſy aulcunes eſtoient, les figures, ſituations, aſpectz, oppoſitions & coniunctions des aſtres.
Puis auec ſon precepteur recapituloit briefuement, à la mode des Pythagoricques, tout ce qu’il auoit leu, veu, ſceu, faict, & entendu au decours de toute la iournee.
Si prioient Dieu le createur en l’adorant, & ratifiant leur foy enuers luy, & le glorifiant de ſa bonté immenſe : & luy rendant grace de tout le temps paſſé, ſe recommandoient à ſa diuine clemence pour tout l’aduenir. Ce faict, entroient en leur repous.
esté : été
Comment Gargantua employoit le temps quand l’air eſtoit pluuieux.
Chapitre XXIIII.
’il aduenoit que l’air feuſt pluuieux & intemperé, tout le temps d’auant diſner eſtoit employé comme de couſtume, excepté qu’il faiſoit allumer vn beau & clair feu pour corriger l’intemperie de l’air. Mais apres diſner, en lieu des exercitations, ilz demouroient en la maiſon et, par maniere de Apotherapic s’eſbatoient à boteler du foin, à fendre & ſcier du boys, & à batre les gerbes en la grange. Puys eſtudioient en l’art de paincture & ſculpture, ou reuocquoient en vſage l’anticque ieu des tales ainſi qu’en a eſcript Leonicus, & comme y ioue noſtre bon amy Laſcaris.
En y iouant recoloient les paſſaiges des auteurs anciens eſquelz eſt faicte mention ou prinſe quelque metaphore ſus iceluy ieu. Semblablement ou alloient veoir comment on tiroit les metaulx ou comment on fondoit l’artillerye : ou alloient veoir les lapidaires, orfeures & tailleurs de pierreries, ou les Alchymiſtes & monoyeurs, ou les haulteliſſiers, les tiſſotiers, les velotiers, les horologiers, miralliers, Imprimeurs, organiſtes, tinturiers & aultres telles ſortes d’ouuriers, et, partout donnans le vin, aprenoient & conſideroient l’induſtrie & inuention des meſtiers.
Alloient ouir les leçons publicques, les actes ſolennelz, les repetitions, les declamations, les playdoyez des gentilz aduocatz, les concions des preſcheurs euangeliques.
Paſſoit par les ſalles & lieux ordonnez pour l’eſcrime, & là contre les maiſtres eſſayoit de tous baſtons, & leurs monſtroit par euidence que autant, voyre plus, en ſçauoit que iceulx.
Et au lieu de arboriſer, viſitoient les bouticques des drogueurs, herbiers & apothecaires, & ſoigneuſement conſideroient les fruictz, racines, fueilles, gommes, ſemences, axunges peregrines, enſemble auſſi comment on les adulteroit.
Alloit veoir les baſteleurs, treiectaires & theriacleurs, & conſideroit leurs geſtes, leurs ruſes, leurs ſobreſſaulx & beau parler : ſingulierement de ceulx de Chaunys en Picardie, car ilz ſont de nature grands iaſeurs & beaulx bailleurs de bailliuernes en matiere de cinges verds.
Eulx retournez pour ſoupper, mangeoient plus ſobrement que es aultres iours & viandes plus deſiccatiues & extenuantes : affin que l’intemperie humide de l’air, communicqué au corps par neceſſaire confinité, feuſt par ce moyen corrigee, & ne leurs feuſt incommode par ne ſoy eſtre exercitez comme auoient de couſtume.
Ainſi fut gouuerné Gargantua, & continuoit ce proces de iour en iour, profitant comme entendez que peut faire vn ieune homme ſcelon ſon aage de bon ſens en tel exercice ainſi continué. Lequel, combien que ſemblaſt pour le commencement difficile, en la continuation tant doulx fut, legier & delectable, que mieulx reſſembloit vn paſſetemps de roy que l’eſtude d’vn eſcholier.
Toutesfoys Ponocrates, pour le ſeiourner de ceſte vehemente intention des eſperitz, aduiſoit vne foys le moys quelque iour bien clair & ſerain, auquel bougeoient au matin de la ville, & alloient ou à Gentily, ou à Boloigne, ou à Montrouge, ou au pont Charanton, ou à Vanues, ou à ſainct Clou. Et là paſſoient toute la iournee à faire la plus grande chere dont ilz ſe pouuoient aduiſer : raillans, gaudiſſans, beuuans d’aultant, iouans, chantans, danſans, ſe voytrans en quelque beau pré, denichans des paſſereaulx, prenans des cailles, peſchans aux grenouilles & eſcreuiſſes.
