Gargantua (page 7)

François Rabelais · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Gargantua (éd. Marty-Laveaux, 1868) · 20 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

A propos truelle, pourquoy eſt ce que les cuiſſes d’vne damoizelle ſont touſiours fraiſches ? Ce probleſme (diſt Gargantua) n’eſt ny en Ariſtoteles, ny en Alexandre Aphrodiſé, ny en Plutarque. C’eſt (diſt le Moyne) pour trois cauſes par leſquelles vn lieu eſt naturellement refraiſchy. Primo : pour ce que l’eau decourt tout du long. Secundo : pour ce que c’eſt vn lieu vmbrageux, obſcur & tenebreux, auquel iamais le Soleil ne luiſt. Et tiercement, pour ce qu’il eſt continuellement eſuenté des ventz du trou de bize, de chemiſe, & d’abondant de la braguette. Et de hayt. Page, à la humerie. Crac, crac, crac. Que Dieu eſt bon, qui nous donne ce bon piot. I’aduoue dieu, ſi i’euſſe eſté au temps de Ieſuchriſt, i’euſſe bien engardé que les Iuifz ne l’euſſent prins au iardin de Oliuet. Enſemble le diable me faille ſi i’euſſe failly de coupper les iarretz à meſſieurs les Apoſtres, qui fuyrent tant laſchement, apres qu’ilz eurent bien ſouppé, & laiſſerent leur bon maiſtre au beſoing. Ie hayz plus que poizon vn homme qui fuyt quand il fault iouer de couſteaux. Hon, que ie ne ſuis roy de France pour quatre vingtz ou cent ans. Par dieu, ie vous metroys en chien courtault les fuyars de Pauye. Leur fiebure quartaine. Pourquoy ne mouroient ilz là plus toſt que laiſſer leur bon prince en ceſte neceſſité ? N’eſt il meilleur & plus honorable mourir vertueuſement bataillant que viure fuyant villainement ? Nous ne mangerons gueres d’oyſons ceſte annee. Ha, mon amy, baille de ce cochon. Diauol, il n’y a plus de mouſt. Germinauit radix Ieſſe. Ie renye ma vie, ie meurs de ſoif. Ce vin n’eſt des pires. Quel vin beuuiez vous à Paris ? Ie me donne au diable ſi ie n’y tins plus de ſix moys pour vn temps maiſon ouuerte à tous venens. Congnoiſſez vous Frere Claude des Haulx Barrois ? O le bon compaignon que c’eſt. Mais quelle mouſche l’a picqué ? Il ne faict rien que eſtudier depuis ie ne ſçay quand. Ie n’eſtudie poinct, de ma part. En noſtre abbaye nous ne eſtudions iamais, de peur des auripeaux. Noſtre feu abbé diſoit que c’eſt choſe monſtrueuſe veoir vn moyne ſçauant. Par dieu, Monſieur mon amy, magis magnos clericos non ſunt magis magnos ſapientes. Vous ne veiſtes oncques tant de lieures comme il y en a ceſte annee. Ie n’ay peu recouurir ny Aultour ny tiercelet de lieu du monde. Monſieur de la Bellonniere m’auoit promis vn Lanier, mais il m’eſcripuit n’a gueres qu’il eſtoit deuenu patays. Les perdris nous mangeront les aureilles meſouan. Ie ne prens poinct de plaiſir à la tonnelle. Car ie y morfonds. Si ie ne cours, ſi ie ne tracaſſe, ie ne ſuis poinct à mon aize. Vray eſt que, ſaultant les hayes & buiſſons, mon froc y laiſſe du poil. I’ay recouuert vn gentil leurier. Ie donne au diable ſi luy eſchappe lieure. Vn lacquays le menoit à Monſieur de Mauleurier : ie le deſtrouſſay : feis ie mal ? Nenny, frere Iean (diſt Gymnaſte), nenny, de par tous les diables, nenny. Ainſi (diſt le moyne), à ces diables, ce pendent qu’ilz durent.

Vertus dieu, qu’en euſt faict ce boyteux ? Le cor dieu, il prent plus de plaiſir quand on luy faict preſent d’vn bon couble de beufz. Comment (diſt Ponocrates), vous iurez, frere Iean ?

Ce n’eſt (diſt le moyne) que pour orner mon langaige. Ce ſont couleurs de rethorique Ciceroniane.

esté : été

Comment Gargamelle eſtant groſſe de Gargantua mangea grand planté de tripes.

Chapitre IIII.

’occasion & maniere comment Gargamelle enfanta fut telle. Et, ſi ne le croyez, le fondement vous eſcappe. Le fondement luy eſcappoit vne apreſdinee, le iij. iour de feburier, par trop avoir mangé de gaudebillaux. Gaudebillaux : ſont graſſes tripes de coiraux. Coiraux : ſont beufz engreſſez à la creche & prez guimaulx. Prez guimaulx : ſont qui portent herbe deux fois l’an. D’iceulx gras beufz auoient faict tuer troys cens ſoixante ſept mille & quatorze, pour eſtre à mardy gras ſallez : affin qu’en la prime vere ilz euſſent beuf de ſaiſon à tas, pour au commencement des repaſtz faire commemoration de ſaleures & mieulx entrer en vin.

