Gargantua (page 5)
Ce pendent les meſtaiers, qui là auprés challoient les noiz, accoururent auec leurs grandes gaules & frapperent ſus ces fouaciers comme ſus ſeigle verd. Les aultres bergiers & bergieres, ouyans, le cry de Forgier, y vindrent auec leurs fondes & braſſiers, & les ſuyuirent à grands coups de pierres tant menuz qu’il ſembloit que ce feuſt greſle. Finablement les aconceurent & ouſterent de leurs fouaces enuiron quatre ou cinq douzeines, toutesfoys ilz les payerent au pris acouſtumé & leurs donnerent vn cens de quecas & troys panerees de francs aubiers. Puis les fouaciers ayderent à monter Marquet, qui eſtoit villainement bleſſé, & retournerent à Lerné ſans pourſuiure le chemin de Pareillé, menaſſans fort & ferme les bouiers, bergiers & meſtaiers de Seuillé & de Synays.
Ce faict, & bergiers & bergieres feirent chere lye auecques ces fouaces & beaulx raiſins, & ſe rigollerent enſemble au ſon de la belle bouzine, ſe mocquans de ces beaulx fouaciers glorieux, qui auoient trouué male encontre par faulte de s’eſtre ſeignez de la bonne main au matin. Et auec gros raiſins chenins eſtuuerent les iambes de Forgier mignonnement, ſi bien qu’il feut tantoſt guery.
esté : été
Comment les habitans de Lerné, par le commandement de Picrochole, leur roy, aſſaillirent au deſpourueu les bergiers de Gargantua.
Chapitre XXVI.
es fouaciers retournez à Lerné, ſoubdain, dauant boyre ny manger, ſe tranſporterent au capitoly, & là dauant leur roy nommé Picrochole, tiers de ce nom, propoſerent leur complainte, monſtrans leurs paniers rompuz, leurs bonnetz foupiz, leurs robbes deſſirees, leurs fouaces deſtrouſſees, & ſingulierement Marquet bleſſé enormement, diſans le tout auoir eſté faict par les bergiers & meſtaiers de Grandgouſier, pres le grand carroy par de là Seuillé.
Lequel incontinent entra en courroux furieux, & ſans plus oultre ſe interroguer quoy ne comment, feiſt crier par ſon pays ban & arriere ban, & que vn chaſcun, ſur peine de la hart, conuint en armes en la grand place deuant le chaſteau, à heure de midy.
Pour mieulx confermer ſon entrepriſe, enuoya ſonner le tabourin à l’entour de la ville : luy meſmes, ce pendent qu’on apreſtoit ſon diſner, alla faire affuſter ſon artillerie, deſployer ſon enſeigne & oriflant, & charger force munitions, tant de harnoys d’armes que de gueulles.
En diſnant bailla les comiſſions, & feut par ſon edict conſtitué le ſeigneur Trepelu ſus l’auant guarde, en laquelle furent contez ſeize mille quatorze hacquebutiers, trente cinq mille & vnze auanturiers.
A l’artillerie fut commis le grand eſcuyer Toucquedillon, en laquelle feurent contees neuf cens quatorze groſſes pieces de bronze, en canons, doubles canons, baſelicz, ſerpentines, couleuurines, bombardes, faulcons, paſſeuolans, ſpiroles & aultres pieces. L’arriere guarde feut baillee au duc Racquedenare. En la bataille ſe tint le roy & les princes de ſon royaulme.
Ainſi ſommairement acouſtrez, dauant que ſe mettre en voye, enuoyerent troys cens cheuaulx legiers, ſoubz la conduicte du capitaine Engouleuent, pour deſcouurir le pays & ſçauoir ſi embuche aulcune eſtoyt par la contree. Mais apres auoir diligemment recherché, trouuerent tout le pays à l’enuiron en paix & ſilence, ſans aſſemblee quelconque.
Ce que entendent, Picrochole commenda q’vn chaſcun marchaſt ſoubz ſon enſeigne haſtiuement.
