Gargantua (page 6)
Comment Vlrich Gallet fut enuoyé deuers Picrochole.
Chapitre XXX.
es lettres dictees & ſignees, Grandgouſier ordonna que Vlrich Gallet, maiſtre de ſes requeſtes, homme ſaige & diſcret, duquel en diuers & contencieux affaires il auoit eſprouué la vertus & bon aduis, allaſt deuers Picrochole, pour luy remonſtrer ce que par eux auoit eſté decreté.
En celle heure partit le bon homme Gallet, & paſſé le gué, demanda au meuſnier, de l’eſtat de Picrochole : lequel luy feiſt reſponce que ſes gens ne luy auoient laiſſé ny coq ny geline, & qu’ilz s’eſtoient enſerrez en la roche Clermauld, & qu’il ne luy conſeilloit poinct de proceder outre, de peur du guet, car leur fureur eſtoit enorme. Ce que facilement il creut, & pour celle nuict herbergea auecques le meuſnier.
Au lendemain matin ſe tranſporta auecques la trompette à la porte du chaſteau, & requiſt es guardes qu’ilz le feiſſent parler au roy pour ſon profit.
Les parolles annoncees au roy, ne conſentit aulcunement qu’on luy ouuriſt la porte, mais ſe tranſporta ſus le boleuard & diſt à l’embaſſadeur : Qui a il de nouueau ? que voulez vous dire ? Adoncques l’embaſſadeur propouſa comme s’enſuit.
esté : été
La harangue faicte par Gallet à Picrochole.
Chapitre XXXI.
lvs iuſte cauſe de douleur naiſtre ne peut entre les humains que ſi, du lieu dont par droicture eſperoient grace & beneuolence, ilz recepuent ennuy & dommaige. Et non ſans cauſe (combien que ſans raiſon) pluſieurs, venuz en tel accident, ont ceſte indignité moins eſtimé tolerable que leur vie propre, et, en cas que par force ny aultre engin ne l’ont peu corriger, ſe ſont eulx meſmes priuez de ceſte lumiere.
Doncques merueille n’eſt ſi le roy Grandgouſier mon maiſtre eſt à ta furieuſe & hoſtile venue ſaiſy de grand deſplaiſir & perturbé en ſon entendement : merueille ſeroit ſi ne l’auoient eſmeu les exces incomparables qui en ſes terres & ſubiectz ont eſté par toy & tes gens commis, es quelz n’a eſté obmis exemple aulcun d’inhumanité. Ce que luy eſt tant grief de ſoy, par la cordiale affection de laquelle touſiours a chery ſes ſubiectz, que à mortel homme plus eſtre ne ſçauroit. Toutesfoys ſus l’eſtimation humaine plus grief luy eſt, en tant que par toy, & les tiens ont eſté ces griefz, & tords faictz, qui de toute memoire & ancienneté auiez, toy & tes peres, vne amitié auecques luy & tous ſes enceſtres conceu, laquelle iuſques à preſent comme ſacree enſemble auiez inuiolablement maintenue, guardee & entretenue, ſi bien que non luy ſeulement ny les ſiens, mais les nations barbares, Poicteuins, Bretons, Manſeaux & ceulx qui habitent oultre les iſles de Canarre & Iſabella, ont eſtimé auſſi facile demollir le firmament & les abyſmes eriger au deſſus des nues que deſemparer voſtre alliance : & tant l’ont redoubtee en leurs entreprinſes que n’ont iamais auzé prouoquer, irriter ny endommaiger l’vng, par craincte de l’aultre.
Plus y a. Ceſte ſacree amitié tant a emply ce ciel que peu de gens ſont auiourd’huy habitans par tout le continent & iſles de l’Ocean, qui ne ayent ambitieuſement aſpiré eſtre receuz en icelle à pactes par vous meſmes conditionnez : autant eſtimans voſtre confederation que leurs propres terres & dommaines ; en ſorte que de toute memoire n’a eſté prince ny ligue tant efferee ou ſuperbe qui ait auzé courir ſus, ie ne dis poinct voz terres, mais celles de voz confederez ; et, ſi par conſeil precipité ont encontre eulx attempté quelque cas de nouuelleté, le nom & tiltre de voſtre alliance entendu, ont ſoubdain deſiſté de leurs entrepriſes. Quelle furie doncqnes te eſmeut maintenant, toute alliance briſee, toute amitié conculquee, tout droict treſpaſſé, enuahir hoſtilement ſes terres, ſans en rien auoir eſté par luy ny les ſiens endommagé, irrité ny prouocqué ? Ou eſt foy ? Ou eſt loy ? Ou eſt raiſon ? Ou eſt humanité ? Ou eſt craincte de dieu ? Cuyde tu ces oultraiges eſtre recellés es eſperitz eternelz & au Dieu ſouuerain, qui eſt iuſte retributeur de noz entreprinſes ? Si le cuyde, tu te trompe car toutes choſes viendront à ſon iugement. Sont ce fatales deſtinees ou influences des aſtres qui voulent mettre fin à tes ayzes & repous ? Ainſi ont toutes choſes leur fin & periode, et, quand elles ſont venues à leur poinct ſuppellatif, elles ſont en bas ruinees, car elles ne peuuent long temps en tel eſtat demourer. C’eſt la fin de ceulx qui leurs fortunes & proſperitez ne peuuent par rayſon & temperance moderer. Mais, ſi ainſi eſtoit pheé, & deuſt ores ton heur & repos prendre fin, falloit il que ce feuſt en incommodant à mon roy, celluy par lequel tu eſtois eſtably ? Si ta maiſon debuoit ruiner, failloit il qu’en ſa ruine elle tombaſt ſuz les atres de celluy qui l’auoit aornee ? La choſe eſt tant hors les metes de raiſon, tant abhorrente de ſens commun, que à peine peut elle eſtre par humain entendement conceue, & iuſques à ce demourera non croiable entre les eſtrangiers que l’effect aſſeuré & teſmoigné leur donne à entendre que rien n’eſt ny ſainct, ny ſacré à ceulx qui ſe ſont emancipez de dieu & raiſon pour ſuyure leurs affections peruerſes. Si quelque tort euſt eſté par nous faict en tes ſubiectz & dommaines, ſi par nous euſt eſté porté faueur à tes mal vouluz, ſi en tes affaires ne te euſſions ſecouru, ſi par nous ton nom & honneur euſt eſté bleſſé : Ou pour mieulx dire : ſi l’eſperit calumniateur tentant à mal te tirer euſt par fallaces eſpeces & phantaſmes ludificatoyres mis en ton entendement que enuers toy euſſions faict choſes non dignes de noſtre ancienne amitié : Tu debuois premier enquerir de la verité, puis nous en admoneſter. Et nous euſſions tant à ton gré ſatiſfaict que euſſe eu occaſion de toy contenter. Mais (ô Dieu eternel) quelle eſt ton entreprinſe ? Vouldroys tu, comme tyrant perfide, pillier ainſi & diſſiper le royaulme de mon maiſtre ? Le as tu eſprouué tant ignaue & ſtupide qu’il ne vouluſt : ou tant deſtitué de gens, d’argent, de conſeil & d’art militaire, qu’il ne peuſt reſiſter à tes iniques aſſaulx ?