Les tripes furent copieuſes, comme entendez : & tant friandes eſtoient que chaſcun en leichoit ſes doigtz. Mais la grande diablerie à quatre perſonnaiges eſtoit bien en ce que poſſible n’eſtoit longuement les reſeruer, car elles feuſſent pourries. Ce que ſembloit indecent. Dont fut conclud qu’ils les bauffreroient ſans rien y perdre. A ce faire conuierent tous les citadins de Sainnais, de Suillé, de la Rocheclermaud, de Vaugaudray, ſans laiſſer arriere le Coudray, Montpenſier, le Gué de Vede et aultres voiſins : tous bons beuueurs, bons compaignons, & beaulx ioueurs de quille là. Le bon homme Grandgouſier y prenoit plaiſir bien grand : & commendoit que tout allaſt par eſcuelles. Diſoit toutesfoys à ſa femme qu’elle en mangeaſt le moins, veu qu’elle aprochoit de ſon terme, et que ceſte tripaille n’eſtoit viande moult louable. Celluy (diſoit il) a grande enuie de maſcher merde, qui d’icelle le ſac mangeue. Non obſtant ces remonſtrances, elle en mangea ſeze muiz, deux buſſars & ſix tupins. O belle matiere fecale, qui doiuoit bourſouffler en elle !

Apres diſner tous allerent (pelle melle) à la ſaulſaie : et là ſus l’herbe drue dancerent au ſon des ioyeux flageolletz, & doulces cornemuſes : tant baudement que c’eſtoit paſſetemps celeſte les veoir ainſi ſoy rigouller.

Pourquoy les moynes ſont refuyz du monde, & pour quoy les vngs ont le nez plus grand que les aultres.

Chapitre XXXX.

oy de chriſtian (diſt Eudemon) ie entre en grande reſuerie, conſiderant l’honneſteté de ce moyne. Car il nous eſbaudiſt icy tous. Et comment doncques eſt ce qu’on rechaſſe les moynes de toutes bonnes compaignies : les appellans Trouble feſte, comme abeilles chaſſent les freſlons d’entour leurs rouſches ? Ignauum fucos pecus (diſt Maro), a preſepibus arcent. A quoy reſpondit Gargantua. Il n’y a rien ſi vrai que le froc & la cogule tire à ſoy les opprobres, iniures & maledictions du monde, tout ainſi comme le vent dict Cecias attire les nues. La raiſon peremptoire eſt : par ce qu’ilz mangent la merde du monde, c’eſt à dire les pechez, & comme machemerdes l’on les reiecte en leurs retraictz, ce ſont leurs conuentz & abbayes, ſeparez de conuerſation politicque comme ſont les retraictz d’vne maiſon. Mais, ſi entendez pourquoy vn cinge en vne famille eſt touſiours mocqué & herſelé, vous entendrez pourquoy les moines ſont de tous refuys, & des vieux & des ieunes. Le cinge ne guarde poinct la maiſon, comme vn chien : il ne tire pas l’aroy, comme le beuf : il ne produict ny laict ny layne, comme la brebis : il ne porte pas le faiz, comme le cheual.

Ce qu’il faict eſt tout conchier & degaſter, qui eſt la cauſe pourquoy de tous repceoyt mocqueries & baſtonnades.

Semblablement, vn moyne (i’entends de ces ocieux moynes) ne laboure comme le paiſant : ne garde le pays comme l’homme de guerre, ne gueriſt les malades comme le medicin : ne preſche ny endoctrine le monde comme le bon docteur euangelicque & pedagoge : ne porte les commoditez & choſes neceſſaires à la republicque comme le marchant. Ce eſt la cauſe pourquoy de tous ſont huez & abhorrys. Voyre, mais (diſt Grandgouſier) ilz prient dieu pour nous. Rien moins (reſpondit Gargantua).

Vray eſt qu’ilz moleſtent tout leur voiſinage à force de trinqueballer leurs cloches.

(Voyre, diſt le Moyne, vne meſſe, vnes matines, vnes veſpres bien ſonneez ſont à demy dictes). Ilz marmonnent grand renfort de legendes & pſeaulmes nullement par eux entenduz. Ilz content force patenoſtres, entrelardees de longs Aue Mariaz, ſans y penſer ny entendre. Et ce ie appelle mocquedieu, non oraiſon. Mais ainſi leurs ayde dieu s’ilz prient pour nous, & non par paour de perdre leurs miches & ſouppes graſſes. Tous vrays Chriſtians, de tous eſtatz, en tous lieux, en tous temps, prient dieu, & l’eſperit prie & interpelle pour iceulx : & dieu les prent en grace. Maintenant tel eſt noſtre bon frere Iean. Pourtant chaſcun le ſoubhaite en ſa compaignie.

Il n’eſt point bigot, il n’eſt poinct deſſiré ; il eſt honeſte, ioyeux, deliberé, bon compaignon.