Adoncques ſans ordre & meſure prindrent les champs les vns parmy les aultres, gaſtans & diſſipans tout par ou ilz paſſoient, ſans eſpargner ny pauure, ny riche, ny lieu ſacré, ny prophane : emmenoient beufz, vaches, thoreaux, veaulx, geniſſes, brebis, moutons, cheures & boucqs : poulles, chappons, poulletz, oyſons, iards, oyes : porcs, truyes, guoretz : abaſtans les noix, vendeangeans les vignes, emportans les ſeps, croullans tous les fruictz des arbres. C’eſtoit vn deſordre incomparable de ce qu’ilz faiſoient.
Et ne trouuerent perſonne qui leurs reſiſtaſt, mais vn chaſcun ſe mettoit à leur mercy, les ſuppliant eſtre traictez plus humainement, en conſideration de ce qu’ilz auoient de tous temps eſté bons & amiables voiſins, & que iamais enuers eulx ne commirent exces ne oultraige pour ainſi ſoubdainement eſtre par iceulx mal vexez, & que Dieu les en puniroit de brief. Es quelles remonſtrances rien plus ne reſpondoient, ſinon qu’ilz leurs vouloient aprendre à manger de la fouace.
esté : été
Comment vn moine de Seuillé ſaulua le cloz de l’abbaye du ſac des ennemys.
Chapitre XXVII.
ant feirent & tracaſſerent pillant & larronnant, qu’ilz arriuerent à Seuillé : & detrouſſerent hommes & femmes, & prindrent ce qu’ilz peurent, rien ne leurs feut ne trop chault ne trop peſant. Combien que la peſte y feuſt par la plus grande part des maiſons, ilz entroient partout, rauiſſoient tout ce qu’eſtoit dedans, & iamais nul n’en print dangier. Qui eſt cas aſſez merueilleux, car les curez, vicaires, preſcheurs, medicins, chirurgiens & apothecaires qui alloient viſiter, penſer, guerir, preſcher & admoneſter les malades, eſtoient tous mors de l’infection, & ces diables pilleurs & meurtriers oncques n’y prindrent mal. Dont vient cela, meſſieurs ? Penſez y, ie vous pry.
Le bourg ainſi pillé, ſe tranſporterent en l’abbaye auecques horrible tumulte : mais la trouuerent bien reſerree & fermee : dont l’armee principale marcha oultre vers le gué de Vede : exceptez ſept enſeignes de gens de pied & deux cens lances qui là reſterent & rompirent les murailles du cloz affin de guaſter toute la vendange.
Les pauures diables de moines ne ſçauoient auquel de leurs ſaincts ſe vouer. A toutes aduentures feirent ſonner ad capitulum capitulantes : là feut decreté qu’ilz feroient vne belle proceſſion, renforcee de beaulx preſchans, & letanies contra hoſtium inſidias, & beaulx reſponds pro pace.
En l’abbaye eſtoit pour lors vn moine clauſtrier, nommé frere Iean des entommeures, ieune, guallant, friſque, de hayt, bien à dextre, hardy, aduentureux, deliberé : hault, maigre, bien fendu de gueule, bien aduantaigé en nez, beau deſpeſcheur d’heures, beau deſbrideur de meſſes, beau deſcroteur de vigiles : pour tout dire ſommairement vray moyne ſi oncques en feut depuys que le monde moynant moyna de moynerie. Au reſte clerc iuſques es dents en matiere de breuiaire.
Icelluy, entendent le bruict que faiſoyent les ennemys par le cloz de leur vine, ſortit hors pour veoir ce qu’ilz faiſoient, et, aduiſant qu’ilz vendangeoient leur cloz auquel eſtoyt leur boyte de tout l’an fondee, retourne au cueur de l’egliſe, ou eſtoient les aultres moynes, tous eſtonnez comme fondeurs de cloches, leſquelz voyant chanter ini, nim, pe, ne, ne, ne, ne, ne, ne, tum, ne, num, num, ini, i, mi, i, mi, co, o, ne, no, o, o, ne, no, ne, no, no, no, rum, ne, num, num. C’eſt, diſt il, bien chien chanté. Vertus Dieu, que ne chantez vous : Adieu, paniers, vendanges ſont faictes ? Ie me donne au Diable, s’ilz ne ſont en noſtre cloz, & tant bien couppent & ſeps & raiſins qu’il n’y aura, par le corps Dieu, de quatre annees que halleboter dedans. Ventre ſainct Iacques, que boyrons nous ce pendent, nous aultres pauures diables ? Seigneur Dieu, da mihi potum.