Depars d’icy preſentement, & demain pour tout le iour ſoye retiré en tes terres, ſans par le chemin faire aulcun tumulte ne force ; & paye mille bezans d’or pour les dommaiges que as faict en ces terres. La moytié bailleras demain, l’aultre moytié payeras es Ides de May prochainement venant : nons delaiſſant ce pendent pour houltaige les ducs de Tournemoule, de Baſdefeſſes & de Menuail, enſemble le prince de Gratelles & le viconte de Morpiaille.
esté : été
Comment Grandgouſier, pour achapter paix, feiſt rendre les fouaces.
Chapitre XXXII.
tant ſe teut le bon homme Gallet, mais Picrochole à tous ſes propos ne reſpond aultre choſe ſinon. Venez les querir, venez les querir. Ilz ont belle couille & molle. Ilz vous brayeront de la fouace.
Adoncques retourne vers Grandgouſier, lequel trouua à genous, teſte nue, encliné en vn petit coing de ſon cabinet, priant dieu qu’il vouziſt amollir la cholere de Picrochole & le mettre au poinct de raiſon, ſans y proceder par force. Quand veit le bon homme de retour, il luy demanda. Ha, mon amy, mon amy, quelles nouuelles m’apportez vous ? Il n’y a, diſt Gallet, ordre : ceſt homme eſt du tout hors du ſens & delaiſſé de dieu. Voyre mais, diſt Grandgouſier, mon amy, quelle cauſe pretend il de ceſt exces ?
Il ne me a, diſt Gallet, cauſe queconques expoſé. Sinon qu’il m’a dict en cholere quelques motz de fouaces. Ie ne ſçay ſi l’on auroit poinct faict oultrage à ſes fouaciers. Ie le veulx, diſt Grandgouſier, bien entendre deuant qu’aultre choſe delibere ſur ce que ſeroit de faire. Alors manda ſçauoir de ceſt affaire : & trouua pour vray qu’on auoit prins par force quelques fouaces de ſes gens & que Marquet auoit repceu vn coup de tribard ſus la teſte. Toutesfoys que le tout auoit eſté bien payé & que le dict Marquet auoit premier bleſſé Forgier de ſon fouet par les iambes. Et ſembla à tout ſon conſeil que en toute force il ſe doibuoit defendre.
Ce non oſtant, diſt Grandgouſier, puis qu’il n’eſt queſtion que de quelques fouaces, ie eſſayeray le contenter, car il me deſplaiſt par trop de leuer guerre. Adoncques s’enqueſta combien on auoit prins de fouaces, et, entendent quatre ou cinq douzaines, commenda qu’on en feiſt cinq charretees en icelle nuict, & que l’vne feuſt de fouaces faictes à beau beurre, beau moyeux d’eufz, beau ſaffran & belles eſpices pour eſtre diſtribuees à Marquet, & que pour ſes intereſtz il luy donnoit ſept cens mille & troys Philippus pour payer les barbiers qui l’auroient penſé, & d’abondant luy donnoit la meſtayrie de la Pomardiere à perpétuité, franche pour luy & les ſiens. Pour le tout conduyre & paſſer fut enuoyé Gallet. Lequel par le chemin feiſt cuillir pres de la Sauloye force grands rameaux de cannes & rouzeaux, & en feiſt armer autour leurs charrettes, & chaſcun des chartiers : luy meſmes en tint vn en ſa main : par ce voulant donner à congnoiſtre qu’ilz ne demandoient que paix & qu’ilz venoient pour l’achapter.
Eulx venuz à la porte, requirent parler à Picrochole de par Grandgouſier. Picrochole ne voulut oncques les laiſſer entrer, ny aller à eulx parler, & leurs manda qu’il eſtoit empeſché, mais qu’ilz diſſent ce qu’ilz vouldroient au capitaine Toucquedillon, lequel affuſtoit quelque piece ſus les murailles. Adonc luy dict le bon homme. Seigneur, pour vous retirer de tout ce debat & ouſter toute excuſe que ne retournez en noſtre premiere alliance, nous vous rendons preſentement les fouaces dont eſt la controuerſe. Cinq douzaines en prindrent noz gens : elles furent tres bien payees ; nous aymons tant la paix que nous en rendons cinq charrettes, deſquelles ceſte icy ſera pour Marquet, qui plus ſe plainct. D’aduantaige, pour le contenter entierement, voylà ſept cens mille & troys philippus que ie luy liure, et, pour l’intereſt qu’il pourroit pretendre, ie luy cede la meſtayrie de la Pomardiere, à perpétuité, pour luy & les ſiens, poſſedable en franc alloy : voyez cy le contract de la tranſaction. Et, pour dieu, viuons dorenauant en paix, & vous retirez en vos terres ioyeuſement, cedans ceſte place icy, en laquelle n’auez droict quelconques, comme bien le confeſſez, & amis comme par auant. Toucquedillon raconta le tout à Picrochole, & de plus enuenima ſon couraige, luy diſant : Ces ruſtres ont belle paour. Par dieu, Grandgouſier ſe conchie, le pouure beuueur, ce n’eſt ſon art aller en guerre, mais ouy bien vuider les flaſcons. Ie ſuis d’opinion que retenons ces fouaces & l’argent, & au reſte nous haſtons de remparer icy & pourſuiure noſtre fortune. Mais penſent ilz bien auoir affaire à vne duppe, de vous paiſtre de ces fouaces ? Voy là que c’eſt, le bon traictement & la grande familiarité que leurs auez par cy deuant tenue vous ont rendu enuers eulx comtemptible. Oignez villain, il vous poindra. Poignez villain, il vous oindra. Ça, ça, ça, diſt Picrochole, ſainct Iacques, ilz en auront : faictes ainſi qu’auez dict. D’vne choſe, diſt Toucquedillon, vous veux ie aduertir. Nous ſommes icy aſſez mal auituaillez, & pourueuz maigrement des harnoys de gueule. Si Grandgouſier nous mettoit ſiege, des à preſent m’en irois faire arracher les dents toutes, ſeulement que troys me reſtaſſent, autant, à voz gens comme à moy : auec icelles nons n’auangerons que trop à manger noz munitions. Nous, diſt Picrochole, n’aurons que trop mangeailles. Sommes nous icy pour manger ou pour batailler ? Pour batailler, vrayement, diſt Toucquedillon. Mais de la pance vient la dance, & ou faim regne, force exule. Tant iaſer, diſt Picrochole. Saiſiſſez ce qu’ilz ont amené. Adoncqnes prindrent argent & fouaces & beufz & charrettes, & les renuoyerent ſans mot dire, ſinon que plus n’aprochaſſent de ſi pres pour la cauſe qu’on leur diroit demain. Ainſi ſans rien faire retournerent deuers Grandgouſier, & luy conterent le tout, adiouſtans qu’il n’eſtoit aulcun eſpoir de les tirer à paix, ſinon à viue & forte guerre.