Il trauaille, il labeure, il defent les opprimez, il conforte les affligez, il ſubuient es ſouffreteux, il garde les clous de l’abbaye. Ie foys (diſt le moyne) bien d’aduantage. Car, en deſpeſchant nos matines & anniuerſaires on cueur, enſemble ie fois des chordes d’arbaleſte, ie polys des matraz & guarrotz, ie foys des retz & des poches à prendre les connis. Iamais ie ne ſuis oiſif. Mais or cza, à boyre, à boyre cza. Aporte le fruict. Ce ſont chaſtaignes du boys d’Eſtrocz. Auec bon vin nouueau, voy vous là compoſeur de petz. Vous n’eſtez encores ceans amouſtillez ? Par dieu ie boy à tous guez, comme vn cheual de promoteur. Gymnaſte luy diſt. Frere Iean, ouſtez ceſte rouppie que vous pend au nez ? Ha, ha (diſt le Moyne), ſerois ie en dangier de noyer, veu que ſuis en l’eau iuſques au nez ? Non, non. Quare ? Quia elle en ſort bien, mais poinct n’y entre, car il eſt bien antidoté de pampre.

O mon amy, qui auroit bottes d’hyuer de tel cuir, hardiment pourroit il peſcher aux huytres, car iamais ne prendroient eau. Pourquoy (diſt Gargantua) eſt ce que frere Iean a ſi beau nez ? Par ce (reſpondit Grandgouſier) que ainſi dieu l’a voulu, lequel nous faict en telle forme & telle fin, ſelon ſon diuin arbitre, que faict vn potier ſes vaiſſeaulx. Par ce (diſt Ponocrates) qu’il feut des premiers à la foyre des nez. Il print des plus beaulx & plus grands. Trut auant (diſt le moyne) ſelon vraye philoſophie monaſticque, c’eſt parce que ma nourrice auoit les tetins moletz, en la laictant, mon nez y enfondroit comme en beurre, & là s’eſleuoit & croiſſoit comme la paſte dedans la met.

Les durs tetins de nourrices font les enfans camuz. Mais, guay, guay, ad formam naſi cognoſcitur ad te leuaui. Ie ne mange iamais de confitures. Page, à la humerie. Item, rouſties.

esté : été

Comment le moyne feiſt dormir Gargantua, & de ſes heures & breuiaire.

Chapitre XXXXI.

e ſouper acheué, conſulterent ſus l’affaire inſtant, & feut conclud que enuiron la minuict ilz ſortiroient à l’eſcarmouche pour ſçauoir quel guet & diligence faiſoient leurs ennemys. En ce pendent, qu’il ſe repoſeroient quelque peu pour eſtre plus frais. Mais Gargantua ne pouoit dormir en quelque façon qu’il ſe miſt. Dont luy diſt le moyne. Ie ne dors iamais bien à mon aiſe, ſinon quand ie ſuis au ſermon ou quand ie prie Dieu. Ie vous ſupplye, commençons, vous & moy, les ſept pſeaulmes pour veoir ſi tantoſt ne ſerez endormy.

L’inuention pleut tres bien à Gargantua.

Et commenceant le premier pſeaulme, ſus le poinct de Beati quorum, s’endormirent & l’vn & l’aultre. Mais le moyne ne faillit oncques à s’eſueiller auant la minuict, tant il eſtoit habitué à l’heure des matines clauſtralles. Luy eſueillé, tous les aultres eſueilla, chantant à pleine voix la chanſon. Ho, Regnault, reueille toy, veille, O, Regnault reueille toy. Quand tous furent eſueillez, il dict. Meſſieurs, l’on dict que matines commencent par touſſer, & ſouper par boyre. Faiſons au rebours, commençons maintenant noz matines par boyre, & de ſoir, à l’entree de ſouper, nous touſſerons à qui mieulx mieulx. Dont diſt Gargantua. Boyre ſi toſt apres le dormir ? ce n’eſt veſcu en diete de medicine. Il ſe fault premier eſcurer l’eſtomach des ſuperfluitez & excremens.

C’eſt, diſt le moyne, bien mediciné.

Cent diables me ſaultent au corps s’il n’y a plus de vieulx hyurognes, qu’il n’y a de vieulx medicins. I’ay compoſé auecques mon appetit en telle paction, que touſiours il ſe couche auecques moy, & à cela ie donne bon ordre le iour durant : auſſy auecques moy il ſe lieue. Rendez tant que vouldrez vos cures, ie m’en voys apres mon tyrouer. Quel tyrouer (diſt Gargantua) entendez vous ? Mon breuiaire, diſt le Moyne. Car tout ainſi que les faulconniers, dauant que paiſtre leurs oyſeaux les font tyrer quelque pied de poulle pour leurs purger le cerueau des phlegmes & pour les mettre en appetit, ainſi, prenant ce ioyeux petit breuiaire au matin, ie m’eſcure tout le poulmon, & voy me là preſt à boyre.

A quel vſaiges (diſt Gargantua) dictez vous ces belles heures ? A l’vſaige (diſt le moyne) de Fecan, à troys pſeaulmes & troys leçons ou rien du tout qui ne veult. Iamais ie ne me aſſubiectis à heures : les heures ſont faictez pour l’homme, & non l’homme pour les heures. Pourtant ie foys des miennes à guiſe d’eſtriuieres, ie les acourcis ou allonge quand bon me ſemble. Breuis oratio penetrat celos, longa potatio euacuat ſcyphos.

Ou eſt eſcript cela ? Par ma foy (diſt Ponocrates) ie ne ſçay, mon petit couillauſt, mais tu vaulx trop. En cela (diſt le Moyne) ie vous reſſemble. Mais Venite apotemus. L’on apreſta carbonnades à force & belles ſouppes de primes, & beut le moyne à ſon plaiſir.