Lors diſt le prieur clauſtral. Que fera ceſt hyurogne icy ? Qu’on me le mene en priſon. Troubler ainſi le ſeruice diuin ?
Mais : (diſt le moyne) le ſeruice du vin, faiſons tant qu’il ne ſoit troublé, car vous meſmes, monſieur le prieur, aymez boyre du meilleur. Sy faict tout homme de bien, iamais homme noble ne hayſt le bon vin : c’eſt vn apophthegme monachal. Mais ces reſponds que chantez ycy ne ſont, par Dieu poinct de ſaiſon.
Pour quoy ſont noz heures en temps de moiſſons & vendenges courtes, en l’Aduent & tout hyuer longues ?
Feu de bonne memoire frere Macé Peloſſe, vray zelateur (ou ie me donne au diable) de noſtre religion, me diſt, il m’en ſoubuient, que la raiſon eſtoit affin qu’en ceſte ſaiſon nous facions bien ſerrer & faire le vin, & qu’en hyuer nous le humons.
Eſcoutez meſſieurs vous aultres qui aymez le vin, le corps Dieu, ſy me ſuibuez : car, hardiment, que ſainct Antoine me arde ſy ceulx taſtent du pyot qui n’auront ſecouru la vigne. Ventre Dieu, les biens de l’egliſe ? Ha, non, non. Diable, ſainct Thomas l’Anglois voulut bien pour yceulx mourir, ſi ie y mouroys, ne ſeroys ie ſainct de meſmes ? Ie n’y mourray là pourtant, car c’eſt moy qui le foys es aultres.
Ce diſant, miſt bas ſon grand habit & ſe ſaiſiſt du baſton de la Croix, qui eſtoit de cueur de cormier, long comme vne lance, rond à plain poing & quelque peu ſemé de fleurs de lys, toutes preſque effacees. Ainſi ſortit en beau ſayon, miſt ſon froc en eſcharpe & de ſon baſton de la Croix donna ſy bruſquement ſus les ennemys qui ſans ordre ne enſeigne, ne trompette, ne tabourin, parmy le cloz vendangeoient. Car les porteguydons & port’enſeignes auoient mis leurs guidons & enſeignes l’oree des murs, les tabourineurs auoient defoncé leurs tabourins d’vn couſté pour les emplir de raiſins, les trompettes eſtoient chargez de mouſſines : chacun eſtoit deſrayé. Il chocqua doncques ſi roydement ſus eulx, ſans dyre guare, qu’il les renuerſoyt comme porcs, frapant à tors & à trauers, à vieille eſcrime.
Es vns eſcarbouilloyt la ceruelle, es aultres rompoyt bras & iambes, es aultres deſlochoyt les ſpondyles du coul, es aultres demoulloyt les reins, aualloyt le nez, poſchoyt les yeulx, fendoyt les mandibules, enfonçoyt les dens en la gueule, deſcroulloyt les omoplates, ſphaceloyt les greues, deſgondoit les iſchies, debezilloit les fauciles.
Si quelq’vn ſe vouloyt caſcher entre les ſepes plus eſpes, à icelluy freuſſoit toute l’areſte du douz : & l’eſrenoit comme vn chien.
Si aulcun ſauluer ſe vouloyt en fuyant, à icelluy faiſoyt voler la teſte en pieces par la commiſſure lambdoide.
Si quelq’vn grauoyt en vne arbre, penſant y eſtre en ſeureté, icelluy de ſon baſton empaloyt par le fondement.