esté : été
Comment certains gouuerneurs de Picrochole par conſeil precipité le mirent au dernier peril.
Chapitre XXXIII.
es fouaces deſtrouſſees, comparurent dauant Picrochole les duc de Menuail, comte Spadaſſin & capitaine Merdaille, & luy dirent.
Cyre, auiourd’huy nous vous rendons le plus heureux, le plus cheualeureux prince qui oncques feuſt depuis la mort de Alexandre Macedo. Couurez, couurez vous, diſt Picrochole. Grand mercy (dirent ilz) Cyre, nous ſommes à noſtre debuoir.
Le moyen eſt tel, vous laiſſerez icy quelque capitaine en garniſon auec petite bande de gens, pour garder la place, laquelle nous ſemble aſſez forte, tant par nature que par les rampars faictz à voſtre inuention. Voſtre armee partirez en deux, comme trop mieulx l’entendez.
L’vne partie ira ruer ſur ce Grandgouſier & ſes gens. Par icelle ſera de prime abordee facilement deſconfit. Là recouurerez argent à tas. Car le vilain en a du content : vilain, diſons nous, parce que vn noble prince n’a iamais vn ſou. Theſaurizer eſt faict de vilain.
L’aultre partie, cependent, tirera vers Onys, Sanctonge, Angomoys & Gaſcoigne : enſemble Perigot, Medoc & Elanes. Sans reſiſtence prendront villes, chaſteaux & fortereſſes. A Bayonne, à ſainct Iean de Luc, & Fontarabie ſayzirez toutes les naufz, & couſtoyant vers Galice, & Portugal, pillerez tous les lieux maritimes iuſques à Vliſbonne, ou aurez renfort de tout equipage requis à vn conquerent. Par le corbieu, Heſpaigne ſe rendra, car ce ne ſont que Madourrez. Vous paſſerez par l’eſtroict de Sibyle, & là erigerez deux colonnes, plus magnificques que celles de Hercules, à perpetuelle memoire de voſtre nom, & ſera nommé ceſtuy deſtroict la mer Picrocholine.
Paſſee la mer Picrocholine, voicy Barberouſſe, qui ſe rend voſtre eſclaue. Ie (diſt Picrochole) le prendray à mercy. Voyre (dirent ilz), pourueu qu’il ſe face baptiſer. Et oppugnerez les royaulmes de Tunic, de Hippes, Argiere, Bone, Corone, hardiment toute Barbarie. Paſſant oultre, retiendrez en voſtre main Maiorque, Minorque, Sardaine, Corſicque & aultres iſles de la mer Liguſticque & Baleare.
Couſtoyant à gauſche, dominerez toute la Gaule Narbonicque, Prouence & Allobroges, Genes, Florence, Lucques, & à dieu ſeas Rome. Le pauure monſieur du pape meurt deſia de peur. Par ma foy (diſt Picrochole), ie ne lui baiſeray ia ſa pantofle. Prinze Italie, voylà Naples, Calabre, Appoulle & Sicile toutes à ſac, & Malthe auec. Ie vouldrois bien que les plaiſans cheualiers, iadis Rhodiens, vous reſiſtaſſent, pour veoir de leur vrine. Ie iroys (dict Picrochole) voluntiers à Laurette. Rien, rien, dirent ilz, ce ſera au retour. De là prendrons Candie, Cypre, Rhodes & les iſles Cyclades, & donnerons ſus la Moree. Nons la tenons. Sainct Treignan, Dieu gard Hieruſalem, car le Soubdan n’eſt pas comparable à voſtre puiſſance Ie (diſt il) feray doncques baſtir le temple de Salomon. Non, dirent ilz, encores, attendez vn peu : ne ſoyez iamais tant ſoubdain à voz entreprinſes.
Sçauez vous que diſoit Octauian Auguſte ? Feſtina lente. Il vous conuient premierement auoir l’Aſie Minor, Carie, Lycie, Pamphile, Celicie, Lydie, Phrygie, Myſie, Betune, Charazie, Satalie, Samagarie, Caſtamena, Luga, Sauaſta : iuſques à Euphrates. Voyrons nous, diſt Picrochole, Babylone & le mont Sinay ? Il n’eſt, dirent ilz, ia beſoing pour ceſte heure. N’eſt ce pas aſſez tracaſſé dea auoir transfreté la mer Hircane, cheuauché les deux Armenies & les troys Arabies ? Par ma foy, diſt il, nous ſommes affolez. Ha, pauures gens. Quoy ? (dirent ilz) Que boyrons nous par ces deſers ? Car Iulian Auguſte & tout ſon ouſt y moururent de ſoif, comme l’on dict. Nous (dirent ilz) auons ia donné ordre à tout. Par la mer Siriace vous auez neuf mille quatorze grands naufz, chargees des meilleurs vins du monde, elles arriuerent à Iaphes. Là ſe ſont trouuez vingt & deux cens mille chameaulx & ſeize cens Elephans, leſquelz aurez prins à vne chaſſe enuiron Sigeilmes, lorſque entraſtes en Lybie, & d’abondant euſtes toute la Garauane de la Mecha. Ne vous fournirent ilz de vin à ſuffiſance ?