Aulcuns luy tindrent compaignie, les aultres s’en deporterent. Apres, chaſcun commença ſoy armer & accouſtrer. Et armerent le moyne contre ſon vouloir, car il ne vouloit aultres armes que ſon froc dauant ſon eſtomach & le baſton de la croix en ſon poing. Toutesfoys, à leur plaiſir feut armé de pied en cap & monté ſus vn bon courſier du royaulme, & vn gros braquemart au couſté. Enſemble Gargantua, Ponocrates, Gymnaſte, Eudemon & vingt & cinq des plus aduentureux de la maiſon de Grandgouſier, tous armez à l’aduantaige, la lance au poing, montez comme ſainct George : chaſcun ayant vn harquebouzier en crope.

esté : été

Comment le moyne donne couraige à ſes compaignons, & comment il pendit à vne arbre.

Chapitre XLII.

r s’en vont les nobles champions à leur aduenture, bien deliberez d’entendre quelle rencontre fauldra pourſuyre & de quoy ſe fauldra contregarder, quand viendra la iournee de la grande & horrible bataille. Et le moyne leur donne couraige, diſant. Enfans, n’ayez ny paour ny doubte, ie vous conduiray ſeurement. Dieu & ſainct Benoit ſoient auecques nous. Si i’auoys la force de meſmes le couraige, par la mort bieu ie vous les plumeroys comme vn canart. Ie ne crains rien fors l’artillerie. Toutesfoys, ie ſçay quelque oraiſon que m’a baillé le ſoubſecretain de noſtre abbaye, laquelle guarentiſt la perſonne de toutes bouches à feu. Mais elle ne me profitera de rien, car ie n’y adiouſte poinct de foy. Toutesfoys, mon baſton de croix fera diables. Par dieu, qui fera la cane de vous aultres, ie me donne au diable ſi ie ne le fays moyne en mon lieu & l’encheueſtre de mon froc. Il porte medicine à couhardiſe de gens. Auez point ouy parler du leurier de monſieur de Meurles qui ne valloit rien pour les champs ? Il luy miſt vn froc au col : par le corps dieu, il n’eſchappoit ny lieure ny regnard deuant luy, & que plus eſt, couurit toutes les chiennes du pays, qui auparauant eſtoit eſrené & de frigidis & maleficiatis. Le Moyne, diſans ces parolles en cholere, paſſa ſoubz vn noyer, tyrant vers la ſaullaye, & embrocha la viſiere de ſon heaulme à la roupte d’vne groſſe branche du noyer. Ce non obſtant donna fierement des eſperons à ſon cheual, lequel eſtoit chaſtouilleur à la poincte, en maniere que le cheual bondit en auant, & le moyne, voulant deffaire ſa viſiere du croc, laſche la bride & de la main ſe pend aux branches : ce pendent que le cheual ſe deſrobe deſſoubz luy.

Par ce moyen demoura le Moyne pendent au noyer & criant à l’aide & au meurtre, proteſtant auſſi de trahiſon. Eudemon premier l’aperceut & appellant Gargantua. Sire, venez & voyez Abſalon pendu. Gargantua, venu, conſidera la contenence du moyne & la forme dont il pendoit, & diſt à Eudemon. Vous auez mal rencontré, le comparant à Abſalon, car Abſalon ſe pendit par les cheueux, mais le moyne, ras de teſte, s’eſt pendu par les aureilles. Aydez moy (diſt le Moyne), de par le diable. N’eſt-il pas bien le temps de iazer ? Vous me ſemblez les preſcheurs decretaliſtes, qui diſent que quiconques voira ſon prochain en dangier de mort, il le doibt, ſus peine d’excommunication triſulce, pluſtouſt admonneſter de ſoy confeſſer & mettre en eſtat de grace que de luy ayder.

Quand doncques ie les voiray tombez en la riuiere & preſtz d’eſtre noyez, en lieu de les aller querir & bailler la main, ie leur feray vn beau & long ſermon de contemptu mundi, & fuga ſeculi : & lors qu’ilz ſeront roides mors, ie les iray peſcher. Ne bouge (diſt Gymnaſte), mon mignon, ie te voys querir, car tu es gentil petit monachus. Monachus in clauſtro non valet oua duo, ſed quando eſt extra, bene vale triginta. I’ay veu des pendus plus de cinq cens, mais ie n’en veis oncques qui euſt meilleure grace en pendilant, & ſi ie l’auoys auſſi bonne, ie vouldroys ainſi pendre toute ma vye. Aurez vous (diſt le Moyne) tantoſt aſſez preſché ? Aidez moy de par dieu, puiſque de par l’aultre ne voulez. Par l’habit que ie porte, vous en repentirez tempore & loco prelibatis. Allors deſcendit Gymnaſte de ſon cheual, & montant au noyer, ſouleua le moyne par les gouſſetz d’vne main, & de l’autre deffiſt ſa viſiere du croc de l’arbre & ainſi le laiſſa tomber en terre & ſoy apres. Deſcendu que feut, le moyne ſe deffiſt de tout ſon arnoys & getta l’vne piece apres l’autre parmy le champ, et, reprenant ſon baſton de la croix, remonta ſus ſon cheual, lequel Eudemon auoit retenu à la fuite. Ainſi s’en vont ioyeuſement, tenans le chemin de la ſaullaye.

esté : été

Comment l’eſcharmouche de Picrochole feut rencontré par Gargantua, & comnent le moyne tua le capitaine Tyrauant, & puis fut priſonnier entre les ennemys.