Mais encores que icelle iournee feuſt paſſee ſans liures & lectures, poinct elle n’eſtoit paſſee ſans proffit. Car en beau pré ilz recoloient par cueur quelques plaiſans vers : de l’agriculture de Virgile : de Heſiode : du Ruſticque de Politian : deſcripuoient quelques plaiſans epigrammes en latin : puis les mettoient par rondeaux & ballades en langue françoyſe.
En banquetant, du vin aiſgué ſeparoient l’eau, comme l’enſeigne Cato de re ruſt. & Pline, auecques vn guobelet de Lyerre : lauoient le vin en plain baſſin d’eau, puis le retiroient auec vn embut : faiſoient aller l’eau d’vn verre en aultre : baſtiſſoient pluſieurs petitz engins automates : c’eſt à dire : ſoy mouuens eulx meſmes.
esté : été
Comment feut meu entre les fouaciers de Lerné, & ceux du pays de Gargantua le grand debat, dont furent faictes groſſes guerres.
Chapitre XXV.
n ceſtuy temps, qui fut la ſaiſon de vendanges, au commencement de automne, les bergiers de la contree eſtoient à guarder les vines & empeſcher que les eſtourneaux ne mangeaſſent les raiſins.
Onquel temps les fouaciers de Lerné paſſoient le grand quarroy, menans dix ou douze charges de fouaces à la ville.
Leſdictz bergiers les requirent courtoiſement leurs en bailler pour leur argent, au pris du marché.
Car notez que c’eſt viande celeſte manger à deſieuner raiſins auec fouace fraiche, meſmement des pineaulx, des fiers, des muſcadeaulx, de la bicane, & des foyrars pour ceulx qui ſont conſtipez de ventre. Car ilz les font aller long comme vn vouge : & ſouuent, cuidans peter, ilz ſe conchient, dont ſont nommez les cuideurs des vendanges.
A leur requeſte ne feurent aulcunement enclinez les fouaciers, mais (que pis eſt) les oultragerent grandement, les appelans Trop diteulx, Breſchedens, Plaiſans rouſſeaulx, Galliers, Chienlictz, Auerlans, Limeſſourdes, Faictneans, Friandeaulx, Buſtarins, Taluaſſiers, Rienneuaulx, Ruſtres, Challans, Hapelopins, Trainneguainnes, gentilz Flocquetz, Copieux, Landores, Malotruz, Dendins, Baugears, Tezez, Gaubregeux, Goguelus, Claquedans, Boyers d’etrons, Bergiers de merde, & aultres telz epithetes diffamatoires, adiouſtans que poinct à eulx n’apartenoit manger de ces belles fouaces : mais qu’ilz ſe debuoient contenter de gros pain ballé, & de tourte.
Auquel oultraige vn d’entr’eulx, nommé Frogier, bien honneſte homme de ſa perſonne & notable bacchelier, reſpondit doulcement. Depuis quand auez vous prins cornes, qu’eſtes tant rogues deuenuz ? Dea, vous nous en ſouliez voluntiers bailler, & maintenant y refuſez. Ce n’eſt faict de bons voiſins, & ainſi ne vous faiſons nous, quand venez icy achapter noſtre beau frument, duquel vous faictez voz gaſteaux & fouaces : encores par le marché vous euſſions nous donné de noz raiſins : mais, par la mer dé, vous en pourriez repentir & aurez quelque iour affaire de nous. Lors nous ferons enuers vous à la pareille, & vous en ſoubuienne.
Adoncq Marquet, grand baſtonnier de la confrairie des fouaciers, luy diſt. Vrayement, tu es bien acreſté à ce matin : tu mangeas her ſoir trop de mil. Vien ça, vien ça, ie te donnerai de ma fouace. Lors Forgier en toute ſimpleſſe approcha, tirant vn vnzain de ſon baudrier, penſant que Marquet luy deuſt depoſcher de ſes fouaces, mais il luy bailla de ſon fouet à trauers les iambes ſi rudement que les noudz y apparoiſſoient : puis voulut gaigner à la fuyte : mais Forgier s’eſcria au meurtre & à la force tant qu’il peut, enſemble luy getta vn gros tribard qu’il portoit ſoubz ſon eſcelle, & le attainct par la ioincture coronale de la teſte, ſus l’artere crotaphique, du couſté dextre : en telle ſorte que Marquet tomba de ſa iument : mieulx ſembloit homme mort que vif.