Voyre mais, diſt il, nous ne beumes poinct frais. Par la vertus, dirent ilz, non pas d’vn petit poiſſon, vn preux, vn conquerent, vn pretendent & aſpirant à l’empire vniuers ne peut touſiours auoir ſes aizes.
Dieu ſoit loué que eſtes venu, vous & voz gens ſaufz & entiers iuſques au fleuue du Tigre. Mais, diſt il, que faict ce pendent la part de noſtre armee qui deſconfit ce villain humeux Grandgouſier ? Ilz ne chomment pas (dirent ilz) nous les rencontrerons tantoſt. Ilz vous ont pris Bretaigne, Normandie, Flandres, Haynault, Brabant, Artoys, Hollande, Selande : ilz ont paſſé le Rhein par ſus le ventre des Suices & Lanſquenetz, & part d’entre eulx ont dompté Luxembourg, Lorraine, la Champaigne, Sauoye iuſques à Lyon, auquel lieu ont trouué voz garniſons retournans des conqueſtes nauales de la mer Mediterranee. Et ſe ſont reaſſemblez en Boheme, apres auoir mis à ſac Soueue, Vuitemberg, Bauieres, Auſtriche, Morauie & Stirie. Puis ont donné fierement enſemble ſus Lubek, Norwerge, Swedenrich, Dace, Gotthie, Engroneland, les Eſtrelins, iuſques à la Mer Glaciale. Ce faict, conqueſterent les iſles Orchades & ſubiuguerent Eſcoſſe, Angleterre & Irlande. De là, nauigans par la mer ſabuleuſe, & par les Sarmates, ont vaincu & dominé Pruſſie, Polonie, Litwanie, Ruſſie, Valache, la Tranſſiluane & Hongrie, Bulgarie, Turquie, & ſont à Conſtantinoble. Allons nous, diſt Picrochole, rendre à eulx le plus touſt, car ie veulx eſtre auſſi empereur de Thebizonde. Ne tuerons nous pas tous ces chiens Turcs & Mahumetiſtes Que diable, dirent ilz, ferons nous doncques ?
Et donnerez leurs biens & terres à ceulx qui vous auront ſeruy honneſtement. La raiſon (diſt il) le veult, c’eſt equité. Ie vous donne la Carmaigne, Surie & toute Paleſtine. Ha, dirent ilz, Cyre, c’eſt du bien de vous : grand mercy. Dieu vous face bien touſiours proſperer. Là preſent eſtoit vn vieux gentilhomme, eſprouué en diuers hazars, & vray routier de guerre, nomme Echephron, lequel, ouyant ces propous, diſt. I’ay grand peur que toute ceſte entreprinſe ſera ſemblable à la farce du pot au laict, duquel vn cordouannier ſe faiſoit riche par reſuerie : puis, le pot caſſé, n’eut de quoy diſner. Que pretendez vous par ces belles conqueſtes ? Quelle ſera la fin de tant de trauaulx & trauerſes ? Ce ſera, diſt Picrochole, que nous retournez repouſerons à noz aiſes. Dont diſt Echephron, & ſi par cas iamais n’en retournez ? Car le voyage eſt long & pereilleux. N’eſt ce mieulx que des maintenant nous repouſons, ſans nous mettre en ces hazars. O, diſt Spadaſſin, par dieu, voicy vn bon reſueux, Mais allons nous cacher au coing de la cheminee : & là paſſons auec les dames noſtre vie & noſtre temps à enfiller des perles, ou à filler comme Sardanapalus. Qui ne ſe aduenture, n’a cheual ny mule, ce diſt Salomon. Qui trop (diſt Echephron) ſe aduenture, perd cheual & mulle, reſpondit Malcon. Baſte, diſt Picrochole, paſſons oultre. Ie ne crains que ces diables de legions de Grandgouſier, ce pendent que nous ſommes en Meſopotamie, s’ilz nous donnoient ſus la queue, quel remede ? Tres bon, diſt Merdaille, vne belle petite commiſſion, laquelle vous enuoirez es Moſcouites, vous mettra en camp pour vn moment quatre cens cinquante mille combatans d’eſlite. O, ſi vous me y faictes voſtre lieutenant, ie tueroys vn pigne pour vn mercier. Ie mors, ie rue, ie frappe, ie attrape, ie tue, ie renye. Sus, ſus, dict Picrochole, qu’on deſpeſche tout, & qui me ayme, ſi me ſuyue.
esté : été
Comment Gargantua laiſſa la ville de Paris pour ſecourir ſon païs, & comment Gymnaſte rencontra les ennemys.
Chapitre XXXIIII.
n ceſte meſme heure, Gargantua, qui eſtoyt yſſu de Paris ſoubdain les lettres de ſon pere leues, ſus ſa grand iument venant, auoit ia paſſé le pont de la nonnain, luy, Ponocrates, Gymnaſte & Eudemon, leſquelz pour le ſuiure auoient prins cheuaulx de poſte : le reſte de ſon train venoit à iuſtes iournees, amenent tous ſes liures & inſtrument philoſophique. Luy arriué à Parillé, fut aduerty par le meſtayer de Gouguet comment Picrochole s’eſtoit remparé à La Rocheclermaud, & auoit enuoyé le capitaine Tripet auec groſſe armee aſſaillir le boys de Vede, & Vaugaudry, & qu’ilz auoient couru la poulle iuſques au preſſouer Billard : & que c’eſtoit choſe eſtrange & difficile à croyre des exces qu’ilz faiſoient par le pays. Tant qu’il luy feiſt paour, & ne ſçauoit bien que dire ny que faire. Mais Ponocrates luy conſeilla qu’ilz ſe tranſportaſſent vers le ſeigneur de La Vauguyon, qui de tous temps auoit eſté leur amy & confederé, & par luy ſeroient mieulx aduiſez de tous affaires, ce qu’ilz feirent incontinent, & le trouuerent en bonne deliberation de leur ſecourir : & feut de opinion que il enuoyroit quelq’vn de ſes gens pour deſcouurir le pays & ſçauoir en quel eſtat eſtoient les ennemys, affin de y proceder par conſeil prins ſcelon la forme de l’heure preſente. Gymnaſte ſe offrir d’y aller, mais il feut conclud que pour le meilleur il menaſt auecques ſoy quelq’vn qui congneuſt les voyes & deſtorſes & les riuieres de l’entour.