Chapitre XLIII.

icrochole, à la relation de ceulx qui auoient euadé à la roupte lors que Tripet fut eſtripé, feut eſprins de grand courroux, ouyant que les diables auoient couru ſuz ſes gens, & tint ſon conſeil toute la nuict, auquel Haſtiueau & Toucquedillon conclurent que ſa puiſſance eſtoit telle qu’il pourroit defaire tous les diables d’enfer s’ilz y venoient. Ce que Picrochole ne croyoit du tout, auſſy ne s’en defioit il.

Pourtant enuoya ſoubz la conduicte du conte Tyrauant, pour deſcouurir le pays, ſeize cents cheualiers tous montez ſus cheuaulx legiers, en eſcarmouſche, tous bien aſpergez d’eau beniſte & chaſcun ayant pour leur ſigne vne eſtolle en eſcharpe, à toutes aduentures, s’ilz rencontroient les diables, que par vertus tant de ceſte eau Gringorienne, que des eſtolles, yceulx feiſſent diſparoir & eſuanouyr. Coururent doncques iuſques pres la Vau Guyon & la maladerye, mais oncques ne trouuerent perſonne à qui parler, dont repaſſerent par le deſſus, & en la loge & tugure paſtoral, pres le Couldray, trouuerent les cinq pelerins. Leſquels liez & baffouez emmenerent comme s’ilz feuſſent eſpies, non obſtant les exclamations, adiurations & requeſtes qu’ilz feiſſent. Deſcendus de là vers Seuillé, furent entenduz par Gargantua, lequel diſt à ſes gens. Compaignons, il y a icy rencontre, & ſont en nombre trop plus dix foys que nous. Chocquerons nous ſus eulx ? Que diable (diſt le moyne) ferons nous doncq ? Eſtimez vous les hommes par nombre, & non par vertus & hardieſſe ?

Puis s’eſcria. Chocquons, diables, chocquons. Ce que entendens, les ennemys penſoient certainement que feuſſent vrays diables, dont commencerent fuyr à bride auallee, excepté Tyrauant, lequel coucha ſa lance en l’arreſt, & en ferut à toute oultrance le moyne au milieu de la poictrine, mais rencontrant le froc horrifique, rebouſcha par le fer, comme ſi vous frappiez d’vne petite bougie contre vne enclume. Adoncq le moyne auec ſon baſton de croix luy donna entre col & collet ſus l’os acromion ſi rudement qu’il l’eſtonna : & feiſt perdre tout ſens & mouement, & tomba es piedz du cheual.

Et voyant l’eſtolle qu’il portoit en eſcharpe, diſt à Gargantua : « Ceulx cy ne ſont que prebſtres, ce n’eſt q’vn commencement de moyne : par ſainct Iean ie ſuis moyne parfaict : ie vous en tueray comme de mouſches. Puis le grand gualot courut apres, tant qu’il atrapa les derniers, & les abbaſtoit comme ſeille, frappant à tors & à trauers. Gymnaſte interrogua ſus l’heure Gargantua s’ilz les debuoient pourſuiure. A quoy diſt Gargantua. Nullement. Car ſelon vraye diſcipline militaire, iamais ne fault mettre ſon ennemy en lieu de deſeſpoir. Par ce que telle neceſſité luy multiplie ſa force, & accroiſt le couraige, qui ia eſtoit deiect & failly. Et n’y a meilleur remede de ſalut à gens eſtommiz & recreuz que de ne eſperer ſalut aulcun. Quantes victoires ont eſté tollues des mains des vaincqueurs par les vaincuz, quand il ne ſe ſont contentés de raiſon : mais ont attempté du tout mettre à internition & deſtruire totallement leurs ennemys, ſans en vouloir laiſſer vn ſeul pour en porter les nouuelles. Ouurez touſiours à voz ennemys toutes les portes & chemins, & pluſtoſt leurs faictes vn pont d’argent affin de les renuoyer. Voyre, mais (diſt Gymnaſte) ilz ont le moyne. Ont ilz (diſt Gargantua) le moyne ? Sus mon honneur, que ce ſera à leur dommaige. Mais affin de ſuruenir à tous azars, ne nous retirons pas encores, attendons icy en ſilence. Car ie penſe ia aſſez congnoiſtre l’engin de noz ennemys. Ils ſe guident par ſort, non par conſeil. Iceulx ainſi attendens ſoubz les noiers, ce pendent le moyne pourſuyuoit, chocquant tous ceulx qu’il rencontroit, ſans de nully auoir mercy. Iuſque à ce qu’il rencontra vn cheualier qui portoit en crope vn des pauures pelerins, & là, le voulent mettre à ſac, s’eſcria le pelerin. Ha, monſieur le priour mon amy, monſieur le priour, ſauuez moy, ie vous en prie. Laquelle parolle entendue, ſe retournerent arriere les ennemys, & voyans que là n’eſtoit que le moyne qui faiſoit ceſt eſclandre, le chargerent de coups comme on faict vn aſne de boys, mais de tout rien ne ſentoit, meſmement quand ilz frapoient ſus ſon froc, tant il auoit la peau dure. Puis le baillerent à guarder à deux archiers, et, tournans bride, ne veirent perſonne contre eulx, dont exiſtimerent que Gargantua eſtoit fuy auecques ſa bande. Adoncques coururent vers les Noyrettes tant roiddement qu’ilz peurent pour les rencontrer, & laiſſerent là le moyne ſeul auecques deux archiers de guarde. Gargantua entendit le bruit & henniſſement des cheuaulx & dict à ſes gens. Compaignons, i’entends le trac de noz ennemys, & ia apperçoy aulcuns d’iceulx qui viennent contre nous à la foulle. Serrons nous icy, & tenons le chemin en bon ranc : par ce moyen nous les pourrons recepuoir à leur perte & à noſtre honneur.