Si quelqu’vn de ſa vieille congnoiſſance luy crioyt. Ha, frere Iean, mon amy, frere Iean, ie me rend. Il t’eſt (diſoit il) bien force. Mais enſemble tu rendras l’ame à tous les Diables. Et ſoubdain luy donnoit dronos. Et ſi perſonne tant feuſt eſprins de temerité qu’il luy vouluſt reſiſter en face, là monſtroyt il la force de ſes muſcles. Car il leurs tranſperçoyt la poictrine par le mediaſtine & par le cueur : à d’aultres donnant ſuz la faulte des couſtes, leurs ſubuertiſſoyt l’eſtomach, & mouroient ſoubdainement, es aultres tant fierement frappoyt par le nombril qu’il leurs faiſoyt ſortir les tripes, es aultres parmy les couillons perſoyt le boiau cullier. Croiez que c’eſtoyt le plus horrible ſpectacle qu’on veit oncques.
Les vns cryoient ſaincte Barbe,
Les aultres ſainct George,
Les aultres ſaincte Nytouche,
Les aultres noſtre Dame de Cunault. De Laurette. De bonnes nouuelles. De la Lenou. De Riuiere.
les vngs ſe vouoyent à ſainct Iacques, les aultres au ſainct Suaire de Chambery, mais il bruſla troys moys apres, ſi bien qu’on n’en peut ſauluer vn ſeul brin.
Les aultres à Cadouyn.
Les aultres à ſainct Iean d’Angely.
Les aultres à ſainct Eutrope de Xainctes, à ſainct Meſmes de Chinon, à ſainct Martin de Candes, à ſainct Clouaud de Sinays : es reliques de Laurezay : & mille aultres bons petitz ſainctz.
Les vngs mouroient ſans parler, les aultres parloient ſans mourir : les vngs mouroient en parlant, les aultres parloint en mourant.
Les aultres crioient à haulte voix confeſſion, confeſſion. Confiteor. Miſerere. In manus.
Tant fut grand le cris des naurez que le prieur de l’abbaye auec tous ſes moines ſortirent. Leſquelz quand apperceurent ces pauures gens ainſi ruez parmy la vigne & bleſſez à mort, en confeſſerent quelques vngs. Mais, ce pendent que les prebſtres ſe amuſoient à confeſſer, les petits moinetons coururent au lieu ou eſtoit frere Iean & luy demanderent en quoy il vouloit qu’ilz luy aydaſſent ?
A quoy reſpondit qu’ilz eſguorgetaſſent ceulx qui eſtoient portez par terre. Adoncques, laiſſans leurs grandes cappes ſus vne treille au plus pres, commencerent eſgourgeter & acheuer ceulx qu’il auoit deſia meurtriz. Sçauez vous de quelz ferrements ? A beaulx gouuetz, qui ſont petitz demy couſteaux dont les petitz enfans de noſtre pays cernent les noix.
Puis à tout ſon baſton de croix guaingna la breche qu’auoient faict les ennemys. Aulcuns des moinetons emporterent les enſeignes & guydons en leurs chambres pour en faire des iartiers. Mais, quand ceulx qui s’eſtoient confeſſez vouleurent ſortir par icelle breſche, le moyne les aſſommoit de coups, diſant, ceulx cy ſont confes & repentans, & ont guaigné les pardons : ilz s’en vont en Paradis, auſſy droict comme vne faucille & comme eſt le chemin de Faye. Ainſi, par ſa proueſſe, feurent deſconfiz tous ceulx de l’armee qui eſtoient entrez dedans le clous, iuſques au nombre de treze mille ſix cens vingt & deux, ſans les femmes & petitz enfans, cela s’entend touſiours.
Iamais Maugis hermite ne ſe porta ſi vaillamment à tout ſon bourdon contre les Sarraſins, deſquelz eſt eſcript es geſtes des quatre filz Haymon, comme feiſt le moine à l’encontre des ennemys auec le baſton de la croix.
esté : été
Comment Picrochole print d’aſſault la roche Clermauld et le regret & difficulté que feiſt Grandgouſier de entreprendre guerre.