Adoncques partirent luy & Prelinguand, eſcuyer de Vauguyon, & ſans effroy eſpierent de tous couſtez. Ce pendent Gargantua ſe refraiſchit & repeut quelque peu auecques ſes gens, & feiſt donner à ſa iument vn picotin d’auoyne, c’eſtoient ſoiſante & quatorze muys troys boiſſeaux. Gymnaſte & ſon compaignon tant cheuaucherent qu’ilz rencontrerent les ennemys tous eſpars & mal en ordre, pillans & deſrobans tout ce qu’ilz pouoient : & de tant loing qu’ilz l’aperceurent, accoururent ſus luy à la foulle pour le deſtrouſer. Adonc il leurs cria, meſſieurs, ie ſuys pauure Diable, ie vous requiers qu’ayez de moy mercy. I’ay encores quelque eſcu, nous le boyrons, car c’eſt aurum potabile, & ce cheual icy ſera vendu pour payer ma bien venue : cela faict, retenez moy des voſtres, car iamais homme ne ſceut mieulx prendre, larder, rouſtir & apreſter, voyre, par Dieu, demembrer, & gourmander poulle que moy qui ſuys icy, & pour mon proficiat ie boy à tous bons compaignons. Lors deſcouurit ſa ferriere et, ſans mettre le nez dedans, beuuoyt aſſez honneſtement. Les maroufles le regardoient, ouurans la gueule d’vn grand pied & tirans les langues comme leuriers, en attente de boyre apres : mais Tripet, le capitaine, ſus ce poinct accourut veoir que c’eſtoit.
A luy Gymnaſte offrit ſa bouteille, diſant. Tenez, capitaine, beuuez en hardiment, i’en ay faict l’eſſay, c’eſt vin de La Faye moniau.
Quoy, diſt Tripet, ce gauſtier icy ſe guabele de nous. Qui es tu ? Ie ſuis (diſt Gymnaſte) pauure Diable. Ha, diſt Tripet, puiſque tu eſt pauure Diable, c’eſt raiſon que paſſes oultre, car tout pauure Diable paſſe partout ſans peage ny gabelle, mais ce n’eſt de couſtume que pauures Diables ſoient ſi bien monſtez : pourtant, monſieur le Diable, deſcendez que ie aye le rouſſin, et, ſi bien il ne me porte, vous maiſtre Diable, me porterez. Car i’ayme fort qu’vn Diable tel m’emporte.
esté : été
Comment Gymnaſte ſoupplement tua le capitaine Tripet, & aultres gens de Picrochole.
Chapitre XXXV.
es motz entenduz, aulcuns d’entre eulx commencerent auoir frayeur, & ſe ſeignoient de toutes mains, penſans que ce feuſt vn Diable deſguiſé, & quelq’vn d’eulx, nommé Bon Ioan, capitaine des franctopins, tyra ſes heures de ſa braguette & cria aſſez hault, Agios ho theos. Si tu es de Dieu, ſy parle, ſi tu es de l’aultre, ſy t’en va. Et pas ne s’en alloit, ce que entendirent pluſieurs de la bande, & departoient de la compaignie, le tout notant & conſiderant Gymnaſte. Pourtant feiſt ſemblant deſcendre de cheual, & quand feut pendent du couſté du montouer, feiſt ſoupplement le tour de l’eſtriuiere, ſon eſpee baſtarde au couſté, et, par deſſoubz paſſé, ſe lança en l’air & ſe tint des deux piedz ſus la ſcelle, le cul tourné vers la teſte du cheual. Puis diſt. Mon cas va au rebours. Adoncq, en tel poinct qu’il eſtoit, feiſt la guambade ſus vn pied et, tournant à ſeneſtre, ne faillit oncq de rencontrer ſa propre aſſiete ſans en rien varier. Dont diſt Tripet, Ha, ne feray pas ceſtuy là pour ceſte heure, & pour cauſe. Bren, diſt Gymnaſte, i’ay failly, ie voys defaire ceſtuy ſault. Lors par grande force & agilité feiſt en tournant à dextre la gambade comme dauant. Ce faict, miſt le poulce de la dextre ſus l’arçon de la ſcelle & leua tout le corps en l’air, ſe ſouſtenant tout le corps ſus le muſcle, & nerf dudict poulce : & ainſi ſe tourna troys foys, à la quatrieſme, ſe renuerſant tout le corps ſans à rien toucher, ſe guinda entre les deux aureilles du cheual, ſoudant tout le corps en l’air ſus le poulce de la ſeneſtre : & en ceſt eſtat feiſt le tour du moulinet, puis, frappant du plat de la main dextre ſus le meillieu de la ſelle, ſe donna tel branle qu’il ſe aſſiſt ſus la crope, comme font les damoiſelles. Ce faict, tout à l’aiſe paſſe la iambe droicte par ſus la ſelle, & ſe miſt en eſtat de cheuaucheur ſus la croppe. Mais (diſt il) mieulx vault que ie me mette entre les arſons : adoncq, ſe appoyant ſus les poulces des deux mains à la crope dauant ſoy, ſe renuerſa cul ſus teſte en l’air & ſe trouua entre les arſons en bon maintien, puis d’vn ſobreſault leua tout le corps en l’air, & ainſi ſe tint piedz ioinctz entre les arſons, & là tournoya plus de cent tours, les bras eſtenduz en croix, & crioit ce faiſant à haulte voix. I’enrage, diables, i’enrage, i’enrage, tenez moy, diables, tenez moy, tenez. Tandis qu’ainſi voltigeoit, les marroufles en grand eſbahiſſement diſoient l’vng à l’aultre. Par la mer dé, c’eſt vn lutin ou vn diable ainſi deguiſé. Ab hoſte maligno, libera nos, domine : & fuyoient à la route, regardans darriere ſoy comme vn chien qui emporte vn plumail. Lors Gymnaſte, voyant ſon aduantaige, deſcend de cheual, deſguaigne ſon eſpee & à grands coups chargea ſus les plus huppés, & les ruoit à grands monceaulx, bleſſez, naurez, & meurtriz, ſans que nul luy reſiſtaſt, penſans que ce feuſt vn diable affamé, tant par les merueilleux voltigemens qu’il auoit faict, que par les propos que luy auoit tenu Tripet en l’appellant pauure diable. ſinon que Tripet en trahiſon luy voulut fendre la ceruelle de ſon eſpee lanſquenette, mais il eſtoit bien armé & de ceſtuy coup ne ſentit que le chargement, & ſoubdain ſe tournant, lancea vn eſtoc volant au dict Tripet, & ce pendent que icelluy ſe couuroit en hault, luy tailla d’vn coup l’eſtomac, le colon & la moytié du foye, dont tomba par terre, & tombant, rendit plus de quatre potees de ſouppes, & l’ame meſlee parmy les ſouppes. Ce fait, Gymnaſte ſe retyre, conſiderant que les cas de hazart iamais ne fault pourſuyure iuſques à leur periode & qu’il conuient à tous cheualiers reuerentement traicter leur bonne fortune, ſans la moleſter ny gehainer, & monſtant ſus ſon cheual, luy donne des eſperons, tyrant droict ſon chemin vers La Vauguyon, & Prelinguand auecques luy.
esté : été
Comment Gargantua deſmollit le chaſteau du Gué de vede, & comment ilz paſſerent le Gué.