esté : été

Comment le Moyne ſe deffiſt de ſes guardes, & comment l’eſcarmouche de Picrochole feut deffaicte.

Chapitre XLIIII.

e Moyne, les voyant ainſi departir en deſordre, coniectura qu’ilz alloient charger ſus Gargantua & ſes gens, & ſe contriſtoit merueilleuſement de ce qu’il ne les pouoit ſecourir. Puis aduiſa la contenence de ſes deux archiers de guarde, leſquelz euſſent voluntiers couru apres la troupe pour y butiner quelque choſe & touſiours regardoient vers la vallee en laquelle ilz deſcendoient.

Daduantaige ſyllogiſoit, diſant. Ces gens icy ſont bien mal exercez en faictz d’armes. Car oncques ne me ont demandé ma foy, & ne me ont ouſté mon braquemart.

Soubdain apres tyra ſon dict braquemart, & en ferut l’archier qui le tenoit à dextre, luy coupant entierement les venes iugulaires, & arteres ſpagitides du col, auecques le guarguareon, iuſques es deux adenes : & retirant le coup, luy entreouurit le mouelle ſpinale entre la ſeconde & tierce vertebre. La tomba l’archier tout mort. Et le moyne, detournant ſon cheual à gauche, courut ſus l’aultre, lequel, voyant ſon compaignon mort & le moyne aduentaigé ſus ſoy, cryoit à haulte voix. Ha, monſieur le priour, ie me rendz, monſieur le priour, mon bon amy, monſieur le priour. Et le moyne cryoit de meſmes. Monſieur le poſteriour, mon amy, monſieur le poſteriour, vous aurez ſus voz poſteres. Ha (diſoit l’archier) monſieur le priour, mon mignon, monſieur le priour, que dieu vous face abbé. Par l’habit (diſoit le moyne) que ie porte, ie vous feray icy cardinal. Renſonnez vous les gens de religion ? Vous aurez vn chapeau rouge à ceſte heure de ma main. Et l’archier cryoit. Monſieur le priour, monſieur le priour, monſieur l’abbé futeur, monſieur le cardinal, monſieur le tout. Ha, ha, hes, non, Monſieur le priour, mon bon petit ſeigneur le priour, ie me rends à vous. Et ie te rends (diſt le moyne) à tous les diables. Lors d’vn coup luy tranchit la teſte, luy coupant le teſt ſus les os petrux, & enleuant les deux os bregmatis & la commiſſure ſagittale auecques grande partie de l’os coronal, ce que faiſant luy tranchit les deux meninges & ouurit profondement les deux poſterieurs ventricules du cerueau, & demoura le craine pendent ſus les eſpaules à la peau du pericrane par derriere, en forme d’vn bonnet doctoral, noir par deſſus, rouge par dedans. Ainſi tomba roidde mort en terre. Ce faict, le Moyne donne des eſperons à ſon cheual & pourſuyt la voye que tenoient les ennemys, leſquelz auoient rencontré Gargantua & ſes compaignons au grand chemin & tant eſtoient diminuez au nombre, pour l’enorme meurtre que y auoit faict Gargantua auecques ſon grand arbre, Gymnaſte, Ponocrates, Eudemon & les aultres, qu’ilz commençoient ſoy retirer à diligence, tous effrayez & perturbez de ſens & entendement, comme s’ilz veiſſent la propre eſpece & forme de mort dauant leurs yeulx.

Et comme vous voyez vn aſne, quand il a au cul vn œſtre Iunonicque ou vne mouche qui le poinct, courir ça & là ſans voye ny chemin, gettant ſa charge par terre, rompant ſon frain & renes, ſans aulcunement reſpirer ny prandre repos, & ne ſçayt on qui le meut, car l’on ne veoit rien qui le touche, ainſi fuyoient ces gens, de ſens deſprouueuz, ſans ſçauoir cauſe de fuyr : tant ſeulement les pourſuit vne terreur panice laquelle auoient conceue en leurs ames.