Chapitre XXVIII.
e pendent que le moine s’eſcarmouchoit comme auons dict contre ceulx qui eſtoient entrez le clous, Picrochole à grande haſtiueté paſſa le gué de Vede auec ſes gens, & aſſaillit La roche Clermauld, auquel lieu ne luy feut faicte reſiſtance quelconques, & par ce qu’il eſtoit ia nuict, delibera en icelle ville ſe heberger ſoy & ſes gens, & refraiſchir de ſa cholere pungitiue.
Au matin, print d’aſſault les boulleuars & chaſteau, & le rempara tres bien, & le proueut de munitions requiſes, penſant là faire ſa retraicte ſi d’ailleurs eſtoit aſſailly, car le lieu eſtoit fort & par art & par nature à cauſe de la ſituation & aſſiete.
Or laiſſons les là & retournons à noſtre bon Gargantua, qui eſt à Paris, bien inſtant à l’eſtude de bonnes lettres & exercitations athletiques, & le vieux bon homme Grandgouſier ſon pere, qui apres ſouper ſe chauffe les couiles à vn beau, clair & grand feu, & attendent graiſler des chaſtaines, eſcript au foyer auec vn baſton bruſlé d’vn bout dont on eſcharbotte le feu : faiſant à ſa femme & famille de beaulx contes du temps iadis.
Vn des bergiers qui guardoient les vignes, nommé Pillot, ſe tranſporta deuers luy en icelle heure, & raconta entierement les exces & pillaiges que faiſoit Picrochole Roy de Lerné en ſes terres & dommaines, & comment il auoit pillé, gaſté, ſaccagé tout le pays, excepté le clous de Seuillé que frere Iean des entommeures auoit ſaulué à ſon honneur, & de preſent eſtoit ledict roy en La roche Clermaud : & là en grande inſtance ſe remparoit, luy & ſes gens.
Holos, holos, diſt Grandgouſier, qu’eſt cecy, bonnes gens ? Songe ie, ou ſi vray eſt ce qu’on me dict ? Picrochole, mon amy ancien, de tout temps, de toute race & alliance, me vient il aſſaillir ? Qui le meut ? Qui le poinct ? Qui le conduict ? Qui l’a ainſi conſeillé ? Ho, ho, ho, ho, ho. Mon dieu mon ſaulueur, ayde moy, inſpire moy, conſeille moy à ce qu’eſt de faire.
Ie proteſte, ie iure dauant toy : ainſi me ſoys tu fauorable, ſy iamais à luy deſplaiſir, ne à ſes gens dommaige, ne en ſes terres ie feis pillerie, mais bien au contraire, ie l’ay ſecouru de gens, d’argent, de faueur & de conſeil, en tous cas que ay peu congnoiſtre ſon aduentaige. Qu’il me ayt doncques en ce poinct oultraigé, ce ne peut eſtre que par l’eſprit maling. Bon dieu, tu congnois mon couraige, car à toy rien ne peut eſtre celé. Si par cas il eſtoit deuenu furieux & que, pour luy rehabilliter ſon cerueau tu me l’euſſe icy enuoyé, donne moy & pouuoir & ſçauoir le rendre au ioug de ton ſainct vouloir par bonne diſcipline.
Ho, ho, ho, mes bonnes gens, mes amys & mes feaulx ſeruiteurs, fauldra il que ie vous empeſche à me y ayder ? Las, ma vieilleſſe ne requerroit dorenauant que repous, & toute ma vie n’ay rien tant procuré que paix ; mais il fault, ie le voy bien, que maintenant de harnoys ie charge mes pauures eſpaules laſſes & foibles, & en ma main tremblante ie preigne la lance & la maſſe pour ſecourir & guarantir mes pauures ſubiectz. La raiſon le veult ainſi, car de leur labeur ie ſuis entretenu & de leur ſueur ie ſuis nourry, moy, mes enfans & ma famille.