Chapitre XXXVI.
enu que fut, raconta l’eſtat onquel auoit trouué les ennemys & du Stratageme qu’il auoit faict, luy ſeul contre toute leur caterue, afferment que ilz n’eſtoient que maraulx, pilleurs & brigans, ignorans de toute diſcipline militaire, & que hardiment ilz ſe miſſent en voye, car il leurs ſeroit tres facile de les aſſommer comme beſtes.
Adoncques monta Gargantua ſus ſa grande iument, accompaigné comme dauant auons dict, et, trouuant en ſon chemin vn hault & grand arbre (lequel communement on nommoit l’arbre de ſainct Martin, pource qu’ainſi eſtoit creu vn bourdon que iadis ſainct Martin y planta), diſt. Voicy ce qu’il me failloit. Ceſt arbre me ſeruira de bourdon & de lance. Et l’arrachit facilement de terre, & en ouſta les rameaux, & le para pour ſon plaiſir. Ce pendent ſa iument piſſa pour ſe laſcher le ventre : mais ce fut en telle abondance qu’elle en feiſt ſept lieues de deluge, & deriua tout le piſſat au gué de Vede, & tant l’enfla deuers le fil de l’eau que toute ceſte bande des ennemys furent en grand horreur noyez, exceptez aulcuns qui auoient prins le chemin vers les couſteaux à gauche. Gargantua, venu à l’endroit du boys de Vede, feus aduiſé par Eudemon que dedans le chaſteau eſtoit quelque reſte des ennemys, pour laquelle choſe ſçauoir Gargantua s’eſcria tant qu’il peut. Eſtez vous là, ou n’y eſtez pas ? Si vous y eſtez, n’y ſoyez plus : ſi n’y eſtez, ie n’ay que dire. Mais vn ribauld canonnier, qui eſtoit au machicoulys, luy tyra vn coup de canon & le attainct par la temple dextre furieuſement : toutesfoys ne luy feiſt pour ce mal en plus que s’il luy euſt getté vne prune. Qu’eſt ce là ? diſt Gargantua. Nous gettez vous icy des grains de raiſins ? La vendange vous couſtera cher : penſant de vray que le boulet feuſt vn grain de raiſin. Ceulx qui eſtoient dedans le chaſteau amuzez à la pille, entendant le bruit, coururent aux tours & fortereſſes, & luy tirerent plus de neuf mille vingt & cinq coups de faulconneaux & arquebouzes, viſans tous à ſa teſte, & ſi menu tiroient contre luy qu’il s’eſcria. Ponocrates, mon amy, ces mouſches icy me aueuglent, baillez moy quelque rameau de ces ſaulles pour les chaſſer. Penſant des plombees & pierres d’artillerie que feuſſent mouſches bouines. Ponocrates l’aduiſa que n’eſtoient aultres mouſches que les coups d’artillerye que l’on tiroit du chaſteau.
Alors chocqua de ſon grand arbre contre le chaſteau, & à grands coups abaſtit & tours & fortereſſes, & ruyna tout par terre. Par ce moyen feurent tous rompuz & mis en pieces ceulx qui eſtoient en icelluy. De là partans, arriuerent au pont du moulin & trouuerent tout le gué couuert de corps mors en telle foulle qu’ilz auoient enguorgé le cours du moulin, & c’eſtoient ceulx qui eſtoient peritz au deluge urinal de la iument. Là feurent en penſement comment ilz pourroient paſſer, veu l’empeſchement de ces cadaures. Mais Gymnaſte diſt. Si les diables y ont paſſé, ie y paſſeray fort bien. Les diables (diſt Eudemon) y ont paſſé pour en emporter les ames damnees. Sainct Treignan (diſt Ponocrates) par doncques conſequence neceſſaire il y paſſera. Voyre, voyre, diſt Gymnaſte, ou ie demoureray en chemin. Et donnant des eſperons à ſon cheual, paſſa franchement oultre, ſans que iamais ſon cheual euſt fraieur des corps mors. Car il l’auoit accouſtumé (ſelon la doctrine de Ælian) à ne craindre les ames ny corps mors. Non en tuant les gens comme Diomedes tuoyt les Traces, & Vlyſſes mettoit les corps de ſes ennemys es pieds de ſes cheuaulx, ainſi que raconte Homere : mais en luy mettant vn phantoſme parmy ſon foin & le faiſant ordinairement paſſer ſus icelluy quand il luy bailloit ſon auoyne. Les troys aultres le ſuibuirent ſans faillir, excepté Eudemon, duquel le cheual enfoncea le pied droict iuſques au genoil dedans la pance d’vn gros & gras vilain qui eſtoit là noyé, à l’enuers, & ne le pouoit tirer hors : ainſi demoureroit empeſtré iuſques à ce que Gargantua du bout de ſon baſton enfondra le reſte des tripes du villain en l’eau, ce pendent que le cheual leuoit le pied. Et (qui eſt choſe merueilleuſe en hippiatrie) feut ledict cheual guery d’vn ſurot qu’il auoit en celluy pied par l’atouchement des boyaux de ce gros marroufle.
esté : été
Comment Gargantua, ſoy peignant, faiſoit tomber de ſes cheueulx les boulletz d’artillerye.