Voyant le moyne que toute leur penſee n’eſtoit ſi non à guaigner au pied, deſcend de ſon cheual & monte ſus vne groſſe roche qui eſtoit ſus le chemin, & auecques ſon grand braquemart frappoit ſus ces fuyars à grand tour de bras, ſans ſe faindre ny eſpargner. Tant en tua & miſt par terre que ſon braquemart rompit en deux pieces. Adoncques penſa en ſoy meſmes que c’eſtoit aſſez maſſacré & tué, & que le reſte debuoit eſchapper pour en porter les nouuelles. Pourtant ſaiſit en ſon poing vne haſche de ceulx qui là giſoient mors, & ſe retourna derechief ſus la roche, paſſant temps à veoir fouyr les ennemys & cullebuter entre les corps mors, excepté que à tous faiſoit laiſſer leurs picques, eſpees, lances & hacquebutes, & ceulx qui portoient les pelerins liez, il les mettoit à pied & deliuroit leurs cheuaulx audictz pelerins, les retenent auecques ſoy l’oree de la haye, & Toucquedillon, lequel il retint priſonnier.

esté : été

Comment le moyne amena les pelerins, & les bonnes parolles que leur diſt Grandgouſier.

Chapitre XLV.

este eſcarmouche paracheuee ſe retyra Gargantua auecques ſes gens,excepté le Moyne, & ſus la poincte du iour ſe rendirent à Grandgouſier, lequel en ſon lict prioit Dieu pour leur ſalut & victoire. Et les voyant tous ſaulfz & entiers, les embraſſa de bon amour & demanda nouuelles du moyne. Mais Gargantua luy reſpondit que ſans doubte leurs ennemys auoient le moyne. Ilz auront (diſt Grandgouſier) doncques male encontre. Ce que auoit eſté bien vray. Pourtant encores eſt le prouerbe en vſaige de bailler le moyne à quelcun. Adoncques commenda qu’on apreſtat tres bien à deſieuner pour les refraiſchir. Le tout apreſté, l’on appella Gargantua, mais tant luy greuoit de ce que le moyne ne comparoit aulcunement, qu’il ne vouloit ny boire ny manger. Tout ſoubdain le moyne arriue et, des la porte de la baſſe court, s’eſcria. Vin frays, vin frays, Gymnaſte, mon amy. Gymnaſte ſortit & veit que c’eſtoit frere Iean qui amenoit cinq pelerins, & Toucquedillon priſonnier. Dont Gargantua ſortit au deuant, & luy feirent le meilleur recueil que peurent, & le menerent dauant Grandgouſier, lequel l’interrogea de toute ſon aduenture. Le moyne luy diſoit tout : & comment on l’auoit prins, & comment il s’eſtoit deffaict des archiers, & la boucherie qu’il auoit faict par le chemin, & comment il auoit recouuert les pelerins & amené le capitaine Toucquedillon.

Puis ſe mirent à bancqueter ioyeuſement tous enſemble. Ce pendent Grandgouſier interrogeoit les pelerins de quel pays ilz eſtoient, dont ilz venoient & ou ilz alloient. Laſdaller pour tous reſpondit. Seigneur, ie ſuis de Sainct Genou en Berry,

Ceſtuy cy eſt de Paluau,

Ceſtuy cy eſt de Onzay,

Ceſtuy cy eſt de Argy,

Et ceſtuy cy eſt de Villebrenin. Nous venons de ſainct Sebaſtian pres de Nantes, & nous en retournons par noz petites iournees. Voyre, mais (diſt Grandgouſier) qu’alliez vous faire à ſainct Sebaſtian ?

Nous allions (diſt Laſdaller) luy offrir noz votes contre la peſte.

O (diſt Grandgouſier) pauures gens, eſtimez vous que la peſte vienne de ſainct Sebaſtian ? Ouy vrayement (reſpondit Laſdaller), noz preſcheurs nous l’afferment.

Ouy (diſt Grandgouſier), les faulx prophetes vous annoncent ilz telz abuz ? Blaſphement ilz en ceſte façon les iuſtes & ſainctz de dieu, qu’ilz les font ſemblables aux diables, qui ne font que mal entre les humains ? Comme Homere eſcript que la peſte fut miſe en l’ouſt des Gregoys par Apollo, & comme les Poetes faignent vn grand tas de Veioues & dieux malfaiſans. Ainſi preſchoit à Sinays vn Caphart, que ſainct Antoine mettoit le feu es iambes,.

Sainct Eutrope faiſoit les hydropiques.

Sainct Gildas les folz.

Sainct Genou les gouttes. Mais ie le puniz en tel exemple, quoy qu’il me appellaſt Heretique, que depuis ce temps Caphart quiconques n’eſt auzé entrer en mes terres. Et m’eſbahys ſi voſtre roy les laiſſe preſcher par ſon royaulme telz ſcandales. Car plus ſont à punir que ceulx qui, par art magicque ou aultre engin, auroient mis la peſte par le pays. La peſte ne tue que le corps. Mais telz impoſteurs empoiſonnent les ames.

Luy diſans ces parolles, entra le moyne tout deliberé, & leurs demanda. Dont eſte vous, vous aultres pauures hayres ? De ſainct Genou, dirent ilz. Et comment (diſt le moyne) ſe porte l’abbé Tranchelion, le bon beuueur ? Et les moynes, quelle chere font ilz ? Le cor dieu, ilz biſcotent voz femmes, ce pendent que eſtes en romiuage. Hinhen (diſt Laſdaller) ie n’ay pas peur de la mienne. Car qui la verra de iour ne ſe rompera ia le col pour l’aller viſiter la nuict. C’eſt (diſt le moyne) bien rentré de picques. Elle pourroit eſtre auſſi layde que Proſerpine, elle aura, par Dieu, la ſaccade puiſqu’il y a moynes autour. Car vn bon ouurier mect indifferentement toutes pieces en œuure. Que i’aye la verolle en cas que ne les trouuiez engroiſſees à voſtre retour. Car ſeulement l’ombre du clochier d’vne abbaye eſt feconde.