Ce non obſtant, ie n’entreprendray guerre que ie n’aye eſſayé tous les ars & moyens de paix, là ie me reſouls.
Adoncques feiſt conuoquer ſon conſeil & propouſa l’affaire tel comme il eſtoit, & fut conclud qu’on enuoiroit quelque homme prudent deuers Picrochole, ſçauoir pourquoy ainſi ſoubdainement eſtoit party de ſon repous, & enuahy les terres, es quelles n’auoit droict quicquonques. D’auantaige, qu’on enuoyaſt querir Gargantua & ſes gens, affin de maintenir le pays & defendre à ce beſoing. Le tout pleut à Grandgouſier, & commenda que ainſi feuſt faict. Dont ſus l’heure enuoya le Baſque ſon laquays querir à toute diligence Gargantua. Et luy eſcripuoit comme s’enſuit.
esté : été
Le teneur des lettres que Grandgouſier eſcripuoit à Gargantua.
Chapitre XXIX.
a ferueur de tes eſtudes requeroit que de long temps ne te reuocaſſe de ceſtuy philoſophicque repous, ſy la confiance de noz amys & anciens confederez n’euſt de preſent fruſtré la ſeureté de ma vieilleſſe. Mais, puis que telle eſt ceſte fatale deſtinee que par iceulx ſoye inquieté es quelz plus ie me repouſoye, force me eſt te rappeler au ſubſide des gens & biens qui te ſont par droict naturel affiez.
Car ainſi comme debiles ſont les armes au dehors, ſi le conſeil n’eſt en la maiſon : auſſi vaine eſt l’eſtude & le conſeil inutile, qui en temps oportun par vertus n’eſt executé & à ſon effect reduict.
Ma deliberation n’eſt de prouocquer, ains de apaiſer : d’aſſaillir, mais defendre : de conqueſter, mais de guarder mes feaulx ſubiectz & terres hereditaires, es quelles eſt hoſtillement entré Picrochole, ſans cauſe ny occaſion, & de iour en iour pourſuit ſa furieuſe entreprinſe auecques exces non tolerables à perſonnes liberes.
Ie me ſuis en deuoir mis pour moderer ſa cholere tyrannicque, luy offrent tout ce que ie penſois luy pouoir eſtre en contentement, & par pluſieurs foys ay enuoyé amiablement deuers luy pour entendre en quoy, par qui & comment il ſe ſentoit oultragé, mais de luy n’ay eu reſponce que de voluntaire deffiance, & que en mes terres pretendoit ſeulement droict de bien ſeance. Dont i’ay congneu que dieu eternel l’a laiſſé au gouuernail de ſon franc arbitre & propre ſens, qui ne peult eſtre que meſchant ſy par grâce diuine n’eſt continuellement guidé : & pour le contenir en office & reduire à congnoiſſance, me l’a icy enuoyé à moleſtes enſeignes.
Pourtant, mon filz bien aymé, le plus toſt que faire pouras, ces lettres veues, retourne à diligence ſecourir, non tant moy (ce que touteſfoys par pitié naturellement tu doibs) que les tiens, leſquelz par raiſon tu peuz ſauluer & guarder. L’exploict ſera faict à moindre effuſion de ſang que ſera poſſible. Et ſi poſſible eſt, par engins plus expediens, cauteles & ruzes de guerre, nous ſauluerons toutes les ames : & les enuoyerons ioyeux à leurs domiciles.
Treſchier filz, la paix de Chriſt, noſtre redempteur, ſoyt auecques toy. Salue Ponocrates, Gymnaſte & Eudemon de par moy. Du vingtieſme de Septembre.
Ton pere, Grandgouſier.
esté : été
Comment Gargantua fut vnze moys porté ou ventre de ſa mere.