Chapitre XXXVII.
ssvz la riue de Vede, peu de temps apres aborderent au chaſteau de Grandgouſier qui les attendoit en grand deſir. A ſa venue, ilz le feſtoyerent à tour de bras : iamais on ne veit gens plus ioyeux, car Supplementum Supplementi chronicorum dict que Gargamelle y mourut de ioye : ie n’en ſçay rien de ma part, & bien peu me ſoucie ny d’elle ny d’aultre. La verité fut que Gargantua, ſe refraiſchiſſant d’habillemens & ſe teſtonnant de ſon pigne (qui eſtoit grand de cent cannes, appoincté de grandes dents de elephans toutes entieres) faiſoit tomber à chaſcun coup plus de ſept balles de bouletz qui luy eſtoient demourez entre ſes cheueulx à la demolition du boys de Vede. Ce que voyant, Grandgouſier, ſon pere, penſoit que feuſſent pous & luy diſt. Dea, mon bon filz, nous as tu aporté iuſques icy des eſparuiers de Montagu ? Ie n’entendoys que là tu feiſſe reſidence. Adonc Ponocrates reſpondit. Seigneur, ne penſez que ie l’aye mis au colliege de pouillerie qu’on nomme Montagu, mieulx le euſſe voulu mettre entre les guenaux de ſainct Innocent, pour l’enorme cruaulté & villennie que ie y ay congneu. Car trop mieulx, ſont traictez les forcez entre les Maures & Tartares, les meurtriers en la priſon criminelle, voyre certes les chiens en voſtre maiſon, que ne ſont ces malautruz audict colliege. Et ſi i’eſtois roy de Paris, le diable m’emport ſi ie ne metoys le feu dedans & faiſoys bruſler & principal & regens qui endurent ceſte inhumanité dauant leurs yeulx eſtre exercee.
Lors leuant vn de ces boulletz, diſt. Ce ſont coups de canon que n’a guieres a repceu voſtre filz Gargantua paſſant dauant le boys de Vede, par la trahiſon de vos ennemys. Mais ilz en eurent telle recompenſe qu’ilz ſont tous periz en la ruine du chaſteau : comme les Philiſtins par l’engin de Sanſon, & ceulx que opprima la tour de Siloé, deſquelz eſt eſcript, Luce xiij. Iceulx ie ſuis d’aduis que nous pourſuyuons, ce pendent que l’heur eſt pour nous.
Car l’occaſion a tous ſes cheueulx au front, quand elle eſt oultre paſſee, vous ne la pouez plus reuocquer, elle eſt chauue par le darriere de la teſte & iamais plus ne retourne.
Vrayement, diſt Grandgouſier, ce ne ſera pas à ceſte heure, car ie veulx vous feſtoyer pour ce ſoir, & ſoyez les tres bien venuz. Ce dict, on apreſta le ſoupper, & de ſurcroiſt feurent rouſtiz ſeze beufz, troys geniſſes, trente & deux veaux, ſoixante & troys cheureaux moiſſonniers, quatre vingt quinze moutons, troys cens gourretz de laict à beau mouſt, vnze vingt perdrys, ſept cens becaſſes, quatre cens chappons de Loudunoys & Cornouaille, ſix mille poulletz & autant de pigeons, ſix cens gualinottes, quatorze cens leuraux, troys cens & troys hoſtardes, & mille ſept cens hutaudeaux : de venaiſon l’on ne peut tant ſoubdain recouurir, fors vnze ſangliers qu’enuoya l’abbé de Turpenay, & dix & huict beſtes fauues que donna le ſeigneur de Grandmont : enſemble ſept vingt faiſans qu’enuoya le ſeigneur des Eſſars, & quelques douzaines de Ramiers, de oiſeaux de riuiere, de Cercelles, Buours, Courtes, Pluuiers, Francolys, Crauans, Tyranſons, Vanereaux, Tadournes, pochecullieres, pouacres, Hegronneaux, Foulques, Aigrettes, Cigouingnes, Cannes petieres, Oranges, Flammans (qui ſont phœnicopteres) Terrigoles, poulles de Inde, force Coſcoſſons, & renfort de potages. Sans poinct de faulte y eſtoit de viures abondance, & feurent apreſtez honneſtement par Fripeſaulce, Hoſchepot & Pilleuerius, cuiſiniers de Grandgouſier. Ianot, Micquel & Verrenet apreſterent fort bien à boyre.
esté : été
Comment Gargantua mangea en ſallade ſix pelerins.
Chapitre XXXVIII.
e propos requiert que racontons ce qu’aduint à ſix pelerins, qui venoient de ſainct Sebaſtien, pres de Nantes, & pour ſoy hezberger celle nuict, de peur des ennemys, s’eſtoient muſſez au iardin deſſus les poyzars, entre les choulx & lectues. Gargantua ſe trouua quelque peu alteré & demanda ſi l’on pourroit trouuer de lectues pour faire ſallade. Et entendent qu’il y en auoit des plus belles & grandes du pays, car elles eſtoient grandes comme pruniers ou noyers, y voulut aller luy meſmes & en emporta en ſa main ce que bon luy ſembla, enſemble emporta les ſix pelerins, leſquels auoient ſi grand paour qu’ilz ne auſoient ny parler ny touſſer.
Les lauant doncques premierement en la fontaine, les pelerins diſoient en voix baſſe l’vn à l’aultre. Qu’eſt il de faire ? Nous noyons icy, entre ces lectues. Parlerons nous ? mais, ſi nous parlons, il nous tuera comme eſpies. Et comme ilz deliberoient ainſi, Gargantua les miſt auecques ſes lectues dedans vn plat de la maiſon, grand comme la tonne de Ciſteaulx, & auecques huille & vinaigre & ſel, les mangeoit pour ſoy refraiſchir dauant ſouper, & auoit ia engoullé cinq des pelerins. Le ſixieſme eſtoit dedans le plat, caché ſoubz vne lectue, excepté ſon bourdon qui apparoiſſoit au deſſus.
Lequel voyant, Grandgouſier diſt à Gargantua. Ie croys que c’eſt là vne corne de limaſſon ; ne le mangez poinct.
Pour quoy ? diſt Gargantua. Ilz ſont bons tout ce moys. Et, tyrant le bourdon, enſemble enleua le pelerin, & le mangeoit treſbien. puis beut vn horrible traict de vin pineau, & attendirent que l’on appreſtaſt le ſouper. Les pelerins ainſi deuorez ſe tirerent hors les meulles de ſes dentz le mieulx que faire peurent, & penſoient qu’on les euſt mys en quelque baſſe fouſſe des priſons. Et lors que Gargantua beut le grand traict, cuyderent noyer en ſa bouche, & le torrent du vin preſque les emporta au gouffre de ſon eſtomach : toutesfoys, ſaultans auec leurs bourdons, comme font les micquelotz, ſe mirent en franchiſe l’oree des dentz. Mais par malheur l’vn d’eux, taſtant auecques ſon bourdon le pays à ſçauoir s’ilz eſtoient en ſceureté, frappa rudement en la faulte d’vne dent creuze & ferut le nerf de la mandibule, dont feiſt tres forte douleur à Gargantua, & commença crier de raige qu’il enduroit. Pour doncques ſe ſoulaiger du mal, feiſt aporter ſon curedentz et, ſortant vers le noyer grollier, vous denigea Meſſieurs les pelerins.