C’eſt (diſt Gargantua) comme l’eau du Nile en Egypte, ſi vous croyez Strabo, & Pline lib. vij. chap. iij. aduiſe que c’eſt de la miche, des habitz & des corps.

Lors diſt Grandgouſier. Allez vous en, pauures gens, au nom de dieu le createur, lequel vous ſoit en guide perpetuelle. Et dorenauant ne ſoyez faciles à ces otieux & inutilles voyages. Entretenez voz familles, trauaillez, chaſcun en ſa vocation, inſtruez voz enfans, & viuez comme vous enſeigne le bon Apoſtre ſainct Paoul. Ce faiſans, vous aurez la garde de Dieu, des anges & des ſainctz auecques vous, & n’y aura peſte ny mal qui vous porte nuyſance. Puis les mena Gargantua prendre leur refection en la ſalle : mais les pelerins ne faiſoient que ſouſpirer, & dirent à Gargantua. O que heureux eſt le pays qui a pour ſeigneur vn tel homme. Nous ſommes plus edifiez & inſtruictz en ces propos qu’il nous a tenu qu’en tous les ſermons que iamais nous feurent preſchez en noſtre ville. C’eſt (diſt Gargantua) ce que dict Platon, lib. v. de rep. que lors les republiques ſeroient heureuſes quand les roys philoſopheroient ou les philoſophes regneroient. Puis leur feiſt emplir leurs bezaces de viures, leurs bouteilles de vin, & à chaſcun donna cheual pour ſoy ſoulager au reſte du chemin, & quelques carolus pour viure.

esté : été

Comment Grandgouſier traicta humainement Toucquedillon priſonnier.

Chapitre XLVI.

ovcqvedillon fut preſenté à Grandgouſier, & interrogé par icelluy ſus l’entreprinze & affaires de Picrochole, quelle fin il pretendoit par ce tumultuaire vacarme. A quoy reſpondit que ſa fin & ſa deſtinee eſtoit de conqueſter tout le pays, s’il pouoit, pour l’iniure faicte à ſes fouaciers. C’eſt (diſt Grandgouſier) trop entreprint, qui trop embraſſe peu eſtrainct. Le temps n’eſt plus d’ainſi conqueſter les royaulmes auecques dommaige de ſon prochain frere chriſtian : ceſte imitation des anciens Hercules, Alexandres, Hannibalz, Scipions, Ceſars & aultres telz, eſt contraire à la profeſſion de l’euangile, par lequel nous eſt commandé guarder, ſauluer, regir & adminiſtrer chaſcun ſes pays & terres, non hoſtilement enuahir les aultres. Et ce que les Sarazins & Barbares iadis appelloient proueſſes, maintenant nous appellons briguanderies & mechanſetez. Mieulx euſt il faict ſoy contenir en ſa maiſon, royallement la gouuernant, que inſulter en la mienne, hoſtillement la pillant, car par bien la gouuerner l’euſt augmentee, par me piller ſera deſtruict. Allez vous en au nom de dieu : ſuyuez bonne entrepriſe, remonſtrez à voſtre roy les erreurs que congnoiſtrez, & iamais ne le conſeillez ayant eſgard à voſtre profit particulier, car auecques le commun eſt auſſy le propre perdu. Quand eſt de voſtre ranczon, ie vous la donne entierement, & veulx que vous ſoient rendues armes & cheual : ainſi faut il faire entre voiſins & anciens amys, veu que ceſte noſtre difference n’eſt poinct guerre proprement.

Comme Platon, li. v. de rep. vouloit eſtre non guerre nommee, ains ſedition, quand les Grecz meuuoient armes les vngs contre les aultres. Ce que, ſi par male fortunes aduenoit, il commande qu’on vſe de toute modeſtie. Si guerre la nommez, elle n’eſt que ſuperficiaire : elle n’entre poinct au profond cabinet de noz cueurs. Car nul de nous n’eſt oultragé en ſon honneur : & n’eſt queſtion en ſomme totale, que de rabiller quelque faulte commiſes par nos gens, i’entends & voſtres & noſtres. Laquelle, encores que congneuſſiez, vous doibuiez laiſſer couler oultre, car les perſonnages querelans eſtoient plus à contempner que à ramenteuoir, meſmement leurs ſatisfaiſant ſelon le grief, comme ie me ſuis offert. Dieu ſera iuſte eſtimateur de noſtre different, lequel ie ſupplye plus toſt par mort me tollir de ceſte vie & mes biens deperir dauant mes yeux, que par moy ny les miens en rien ſoit offenſé. Ces paroles acheuees, appella le moyne & dauant tous luy demanda, frere Iean, mon bon amy, eſtez vous qui auez prins le capitaine Toucquedillon icy preſent ? Syre (diſt le moyne) il eſt preſent, il a eage & diſcretion, i’ayme mieulx que le ſachez par ſa confeſſion, que par ma parolle. Adoncques diſt Toucquedillon. Seigneur, c’eſt luy veritablement qui m’a prins, eſt ie me rends ſon priſonnier franchement.

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