Chapitre III.
randgovsier eſtoit bon raillard en ſon temps, aymant à boyre net autant que homme qui pour lors fuſt au monde, & mangeoit voluntiers ſalé. A ceſte fin auoit ordinairement bonne munition de iambons de Magence & de Baionne, force langues de beuf fumees, abondance de andouilles en la ſaiſon & beuf ſallé à la mouſtarde. Renfort de boutargues, prouiſion de ſaulciſſes, non de Bouloigne (car il craignoit ly boucon de Lombard) mais de Bigorre, de Lonquaulnay, de la Brene, & de Rouargue. En ſon eage virile eſpouſa Gargamelle, fille du roy des Parpaillos, belle gouge & de bonne troigne. Et faiſoient eux deux ſouuent enſemble la beſte à deux doz, ioyeuſement ſe frotans leur lard, tant qu’elle engroiſſa d’vn beau filz, & le porta iuſques à l’vnzieſme moys.
Car autant, voire d’aduantage, peuuent les femmes ventre porter, meſmement quand c’eſt quelque chef d’œuure, & perſonnage que doibue en ſon temps faire grandes proueſſes. Comme dict Homere que l’enfant duquel Neptune engroiſſa la nymphe naſquit l’an apres reuolu : ce fut le douzieſme moys. Car (comme dict A. Gelle, lib. iij.) ce long temps conuenoit à la maieſté de Neptune, affin qu’en icelluy l’enfant feuſt formé à perfection. A pareille raiſon Iupiter feiſt durer xlviij. heures la nuyct qu’il coucha auecques Alcmene. Car en moins de temps n’euſt il peu forger Hercules, qui nettoia le monde de monstres & tyrans.
Meſſieurs les anciens Pantagrueliſtes ont conformé ce que ie dis, & ont declairé non ſeulement poſſible, mais auſſi legitime, l’enfant né de femme l’vnzieſme moys apres la mort de ſon mary.
Hippocrates, lib. de alimento.
Pline, li. vij. cap. v.
Plaute, in Ciſtellaria.
Marcus Varro en la ſatyre inſcripte Le teſtament, allegant l’autorité d’Ariſtoteles à ce propos.
Cenſorinus, li. de die natali.
Ariſtoteles, libr. vij. capi. iij. & iiij. de nat. animalium.
Gellius, li. iij. ca. xvj. Seruius in egl. expoſant ce metre de Virgile : Matri longa decem, &c.
Et mille aultres folz : le nombre deſquelz a eſté par les legiſtes acreu. ff. de ſuis & legit. l. Inteſtato, § fi.
Et in autent. de reſtitut. & ea que parit in xj. menſe.
D’abondant en ont chaffourré leur robidilardicque loy Gallus ff. de lib. & poſthu. & l. ſeptimo. ff. de ſtat. homi. & quelques aultres, que pour le preſent dire n’auſe.
Moiennans leſquelles loys, les femmes vefues peuuent franchement iouer du ſerrecropiere à tous enuiz & toutes reſtes, deux moys apres le treſpas de leurs mariz. Ie vous prie par grace, vous aultres mes bons auerlans, ſi d’icelles en trouuez que vaillent le deſbraguetter, montez deſſus & me les amenez. Car ſi au troiſieſme moys elles engroiſſent, leur fruict ſera heritier du deffunct. Et la groiſſe congneue pouſſent hardiment oultre, & vogue la gualee, puis que la panſe eſt pleine. Comme Iulie fille de l’empereur Octauian ne ſe abandonnoit à ſes taboureurs ſinon quand elle ſe ſentoit grosse, à la forme que la nauire ne reçoit ſon pilot, que premierement ne ſoit callafatee & chargee. Et ſi perſonne les blaſme de ſoy faire rataconniculer ainſi ſuz leur groiſſe, veu que les beſtes ſuz leur ventrees n’endurent iamais le maſle maſculant, elles reſponderont que ce ſont beſtes, mais elles ſont femmes : bien entendentes les beaulx & ioyeux menuz droictz de ſuperfetation : comme iadis reſpondit Populie, ſelon le raport de Macrobe li. ij. Saturnal. Si le diauol ne veult qu’elles engroiſſent, il fauldra tortre le douzil, & bouche clouſe.