Car il arrapoit l’vn par les iambes, l’aultre par les eſpaules, l’aultre par la bezace, l’aultre par la foilluze, l’aultre par l’eſcharpe, & le pauure haire qui l’auoit feru du bourdon, le accrochea par la braguette, toutesfoys ce luy fut vn grand heur, car il luy percea vne broſſe chancreuze qui le martyriſoit depuis le temps qu’ilz eurent paſſé Ancenys.
Ainſi les pelerins denigez s’enfuyrent à trauers la plante a beau trot, & appaiſa la douleur. En laquelle heure feut appellé par Eudemon pour ſoupper, car tout eſtoit preſt. Ie m’en voys doncques (diſt il) piſſer mon malheur. Lors piſſa ſi copieuſement que l’vrine trancha le chemin aux pelerins, & furent contrainctz paſſer la grande boyre. Paſſans de là par l’oree de la Touche, en plain chemin tomberent tous, excepté Fournillier, en vne trape qu’on auoit faict pour prandre les loups à la trainnee. Dont eſcapperent moyennant l’induſtrie dudict Fournillier, qui rompit tous les lacz & cordages.
De là iſſus, pour le reſte de celle nuyct coucherent en vne loge pres le Couldray. Et là feurent reconfortez de leur malheur par les bonnes parolles d’vn de leur compaignie, nommé Laſdaller, lequel leur remonſtra que ceſte aduenture auoit eſté predicte par Dauid, Pſ. Cum exurgerent homines in nos, forte viuos deglutiſſent nos, quand nous feuſmes mangez en ſalade au grain du ſel. Cum iraſceretur furor eorum in nos, forſitan aqua abſorbuiſſet nos, quand il beut le grand traict. Torrentem pertranſiuit anima noſtra, quand nous paſſaſmes la grande boyre. Forſitan pertranſiſſet anima noſtra aquam intolerabilem, de ſon vrine, dont il nous tailla le chemin. Benedictus Dominus, qui non dedit nos in captionem dentibus eorum. Anima noſtra, ſicut paſſer erepta eſt de laquea venantium, quand nous tombaſmes en la trape. Laqueus contritus eſt par Fournillier, & nos liberati ſumus. Adiutorium noſtrum, &c.
esté : été
Comment le moyne fut feſtoyé par Gargantua, & des beaulx propos qu’il tint en ſouppant.
Chapitre XXXIX.
vand Gargantua feut à table & la premiere poincte des morceaux feut baufree, Grandgouſier commença raconter la ſource & la cauſe de la guerre meue entre luy & Picrochole, & vint au poinct de narrer comment Frere Iean des Entommeures auoit triumphé à la defence du clous de l’abbaye, & le loua au deſſus des proueſſes de Camille, Scipion, Pompee, Ceſar & Themiſtocles. Adoncques requiſt Gargantua que ſus l’heure feuſt enuoyé querir, affin qu’auecques luy on conſultaſt de ce qu’eſtoit à faire. Par leur vouloir l’alla querir ſon maiſtre d’hoſtel, & l’admena ioyeuſement auecques ſon baſton de croix ſus la mulle de Grandgouſier. Quand il feut venu, mille chareſſes, mille embraſſemens, mille bons iours feurent donnez. Hes, frere Iean, mon amy, frere Iean mon grand couſin, frere Iean de par le diable, l’acollee, mon amy. A moy la braſſee. Cza, couillon, que ie te eſrene de force de t’acoller. Et frere Iean de rigoller. Iamais homme ne feut tant courtoys ny gracieux. Cza, cza (diſt Gargantua), vne eſcabelle icy, aupres de moy, à ce bout. Ie le veulx bien (diſt le Moyne), puis qu’ainſi vous plaiſt. Page, de l’eau : boute, mon enfant, boute, elle me refraiſchira le faye. Baille icy que ie guargarize. Depoſita cappa, diſt Gymnaſte, ouſtons ce froc. Ho, par Dieu (diſt le Moyne), mon gentilhomme, il y a vn chapitre in ſtatutis ordinis : auquel ne plairoit le cas. Bren (diſt Gymnaſte) bren, pour voſtre chapitre. Ce froc vous rompt les deux eſpaules. Mettez bas. Mon amy (diſt le moyne) laiſſe le moy : car par dieu ie n’en boy que mieulx. Il me faict le corps tout ioyeux. Si ie le laiſſe, meſſieurs les pages en feront des iarretieres : comme il me feut faict vne foys à Coulaines. D’auantaige, ie n’auray nul appetit. Mais ſi en ceſt habit ie m’aſſys à table, ie boiray, par dieu, & à toy & à ton cheual, & de hayt. Dieu guard de mal la compaignie. Ie auoys ſouppé. Mais pour ce ne mangeray ie poinct moins. Car i’ay vn eſtomac paué, creux comme la botte ſainct Benoiſt, touſiours ouuert comme la gibbeſſiere d’vn aduocat. De tous poiſſons, fors que la tanche, prenez l’aeſle de la perdrys, ou la cuiſſe d’vne nonnain : n’eſt ce falotement mourir quand on meurt le caiche roidde ? Noſtre prieur ayme fort le blanc de chappon. En cela (diſt Gymnaſte) il ne ſemble poinct aux renars, car des chappons, poules, pouletz qu’ilz prenent, iamais ne mangent le blanc. Pourquoy ? (diſt le moyne) Par ce (reſpondit Gymnaſte) qu’ilz n’ont poinct de cuiſiniers à les cuyre. Et s’ilz ne ſont competentement cuitz, il demeurent rouge & non blanc. La rougeur des viandes eſt indice qu’elles ne ſont aſſez cuytes exceptez les gammares & eſcriuices, que l’on cardinalize à la cuyte. Feſte Dieu Bayart, diſt le moyne, l’enfermier de noſtre abbaye n’a doncques la teſte bien cuyte, car il a les yeulx rouges comme vn iadeau de vergne. Ceſte cuiſſe de leurault eſt bonne pour les goutteux.